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christianisme. La religion, elle aussi, est all6e se perfeclionnant dans le cours des si^cles : le felichisme, le polyth6isme,le monolheisme, ont apparu successivemenl. L'humanii^ a devanl elle un avenir religieux ; la foi nouvelle sera la synthase de loutes les id6es humaines ; rorganisation politique sera en m^me temps religieuse. Le christianisme ne pent servir de base au regime futur ; il a jet6 I'anath^me sur la mati^re, sacrifi6 le corps k Tesprit, rindustrie k la th^ologie. Le syst^me chr6tien repose sur le dualisme ; le syst^me nouveau doit revenir k Tunit^. Voici r^nonc6 du dogme : « Dieu est un. Dieu est tout ce qui est ; tout est en lui, tout est par lui, tout est lui. Dieu, I'^tre infini, universel, exprime dans son unit6 vivante et active, c'est TAmour infini, universel, qui se manifeste k nous sous deux aspects principaux, comme esprit et comme mati^re, ou, ce quin'est que I'expression vari6e de ce double aspect, comme intelligence et comme force, comme sagesse et comme beaut6. » Cette trinity nouvelle se traduit dans Tordre social par la trinity de la science, de Tindustrie et de la religion. Celle-ci unit Tindustrie et la science, comme.l'amour unit Tesprit et la mati^re.
La religion sera dirig6e par Thomme k la nature la plus artistique, la plus sentimentale, la plus aimante : ce sera le prMre supreme. La science aura ^galement son chef, et I'industrie le sien ;
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tous deux seront les auxiliaires et les subordonn6s du pr^tre supreme. Celui-ci assigne k chacun son rang et son oeuvre ; tous les hommes sont fonctionnaires de la society, la fonclion de chacun est sainte. Actuellement, on fait de la loi une idole myst6rieuse, une abstraction repr6sent6e par un morceau de papier. Le pr^tre sera la loi vivante, aim6e de tous. « L'amour sous son double aspect concentrique et excentrique, Tamour de soi et Famour des autres, voil^ la base de la hierarchic, la raison de Fautorit^ et de I'ob^issance que nous desirous et que nous annongons. »
Tel est, en r6sum6, le syst^me saint-simonien ; il repose tout en tier sur la philosophic de I'histoire. Cette nouvelle 6tude 6tait alors en faveur ; on traduisait les livres de Herder et de Vico, et les philosophes de toutes les ^coles, Ballanche comme Victor Cousin, d'Eckstein comme Auguste Comte, croyaient que des lois historiques certaines permettaient des pr6visions pour Tavenir : c'6tait une foi aussi vive que celle des chr6tiens dans la Providence. Ellese trouve dams V Exposition de 1829 comme dans le Producteur ; a part cela, grande est la difference entre les deux ouvrages. La philosophic du Producteur 6isiii le positivisme aflfranchi de toute conception religieuse, tandis que V Exposition contient A^]k une theologie; ses auteurs reprochent k Auguste Comte (comme Tavait fait
Saint-Simon) d'oublier r616ment sentimental dans rhumanit^. Le dualisme vante par le recueil de 1825, la separation entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, fait place h Tunite ; les saintsimoniens construisent la plus formidable des th^ocraties, avec un grand pr^tre qui est luim^me un Dieu.
Les lecjons publiques de Bazard commenc^rent de nombreuses conversions ; la plupart furent achev6es dans des causeries particuli^res. Chaque adherent t^chait d'amener un ou deux amis aux reunions du soir ; on discutait avec eux, on refutait leurs objections, et souvent quelques entretiens de ce genre suffisaient pour faire une nouvelle conqu^te. D'autres furent plus lentes, surtout chez les polytechniciens. Un avocat d^s 1826 avait amen6 aux reunions privies un de ses amis, jeune ing^nieur des mines, qui s'appelait Michel Chevalier ; celui-ci logeait ^ Paris avec deux de ses camarades, sortis comme lui de rficole en 1826, Euryale Cazeauxet Abel Transon. Tous trois, interess6s par ce qu'on leur racontait du nouveau groupe, se d6cid^rent plus tard k suivre les enseignements de Bazard ; la doctrine leur plut par la r^gularit^ g6ometrique qu'elle
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imprimait k I'histoire, par I'essor qu'elle faisait esp6rer pour la science et Tindustrie; mais leur surprise fut grande lorsque, k la legon du i®"^ juillet 1829, Torateur s'^cria : « Nous venons proclamer que Thumanit^ a un avenir religieux. » Cette declaration les 6carta pour quelque temps ; mais il etait trop tard, la gr^ce avait oper6 : tous les trois, suivis par leur camarade Jean Reynaud, donn^rent bient6t k la secte une adhesion definitive. Ce fut le noyau de ce bataillon de polytechniciens qui allait ^tre une des principales forces du saint-simonisme (i).
A c6te de ces jeunes gens a I'esprit net, k Yedncation scientifique, d'autres venaient se convertir ; c'^taient les sentimentaux, les mystiques, agites par rinquietude religieuse, et qui trouvaient enfin 1^ un asile. L'exposition publique avait dix, par suite de Taffluence des auditeurs, 6tre transportee rue Taranne, dans Tancienne maison de Diderot, qui avait abrite les causeries des encyclopedistes. Dans cette maison demeuraient deux jeunes gens ardemment idealistes, qui s'etaient lies d'unc 6troite ami tie : I'un, fidouard Charton, arrivait de Sens ; I'autre, Dory, de Marseille. Charton, venu k Paris plein d'illusions g^n^reuses, avait et6
(1) Lettre in6dite de Transon k G. d'Eichthal, 1864. Sur le r61e des polytechniciens, V. Pinet, JHEcole polyteehniqueetles saints imoniens, dans Revue de Paris, i5 mai 1894'
d6sespere de ne Irouver partout qu'ego'isme et indifference ; il songeait au suicide. Un jour, dans un de ses acc^s d'humeur noire, il monte k la reunion de ceux qu'on nommait les Producteurs. Bazard parlait devant un auditoire forme surlout de jeunes gens ; un ancien carbonaro s'y trouvait assis k c6t6 d'un abb6. Charton ecouta et crut entendre T^cho de ses propres pens6es, entrevoir la solution de ses doutes. D6s lors, il suivit reguli^rement les lemons ; la m61ancolie disparut, la joie revint; enfin un jour, dans les discussions qui s'engageaient entre les auditeurs apr^s que Bazard avait fini, Charton, entendant une critique port6e contre la doctrine, s'^cria : « Mais nous ne disons pas cela ! » Le saint-simonisme avait acquis une pr^cieuse recrue. Dory, qui voyait depuis quelque temps son ami ressusciter, pour ainsi dire, lui en demanda la cause ; pour toute reponse, Charton Temmena chez Bazard. Le nouvel auditeur se montra d'abord recalcitrant ; son education chr6ticnne lui faisait trouver ces legons obscures et mOmc ridicules ; il prenait des notes pour les r6futer. — D'oii vient votre autorit6? demandait-il. Peut-on croire que tons les sages qui ont pr6ced6 Saint-Simon pendant six mille ans se soient trouves incapables de comprendre la pr6tendue loi de rhumanit6 ? — Mais Charton avait reponse atoutes les objections etluireprochait de troprai-
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sonner, de ne pas se laisseraller a la foi, au sentiment; ce qui le toucha plus encore, c'etait devoir Taffection qui unissait les nouveaux croyants, leurs serrements de mains, les regards attendris qu'ils 6changeaient. Lorsque la revolution de juillet le fit rappeler par sa famille, ce fut un pr6dicateur saint- simonien qui revint k Marseille (i). Tandis qu'on faisait des proselytes k Paris, un autre groupe se constituait dans le Midi. II y avait 1^, surtout k Soreze, quelques hommes intelligents, aimant k r^fl^chir, qui avaient lu avec un int^r^t passionn6 le Producteur et en particulier les articles de Comte sur le pouvoir spirituel. Quand ce recueil cessa de paraitre. Tun d'eux, Ress^guier, 8*empressa d'6crire k Paris pour demander si la publication ne reprendrait pas. Bientdt une correspondance reguli^re s'engagea entre lui etles chefs parisiens ; apr6s avoir h6sit6, comme tant d'autres, devant le passage de la philosophic k la religion, il se donna enti^rement ^ la doctrine. Les lettres mystiques d'Eug^ne Rodrigues, les demonstrations d'Enfantin, les apergus de P^reire sur Tavenir financier de la France ^taienl repandus par lui au milieu de ses amis ;
(i) fedouard Charton, Mdmoires dUm predicateiir saintsimonien {Revue encyclopMique, i83i, pp. 655 et suiv.). — Dory, Retour au chrisiiani$me de la pari d^un saint-simo^ nien ; Marseille, i834.
bientdl Enfantin fit un voyage dans le Midi et visita Sor6ze, Castelnaudary, Carcassonne, partout causant, dissertant et gagnant des disciples autant par son charme personnel que par sa diakctique. Enfin, apr^s quelques tentatives inutiles, un journal saint-simonicn reparut k Paris : ce fut rOrganisaieur, qui ne s'adressait pas encore au grand public, mais seulement aux inities et aux hommes d6sign6s par cux comme capables de comprendre les theories nouvelles.
En m^me tiemps que cette propagande exterieure, I'elaboration du dogme se poursuivait dans rinterieur du college dirigeant ; deux parties du syst^me, la th6ologie et la morale, n'etaient pas encore constitutes, C'est k propos de la morale que fut soulev6e la question du mariage. Saint-Simon dans ses livres ne parle jamais des femmes ; mais Olinde Rodrigues avait rapporte ce mot du maltre : « L'individu social, c'est Thomme et la femme. » Enfantin medita et voulut appliquer cette parole, en ne s* occupant d'abord que du clerge de I'avenir. Selon lui, ce clerge devait se composer de couples, comprenant un pr^tre et une pr^tresse, mais sans qu'il y eilt entre «ux de relations sexuellcs. Ainsi le futur defenseur de Tamour libre debutaitpar une conception presque catholique; le couple lui semblait n6cessaire comme temoignage de Tegalite des sexes, mais le
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pr^re et la pr^tresse devaient rester s6par6s par « un nuage d'encens ». L'occasion s'offrit de d6velopper cette th6orie. Eugene Rodrigues, peu de temps avant sa mort, 6lait devenu amoureux d'une jeune fille, el son ami C4harles Duveyrier Fengageait k la demander en mariage. Enfantin, pr^venu, s'y opposa. Le mariage, 6crivit-il, devra 6tre modifie ; il ne convient done pas qu'un des fondateurs de la religion nouvelle adopte cette forme sociale vieillie : « Le prMre et la pr^tresse sont celibataires par necessity et par choix; par n^cessit^, pour 6viter le rappel k la famille; par choix, parce que leur famille, c'est rhumanit6. » Cette reponse rigoureuseindigna Duveyrier,qui songeait au bgnheur de son ami ; mais le jeune Rodrigues avait la foi d'un martyr : il ob6it et se sacrifia. Dans la lettre ^crite k ^Duveyrier pour annoncer sa resolution, il s'adressa aux pr^tres et aux pr6 tresses de Tavenir : « Vous 6tes purs comme les anges, s'^criait le jeune ap6tre, et les amours des anges vous sont seules connues (i). »
Mais tout le monde ne se montrait pas aussi docile ; les chefs saint-simoniens avaient surtout a latter contre I'opposition constante de Buchez. Celui-ci, comme Hazard, 6tait venude la charbonnerie au saint-simonisme ; quelques-uns des plus
(i) OEuyres, XVI, pp. i et suiv.
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remarquables articles du Producteur portent sa signature. II ne tarda pas k entrer en lutte avec Bazard et Enfantin et presenta des objections k leur dogme aussi bien qu'^ leur methode.
L'id6e d'unit6, qui dominait chez eux, les avait conduits au pantheisme. L'id6e de dualit6, repondait Buchez, est n6cessaire k rhomme, qui opposera toujours son moi au monde exterieur ; le panth6isme supprime la creation, d^truit la difference entre la cause et I'effet ; cessons de conf ondre Dieu et la mati^re. La methode empruntee a Comte laisse beaucoup k d6sirer. L'^cole admet un progr^s continu, ininterrompu, se faisant par cercles de plus en plus larges, gr^ce a des syntheses qui comprennent tout ce qui existait auparavant, plus des elements nouveaux. Mais I'histoire prouve que les probl^mes humains sont toujours identiques au fond et qu'il y a progr^s seulement quant k la nettet6 des solutions ; elle montre aussi que tout progr^s est marqu6 pai Tabandon, par la negation de certaines des choses anciennes : c'estdoncuneerreurdevouloir fondre dans une synthase religieuse le f6tichisme, le polytheismeet le monoth^isme. Enfin, dans le clerge futur, Buchez admettaitindifferemment lespretres ou les pr6 tresses, mais en niant la necessit6 du couple (i).
(i) On trouvera les notes de Buchez sur ces questions
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Buchez avail quelques partisans : Roux-Lavergne, Alisse, Boulland. Leurs objections conlinuelles jetaient le trouble dans T^cole, les debats s'envenimaient souvent ; aussi Enfantin r^solul-il d en finir par un coup d'autorit^. Lui [ei Hazard, Tun par sa correspondance, I'autre par ses enseignements, avaient pris la t6te du saint-simonisme : pourquoi n'en deviendraient-ils pas les chefs reconnus? Apres s'Mre assur^ Tapprobation de Hazard, Finsinuant ap6tre obtint celle d'Olinde Rodrigues, qui avail gard6 jusque-lA une preeminence honorifique k litre d'ami de Saint-Simon. L'inslallalion definitive des deux ponlifes supr^mes se fit le 3i decembre 1829. Rodrigues y prononga le principal discours. — Je suis rest6, dit-il, le seul fideie parmi les disciples directs de Saint-Simon ; « les autres ont fui, ont renie le maltre ». J'ai pu, non sans peine, ramener T^cole de la tendance purement scientifique k la voie religieuse ouverte par ie Nouveau Chrisiianisme. Dans ce chemin, ce sont Bazard et Enfantin qui ont pris I'initiative de tons les progres ; je leur remets le pouvoir et me place sous leurs ordres. — Cette abnegation tr^s simplement exprimee toucha les assistants ; Gustave d'Eichthal proposa d'^changer le baiser de
a la suite de la Lellre d'un disciple de la science nouvelle aux religionnaires pr^tendus saint-simgniensy par P.C,R...x (Roux), i83i.
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paix, comme les Chretiens primitifs, el tons s'embrass6rent. Puis Bazard prit la parole (Enfantin etait absent) : nous acceptons, dil-il, cette dignite nouyelle, car, si le christianisme present k i'homme de s'humilier, notre foi nous ordonne de prendre la place dont nous sommes jug6s dignes. Et il souhaita I'arrivee d'autres fiddles, plus grands qu'Enfantin et que lui-m^me, devant lesquels les deux chefs s'effaceraient k leur tour (i).
Cette c6r6monie exalta la foi des saint-simoniens. EUe provoqua, il est vrai, la retraite definitive de Buchez avec ses partisans ; mais qu'importait aux nouveaux croyants? Tous avaient confiance dans Tav^ir. Dans les salons de la rue Monsigny, ce n'6taient que causeries anim^es sur les conqu^tes d6']k faites, sur les conversions prochaines ; ce n'6tait qu'echange de rSves et de projets sur la soci6te future. Entre tous ces jeunes gens regnait une fraternity veritable ; les effusions, mises k la mode par le romantisme, devenaient d'autant plus chaleureuses qu'ils se consideraient comme formant TEglise primitive du nouveau christianisme. Certes les points noirs ne manquaient pas : entre les deux chefs il y avait des differences de caract6re et dej^ quelques divergences de doctrine ; En> fantin commengait k concevoir d'audacieuses th^o-
(i) OEavres^ II, pp. ii4 et suiv.
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ries sur la morale; chez quelques republicains convertis persistait une r6volle secrete centre le despotisme de deux grands pr^tres. D'autre part le groupe 6tait encore peu nombreux et peu connu ; la bourgeoisie, tout enti^re k la bataille engag6e entre Charles X et les 221, ne pr^tait gu6re Toreille ; la classe ouvri^re n'avait aucun rapport avec ces jeunes neophytes, sortis presque tous de families instruites et riches. N^anmoins on allait de I'avant ; ce fait singulier : la transformation d'une 6cole philosophique en secte religieuse, s'etait accompli avec rapidity ; on esp6rait qu'un ev^nement encore inconnu attirerait les « gentils » vers les nouveaux apdtres. Get 6v6nement se produisit ; ce fut la revolution de juillet.