‹ L'école Saint-Simonienne: son histoire, son influence jusqu'a nos joursChapitre 5 sur 35 · LA FORMATION DE L ECOLE I · texte numérisé non relu

LA FORMATION DE L ECOLE I

Ainsi Eugene Rodrigues conduisait deji I'^cole au panth^isme (i).

En m^me temps le jeune ap6tre essayait d'inlroduire la hi6rarchie dans le groupe saint-simonien, d'en faire une commimaute religieuse. Gr^ce k lui, des distinctions s'^tablirent ; il y cut au sommetun « college » form6 des chefs de la secte ; au-dessous d'eux on 6tablit bientdt un « second degr6 », en attendant un troisi^me et un quatri^me degres ; les membres du college furent \espires, les autres furent les fits, Entre fidyes du m^me degr^, on se traitait de fr^res, comme les adeptes de la primitive Eglise chr^tienne. Le 7 d^cembre 1828, il y eut une veritable seance religieuse pour Tinstallation du second degre ; Eugene y prit la parole. Extirpons, s'6cria-t-il, letype voltairien ; enfants du si^cle, devenons les enfants de Teternite ; Socrate fut le pr^curseur du christianisme ; nous, plus heureux que les el^ves de Platon et d'Aristote, « nous voyons nettement, d'une part, la doctrine de Saint- Simon qui correspond k la philosophic de Socrate, et, d'une autre part, nous apercevons, confus6ment k la v6rit6, la religion correspondante k celle du C4hrist, dans laquelle la doctrine se r^soudra (2) ».

(1) Lettres sur la religion et la politique, 1829, suivies de « Uiducation du genre humain », traduite de Vallemand, de Les sing ^ i83i.

{i)(JEuvres de Saint-Simon et d' Enfant in, II, p. 24. Nous d^signerons dor^navant cette Edition par le mot QEuvres.

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— Ce nouvel esprit mecontenta presque lous les el^ves directs de Saint-Simon, qui n'avaient cherche aupr^s de lui qu'une philosophie du progrds. Auguste Cortite se separa d^finitivement de r6cole ; le po^te L^on Hal6vy s'^loigna aussi des nouveaux sectaires, centre lesquels il devait 6crire plus tard une ode remarquable ; le docteur Bailly, parti pour Constantinople, envoyait de la des avertissements k Enfantin (i). Le premier r6le, surtout quand Eugene Rodrigues fut mort, en Janvier i83o, demeura done k son fr^re et k deux disciples plus recents, Enfantin et Bazard ; ce dernier avait pr^s de quarante ans, les deux autres un peu plus de trente.

Olinde Rodrigues appartenait k une famille de financiers israelites. Math^maticien de valeur, qui a fait des d^couvertes scientifiques, il voulut entrer k rficole normale ; sa religion Ten emp6cha ; se r^signant alors k devenir courtier k la Bourse, il acquit une grande fortune. Apres avoir assure le sort de Saint-Simon dans ses derniers jours, Rodrigues fonda I'^cole saint-simonienne et lui attira d'importantes recrues, tout d'abord son fr^re Eugene, puis ses cousins Emilc et Isaac Pereire, son ami Gustave d'Eichthal. Dans I'elaboration des theories nouvelles, son r6le fut double :

(i) V. les lettres d'Enfantin k Bailly [OEuvres, I, p. 198; XXVII, p. 76).

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d'une part, il poussa lajeune 6cole dans la voic religieuse oil elle h^sitait k s'engager ; d'autre part, il lui montra rimportance des questions economiques et Tutilit^ de la Bourse, qui devait fournir leg moyens d'ameliorer le sort des humbles (i). Toutefois, malgr6 le prestige qui revenait au confident de Saint-Simon, son influence diminua bient6t ; Tautorit^ lui manquait ; sa parole brusque, ses emportements dans la discussion blessaient les interlocuteurs. Sentant cette inf Priori te, il en souffrait beaucoup. Ce qui rachetait ces d6fauts de forme, c'6tait un amour profond pour les classes laborieuses ; lui qui parlait si mal dans les controverses de doctrine, il se faisait 6couter et applaudir par les prol6taires, auxquels fut consacr^e toute I'activit^ de ses derni^res ann^es.

Bazard avait 6te tr^s malheureux dans sa jeunesse par suite d'une naissance irr6guli6re ; il lui en resta tou jours quelque chose de triste et de sombre. Homme de courage et d'action, d6cor6 en 1814 pour sa belle conduite k la bataille de Paris, Bazard desirait ardemment remplir une grande mission. II se d6voua d'abord au lib^ralisme et fut un des fondateurs de la Charbonnerie frangaise avec son ami Dugied ; il y exposa sa vie, et cependant quelques-uns de ses compagnons I'accu-

(1) V. une note d'Enfantin sur Rodrigues (OEuvres, II, p. ii4).

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s^rent d'etre un espion, ce quiaugmenta sa misanthropic. Apr^s le desastre de cette association, il revint k la th^orie et traduisit le livre de Bentham sur Tusure ; mais les consc^quences extremes que Bentham tirait d'Adam Smith d^gotit^rent Bazard du lib^ralisme. C'est alors que Rodrigues et Enfantin lui firent connattre la doctrine de Saint- Simon ; il s'enthousiasma pour elle et retrouva une raison de vivre. Sup6rieur a Olindes Rodrigues par sa parole, k Enfantin par sa critique, il fonda Tenseignement saint-simonien. Non pas qu'il filt Eloquent : on nous le d6crit parlant froidement, lentement, cherchant ses mots, roulant toujours une tabati^re entre ses doigts ; mais tout dans ses legons etait clair, bien enchatn^, fortement prouve ; incapable de toucher, il savait convaincre. Apr^s la suspension du Producteur^ k un moment oil Rodrigues et Enfantin 6taient absorb6s par leurs affaires personnelles, ce fut lui qui sauva la petite 6cole par son activity. Malheureusement sa rudesse 6tait peu propre k gagner des adherents ; son passage dans les soci^t^s secretes lui avait laisse le gotlt des ordres brefs et sans replique; plus d'une fois il offensa un disciple par un mot durouun sarcasme (i). Sa femme joua comme

(i) V. une lettre de Bazard sur sa vie {OEuvres, VII, pp. 52 et suiv.) ; Pierre Leroux, la Grdve de Samarez^ h I, part. IV, eh. iv.

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lui un grand r6le dans la scclc ; die 6[mi fille de Joubert, ancien cur6 qui, elu d^put^ du clerg6 aux 6lals g^neraux de 1789, devinl ev^que assermenle, puis pr^fet de FEmpire. Les lellres d'elle qui sent conserv^es aux archives saint-simoniennes d^notent beaucoup de finesse ei de tact ; nature delicate et sensible, Thumeur sombre de Hazard la rebutait souvent, et les discussions qui 6claterent bientdt dans F^cole lui caus^rent de cruels chagrins (1).

Mais celui qui au dehors personnifia vraiment le saint-simonisme, ce fut Prosper Enfantin. 11 etait fils d'un banquier dauphinois 6tabli k Paris, qui fit faillite ; c'est ce qui Temp^cha d'etre admis aux gardes du corps et d'obtenir la main d'une jeune fille qu'il avait demand^e en mariage. Lui-meme a dit que ces humiliations contribu^rent k lui faire desirer une soci^te nouvelle ou de pareilles douleurs neseraientplus ^craindre. Remarquonsle en passant, Rodrigues ecarte de I'Ecole normale par sa religion. Hazard maltraite dans sa I'amille k cause de son origine, Enfantin repousse comme fils de failli, avaient tons eu k souffrir des prcjug6s de la naissance ; n'6tait-il pas naturel pour eux d'aspirer au jour ou la naissance ne compte-

(1) Vers la fln de sa vie, retiree a Sainte-Perinc, M°»« Bazard entretint depuis i863 une interessante correspondance avec Gustave d'Eichthal.

rait plus, oil le m6rite seul serail considere ? Enfantin, qui^tait entr6 k TEcole polytechnique en i8i3, fit partie en 18 14 du bataillon d'el^ves qui se battit k Vincennes centre les allies, souvenir glorieux qu'il rappela souvent. Apr^s le refus des gardes du corps, il voulut acquerir I'independance avec la richesse, fit le commerce des vins en Allemagne, puis k Saint-P^tersbourg (1), et enfln il revint k Paris. Pr^sent6 par Rodrigues k Saint- Simon, Enfantin mena jusqu'en 1828 ses occupations financi^res de front avec ses travaux philosophiques. II n'avait pas Tesprit d'invention d'un Saint-Simon ni m^me d'un Bazard ; mais c'^tait un remarquable logicien qui, apr^s s'6tre assimil6 lesid6es d'aulrui,en tiraittoutes les consequences ; personne ne sut mieux construire un systeme.

Toutefois sa grande force lui vint d'ailleurs d'un incomparable don de seduction. II 6tait beau, d'une beaute mMe et sereine ; sa voix douce, aux inflexions caressanles, charmait Tauditeur; sa nature joyeuse reposait les saint-simoniens des violences de Rodrigues ou de I'humeur atrabilaire de Bazard, et une bont6 sincere lui inspiraitles attentions les plus d61icates envers son entourage. A ces qualit6s si pr6cieuses pour attirer

(1) C'est la qu'avec ses camarades Clapeyron etLame, les futurs ingenieurs, il commeiiQa des 6ludcs economiques et philosophiques.

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des proselytes, Enfanlin joignaii une confiance en lui-m^me qui devint ensuiie une foi absolue dans sa mission providentielle. Persuad6 que sa place 6lait parmi les fondateurs de religions, k c6t6 de Mo'ise, de Zoroastre, de Mahomet; hant6 m6me quelquefois par Tidee qu'il 6tait peut-6tre une nouvelle incarnation de J^sus-Christ, il se trouva ainsi en 6tat de supporter sans faiblir les railleries, les outrages, les persc^cutions. Les 6checs les plus penibles ne tardaient pas k devenir pour lui des signes du triomphe prochain : sa captivite k Sainte- P^lagie, ses vains essais en Egypte et en Alg^rie, autant de stations de la croix qui avaient en haut leur raison d'etre. De mSme il considera les revolutions de i83o et de 1848, puis le 2 d6cembre, comme ordonnes par Dieu pour hdter rav^nement de la religion definitive. II eut des instants de decouragement, mais c'6tait court ; pr6cipit6 de son trone pontifical, r^duit quel que temps k une demi-mendicite, Enfantin ne cessa jamais de se regarder comme le P^re, et nombre d'hommes eminents, qui occupaient dans le monde une position plus eiev^e que la sienne, reconnurent toujours en lui leur chef religieux.

Mais il y avait aussi chez ce prophete bien des

faiblcsses : jamais il ne put se defaire d'une certaine

vulgarite, qui se revelait dans sa pcrsonno memo

le manque de tenue ; dans ses lettres, les plai-

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santeries ont quelque chose qui rappelle trop souveni rancien commis-voyageur. Ajoutons que ce chef d'Eglise n'avait rien d'un asc^te ; lui-m^me avouait sa peine k luUer conlre les seductions d'une table bien garnie. Quant aux femmes, son amour pour elles semble avoir el6 un compose de godts voluptueux et de vanity ; car sa foi en luim6me, sentiment necessaire pour accomplir de grandes choses, etait accompagnee d'un amourpropre pu(^ril ; au dire d'une de ses cousines, « la plus petite flagornerie d'une femme, si humble qu'elle fM, suffisait k lui faire perdre la t^te (i). » Ayant eu un fils, il refusa toujours d'epouser la m^re, parce que le mariage lui semblait destine a disparattre et que, comme il le de^clarait dans son naif orgueil, Prosper Enfanlin devait s'occuper surtout de ce qu'on penserait apr^s cinq si(5cles ; constalons du moins qu'en d6pit de ses theories sur la famille future, il reconnut son fils et reieva en excellent pere. Enfantin a poss6de plusieurs qualiles de I'apdtre, surtout la perseverance et le don de convaincre en charmant ; toutefois le veritable ap6tre s'inquiete peu des plaisirs d'icibas, tandis qu'Enfantin eut le goCit du succ^s, du

(1) Note in<^dilc de G. d'Eichlhal. Ces cousines, qui derneuraient k Curson, M""' Nugues, eurent toujours une grande affection pour lui ; dans de nombreuses lettres adress6es hl'une d'elles,Tli6r^se, Enfanlin essaya de la convertir au saint-simonisme.

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bien-6tre, du confort. Voil^ pourquoi il ne nous laisse qu'une impression confuse; auiant Rodrigues et Bazard etaient des natures simples, rectilignes, tout d'une piece, autant il est difficile de porter un jugement definitif sur le pape du saintsimonisme.

Les trois chefs organis^rent peu k peu le groupe de ceux qu'on appela d'abord les Producteurs, puis les Saint-Simonistes ou les Saint-Simoniens. Au debut, on se r^unissait chez Tun ou Tautre des adeptes les mieux loges ; plus tard, la petite Eglise devint plus nombreuse et surtout plus riche par la conversion de proselytes fortunes, dont le plus genereux 6tait Gustave d'Eichthal. Alors on loua dans la rue Monsigny Tancien h6tel de Gesvres ; les principaux membres de Tecole vinrent y demeurer et, dans des reunions privies, ils exposerent leurs vues devant ceux qui s'etaient laisses attirer par les instances d'un ami ou simplement par la curiosite. Vers la fin de 1828, k Tepoqueoii Eugene Rodrigues preparait cette premiere cer6monie religieuse dont nous avons parle, on resolut d'instituer une exposition publique r^guli^re qui fut confiee k Bazard.

La premiere seance eut lieu le 10 d6cembre 1828

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k la Caisse hypothecaire^ dans une des deux pieces d'un appartement de gargon, celui d'Enfanlin. Quatre hommes 6iaient assis au bureau : Bazard, Enfaniin, Rodrigues, Buchez, Dans la salle, quelques hommes Ag6s ei beaucoup de jeunes gens.

Bazard prit la parole, et au bout de quelques minutes Tauditoire devint houleux; k ces jeunes lib^raux, qui avaient tant de fois conspu6 VillMe, on faisait T^loge de la feodalite, du moyen age : etaient-ce done des agents de la Congregation qui ouvraient cette tribune ? Mais Torateur continua, et bient6t les impressions chang^rent ; annongant la chute du catholicisme, il d6veloppait d'une mani^re frappante cette id^e que les sciences morales allaient devenir positives. Finalement un des auditeurs, plus tard conseiller de cour d'appel, Rey d'Angers, Tinterrompt et demande aux nouveaux pr^dicateurs de dire nettement ce qu'ils veulent et qui ils sont. « Nous sommes, r6pondit Bazard, tout k la fois les h6ritiers du catholicisme et les continuateurs de la Revolution ; nous voulons achever de detruire ce qui reste du tr6ne et de Fautel et, sur ces debris, reconstruire la societe et rautorite(i). »

Commenc^es en 1828, ces premieres conferences dur^rent jusqu'au debut de i83o ; elles comprirent

(1) La Revue^ i855, I, p. 270.

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deux series de legons, publi6es ensuite en deux volumes sous ce litre : Exposition de la doctrine saint'Simonienne (1). La plupart furent compos6es par le conferencier lui-m6me, puis redig6es pour rimpression par quelques-uns de ses disciples, suriout Hippolyle Carnol. Comme c'est la principale ceuvre philosophique du saint-simonisme, nous allons en indiquer les id6es essentielles.

Le genre humain est un 6tre collectif qui se developpe dans la suite des generations ; ce d6veloppement est soumis k une loi, celle du progr^s, qu'on peut appeler la loi physiologique de Tesp^ce humaine. Saint-Simon Ta d^couverte, comme on d6couvre loutes les lois, par une inspiration de g6nie, puis il Ta v^rifiee par la methode des sciences physiques. Refaisons cette verification historique ; prenons dans les diff6rentes p^riodes celle que nous connaissons le mieux et qui poss^de la civilisation la plus elev^e, c'est-^-dire la p^riode qui s'etend depuis les Grecs jusqu'^ nos jours. II faut r^partir en series homog^nes les faits sociaux qu'elle comprend, et chercher si chacune de ccs series pr^sente un phenom^ne de croissance et de d6croissance conforme k la loi en question. On d6couvre ainsi trois series, correspondant k I'activiie sentimentale, intellectuelle et mat6rielle ; ce

(1) i83o et i83i ; ce fut reimprime en i854.

sont les beaux-arls, la science et rinduslrie. Leur progr^s lie va point ioujours du m^me pas, car il y a deux sorles d'(^poques dans Thistoire ; lant6t rhumanit^ se conQoil une destination, et toutes les /'^ forces qu'elle possMe s'harmonisent pour y arriver : ce sont les epoques organiques ; tant6t elle n'a plus conscience de son but, et les efforts individuels se dispersent au hasard : ce sont les epoques critiques. II y eut en Gr^ce une 6poque organique avant Socrate, lorsque tout le monde croyait au polytheisme ; puis vint une longue 6poque critique depuis Socrate jusqu'aux invasions des Barbares, pendant laquelle la religion antique se decomposa pen k peu. Une nouvelle 6poque organique fut celle du moyen ^ge, oil la societe europ^enne, constitute par Charlemagne et Gr6goire VII, forma un ensemble homogene ; Tepoque critique moderne, commenc6e avec Luther, a continue avec Galilee, Bacon, Descartes, et la Revolution de 1789 en fut un des principaux moments. Aujourd'hui le temps est venu de preparer I'^poque organique nouvelle. Le fait le plus saillant que nous montre Thistoire, c'est le progr^s continuel du principe d'association ; des associations de plus en plus larges se sont formees : la famille, la cite, la nation, la chr6tient6 ; done nous marchons vers une association plus vaste encore, celle de Thumanite enti^re. Comme I'association jusqu'ici demeu-

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