‹ L'école Saint-Simonienne: son histoire, son influence jusqu'a nos joursChapitre 8 sur 35 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE SUCCfiS ET LA PROPAGANDE

G'est une erreur de dire que la question sociale fut introduite dans la politique frangaise par la revolution de 1848 : on eut alors Tesperance chim6rique de la r6soudre d*un seul coup, mais c'est en i83o qu'elle fut pos6e. La bourgeoisie lib6rale avait chasse Charles X avec Taide du peuple, et celui-ci venait de se montrer brave, honn^te, g6nereux : ne devait-il pas obtenir sa part du triomphe? Les ouvriers en furent convaincus.

Gris6s par les promesses, par les 61oges de ceux qui les avaient dirig6s, ils crurent que I'^ge d'or allait commencer pour les travailleurs. Dans la bourgeoisie, si les hommes mtlrs haussaient les epaules, beaucoup de jeunes gens d^claraient une r6forme sociale juste et n6cessaire. Le gouvernement nouveau souffla sur tant de belles illusions ; alors on se plaignit, on s'irrita, et les

hommes qui avaient compt6 sur la monarchie de Juillet tourn^rent les yeux vers ceux qui pr^tendaienl r^aiiser le bonheur de lous par une transformation de la society. Pendant quinze ans, la bourgeoisie seule avait et6 en sc6ne ; i83o fit rentrer le peuple dans la politique. L'6cole saintsimonienne, qui seule avait pr6vu cette nouveaut^, devint aussitdt puissante.

La secte, pendant les trois jours de combat, eut une attitude k part. Les deux P^res firent le 28 juillet une circulaire pour recommander la neutralite aux disciples. Saint-Simon, disaient-ils, absorb^ par ses recherches sur Tavenir, a travers6 la Revolution « avec ce calme divin qui ett 6t6 lachet6, crime, pour tout autre que lui, et qui fut la condition providentielle de notre initiation k une vie nouvelle » ; ^e m^me, aujourd'hui,au lieu de nous joindre aux lib^raux qui chercheni un regime nouveau, r6servons-nous pour leur enseigner celui que nous avons Irouvi, — Mais que pouvaient de telles paroles sur les jeunes gens t6moins de la bataille? Carnot, Jean Reynaud, bien d'autres se battirent contre les soldats de Charles X; Carnot et Laurent, tons deux r6publicains, all^rent pousser partout le cri de Plus de Bourbons f Le 29, un espoir subit s'empara d'Enfantin : I'occasion ne s'offrait-elle pas de prendre le pouvoir, d'appliquer imm6diatement a la France le syst^me nou-

veau ? Dej^, en voyant flotter le drapeau tricolore sur le palais du roi, il s'etait ecri6 avec un sourire qui essayait de paraitre sceptique : « Eh bien ! est-ce le moment d'aller aux Tuileries ? » Sur ses instances, Bazard se rendit la nuit suivante k rh6tel de ville pour s'entretenir avec son ancien complice de la charbonnerie, La Fayette, devenu le maitre de toutes choses ; il Tengagea vivement k prendre la dictature provisoire, k faire nommer par les assemblies primaires une Constituante qui choisirait le gouvernement d6finitif. Jusqu'aux Elections, les chefs saints-simoniens esperaient faire une propagande active qui leur assurerait de nombreux partisans, peut-6tre une majority, dans la future assembl6e. Bazard et Enfantin, pour entamer cette propagande, avaient r6dig6 une adresse aux Frangais, qui fut affich^e k Paris le 3o juillet. Le pass6 a 6te vaincu par les armes, disaient-ils,d6truisons-le d'une mani^re d6finitive : la f6odalit6 sera morte « lorsque tons les privileges de la naissance, sans exception, seront d6truits, et que chacun sera plac6 suivant sa capacity et r6compens6 suivant ses oeuvres » ; rfiglise catholique aura v6cu lorsqu'une religion nouvelle « realisera sur la terre le r^gne de Dieu, le r^gnedela paixet de la liberty, que les chr6tiens avaient plac6 seulement dans le ciel ».

La Fayette, en refusant la dictature, fit 6va-

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nouir le rfive des deux P^res ; alors ils con^urent un moment le projet de faire eux-m6mes une nouvelle revolution. L'uniforme de I'ficole polytechnique etait partout populaire ; les polytechniciens affili6s^la secte all^rent le 3o et le 3i juillet causer avec leurs camarades et se m6ler k la foule, pour savoir si le peuple voulait joindre au changement politique un changement plus coraplet, « si, parmi ces braves, Dieu n'aurait pas voulu faire naltre un de ces hommes capables d'agiter un peuple arm6, de lui commander la resistance k toute restauration d'un ordre social qui vient d'etre renvers6. » On s'aper^ut qu'il n'en 6tait rien, que le peuple demeurait immobile ; « les bourgeois pouvaient encore dormir en paix. » — Ce fut cette audacieuse tentative qu'Enfantin annonga le i^'aotil, dans une leltre publique, aux saint-simoniens 61oign6s de Paris. II leur recommanda, puisqu'on allait rentrer dans le regime constitutionnel, d'en user du moins pour preparer le regime futur : on devait r6clamer la liberty des cultes, afin d'^tablir plus tard un seul culte ; la liberty de la presse, afin d'organiser une nouvelle direction de la pens6e ; la liberty de Tenseignement, pour exposer et faire triompher la doctrine ; celle du commerce, pour constituer ensuite Fassociation des industriels et des commergants; Tabolition de Farticle 291 du codep6nal, pour rendre licites les r6u-

nions saint-simoniennes ; enfin la suppression de la pairie h6r6ditaire, qui m^nerait k celle de Th^ritage lui-m6me. — Bazard, dans une brochure intitul^e Jugement de la doctrine de Saint-Simon sur ies derniers dvdnements, opposa aux vues f6condes elpr6cises des saint-simoniens surravenirrimpuissance qu'allait montrer le lib^ralisme vainqueur. Un des principaux disciples, alors en Allemagne, Gustave d'Eichthal, 6crivait de son c6i6 k sa famille : « Jeme casse la t6le k comprendre comment Ies journ^es des 28 et 29 juillet ont 6mancip6 le peuple sans Saint-Simon. Je ne vois pas que tout cela lui ait donn6 une pomme de terre de plus, comme disait O'Connell » (1).

Revenue de sa folle ambition d'un jour, la secte se mit k Toeuvre et proflta du succ^s que lui procurait la r6volution. Celle-ci la r6v61a au public ; Ies affiches poshes le 2:9 et le 3o juillet furent la premiere manifestation de T^cole dans la rue. Ces affiches, qui portaient comme en-t^te Religion saint-simonienne^ excitaient d'abord le rire ou la colore ; il fall ait du courage pour parler de religion k une foule dont Ies passions anticl^ricales se trouvaient surexcit^es jusqu'^ la fureur ; beaucoup voyaientl^ une tentative du parti vaincu pour se relever. Mais plus d'un, apr^s avoir lu ces

(1) Lettre in6dite. Sur Ies trois journ6es, V. QBayres, II, pp. 190-244.

manifestes, venait aux predications par curiosite, puis y retournait avec int^ret ; peu k peu les discours des nouveaux ap6tres produisaient leur effet : Tauditeur ne manquait plus une seule stance ; quelques saint-simoniens robservaient, puis un jour, ^la fin d'une predication, le prenaient k part, discutaient ses derniers doutes et achevaient de le convertir (i). Bien des neophytes chercherent dans recole une consolation, les uns k la vague meiancolie ou les jetait le romantisme, les autres k des chagrins de famille ou k Tepuisement caus6 par une jeunesse d^r^gl^e (2). Enfin plusieurs parmi les republicains,jusque-l^preoccup6sde la liberty ou de regalite, decouvraient que le peuple avait besoin de bienfaits plus pratiques et se ralliaient au saint-simonisme.

II y eut bient6t k Paris neuf « enseignements » de la doctrine, les uns publics, les autres consacr^s aux membres de certaines professions particulieres, par exemple aux artistes, qui venaient en grand nombre ; c'est \k par exemple que se noua Tamitie entre Liszt et Henri Heine, le premier qui demeura un enthousiaste de la foi nouvelle.

(1) V. le r6cit de Massol dans le Monde magonnique, t. VII, p. 211.

(2) « II n'y a peut-6tre pas eu dans le saint-simonisme une personne qui n'y ait 6t6 pouss^e par des chagrins de famille. »> (Note inedite de G. d'Eichthal en 1866.)

le second qui d6dia plus tard un de ses livres k Enfantin (i). Les principales conferences avaient lieu dans une salle de la rue Taitbout ; les assistants 6taient toujours norabreux, les uns venant pour 6couter et pour refli^chir, les autres attires par ce ragoClt de scandale qui, k Paris, fait une partie du succ^s. On voulait voir la « famille » rang6e sur Testrade, portant un costume bleu special, se levant k Tentr^e des P^res qui s'avan- Qaient avec Torateur du jour entre eux. Enfin beaucoup 6taient seduits par T^loquence des pr6dicateurs. Le principal de ceux-ci fut fimile Barrault. N6 dans le Midi, ancien professeur au college de Sor^ze, il fut conquis par la secte jusqu'^ en partager les croyancesles plus singuli^res. Au debut, sa parole avait 6t6 p^nible, embarrass6e; mais, quand la foi lui eut donn6 tout son essor, il se r6v61a com me un grand orateur. II say ait faire vibrer son auditoire, lui poser brusquement des questions pressantes. Ainsi le 29 juillet i83i, anniversaire de la revolution, il supplia ceux qui •^ r^coutaient de secourir les prol6taires. — Le ferezvous aujourd'hui ou demain ? demanda-t-il.

« Aujourd'hui ! car k pareil jour les proietaires vainquirent pour nous et se montr^rent sages, humains, mod6r6s ! Aujourd'hui ! car, lorsque vous

(1) Karpeles, Heinrich Heine and seine Zeitgenossen, p. Ill ; Berlin; 1888.

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les appelates dans vos rangs, ils ne r^pondirent pas demain! (i ) »— Un autre jour, Barrault produisit un eflfet prodigieux quand, apr^s avoir racont6 sa jeunesse, il continua ainsi : « Ah ! je vous ai dit naivement qui j'6tais, qui je suis, qui je veux 6tre... A mon tour, je vous demanderai qui vous 6tes. H^las I le savez-vous ? £tes-vous des chr^tiens, aveugles adorateurs de la croix solitaire ? £tesvous des philosophes d6vots d'incr6dulit6 ? £tesvous des partisans obstin6s de toutes les 16gitimit6s surannees ? fites-vous des lib^raux r6volt6s k la seule pens6e d'une hi6rarchie et r^vant les chim6riques douceurs de I'individualisme ? £tes-vous enfin de ces hommes qui s'6pouvantent de toute id6e nouvelle et ont sans cesse le frisson du progr^s ?... Non. Si vous prof essiez sinc^rement I'une de ces diverses opinions, ne serait-ce pas folic k vous de venir avec une religieuse attentipn nous 6couter ? Qui ^tes-vous done ? Des gens qui ne croyez plus fermement k rien de ce que Ton croit encore aujourd'hui, et qui venez ici nous apporter votre scepticisme, vos d^gotits, votre ennui, votre indifference, votre incertitude... Vous dissertez, vous discutez, vousapprofondissez tout, et jamais vous n'agissez. Quoi done I pendant que votre raison p^se avec une orgueilleuse lenteur, scrute avec

(i) CEuvres, t. XLIV, p. 322.

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une rainulieuse complaisance les moindres d6tails de I'ordre social que nous apportons, n'entendezvous pas les cris de douleur ou de rage, les g6missements, les soupirs etouff^s el le r^le de tant d'infortunes qui souflfrent, sed^solent, languisseni, expirent ? Ecoutez, 6coutez enfin ! Chez les Hebreux, lorsque sur le bord de la route 6tait Irouv^ un cadavre, les habitants de la cit6 voisine, la main 6tendue sur le corps inanim6, juraient qu'ils n'avaient point trempe dans cet homicide. Eh bien ! je vous adjure ici de m'entendre. A la vue de ce peuple entier que vous voyez dans la fange de vos rues et de vos places, sur de mis^rables grabats, au milieu de l*air f^tide des caves et des greniers, dans des h6pitaux encombr^s, dans des bagnes hideux, se mouvoir pftle de faim et de privations, ext6nu6 par un rude travail, k moitie convert de haillons, livr^ k des agitations convulsives, d^goCltant d'immoralit^, meurtri de chaines, vivant k peine, je vous adjure, enfants des classes privil6gi6es, levez-vous, et, la main appuy^e sur ces plaies putrides et saignantes, enfants des classes privildgi6e8, qui vous engraissez de la sueur de cette classe miserable exploit^e k votre profit, jurezque vous n'avez aucune part a ses souff ranees, k ses douleurs, k son agonie. Jurez ! Vous ne I'oseriez pas ! ( i )»

(i) GEuvres, III, p. 280. — Enfantin, dans une lettre, racontait TefTet produit: << sanglots, larmes, embrassements,

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Apr^s Barrault, Laurent etait le principal des predicateurs. Avocat de profession, adonn6 depuis longtemps k la philosophie et k I'histoire, il se distinguait au milieu des saint-simoniens par son admiration sans bornes pour T^poque r^volutionnaire et imp^riale ; ce fut un des premiers 6crivains qui entreprirent de r^habiliter Robespierre (i). Aux adjurations passionn^es de Barrault il substituait une pol6mique incisive. Thiers, dans son discours sur rh6r6dit6 de la pairie, avait dit que les novateurs n'aboutissent jamais qu*^ de petites re formes, que les hommes du dix-huiti^me si^cle n'ont pu supprimer ni les nobles ni les rois. Laurent lui fit une reponse indign^e : « Nos philosophes et nos tribuns se sont-ils tellement tromp6s que votre raillerie puisse les atteindre ? Oil sont les nobleset les rois dont ils pr^sag^rent la chute ? Montrez-nous I'aristocratie et la royaut6 dont ils c6l^br6rent d'avance les fun^railles. Publicistes, orateurs favoris des salons, qui osez rire de ces colosses d'intelligence et de renomm6e, relisez done les pages que le genie del'histoire vous dicta autrefois. Allez m6diter dans la solitude de Versailles, aux environs du Jeu de Paume, sur les

tout le monde en 6moi ! Et qu'en sortril souvent ? Jusqu'ici du vent. »

(i) V. sa Rifulalion du liure de M. Vahhi de Monlgaillard, 1828.

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ruines de la Bastille, 1^ ou s'elev^rent les tentes de Cond6, autour du monument de Quiberon, k la place de la Concorde, et riez ensuite, si vous en avez le courage, des foUes predictions du xvni® si^cle. Et, si ce lugubre tableau du long enterrement des nobles et des rois, impitoyablement condamn^s par vos devanciers, ne suffit pas k vous f aire prendre au s6rieux les propheties d^mocratiques de la philosophic et de la tribune, voyez ce que nous-m^mes, hommes du xix® si^cle, nous avons fait de cette royaut^ et de cette aristocratic... (i) »

Laurent et Barrault avaient rcQU r6ducation litt^raire ; leur collogue Transon 6tait un polytechnicien. Lui aussi, comme Barrault, fut d'abord incapable de parler, mais la foi lui d61ia la langue ; son eloquence avait quelque chose deplus grave que celle de ses fr^res de doctrine, mais I'enthousiasme n'y etait pas moins vif, et le charme d'une nature tendre, un peu feminine, ajoutait k Feflfet de ses discours. Ces pr6dicateurs en form^rent d'autres k leur tour; fidouard Charton fut un des meilleurs ; k c6te de lui se trouvait Baud, dont un auditeur peu bienveillant a d^fini ainsi la mani^re de parler : « visage de sectaire, regards d'inspir6, pantomime d'6nergum6ne, gestes epileptiques,eio-

(i) OEuvres, III, p. g6.

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quence creuseel sonore, phrases k effet (i). » Enfin lejeuneRetouretdevintaussi un orateur; voici I'extrait d'un de ses discours : « J'ai remarqu6 que vous applaudissez toutes les fois que nous vous parlons des mis^res du peuple. Eh bien ! le peuple est miserable, vous le savez. Etapr^s ?que faites-vous? Non, vous n'aimezpas le peuple, non vous ne souffrez pas de ses maux; non, non. » Moi non plus, ajoutait-il, je n'ai pu m'arracher k Tegoisme : « non, je n'aime pas le peuple comme je voudrais Taimer ; non, je ne souffre pas de ses maux comme je voudrais en souffrir, jusqu'aux larmes, jusqu'au sang; car alors peut-^tre, quand je voudrais vous dire ici la plainte et la pri^redu peuple, peut-6trc k voire tour en seriez-vous transis jusqu'aux os (2). » Citons encore Jules Lechevalier ; il n'avait pas la vibrante Eloquence des autres, mais une facility intarissable, une science philosophique due k I'etude des doctrines allemandes, et une clarte d'exposition pr^cieuse pour r6sumer le dogme saint-simonien devant ceux qui ne le connaissaient pas ; aussi 6tait-il employ6 sans cesse dans les missions provinciales.

Tous ces orateurs s'adressaient le plus souvent k des audi toires bourgeois : persuad6e que le pro-

(1) A. de Pontmartin, Mes Mimoires, premiere s6rie, p. 83, i885.

(2) OEuvres, XLV, p. 128.

gr^s doit venir d'en haul, r6cole tenait surtout a xonvertir les classes 61ev6es, qui am61ioreraient ensuite le sort du peuple tout en le dirigeant ; on craignait d'exciter chez les prol6taires des esperances trop h^tives. Mais bient6t les chefs saintsimoniens r^solurent aussi de conqu6rir les ouvriers. Cette propagande se fit peu k peu, sans marche r^guli^re. Ainsi Vingard, un ouvrier honn^te et rang6, tres populaire chez ses compagnons comme chansonnier, lut par hasard sur un mur une affiche saint-simonienne qui vantait les bienfaits de la religion ; aussi t6t il dit le mot si souvent r6p6t6 k cette ^poque : « C'est une manoeuvre des j6suites. » En rentrant k Tatelier, Vingard parla de la chose k ses camarades; quelqucs-uns all^rent ^couter une predication, la trouv^rent int6ressante et le firent venir avec eux une autre fois. Ce jour-1^ Jules Lechevalier comparait la vie des travailleurs et celle des oisifs ; malgr^ I'absence de toute declamation haineuse, VinQard trouva ce langage dangereux ; toutefois il etait 6mu, et bient6t il entra dans la secte. L'affectueuse bonte d'Enfantin acheva de vaincre ses derni^res resistances ; cet ouvrier joyeux et insouciant, adore detous, fit ^ son tour des recrues. Un ouvrier tailleur nomme Delas, peu intelligent mais convaincu, obtint k lui seul plus de trente conversions. Les proietaires devinrent un groupe

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assez nombreux, qui forma le « degr6 des ouvriers », Madame Bazard, assist^e deTing^nieur Fournel, en eut la surveillance. Les ouvriers ^taient divis6s en fidiles, qui avaient confess^ le dogme, et en catichum^nes^ qui s*y pr^paraient. Tous les dimanches une stance particuli^re avail lieu poureux; elle comprenait un court enseignement general sur la doctrine, puis un autre enseignement sur un sujet sp6cial, enfin une lecture ; un tiers de la stance 6tait consacr6 aux questions des auditeurs et aux r^ponses des mattres. La le^on finie, les ouvriers se formaient en cortege et,chantant des chants saint-simoniens, allaient k la barri^re de Belleville finir la joum^e par une f^te (i). Dans chacun des arrondissements de Paris il y eut pour les ouvriers un directeuret une direc trice, qui veillaient sur eux et recevaient leurs demandes. On eut aussi Theureuse pens^e d*organiser un service medical gratuit; douze m^decins, adherents de la doctrine, furent aflfect6s aux douze arrondissements avec mission de soigner les malades et de vacciner les enfants. Plus tard on organisa quelques maisons ouvri^res, sortes de phalanst^res ou les repas 6taient pris en commun ; on y prouvait par Texemple combien Tassociation diminue les frais et facilite la vie. Plus de deux cents enfants

(i) VinQard, M^moires ipisodiques (Van vieux chansonnler sainl-simonien^pp. 36-44> 1878.

furent ^galement adopt^s par TEglise saint-simonienne, qui se chargeait de les nourrir et de les 61ever.

Tout cela demandait beaucoup d'argent. La secte en eut pendant quelque temps, grdce k la g^n^rosite de ses fiddles. La plupart de ces jeunes gens qui venaient reclamer Tabolition de Th^ritage appartenaient k des families riches ou ais6es ; ils en profit^rent pour aider la doctrine. Les chefs eux-m^mes, Enfantin et Rodrigues, donnaient beaucoup. Gustave d'Eichthal obtint de son p^re des sommes considerables. La m^re d'un autre disciple, M™® Petit, fut la principale bienfaitrice de r^cole (i). Parmi les agriculteurs, ce fut un propri6taire d'Angers, OUivier, qui le premier mit tous ses biens k la disposition des P6res ; parmi les industriels, Fournel, devenu directeur du Creusot, donna la plus grande partie de son traitement, avant d'oflfrir sa fortune tout enti^re. On putainsi, non sans peine, faire face aux lourdes d^penses de r^cole.

(i) V. une note dans GEuvres, V, p. 228. Sur une d6pense totale de 861, 5oo fr., M""© Petit et son filspayferent 200.000; d'Eichthal, i5o.ooo; Fournel, i5o.ooo; Enfantin, 100.000, etc.

LE SUCCES ET LA PROPAGANDE Sy

En m6me temps comraenQait une campagne de missions dans la France enti^re. Le Midi avail le premier fourni des adherents k la doctrine ; aussi lesdeux P^res, unefois installes, s'6taient-ils aussit6t pr^occupes d'y fonder une Eglise ; elle fut constitute d^s le mois de fevrier i83o sous la direction de Ress^guier. Apr^s la revolution de juillet les adeptes devinrent bien plus nombreux; outre les missionnaires venus de Paris, d'autres envoyes par les groupes de Toulouse et de Carcassonne parcouraient la region et faisaient quantite de recrues ; quelques petites villes, comme Narbonne et surtout Castelnaudary, furent presque enti^rement conquises. Dans I'Ouest, Rouen, Rennes, Nantes, re^urent Tenseignement saint-simonien, mais ces villes se montr^rent assez r^calcitrantes ; TEst accueillit bien mieux la predication, et la Lorraine, la Bourgogne, fournirent de nombreux disciples. Les missionnaires couraientsansrel^che d'un point k Tautre au premier signal des deux chefs ; Charton, d'Eichthal, surtout Lechevalier, se montraient infatigables. Ces predicateurs, qui venaient annoncer la ruine du regime existant et la suppression de la propri6t6, furent souvent accueillis par des hu6es etdes cris ; ordinairement

ils faisaient des reunions ferm6es, en envoyant k Tavance des cartes aux personnes notables de la ville oil ils se rendaient ; cette precaution ne suffisait pas to uj ours k pr^venir les desordres qui k Rouen, par exemple, firent ^chouer la mission. Mais la curiosity leur attirait des auditeurs en foule ; on les ecoutait avec int6r6t, parfois avec Amotion ; plus d*un esprit g6nereux, sans se laisser enti^rement convaincre, emportait de ces conferences le germe de reflexions nouvelles ; les femmes s'y interessaient beaucoup. A Lyon, apr^s quelques harangues de Jean Reynaud etde Pierre Leroux,on neparla pendant plusieurs semainesque de saint-simonisme ; k Dijon, un fr6re de Lacordaire avouaitTimpressionprofonde que lui avaient faite les- missionnaires (i). Lorsqu'une ville avait un nombre suffisant de fiddles, on y formait un « centre de propagation » ; si le groupe devenait plus considerable encore dans une region, c'etait le moment d'y constituer une « eglise ». Au milieu de i83i, il y avait six 6glises : k Toulouse, Montpellier, Lyon, Dijon, Limoges, Metz, et neuf centres

de propagation.

L'arm^e compta aussi des pros61ytes ; les offi-

ciers d'artillerie surtout se laiss^rent convertir a

(i) II 6crivait que maintenant I'enthousiasme excit6 chez les crois6s par un saint Bernard ne retonnait plus. [CEuvreSy III, p. 171.)

une doctrine qui avail d6j^ gagne tant de polytechniciens. Lamoriciere, par exemple, qui au college avail eu Augusle Gomte pour repeliteur et d'Eichthal pour ami, adopta au debut de i83o les opinions (Jui etaient d6j^ relies de Transon, Jean Reynaud, Michel Chevalier, ses camarades de promotion; envoy6 en Algerie, le jeune officier demeura un lecteur passionne du Globe; le capitaine Bigot et quelques autres officiers d'Alger form^rent avec lui un groupe saint-simonien (i). Mais le plus elonnant fut de voir des capitaines donner leur demission pour se consacrer tout entiers k la secte ; ainsi firent Tourneux, Bruneau et Hoart. Ge dernier attendit que tout danger de guerre gen^rale fdt ecart6 (2); alors, ayant la conscience en repos, il envoya sa demission et vint rejoindre les P^res. Envoye tour k lour dans le Midi, k Grenoble dans un atelier, puis au barrage de Nil, Hoart joignit k une ^me d'apdtre la rectitude et rob6issance d'un bon soldal.

Le sainl-simonisme, conformement k ses id^es sur la conciliation des peuples, voulul s'etendre hors de France. Un enseignement fut donn6 en italien k Paris pour les r6fugi6s de la P6ninsule ; nous ne savons pas quel en fut le resultat (3). En

(1) Keller, le General de La Moriciere, t. I, p. 26, 1874.

(2) Dory, ch. ix.

(3) Booth (Saint-Simon and Sainl-Simonism, p. i65) cite un livre italien de Parma : Del Sansimonismo (Milan, i835).

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Suisse, plusieurs polytechniciens rest^s en rapport avec Enfantin port^rent la doctrine k Lausanne. En Angleterre, les journaux parl^rent assez souvent de la secte, surtout quand elle fut pers6cutee par le gouvernement frangais; plusieurs penseurs, Burns le mill6naire, Carlyle, Southey, s'int^ress^rent aux vues sociales des saint-simoniens, mais leurs tentatives religieuses deplurent k ces Anglais respectueux de I'Eglise^tablie. D'Eichthal, qui avait autrefois sejourne a Londres, y vint en mission avec Duveyrier (f^vrier 1882); ils entr^rent en relation avec les partisans d'Ow^en (1), regurent bon accueil chez Grote, chez le journaliste Groves ; mais les seuls adherents qu'ils trouv^rent etaient des etrangers : Tltalien Prati, deux Frangaises, MM""®^ Mouchon; les missionnaires s'apergurent bient6t que les chances de succ^s demeuraient mediocres (2). Toutefois la doctrine eut rhonneur d'agir puissamment sur un grand philosophe, Stuart Mill. Gelui-ci, lie avec d'Eichthal depuis 1828, avait regu de lui d'abord le travail de Comte sur la philosophic positive, puis les ecrits saint-simoniens ; venu k Paris en i83o, 11

(1) Le Producleur d6}h s'etait occupe plusieurs fois d'Owen (I, p. i38; II, p. 524; surtout IV, p. 525, et V,

(2) Les papiers de G. d'Eichthal renferment les lettres Sorites par ces divers personnages aux deux missionnaires.

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fut presente aux P^res comme il Tavait jadis ete k Saint-Simon. L'ecole lui fit comprendre la doctrine du progr^s, Fimpuissance du lib6ralisme et de la vieille economic politique, la n6cessit6 d'affranchir le sexe faible (i). II ecrivait k d'Eichthal en novembre i83i : « Si la soci6t6 saint-simonienne se maintient sans schisme et sans h^re^sie, si elle continue k propager sa foi et a multiplier le nombre de ses sectateurs dans la proportion de YDS deux derni^res annees, et cela pendant quelques annees encore, alors je verrai comme un rayon de lumi^re luire k travers les t6n^bres. Mais alors m^me qu'il n'en serait pas ainsi, ce qui s'est fait ne serait pas perdu. Je ne desesp^rerai pas plus que vous ne devez le faire, mais ce sera une douloureuse chute de nos esperances. » Le schisme de Hazard le refroidit beaucoup, bien qu'il ait regu amicalement les deux missionnaires en 1882.

L'Allemagne, le pays de la philosophic, devait s'int^resser k la doctrine; et d'ailleurs, dans la reaction contre le xvni® si^cle, dans le retour au sentiment religieux, dans le dogme pantheiste, elle retrouvait ses propres id6es. Un saint-simonien a raconte que, lasse du voltairianisme, il se mit k 6tudier Kant, lut avec enthousiasme la Crilique de la raison pratique et se trouva ainsi pre-

(1) Stuart Mill, Mes Mimoires^ 2« 6d., i885, pp. i56-i6o.

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pare a la foi nouvelle (i). Toutefois Tecole ne subit gu^re Tinfluence de FAllemagne que par Tinterm^diaire de M™® de Stael et du petit livre de Lessing ; par centre, elle s'efforga d'y conquerir des adherents. Quelques adeptes avaient des relations avec les gens d'outre-Rhin, surtout Lechevalier, Carnot qui avait accompagn6 son p^re en exil, et un jeune avocat, Lagarmitte, qui avait traduit le livre de Julius sur les prisons. On envoya aux principaux professeurs des Universites allemandes le Nouveau chrisiianisme et quelques autres ouvrages dogmatiques, avec une note explicative de Lechevalier : il exposait le but et les progr^s de l'kcole, en ajoutant qu'elle deviendrait bient6t une soci6te religieuse-scientifiqueindustrielle (2). La secte fut cependant mal accueillie en Allemagne, a cause de ses vues sur la propriety ; la Gazette d'Augsbourg, quijouissait d'une grande autorit6, la d^nonga comme un groupe de brigands et de pillards. Mais bient6t le m6me journal ins6ra une lettre de Paris, attribuee k Henri Heine, qui montrait la grandeur du saint-simonisme (3). Une feuille allemande fit courir le bruit, d'ailleurs inexact, qu'un prince de son pays venait de livrer toute sa fortune aux P^res; plusieurs

(1) VOrganisaleur^ 24 juin i83o.

(2) Ibidem^ 18 avril i83o.

(3) GlobCi 22 mars i83i. — CEuvres, VI, p. io3.

LE SUCCfes ET LA PROPAGANDE 63

journaux et revues en parl^rent avec una curiosite parfois sympathique, souvent m6l6e d'ironie ( i ) . On recolta dans les pays rh6nans assez d'adh6sions pour inqui^ter le clerge; Tarchev^que de Treves langa un mandement violent centre les nouveaux her6tiques (2). En i834, quand le saintsimonisme parut defunt, Veit lui consacra une etude sp(^ciale, sans grande valeur; consid(^rant Saint-Simon comme un philosophe original et vigoureux, ce critique jugea que les disciples avaient ajout6 aux enseignements de leur mattre de nombreuses folies, fruit de la 16g6ret6 fran- Qaise ; toutefois il leur reconnut le m^rite d'avoir ruin6 la philosophic purement negative, attir6 Tattention sur les classes inf6rieures, et surtout 6veill6 la vocation de plusieurs hommes de talent (3). C'est quelques ann^es plus tard que le saint-simonisme devint populaire en Allemagne, grace k Lorenz von Stein ; par lui, la doctrine se r^pandit, et plusieurs des id6es essentielles contenues dans t Exposition de Bazard ont passe dans les 6crits de Rodbertus et m^me de Karl Marx. Le

(1) V. ces articles de journaux dans le Globe, 22 mars, 22 avril, i5 septembre i83i ; 8, 16, 21 Janvier, 3 f6vrier, 6, i3, 16 mars, 5 avril i832.

(2) Globe, 7 mars i832.

(3) Veit, Saint-Simon and der Sainlsimonismus ; Leipzig, 1834. — II donne la liste des 6tudes parues en Allemagne sur la secte.

socialisme frangais a ouvert la voie au collectivisme allemand ( i ).

En i83o, la Belgique 6lait, avec la Pologne, le pays le plus int^ressant de T Europe aux yeux des Parisiens; elle avail, comme la France, vaincu Tancien regime et semblait sur le point de redevenir frangaise. D^s le mois de Janvier i83i, une mission compos6e de Pierre Leroux, Dugied, Carnot, partit sous les ordres de Margerin, un ancien polytechnicien. Elle pr^cha d'abord k Bruxelles, mais il y eut des desordres, excites par les catholiques ; le Congr^s beige intervint inutilemen t pour assurer aux pr^dicateurs la liberte de la parole. A Li^ge, la reception fut meilleure, et Laurent se fit applaudir dans une salle donn^e par le recteur de TUniversite; bient6t les progr^s furent assez grands pour que Ton pilt cr6er en Belgique une eglise el six centres de propagation ; un instant il y eut un journal saint-simonien, POrganisateur beige. Depuis la defection de Margerin, converti au catholicisme, ce fut un Beige, Toussaint, qui dirigea I'apostolat. Ce pays fut le seul qui donna de s6rieuses esperances k T^cole; hors de France, la propagande saint-simonienne demeura inefficace.

(i) Lorenz von Stein, Der Socialismus und Communismus des heuiigen Frankreichs; Leipzig, 1842, in-8. — L'ouvrage, augments k chaque Edition, eut finalement trois volumes.

«flUl>4* ^ -W.d

Mais r^cole ne se bornait pas k pr^cher une doctrine pour ravenir; elle voulut exercer une influence politique immediate par la presse.

UOrganisateur 6tait un journal dogmatique, philosophique, destin^ surtout k reproduire les enseignements et les pr6dications ; Torgane quotidien, consacr6 k la polemique, aux affaires du jour, fut le Globe. Depuis la revolution de juillet, depuis que les doctrinaires Tavaient quitt^ pour entrer dans le gouvernement, le Glojbe tournait au saint-simonisme. Sainte-Beuve, un des redacteurs, coquetait avec la doctrine sans se convertir ; Lerminier s'y rallia pendant quelque temps; le fondateur du journal, Pierre Leroux, eut d'abord avec Bazard et Enfantin des negociations financi^res, parce que Targent lui manquait, puis il fut gagn6 aux idees nouvelles : le 18 juillet i83i, le Globe prit comme sous-titre « Journal de la doctrine de Saint-Simon ». Bientdt chaque num^ro eut ces epigraphes, qui resumaient le syst^me politique de r6cole: « Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but Tam^lioration morale, intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. — Tons les privileges denaissance, sans exception, sonlabolis. —

A chacun selon sa capacity, k chaque capacite selon ses oeuvres. » Ondistribua le journal gratuitement, pour bien montrer que les r6dacteurs ne faisaient pas du commerce, mais de la propagande.

De mdme que r6cole avail trouv6 dans Barrault un grand pr6dicateur, elle decouvrit un grand journaliste, Michel Chevalier. Ce fut Enfanlin, si habile k discerner les talents de ses fiddles, qui le rappela de province pour lui confier la direction du journal : « A nous, Michel, vieux voltairien, arrive! lui 6crivait-il gaiement ; pauvre gar^on, toi, nourri du fiel de la critique, nous t'avions mis de suite au lait et au miel... II te faut encore quelques vieilles perruques k d^coiffer, quelques cuistres k fustiger, quelques pedants k renvoyer k r6cole ; arrive, arrive, tu pourras remplir douze colonnes in-folio par jour (i). » L'ancien ing^nieur 6tait un pol6n>iste vigoureux, incisif, qui ecrivait clairement et vite ; un grand sens pratique le distinguait alors dela plupart de ses coreligionnaires ; quelques saint-simoniens idealistes d6claraient m6me avec d^dain qu'il avait un style de magon et que ,ses m6taphores puaient le mortier et la vapeur (2). Mais ces qualites pratiques^

(1) (Euvres, III, p. 56.

(2) Enfantin dans la Science de I'homme (OEuvres, XLVI, p. 210).

LE SUCCfes ET LA PROPAGANDE 67

necessaires a un direcleur de journal, lui valurent reslime d'Enfantin, qui peu k peu fit de lui son second. Cette vice-royaut6 satisfaisait le goiit de Michel Chevalier pour les honneurs ; lui-m6me confessa naivement un jour devant la famille des fiddles qu'il aimait Tapparat, sans d^sirer le premier rang, et que dans ses r^ves napol6oniens ce n'etait pas Tempereur qui lui faisait envie, mais Berthier avec son bel ^tat-major. L'exaltation religieuse dominait Michel Chevalier, mais d6]k Ton pouvait soupQonner en lui le grand economiste. Voyons la politique du journal saint-simonien. A Text^rieur, le Globe r6clame de toutes ses forces rintervention en faveur des peuples soulev6s. La Fayette et Mauguin la demandaient par amour de la liberty, du regime parlementaire ; les disciples d'Enfantin la veulent pour h^ter Tassociation universelle. L'intervention, s'6crie Barrault, est n^cessaife au progr^s : k chaque ^poque, un peuple est marqu6 par la Providence pour aller chez ses voisins, les armes k la main, porter les idees et les institutions nouvelles. Dans Tantiquit^, ce fut le peuple romain ; depuis le moyen ^ge, c'est la nation qui a fait les croisades et fond6 la f6odalit6, puis renvers6 le regime f6odal et fait la Revolution, c'est le peuple fran§ais, « peuple voyageur, conqu6rant, missionnaire, rev^tu du signe de tons les apostolats, en un mot peuple vraiment pr6tre et

digne d'initier tous les peuples k la communion universelle (i). » La France doit preparer la guerre g6n6rale, non par les secretes intrigues de Tancienne diplomatic, mais par une politique tranche, oh tout se passe au grand jour. — Le Globe demande pendant plusieurs mois Tannexion de la Belgique et ne se resigne que de mauvaise grAce a Tav^nement d'un Saxe-Cobourg. II glorifie les Romagnes insurgees contre les 6dits odieux du pape. Mais c'est la Pologne surtout qui le passionne, au m^me point que les journaux lib^raux. Pour la sauver, disent les saint-simoniens, une triple alliance doit se former entre la France, TAngleterre et la Prusse ; dans cette trinity, les Anglais repr6sentent Tindustrie, les Allemands la science, et les Frangais le lien entre les deux, la morale. Tandis que la France a vaincu Charles X, TAngleterre est sur le point d'accomplir sa r6forme electorate ; chaque jour a vu se fortifier la Prusse, « dont le d6veloppement k travers mille difficult6s serait un prodige inexplicable si elle n'avait dCl ainsi grandir pour Fetablissement de Tunit^ allemande ». Les trois puissances ^tabliront une veritable police europ6enne ; elles battront TAutriche, nation retrograde et vieillie que la France a toujours abaiss6e ; elles arracheront la Pologne

(i) Globe, 3i Janvier i83i»

des mains de la Russie, mais, pour satisfaire les app^tits conquerants de cet empire, elles lui donneront la Turquie k civiliser (i).

Le gouvernement de Louis-Philippe se gardait

bien de suivre ce programme gigantesque. Cepen-

dant rinvasion des troupes hollandaises en Bel-

gique au mois d'aotit i83i parut donner le signal

de la grande lulte. Aussit6t le Globe est saisi d'une

fureur belliqueuse : c'est la guerre sainte qui

commence, et la France redira, comme jadis, Dieu

le veut ! « C'est la lutte des privilegies contre les

affranchis et contre ceux qui veulent s'affranchir,

c'est la lutte g6nerale des f6odaux chevaliers de

roisivet6 contre les champions du travail... On

oblige la France d'aller porter ses tentes sur le

Danube, sur la Spr6e, le Tibre et le Tage. Eh

bien ! elle les y portera, elle en connatt le che-

min (2). » Vain espoir ! La guerre demeura loca-

lis6e en Belgique, et bientdt on apprit la chute de

cette Pologne tant aim6e. Le Globe poussa, lui

aussi, des cris d'indignation contre le ministre qui

avait dit : « L'ordre r^gne k Varsovie. »

La politique 6trang^re du Globe ressemble k celle des lib6raux, quoique le but en soit diffc^rent. A I'int^rieur, il combat surtout le parti de la resistance, mais sans approuver le parti du mouve-

(1) Globe, 3, 4, 8, 16, 18 juin i83i.

(2) Globe, 7 et8 aotit i83i.

ment. Ce n'est pas un journal d'opposition syst6matique : il est pr6t k soulenir le gouvernement, pourvu que les ministres, sans accepter la doctrine saint-simonienne tout enti^re, marchent dans un sens progressif . Ce qui le frappe, c'est Timpuissance des partis militants et la st6rilit6 de leurs discussions : tous se battent sur des subtilites byzantines qui laissent le peuple indifiF6rent. On accuse Tc^cole de se perdre dans le mysticisme ; les vrais mystiques, les vrais utopistes, ce sont les hommes qui croient tout gu6rir avec la pharmacop^e parlementaire, et pour qui les mots de constitution, separation des pouvoirs, responsabilit6 des ministres, libert6 de la presse, repr^sentent des choses r6elles et concretes. Tous adorent une fiction, une chim^re : la « 16galit6 ». Charles X marchait contre le progr^s ; mais, s'il avait enfreint la Charte pour accomplir par ses ordonnances quelque grande am61iorati6n populaire, qui aurait song6 k le renverser? La loi 6crite n'est qu'un chiffon de papier ; tious demandet-on s^rieusement de v6n6rer rimroense fatras de nos textes 16gislatifs ? L'amour de la 16gaiit6 ne sert qu'^ voiler Timpuissance des hommes politiques (i). Un autre vice commun k tous les partis, c'est de se laisser guider par la m^fiance.

(1)9 et 10 fevrier, 24 et 27 avril i83i, et passim.

Elle est au fond de toutes nos institutions : pourquoi rinamovibilite des magistrats, I'existence du jury, les p6titions en faveur de la libert6 de Tenseignement ? A cause de la m(^fiance qui r^gne entre les gouvernants et les gouvern6s. On est de plus en plus persuade, selon la dangereuse parole de Jean-Baptiste Say, que le gouvernement n'est qu'un ulcere, alors qu'il doit cUre la source de tons biens (i).

Chacundes partis actuelsa ses d^fauts k lui. Les I6gitimistes ont Tavantage de poss6der un principe d'ordre ; c'est 1^ une force qui les rend encore puissants et m6me qui leur assure de [nouvelles recrues parmi les oisifs ; tant qu'on ne lui aura pas substitu6 le principe d'ordre saint-simonien, un retour du 16gitimisme demeurera encore pos-^ sible, car Tordre est un besoin. Mais c'est le pass6 que les carlistes veulent faire rcviVre, et le pass6^ malgr6 des triompheseph^meres,finittoujours par ^tre vaincu. Les carlistes se sont associ6s avec le catholicisme, et lui aussi doit disparaitre parcc qu'il sacrifie la matiere k Tesprit. Le clerg6 demeure enferm6 dans les eglises au lieu de diriger lasociet6; ou, s'il essaye d'agir sur elle, c'est pour entretenir Tintolerancc du moyen ^ge. Le sentiment religieux va baissant : que sont les

(1) 1" et iSavril i83i.

mesquines processions de nos jours k c6te des grands corteges enthousiastes que Ton voyail jadis ? Qu'est-ce qu'une religion assez degradee pour qu'on impose parfois au clerge de cel^brer des funerailles, ou qu'on ait besoin de punir Tinsulte faiteaune croix? Certains catholiques, Lamennais et les siens, cherchent k rajeunir TEglise par une alliance avec la liberty ; maisleur tentative est en contradiction avec le principe m^me du catholicisme : en affectant une independance sauvage, en coiffant le bonnet revolutionnaire, ils se font protestants (i).

Les r^publicains meritent la sympathie parleur jeunesse, leur d6vouement k Tid^al, leur affection pour le peuple ; ils combattent avec raison un ordre vieilli qui doit p^rir ; c'est dans leurs rangs quele saint-simonisme s'est recrut6. Mais deux choses les perdent : leurs habitudes violentes et le manque d'un principe d'ordre. La violence effraye les gens calmes, les classes elev^es ; or un parti, m6me appuye sur le peuple, est impuissant tant qu'il n'a pas su gagner les hautes classes. La haine est leur passion dominante : haine louable sans doute, colore g6n6reuse contre les abus du pass6, mais un pareil sentiment peut-il suffire au coeur de la jeunesse ? Enfin ils se laissent egarer

(i) 3i Janvier, Set 8 f^vrier, 9 et 12 avril i83i.

mmmef'mfBf'^sHmp

par la chim^re de la souverainet6 du peuple.

« EUe est incompatible avec toute harmonie, loule direction sociale, avec toute distribution et combinaison bien entendue des travaux, avec tout gouvernement ; elle n'est compatible qu'avec Fanarchie. » Le gouvernement de tous n'est autre chose que le gouvernement de per- Sonne (i).

Entre les carlistes etles republicains se trouvent les partisans de la dynastie, ceux qui s'intitulent les hommes du juste milieu; ce nom prouvequ'ils ne marchent pas en t^te de la sociele, comme devrait le faire un veritable gouvernement. La grande faiblesse de ces doctrinaires si vantes, c'est de n'avoir aucune doctrine, aucun id^al ; ils vent au jour le jour, ballottes par les ev^nements. Le principal mobile de leurs actes est la peur : peur des carlistes, peur des bonapartistes, et surtout peur de la d6mocratie ; partout ils croient decouvrir les menees des « agitateurs », m^me dans Texpression des besoins les plus legitimes du peuple. Cette peur les affole au point de les rendre souvent brutaux; de 1^ ces rudes repressions faites par la garde nationale, ces journdes que les ministres consid^rent comme des triomphes. Cc parti est personnifie dans Louis-Philippe, roibour-

(i) 4 fevrier, i4 avril, 29 mai i83i.

gcois, honnele, mais inaclii', paralyse par cette terrible m^fiance qui separe le gouvernement des sujets(i). — Et/e G/o6es'amusaitle23juillet i83i, le jour mSme ou devait s'ouvrir la session des Chambres, k donnerlediscours dutrdne probable, toujours incolore et vide,et le discours necessaire, contenant un large programme de r^formes sociales. — Louis-Philippe n'est point capable d'une courageuse initiative ; il ne va jamais dans les ateliers 6tudier la condition des travailleurs. Quand les manufacturiers d'Alsace lui ont expose leur triste situation, il a r6pondu : « Je ne puis que gemir. » Si une invasion arrivait subitement k la fronti^re et surprenait rarm6e d6sorganis6e, le roi n'oserait pas r6p6ter cette r^ponse; il agirait. Pourquoi ne pas faire pour I'industrie ce qu'on ferait pour la guerre ? Pourquoi He pas aborder r6solument la politique nouvelle ? (2)

Cette politique, les saint-simoniens viennent la pr^cher k la fois aux bourgeois et aux ouvriers, pour inculquer k la bourgeoisie Taffection envers le peuple, et au peuple le respect de la bourgeoisie ; en jouant ce role de m6diateurs, ils t^chent de prevenir par des changements pacifiqucs la revolution sanglante qui menace la societe. Gelle-ci nesera sauvee que par la suppression de I'oisivete

(1) 9fevrier, 11, 12 et i5 mars, 17 avril i83i .

(2) 8 mars 1882.

LE SUCCES ET LA PROPAGANDE yS

c'est-a-dire par la suppression de rhcritage. La propri6t6 n'est qu'une fonction sociale ; il faut lui assurer, comme k loutes les fonctions, le meilleur recrutement possible. Est-ce I'h^ritage qui le fournit ? Personne n'oserait le soutenir. L'h^ritage cr6e une classe de consommateurs inutiles et improductifs : ils louchent leurs rentes sans comprendre que c'est de leur part un acte de mendicity pdreil k celui du gueux dans la rue. Les liberaux attaquent la grande propriete seule, mais la petite ne vaut pas mieux; ils trouvent excessive la liste civile du roi, qui n'est rien a c6t^ de la liste civile pay6e par les travailleurs aux oisifs. Ceuxci ne sont d'ailleurs pas heureux ; ils m6nent la vie de gens ennuy6s et blasts, la moindre agitation les rend inquiets pour leurs biens, les sentiments g^n^reux s'6tiolent chez eux, ils ne sont meme pas capables defaire la charity sans donner un bal (i). L'h^ritage devra prendre fin ; il n'existe pas de droit naturel, ce n'est qu'un fait social ; la force des choses est contre lui, puisque la diminution continue du taux de Tint^r^t assure la mine progressive de Toisif. Depuis 1789 nous avons vu disparattre pen k pcu tous les privileges d'licredit6 ; ce mouvement ne s'arr^tera pas. C'est ce qui fait I'int^r^t du debat sur Thercdite de la

(1) 20 Janvier, 21 mars, 9 octobre i83i et passim.

pairie ; en vain les liberaux essayent de se sauver par une inconsequence, la pairie h^reditaire et la propri^te h^r^ditaire se tiennent; tons les arguments centre la premiere portent contre la seconde. Qu'on accorde line indemnity k la classe oisive pour faire pacifiquement la transformation, rien de mieux; mais qu'on ne vienne pas toujours combattre les r6formes n^cessaires au nom des « droits acquis ». — Cependant, diton,rhomrae travaille surtout pour ses enfants; n'ayant plus d'h^riiage '^ leur transmettre, il deviendra pares seux. — Erreur : qu'on se rappelle le senat romain, la papaute au moyen ^ge, les grands ing6nieurs d'aujourd'hui, les grands hommes de tons les temps : est-ce pour leur famille qu'ils ont travaill6, ou pour une institution, une collec* tivit6 ?

Que sera la societe de Tavenir ? On pent s'en rendre compte si Ton consid^re Tarmee. Cette vaste corporation est organis^e, forme un tout ; les titres n'y sont pas hereditaires ; un chef supr(^me dirige I'ensemble. Voila I'image de la society future ; seulement celle-ci n'aura pas besoin d'une discipline prussienne, puisqu'elle ne sera point destructrice . comme Tarmee. Pour donner uncxemplc de la politique nouvellc, voici comment elle organisera la commune. La science, Tindustrie et Tart ou la morale seront diriges par

le maire, rinstituteur et le pr6tre. Le maire assiste d'adjoints el de conseillers repartit les travailleurs dans les ateliers, leur distribue les instruments de travail ; il veille k ce que la cit6 regoive des cit^s voisines lesmat6riaux n6cessaires et leurfournisse les siens en 6change. Une part des produits est consacr6e k Tentretien des savants et des artistes. Au maire de fixer le salaire des diverses fonctions ; ce sera de Tarbitraire, dit-on ; mais ses decisions seront toujours moins injustes que les hasardsde la naissance. L'instituteur ou plut6t le « docteur » fait partie du corps savant, de rUniversit6 divir see en trois classes : la classe philosophique, adonn^e k la science g6n6rale, et sup6rieure aux deux aulres ; la classe des savants theoriciens ou perfectionnants, et celle des savants praticiens ou enseignants. Tandis que les Academies actuelles juxtaposent des gens sans id^es communes, les theoriciens formeront une corporation organis6e. Au lieu de colleges ou les maitres sont separ6s des 616ves et les laissent agir k leur guise tout en les cloitrant, il y aura des associations ou les maitres vivront sans cesse avec leurs el^ves, et les tiendront en contact avec des travailleurs de tons les metiers afin de decouvrir leur veritable vocation ; Tenfant sera 61ev6 selon sa vocation et non plus selon sa naissance. — Enfin au-dessus du maire et du docteur il y aura le pr^tre, le couple charg6 de

surveillcr la morale et dmspirer les artistes (1).

L*oi^anisation de la commune se reproduira dans la soci6te. Tous seront proprietaires, car tous seront fonctionnaires. Cela ne se fera pas en un jour, d'un seul coup, mais cela se fera ; ce sera r^alis6 non par en bas, par la democratic, par Telection populaire, mais par en haut, par la volont6 d*un grand homme. Ecartons les vaines m6fiances constitutionnelles, les st^riles bavardages parlementaires ; rien n'est plus triste que la r^volle actuelle contre la superiority du g^nie, contre les notions de commandement et d'ob^issance.

L'obeissance envers un Charles X n'est que servilite ; envers un Napol6on, c'est le plus beau des sentiments, la fideiite.

En attendant Ic triomphe du nouveau syst^me et la venue d'un « Napoleon de la paix », les saint-simoniens veulent une politique de progr^s et conjurent le gouvernement d'en prendre Tinitialive. lis lui demandent de linstruction pour le peuple, et surtout de grands travaux publics, dont Tarm^e pourrait se charger. Tous les 6v6nements politiques leur fournissent Toccasion de r^p^ter obstinement, sans rel^che, les to6mes conseils. Aucun ne procura des arguments plus d^cisifs que Temeute ouvri^re de Lyon. D^s qu'elle eut

(1) Globe, 2.^ avril, i",'l3 et 18 juin i83i.

6clat6, le Globe rappela qu'il avail pr6vu le mal, et r6clama pour le present I'abolition des impdts indirecls, pour Tavenir une foi religieuse nouvelle, puisque c'6tait Tirr^ligion qui poussait la bourgeoisie k 6touffer la revolte dans le sang, et le peuple k rechercher le progr^s par la force ; en m^me temps, ordre 6tait donn6 aux saint-simoniens de Lyon de pr^cher la paixaux combattants. Bient6t le bruit se r6pandit, r6p6t6 par la presse de droite et de gauche, que le saint-simonisme avait contribue aux troubles ; et peul-6tre la doctrine, mal comprise dans un milieu grossier, avaitelle eu cet eflfet. Attaqu6 de toutes parts, le Globe fit t^te k Torage ; il prouva que ses conseils avaienl to uj ours 6t6 pacifiques, sans nier que ses vues d'avenir eussent ^veill6 les prol^taires de leur torpeur. Etles pr^dicateurs de la secte lou^rent la devise des insurg^s, vivreen travaillant ou mourir en combattant, comme le symbole de la politique nouvelle (i). Plus d'un parmi les doctrinaires fut d'ailleurs ^clair6 par cette emeute sur Timportance des probl^mes sociaux. « Les saint-simoniens sont stupides, ^crivait Charles de R6musat, ils n'indiquent que des rem^des insens6s, mais ils sont dans la question (2). »

Le Globe demeurait isol6 dans la presse pari-

(1) Glohe^ novcmbre et decembre i83i.

(2) Souvenirs de M. de Baranle, i\, p. 4oo.

8o i/ecole saint-simonienne

sieane, malgr6 ses sympathies pour Topposition lib^rale. N'6lant d'aucun parti, ses r^dacteurs prodiguent k tous, du hautde leur syst^me, Teloge ou le blame. Qu'un journal quelconque dise un mot en faveur du travail ou contre Toisivete, aussit6t il est cite, approuv6, encourage k continuer dans cette voie ; les journauxd^partementaux surtout, avee leurs articles senses et pratiques, donnent beaucoup d'esp6rances a I'^cole. M^me empressement k signaler dans les chambres les orateurs aux tendances progressives. D'Argenson, le grand seigneur socialiste, regoit fr6quemment les 61oges du Globe, quoiqu'on lui reproche une haine excessive contre le luxe ; Cormenin est lou6 de sa bienveillance pour les classes pauvres, Aragode sesprojets d'enseignementprofessionnel; au contraire, les reprimandes pleuvent sur Thiers, Guizot, Sebastiant, sur tons les d6fenseurs de la politique de resistance. Quant au chef de cette politique, Casimir-P^rier, notre journal lui t^moigna longtemps de Tantipathie ; mais pen k peu la vigueur du grand ministre, son Anergic k maintenir I'ordre, impos^rent le respect au Globe, qui cependant bMmait sa timidity en face des r6formes indispensables.

Ces r^formes compatibles avec le regime existant, le programme en fut donn6 d^s la fin de i83o par Tavocat Decourdemanche, un saint-simonien

LE SUCCES ET LA PROPAGANDE 8l

de Fexterieur, qui ne parait pas avoir jamais adh6r6 k la religion elle-m^me. Dans une serie de lettres au Globe^ il r^clama I'abolition du privilege de la Banque de France, r6tablissement de nombreuses banques libres, des lois plus favorables aux commergants et moins dures pour les faillis, la suppression des emprunts hypoth6caires, la mobilisation du sol, le remplacement des imp6ts indirecls par un imp6t direct et unique sur le revenu (avec une partie minimum tax6e proportionnellement et le surplus taxe progressivement), I'abolition de rh6r6dit6 en ligne collaterals Les r^formateurs de nos jours seraient surpris de trouver 1^ presque tous leurs projets exposes d'une mani^re precise, avec des details surlaport6e pratique de chaque innovation (i). Mais ce programme ne sera qu'un d^but ; le Globe veut un budget enti^rement consacr6 aux besoins populaires; peu lui importe que ce budget soit 61ev6, car les saint-simoniens, comme tous les novateurs socialistes, font peu de cas de I'^conomie^. lis combattent surtout Tamortissement, qui est k leurs yeux une fiction, une jonglerie : lever de T argent sur le peuple pour le rendre au peuple, emprunter pour restituer, puis declarer qu'on diminue ainsi les charges de I'fitat, c'est

(i) V. Globe du 94 octobre i83i, qui renvoie aux lettres ant6rieures. Ces lettres ont paru k part en x832.

, « V ^Vl

du pur charlatanisme (1). lis veulent sUpprimer ce Irompe-roeil et se servir du fond d'amortissement pour cr6er des banques ; une banque nationale, cr6ditant de nombreuses banqUes locales, el faisant passer Targenl de Toisif au Iravailleur qui merite confiance, voil^ le veritable moyen d'affranchissement de la classe ouvri^re ; la banque, k leurs yeux, n'est pas un simple rouage financier, m^is une institution politique et m6me religieuse. Un homme d'affaires plus lard c61^bre, Isaac P6reire, annonga T^poque ou I'achat et la vente, signes de defiance, auraient disparu ainsi que Targent, 0(1 le « commerce » c6derait la place k la « repartition » op6r6e entre les fonctionnaires par les chefs de chaque fonction, chacune 6tant d'ailleurs dislingu6e par un uniforme special. Nous voil^ sur la route d'Utopie et de Salente(2). Parmi les travaux publics imm^diatement r6alisables, T^cole insiste surtout sur les voies de communication. On poss^de Tinstrument n^cessaire pour les accomplir dans le corps des ponts et chauss6es, corporation d'fitat dans le genre de celles qui formeront la soci6t(^ future ; seulement cette arm^e industrielle ne comprend que des officiers, les ing^nieurs, et des 6ous-officiers, les

(1) i"septembre, 25 octobre, 21 novembre i83i.

(2) 9, 10, 16, 24 septembre ; 17 octobre ; 2, i3, 14 novembre i83i,

conducleurs ; il faut lui donner aussi des soldals, des compagnies de pionniers et d'ouvriers r6gulierement organis6es. Avec cela on fera surtout des chemins de fer. Ici les vues philosophiques ont bien servi les saint-simoniens ; k une epoque oil les hommes politiques frangais abordaient avec hesitation, presque avec terreur, le probl^me des voies ferries, ils ont annonc6 qu'elles seraient le principal moyen d'association entre les peuples.

Remarquable par ses vues industrielles, le Globe commet par contre de lourdes erreurs artistiques. Les artistes sont places par lui k la t6te de la society ; mais, en confondant Tart avec la morale et la religion, enfaisant del'artiste le « verbe » du prStre, il s'engage dans une voie dangereuse. L'art doit chercher ses inspirations dans le milieu social, mais il n'a pas moins besoin de poursuivre la beaute de la forme ; si la theorie exclusive de Tart pour Tart m^ne k un dilettantisme pu6ril et mi6vre, la theorie exclusive de Tart moral et p^dagogique n'engendre que laideur et vulgarity. Les saints-simoniens apportent ici un esprit trop utilitaire. Le th6Atre est pour eux une sorte de chaire, d'od Ton pr6che les sentiments g6n6reux; au dix-huiti^me si^cle, disent-ils, ce fut la tribune d'ou Voltaire put repandre ses id^es philosophiques ; sous la Restauration, les lib^raux vinrcnt y applaudir Figaro et Tarluffe^ le Paria et

Guillaume Tell. La direction du theatre, dans la societe future, appartiendra aux chefs du gouvernement. L'art sous toutes ses formes doit servir a exprimer les grandes idees communes d'un peuple, k exciter les passions gen6reuses, k trouver des f^tes nationales qui aient un caract^re 6ducateur. II redeviendra religieux, car la po6sie est fille de la religion ; la po6sie pa'ienne a c616br6 la mati^re, puisque le paganisme ^tait materialiste ; la poesie du moyen Age a glorifi6 I'esprit, car le christianisme 6tait spiritualiste ; la po6sie saintsimonienne, inspir^e par le nouveau panth6isme, chantera Tunion de Tesprit et de la mati^re (i).

Les beaux-arts doivent 6tre un des principaux soucis du gouvernement ; une monarchic qui les m^prise, comme celle de Louis-Philippe, donne par 1^ m6me la mesure de son impuissance. Mais aujourd'hui que voyons-nous ? L'art s'isole du peuple et ne s'adresse qu'a la classe oisive ; de Ik ce manque d'inspiration et de morality qui le caract6rise. Les peintres ne comprennent pas que la technique de Tart change avec les moeurs de chaque si^cle, que la peinture doit se servir maintenant de la science et de Tindustrie, en suivant Texemple donn6 par les panoramas et les dioramas (2). La sculpture est 6galement faible : le

(1) 26 Janvier, 2roai i83i, 3 Janvier 1882.

(2) 12 mai i83i.

concours ouvert pour une statue de Napol6on n'a rien donn^ de bon. Les arehitectes ne savent que restaurer les Edifices du moyen age ; or ces monuments, qui representent des id6es disparues, n'ont plus qu'^ disparaitre aussi. Le Louvre, Versailles, tous les palais de I'ancien regime sont k d6truire ; on annonce la demolition de Saint-Germain-PAuxerrois, tant mieux, quoi qu'en disent catholiques et artistes : « Pourquoi T^glise et le chMeau, quand on ne veut plus ni du pr^tre ni du seigneur? » II faut faire la place nette k d'autres monuments (i).

La litterature, comme les arts plastiques, m6connait son r6le. Les historiens se plongent dans retude du moyen ^ge k la suite de Walter Scott ou, comme le bibliophile Jacob, essayent de nous int6resser k leur science de nains et de myopes. La po6sie se d^bat dans I'impuissance ; le romantisme, qui a renvers6 les regies anciennes, repr6sente en litt6rature la m6me anarchic que le liberalisme en politique. Ses 6crivains arrivent au d^sespoir, comme Vigny, parce qu'ils sentent leur faiblesse ; plusieurs s'abaissent a composer des livres de pur amusement tels que les Contes de Balzac. On traduit lesgrandes 6pop6es anciennes, VI Hade et la Divine ComMie, sans prendre exemple

(i) 1" mars, iSjuillet i83i.

86 l'^cole saint-simonienne

sur dies, sans voir qu'Hom^re et Dante ont su exprimer toutes les grandes pens6es de leur temps (i). II ne faut pourtant pas d6sesp6rer de la litt^rature actuelle. L'art social va commencer ; le theatre redeviendra, comme au temps des Myst^res, la meilleure 6cole de foi ; certaines pieces, certains livres contre les oisifs montrent des tendances nouvelles. Beranger a prouv6 par ses chansons combien la po6sie est puissante quand elle s'inspire des voeux de son ^poque ; Texemple paralt devoir profiter aux plus grands parmi les romantiques. Vigny est de tous le plus capable de suivre cette voie. Victor Hugo, apr^s s'6tre longtemps attach^ au moyen age, cherche des sujets nouveaux : les Feuilles d'Automne sont encore de la po6sie purement personnelle, mais avec d'admirables pieces religieuses; le Dernief* Jour (Tun condamn^ montre que le poMe sait d^fendre une grande cause. Quelques historiens donnent aussi de Fespoir : sans doute Quinet cMe k Taffaissement g6n6ral, et s'effraye a tort d'une lutte soidisant prochaine entre la France et TAllemagne ; Michelet voit partout dans I'histoire le dualisme et la lutte, sans deviner Tharmonie sup6rieure qui unit les deux termes contraires ; mais Tun e*^ I'autre sont de grands esprits qui jugent de haut

(i) 9 avril, gmai, 22 octobre, gnovembre i83i.

les hommes et les peuples. Le saint-simonisme va cncourager toutes ces bonnes volonl6s ^parses, et rendre k tons les arts un caract^re moral et social (1).

Telles sont les principales opinions 6mises et defendued par le Globe; il parcourftit tons les domaines, abordait les sujets les plus divers, en presentant des idees souvent fausses et inapplicables, mais toujours int6ressantes et originales. Aussi en i83i Tecole ne laissait-elle plus personne indifferent. A 'c6te des adeptes enthousiastes il y avait les hommes clairvoyants qui, au milieu des exagerations de la secte, d6couvraient des aper^us remarquables sur Tavenir. Ainsi Lamartine, en combattant les doctrines sur la propri6t6, sur le besoin d'une religion nouvelle, reconnaissait la grandeur du saint-simonisme : « Hardi plagiat qui sort de TEvangile et qui doit y revenir, il a dej^ arrach6 quelques esprits enthousiastes aux viles doctrines du materialisme industriel et politique, pour leur ouvrir I'horizon ind^fini du perfectionnement moral et du spiritualisme social (2). » Mais les ennemis de la nouvelle secte 6taient tr^s

(1) 24 juin, 29 juillet i83i ; 29 Janvier, 6 et i3 f(Svrier 1882.

(2) Sur la Politique rationnelle, i83i, p. 108.

nombreux et apparienaient aux partis les plus divers. Quelques-uns elaient d'anciens disciples de Saint-Simon, qui voyaient en lui un grand philosophe, mais non le r6v61ateur d'une religion nouvelle. Roux-Lavergne, saint-simonien qui avait suivi Buchez k son depart de Tecole, publia contre les P^res une brochure violente(i). Le po^te L6on Hal6vy, Tancien secretaire de Saint-Simon, dans une ode k la gloire du mattre, se plaignit de ceux qui usurpaient son nom :

D'autres vinrent enfin, dont le zfele coupable Abusa d'une tombe et dun nom v6n6rable !

Ce n'est plus un mortel !

Lui, fl6au de I'erreur, que brisait sa parole, Le voil^, dieu nouveau, place comme une idole,

Sur un absurde autel...

II ne se lit point dieu, celui qu'on divinise : II fondait une 6cole et non pas line 6glise !

Homme de v6rit6, La chercher, la r6pandre, 6tait son ministfere, Et, pour la prodiguer, accepter la misfere,

C'6tait sa papaut6 (2).

Les r6publicains bl^maient chez les nouveaux sectaires la condamnation de la liberty, de I'^galite, de la souverainet6 du peuple, mais leur sympathie 6tait grande pour les r^formes demand6es avec tant d'obstination par le Globe; aussi leurs attaques demeur^rent-elles assez mod6r6es. Un

(1) Lettre (fun disciple de la science nouvelle, parP.-C. R...X, i83i.

(2) Saint-Simon, ode, i83i.

d enlre eux, Sambuc, publia le Parallde du saintsimonien et du ripublicain pour monlrer la diflerence des deux sysl^mes (i). Les plus ardenis ennemis du saint-simonisme 6taient les chr6liens, ealholiques ou proteslants ; ils s'indignaient de son caract^re religieux, de sa pretention k remplacer le christianisme. La Soci6t6 de la morale chr6tienne promit un prix de 5oo francs k la meilleure refutation de la nouvelle doctrine (2). D^s que les missionnaires de la secte avaient pr6ch6 quelque temps dans une grande ville comme Lyon, Rouen, Dijon, des brochures catholiques paraissaient pour leur repondre (3). Enfin des esprits s6rieux et r6fl6chis attaquaient la base historique du syst^me, d6peignaient le monstrueux collectivisme auquel aboutirait Tabolition de la propri6t6 individuelle, et prouvaient que le choix des capacit6s, fait arbitrairement par des hommes toujours faillibles et passionn^s, aurait des r^sultats plus f^cheux que le hasard de la naissance (4).

(1) V. Globe, ignovembre i83i.

(2) SocUU de la morale chr^tienne(B, N., Ld *90 42).

(3) Joua, Entreiiens sur les saints imoniehs ; Rouen, i83i (B. N., Ld 190 28). — Les Saint-Simoniens a Lyon, i83i (B. N., Ld 190 25). — Lettre aux pridicaleurs de la doctrine saint-simonienne ; Dijon, i83i.

(4) HoUard, Lettre d Messieurs les disciples de Saint-Simon, i83i. — Lacretelle, dans son cours d'histoire, fit une refutation en r^.gle de la doctrine ; le Globe lui r6pondit (9, 18, 27 d6cembre i83i; 11 Janvier, 16 f6vrier i832).

go l'ecole saint-simonienne

Aux pol6miques serieuses venaient se joindre les satires personnelles^ les calomnies grossi^res ; le Figaro se distingua par ses plaisianleries et ses insinuations sou vent perfides. On repr^sentait les adeptes d'Enfantin comme une bande d'escrocs, cherchant k s6duire les gens riches, k capter les testaments, et menant grasse vie aux depens de leurs dupes. Malgr6 tout, le saint-simonisme grandissait chaque jour, 6tonnant ses amis et ses adversaires, inqui^tant le gouvernement, lorsqu'on apprit qu'un schisme venait d'^claler entre les P^res supr6mes et compromettait Texistencc de r6cole.

GHAPITRE III

II faut p6netrer dans la vie int6rieure du saintsimonisme pour comprendre comment se prepara la rupture entre Bazard et Enfantin. C'est k la fin de 1829 que Rodrigues proclama le pouvoir des deux P6res supr6mes, accepts par les fiddles, sauf quelques dissidents qui se retir^rent avec Buchez. II y eut alors quelques mois d61icieux, pendant lesquels tous v6curent dans une harmonie parfaite. Plusieurs disciples logeaient avec les P6res k Thdtel de Gesvres, rue Monsigny; les autres venaient les rejoindre k la fin de la journ^e. Tous les soirs il y avait un grand diner oil Bazard dlrigeait la conversation, tandis qu'Enfantin, en bonne maltresse de maison, servait les convives et veillait k ce que chacun fflt satisfait. On se communiquait les adhesions r6centes, et celles qui 6taient prochaines ; on causait avec les invites strangers pour les preparer a la doctrine ; on riait

des plaisanteries et des caricatures des petits journaux contre la secle. S'excitant mutuellement, les jeunes enthousiastes se promettaient de conqu6rir le monde, de se.donner tout entiers k Tapostolat. « Dans cette atmosphere de d6vouement, a dit plus tard Tun d'eux, une chaleur d'§me,. douce comme le merci du pauvre, m'enivrait sans cesse (i). »

Tous accept^rent Tabsolutisme des deux chefs ; les deux seules defections que Ton puisse signaler pendant plus d'un an furent celle de Margerin, un desadeptes de la premiere heure, qui revint au catholicisme, et celle de Lerminier, le futur professeur au College de France. Les autres ob6issaient docilement; de jeunes lib6raux qui avaient pris les armes contre les ordonnances de Charles X pli6rent sans murmurer sous la domination de deux souverains. Bazard, Tancien directeur de la Charbonnerie, voulait une secte bien disciplinee, oil chacun ob6irait k son sup6rieur comme le soldat k Tofficier ; toute opposition 6tait r^primee par lui avec rudesse. Voici comment il repondait k une critique de Resseguier : « Nous esp6rons que ce nouvel elan de la souverainet6 de votre raison sera le dernier, au moins jusqu'^ ce que vous soyez devenu pape (2). »

(1) Gharton, M^moires d'un pridicaleur saint-simonien.

(2) OEuures, III, p. 3.

Enfantin se comportait d'une mani^re diflerente ; raffection quelui t^moignaient ses adeptes, Tencens qu'ils lui prodiguaient, renivr^rent ; il se considera comttie un souverain pontife, il voulut 6lre non seulement ob6i, mais aime, adore. Tout neophyte saint-simonien 6tait considere comme le fils de celui qui Tavait converti, qui Tavait « engendr6 » k la vie nouvelle ; Enfantin etait le P^re supreme, il tutoya tous ses fils, et prit Thabitude, pour plusieurs d'entre eux, de ne plus les appeler que par leur prenom; ses lettres parlent continuellement de Michel (Chevalier), de Charles (Duveyrier), de Gustave (d'Eichthal), de Jules (Lechevalier). Ses tendances mystiques et sacerdotales se montr^rent nettement pour la premiere fois dans une lettre ecrite k Duveyrier au mois de mai i83o; c'est ce qu'on appela dans la secte la lettre sur le Calme. « Avez-vous bien song6, disait le P^re, que nous n'avons, Bazard et moi, personne au-dessus de nous? personne que celui qui est toujours calme, parce qu'il est Teternel amour... Grand Dieu ! tu as voulu que celui qui gouverne les hommes, que celui qui ne relive que de toi, qui n'a de p^re que toi, s'initi^t au calme de ton ^lernel amour; ... tu as voulu que le pere des hommes fftt pour les hommes ce que tu es pour I'univers, I'dme, la vie d'un monde. » Et le nouvcau prophete achevait sa lettre en disant an dis-

ciple : « Qu'un sourire de voire p^re soil aussi puissant sur vous que tous les concerts de joie de riiumanit^. Car ce sourire vous les annonce; il les fait naitre, c'est lui qui par vous et par vos fils se r6petera sur toute la terre(i). » Cette lettre prodigieuse fut accueillie non seulement sans protestation, raais avec ferveur; bien plus, elle devint un crit6rium pour les conversions : quand un auditeur r6gulier des predications paraissait pr^t k se laisser gagner, quelques fiddles le prenaient k part myst6rieusement pour lui montrer cette lettre; si elle ne le choquait pas, s'il en approuvait le caract^re sacerdotal, le cat^chumene etait jug6 digne d'entrer dans ce que tous les adeptes nommaient « lafamille (2) ».

Pour que la secte demeur^t unie et soumise, les deux papes devaient marcher d'accord; mais c'^tait impossible. Le pouvoir supreme ne se partage pas ; deux autocrates politiques ou religieux, places c6te k c6te, finissent toujours par se battre. Toutefois les rivalit^s personnelles demeurerent ici au second plan ; il y eut conflit de convictions oppos6es. D^s 1827, les d6bats avaient commence au sujet de la religion elle-meme : Enfantin disait qu'elle a sa source dans le sentiment par lequel rhomme reconnait qu'il est rattache a Tunivers ;

(i) OEuvres, II, p. 167.

(2) Massol, dans le Monde magonnique, vii, p. au.

Bazard nc voyait 1^ qu'un sentiment particulier, comparable k celui qui rattache Thomme k sa famille ou son pays, et il h6sitait k croire une religion necessaire (i). Finalement il s'avoua vaincu,

et r^cole devint une Eglise.

Alors apparut la question des femmes. D'apr^s les saint-simoniens, raffranchissement de la femme devait accompagner celui du prol6taire ; c'6tait \k une theorie juridique et sociale que pouvaient admettre les plus determines partisans de la morale ancienne. On attaqua les vieilles id6es sur rin6galit6 des sexes, sur la reprobation de la femme ; on reclamapour elle I'dducation et rind6pendance. La doctrine qui rehabilitait la chair condamna la preference que le christianisme lemoigne pour le c61ibat; d6veloppant le mot prononc6 par Saint-Simon, « Tindividu social, cest rhomme et la femme »,lesnovateurs annoncerent que, dans la society future, chaque fonction serait remplie par un couple. Ainsi la doctrine, loin d'alarmer les consciences scrupuleuses, paraissait aboutir a sanctifier et presque k imposcr le mariage.

Enfantin, commc nous Favons vu, ne s'etait d'abord occup6 que du clerge futur, et, domin6 encore par les idees catholiques, il voulait que le

(i)Lettre d'Enfantiti au docleur Bailly en 1827. OEuvres, I, p. 202.

prStre et la pr^tresse fussent s6par6s par « un nuage d'encens ». Bienldt ses i(16es chang^rent ; certains fails parliculiers durent y contribuer : lui-m6me a racont6 que la douleur d^chirante causee k une personne de la secle par la mort de son mari lui fit concevoir des doules sur rutilile du manage indissoluble (1). Mais ce ful surloul sa logique impitoyable qui le conduisit aux pires aberrations; le sup6rieur 6tait un personnage tout-puissant qui devait agir sur Tinferieur par tons les moyens ; la chair etait sainte comme Tesprit: done les sup^rieurs pouvaient avoir des relations sexuelles avec les inf^rieurs pour les mieux diriger. Enfantin comprenait d'ailleurs que la famille est inseparable de la propriety individuelle et h6r6ditaire ; si Tune est menac^e, Tautre doit disparaitre ; le collectivisme entraine k sa suite la legitimit6 de I'amour libre. Les th6oriciens vigoureux comme Enfantin, comme Bebel aujourd'hui, ne reculent pas devant ces consequences extremes de leurs doctrines.

Le P6re entrcprit de justifier son opinion par la psychologic. On rencontre dans le monde, disaitil, deux sortes de natures, les natures constantes et immobiles, qui s'attachent k un 6tre unique, et les natures inconstantes et mobiles, qui ont besoin

(1) OEuvres, II, p. 108.

de changement ; la po6sie a personnifie les premieres dans Othello, les secondes dans Don Juan. Jusqu'^ present on ne s'est occupe que des premieres ; le mariage, surtout le mariage chr^tien, est fait pour elles ; quant aux autres, ne trouvant aucune satisfaction permise k leurs besoins, elles recourent a la ruse, au mensonge, quelquefois au crime. II faut d'abord leur faciliter le changement par le divorce, qui sera consider^ comme un acte louable. Le couple pr^tre, choisi parmi les plus aimants et les plus ardents, participe des deux natures k la fois ; le pr6tre et la pr^tresse, en m^me temps qu'ils s'aiment passionn^ment, aiment leurs inf6rieurs et peuvent le leur t6moigner, surtout au moment de la confession : « Moi homme, ecrivait Enfantin k sa m^re, moi qui sens en mon cceur puissance d'amourpour une femme, et qui k cause de cela ne suis point marie..., je conQois certaines circonstances oh je jugerais que ma femme seule serait capable de donner du bonheur, de la sante, de la vie, k Tun de mes fils en Saint-Simon,... de le r^chauffer dans ses bras caressants au moment oil quelque profonde douleur exigerait unepuissante diversion (i). » Enfantin justifiait egalement sa th^orie par Thistoire ; il ignorait celle de Tancien Orient, dont les cultes

(1) Lettre d'aoOt i83i [CEuvres, XXVlI,pp. 191 et suiv.;.

gS l'ecole saint-simonienne

lubriques auraieni pu lui fournir de nombreux exemples, mais le c6t6 sensuel du paganisme greco-latin lui plaisait. Son admiration elail grande surtout pour ce moyen ^ge fabuleux que le romaniisme avail mis k la mode, pour ce temps oil les chevaliers se conduisaient en heros afin d'obtenir un sourire de leur dame; il desirait aussi, par un singlier melange d'id6es, le retour de ce « droit du seigneur » que Beaumarchais avait rendu populaire.

Ces doctrines r^pugnantes rencontr^rent dans Hazard un ennemi d6cid6, II repoussait d'abord la synthase confuse dans laquelle Enfantin pr^tendait concilier le paganisme et le christianisme : « II n'y a rien a reprendre de ce que le christian nisme a d61aiss6, rien a justifier de ce qu'il a condamne. » Permettre aux pr^tres des relations avec les inferieurs, c'est r^tablir la promiscuil6 brutale qui exista dans les premiers temps du genre humain et qui a disparu gr^ce au progr^s. Le christianisme a cr6e la poesie de Tamour individuel ; son defaut est d'avoir considere la femme comme une subalterne. La religion nouvelle veut quelemariage soit conclu entre deux^tres egaux, avec approbation du superieur. Le divorce, ajoutait Bazard, pent ^tre admis dans Tanarchie actuelle, parce que I'education ne permet pas encore aux jeunes gens et aux jeunes jBlles de se connaitre,

de faire un choix raisonnable ; mais dans Tavenir

il doit 6tre supprim6. La sanctification du mariage,

voil^ le veritable affranchissement de la femme (i).

Un pareil ddbat devait passionner les femmes

qui appartenaient k la secte. Celles-ci, comme les

hommes, faisaient partie des divers « degr6s » qui

constiluaienl la hi^rarchie saint-simonienne ; elles

aussi pouvaient monter d'un degr6 k Tautre

jusqu'au « college » qui assistait les P6res. Trois

d'enlre elles 6taient parvenues k un rang 61ev6

dans la famille des fiddles, c'6taienl M"® Sainl-

Hilaire, M™"* Fournel et Bazard ; dans le college,

on les d6signait par leur prenom, et Ton parlait

d'Agla6, de C^cile, de Claire (2). Agla6 Saint-

Hilaire 6tait une amie d*enfance de la famille

Enfantin ; grave, s6v^re, inspirant le respect aux

saint-simoniennes qui devaient lui ob6ir, elle

n'6tait guere faite pour admettre les theories nou-

velles, mais son d6vouement au P^re lui fit tout

accepter. C6cile, femme de Ting^nieur Fournel,

6tait une nature beaucoup plus ardente et enthou-

siaste ; sa bont6 la faisait adorer de ses « filles » ;

sa foi sans bornes lui permit de supporter les plus

(1) Discussions morales, politiques et religieuses qui onl ameni la separation qui s^est effectuie au mois de novembre i83i dans le sein de la sociiti saint-simonienne (par Bazard), 1882.

(2) Sur leur caractfere, V. Suzanne Voilquin, Souvenirs d'une fille du peupte, 1866.

loo l'ecole saint-simonienne

grands sacrifices, par exemple une longue separation avec son mari qu'elle aimaii. La repulsion que lui inspir^rent les theories nouvelles la d^cida un instant k une rupture avec la secte, mais elle revint bientdt y prendre sa place, ne voulant pas trahir une religion qui devait 6manciper le sexe faible; cette epouse, cette m^re irr(^prochable accepta dans Tint^r^t de rhumanit6 la morale d'Enfantin. Claire Bazard etait la veritable reine du saint-simonisme ; delicate et nerveuse, tr^s femme, dou6e d'une finesse remarquable, elle avait pris sa t^che k coeur, et, malgr6 les calomnies dont on Taccablait au dehors, malgr^ les d^goftts qu'elle rencontrait k lint^rieur de la secte (i), elle s'efTorgait d'habituer les saint-simoniennes k la discipline et les ouvriers aux sentiments pacifiqucs. Mais les abus du systeme ne trouvaient point gr§ce devant elle ; quand Jules Lechevalier voulut 6pouser une actrice de conduite l^g^re, elle d^clara (2) qu'on ne pouvait obliger les honntUes femmes k recevoir les autres dans leur soci6t6. Enfin, quand Enfantin d6voila

(1) Elle se plaignit am^jrement, dans un rapport aux Pferes, des femmes qui lui 6taient confines : « La hierarchic pour nous est un vain mot, elle ne porte aucun fruit, nos reunions se passent dans le tumulte et le desordre. » {OEuvres, III, p. ii5.)

(2) OEuvreSy III, p. 72. Enfantin a dit plus tard que ce fut Toriginc du debat sur les femmes.

LE SCHISME ET LA MORALE NOUVELLE lOI

ses theories, Madame Bazard combattit le funeste ap6tre qui, selon son expression, venait r6tablir les s6rails ; 61oign6e quelque temps de son mari par une incompatibility d'humeur, elle se trouva rapprochee de lui par une haine commune contre cette legitimation de I'adult^re.

La discussion entre Bazard et Enfantin sur le mariage ne tarda point k s'61argir ; toutes les id6es sur le bien et le mal furent soumises k I'examen, et Bazard vit avec effroi que le panth6isme et la theorie de la « loi vivante » permettaient k Enfantin de miner toute la morale ancienne. Les debats se poursuivirent entre les deux chefs pendant plus d'un an ; ils les cachaient aux disciples et se faisaient des concessions provisoires : ainsi Enfantin consentit k signer en octobre i83o une lettre au president de la Chambre des deputes, ou les P^res niaient que le saint-simonisme pr^chat la communaute des biens et des femmes, Ils prirent ensuite Rodrigues et M"*® Bazard comme t^moins de leur controversy Enfin la question fut portee devant le college oil pendant trois mois on la discuta. Enfantin trouva deux partisans d6termin6s dans Gustave d'Eichthal et Duveyrier ; plusieurs autres, qui bl^maient sa theorie, se rangeaient de son c6te par affection pour lui. Ses adversaires etaient surtout les anciens republicains, les anciens membres des socictc^s secretes. Le diff6rcnd

sur les femmes avail remis en question lout le saint-simonisme, el parliculi^remenl celle Iheorie de la loi vivante qui menail k rob^issance passive Beaucoup s'y 6laient resign^s, non sans ane r^volte secrete : d^s qu'on eul eveill6 leurs doutes, ils song^renl k s'affranchir de celle redoutable lh6ocratie. Bazard complail ainsi plusieurs partisans, surtoul Carnot, Thonn^te r6publicain id^alisle, el Jean Reynaud, donl la nature droile el un pen haulaine repoussait les caresses patelines d'Enfanlin.

Quant k ce dernier, le soul^vemenl g6n6ral ne le faisail pas varier dans ses opinions ; il consenlit seulemenl k conserver les pratiques anciennes jusqu'^ ce que la femme elle-m^me eftl pose les regies de la morale nouvelle. C'esl inutile, r^pondait Bazard ; nous n'avons pas besoin de la femme pour r^diger la loi morale ; son r6le sera de la r6aliser ; el qu'est-ce qu'une morale que Ton pratique provisoiremenl, sans amour? — Les stances du college se prolongeaienl duranl defe nuils enti^res ; tons les assistants, 6nerv^s, affol6s, arrivaient k un 6lat voisin de Thallucination. Un d'eux, Cazeaux, lomba un soir en exlase el proph6tisa; Olinde Rodrigues affirma que rEspril-Saint reposait en lui, el, comme Jean Reynaud le niait, ileut une attaque d'apoplexie. Quelques-uns, epouvant6s par Tapproche du schisme, r^digeaient une

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LE SCHISME ET LA MORALE NOUVELLE lo3

adresse aux P^res afin de les supplier de s'entendre (i). Dans ces discussions, la puissante dialectique d'Enfantin lui assurait toujours Favantage ; Bazard se senlait enveloppe comme d'un filet ind6chirable et se d6batlait vainement conlre les sophismes de son adversaire. Le 29 aoftt i83i il ful atteint d'une congestion cer^brale ; mais apr^s sa gu^rison le d^bat recommenga.

Les confessions achev^rent de bouleverser tout le monde. Enfantin, qui avait depuis longtemps introduit cet usage, proposaque chacun des membres de la secte racont^t sa vie devant ses fr^res ; etait-ce dans un but moral, ou bien tendait-il ainsi un pi^ge k Bazard ? On ne sait ; mais cette exigence d^passait tons les actes d'autocratie qui avaient pr6c6d6* Enfantin donna Texemple devant le college, puis Bazard I'imita : il finissait de parler quand son ami intime Dugied se leva, lui cria: « Bazard, tu as menti », et lui rappela un fait important de sa vie sur lequel le silence ne pouvait r6sulter d'un oubli ; cette sc^ne acheva d'accabler le malheureux apdtre (2). Quant aux confessions, elles furent faites par les membres de chaque degr6 ; personne ne put s'en dispenser. Un moment Bazard se soumit : Enfantin devait rester seul P^re supreme, ayant sous lui Bodrigues

(1) OEuvres, IV, pp. 126-139.

(2) Massol, dans le Monde maQonnique, vii, p. 548.

io4 l'ecole saint-simonienne

comme chef du culte et Bazard comme chef du dogme. II se repentit aussitdt de sa faiblesse et, le 11 novembre, se separa d6finitivement de son ancien collogue.

Le 19 novembre eul lieu une assembl^e g^n6rale des saint-simoniens. Enfanlin annonce la scission de Bazard et declare que son opinion sur le r6le des femmes etait seulement provisoire : les dissidents m^prisent Ja femme, car, au lieu d'attendre qu'elleaitparl^, ils disent d'avance anath^me aux nouvelles regies morales qu'elle pourrait formuler. Aussitdt les protestations 6clatent : Lechevalier s'^crie qu'il n'est plus saint-simonien, qu'il va se remettre seul k chercher la v^rit^ ; Carnot, Fournel, Pierre Leroux attaquent a Tenvi Timmorale th6orie du P^re. Deux jours apr^s, le 21 novembre, nouvelle assembl^e; cette fois Dugied, Carnot, plusieurs autres sont absents, et Cazeaux declare en leur nom qu'ils ne reparattront plus ; Lechevalier, Charton, qui sont presents, renouvellent solennellement leurs protestations et quittent la salle. Enfanlin approuve le depart des dissidents et fait entendre sa volont6 k ses fiddles : la morale ancienne doit 6tre pratiquee rigoureusement jusqu'a la constitution du dogme nouveau ; la hierarchic, maintenue pour les hommes, est supprim^e pour les femmes jusqu'^ la venue de la M^re, de la Femme-Messie qui, par

^i^PWI

LE SCIIISME ET LA MORALE NOUVELLE lo5

son union avec le Pere, formera le couple supreme, le Couple Pr^lre. Un fauteuil vide plac6 d6sormais k toules les seances k c6le du P6re symbolisera cet appel k la femme.

Bazard etait parti ; Rodrigues reparul alors pour jouer, sous les ordres d'Enfanlin, un rdle aclif comme chef du culle. On le vil k la reunion g(^nerale du 27 novembre, ou le P^re annonga le caraclere nouveauque lasecie allail prendre (i). — La doctrine saint-simonienne, dit-il, s'estoccupee jusqu'a present de Tordre politique, pour attaquer les privileges de la naissance et pr6ner les droits de la capacity ; maintenant elle va n^gliger la po" litique pour la morale : « Liens du sup^rieur avec rinf6rieur, liens de famille, liens de Thomme avec la femme, nous allons successivement tout delier et tout relier, » Mais surtout le saint-simonisme enseignera moins, il agira davantage ; les savants ferout place aux ap6tres, la doctrine au culte. — Rodrigues explique alors ce qu'on doit entendre par le culte saint-simonien ; c'est une organisation

(1) OEuvres, IV, pp. 2o3 et suiv. Sur le schisme, V. Lechcvalier, Aux Saint-Simoniens. Lettre sur la division survenue dans Vassocialion saint-simonienne^ i83i.

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financi^re et industrielle qui permeitra d'am^liorer le sort des classes pauvres : il s'agit de fonder « la puissance morale de I'argent », de creer une banque des travailleurs au moyen d'un emprunt ; les fonds recueillis permeltront d'installer des maisons d'^ducalion, des maisons d'associations industrielles et agricoles. Et Tenthousiaste financier de s'ecrier : « Rothschild, Laffitte, Aguado n'ont rien entrepris d aussi grand que ce que je vais entreprendre. » Apr^s Rodrigues, Barrault appelle les artistes ^ fMer le culte nouveau. Mais quelques protestations s'61event encore : I'argent n'apas de puissance morale, s'ecrie JeanReynaud, « puisque vous d6truisez la morale ancienne sans avoir la nouvelle ».

L'angoisse 6tait grande chez les saint-simoniens de province ; des 6glises entieres, cellos de Metz et de Toulouse, se trouv^rent dissoutes en quelques semaines ; le Globe essaya de rassurer les timides en attenuant Timportance des nouvelles theories morales. Mais k Paris le P^re fit aux disciples un expos6 complet de ses doctrines, depuis novembre i83i jusqu'^ f6vrier 1882, dans une s6rie d'enseignements (1). Tons les travaux dogmatiques de T^cole sont ramen6s par lui k la Trinity ; parlant k pen pr^s comme Hegel, qti'il ne

(1) OEuvres, XIV, XVI, XVII.

connaissait pas, Enfantin decouvrc partout deux lermes contraires, concilies entre eux par un troisi^me. La science et Tindustrie s'unissent dans la religion, rhomme et le monde s'unissent en Dieu, le moi et le non-moi dans Tinfini. Get accord va loujours grandissant ; la loi de Thistoire n'est pas, comme F^cole I'a dit jusqu'ici, la succession des epoques organiques et critiques ou le remplacement de I'antagonisme par I'association ; c'est « rharmonie sans cesse progressive de la chair et de Tesprit, de Tindustrie et de la science, de rOrient et de TOccident, de la femme et de rhomme. » Pour le present il faut etablir I'autorite nouvelle, celle de la loi vivante qui doit succ6der k celle de la loi ecrite ; « Thumanit^ repoussera un jour comme absurde le principe mystique suivant lequel le legislateur semble 6tre le fils de la loi^ lui qui en est le cr6ateur* » C'est I'amour qui assurera le pouvoir du pr^tre et I'ob^issance de rinferieur ; il n'y a pas de nature vicieuse, il n'y a que des natures plus ou ttioins progressives : c'est au pr^tre k leur faciliter le progr^s. L'autorit6 deviendra aimable quand la femme y participera ; le pr^tre et la pr6tresse useront non seulement de leur intelligence, mais de leur beaute ; parfois ils modereront les appetits des sens, parfois ils rechaufferont les sens engourdis : « Nous ignorons la puissance d'unc vertueuse caresse. »

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Quant aux limites de Taction du couple pr^tre, la femme les indiquera.

Ces reunions oil parlait Enfantin furent aussi des stances de confessions publiques : chacun dut venir proclamer devant ses fr6res sa foi dans le P6re, ses id6es religieuses, et indiquer en m^me temps sa vocation. Quelques-uns, comme Gu6roult, exposerent leur doutes, mais les declarations de presque tons se resumaient dans ces mots : « P^re, je vous aime. » D'autres venaient raconter leur jeunesse, leur passage dans le liberalisme, le changement accompli en eux par Saint-Simon et le P^re, leur affection pour tons les membres de lafamille. « Jen'aimaispasCavel, disait Massol, et maintenant je I'aime ; Taccent meridional de Bouffard me d^plaisait, maintenant je ne m'en apergois plus. » Un jour Huguet affirme son amour pour les membres du college et, stance tenante, les embrasse tons; 1^-dessus Talabot, d'Eichthal, vont k leur tour parler aux freres qui ont et6 en querelle aveceux, et des embrassements marquent la r6conciliation. Michel Chevalier confesse naivement son amour du panache et, tout en se plaignant d'avoir Failure bureaucratique, vante son sentiment du devoir (i).

Mais les defections continuaient. Laurent, desol6

(i) V. surlout les 9% io% u" el 12* enseignements {OEuvres, XVI).

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de voir le Globe rompre entieremenl avec les tendances lib^rales, s'eloigna en m^me temps que Transon, qui avait 6t6 un des plus fervents adorateurs du P^re. Bien plus grave fut le depart de Rodrigues : il venait de lancer un emprunt saintsimonien, il courait chez les banquiers pour les int6resser k son ent reprise ; la morale d'Enfantin, qu'il n'avait point approuvee, Tinqui^tait peu, puisqu'elle devait demeurer provisoirement inappliqu6e. Mais on n'echappait pas ainsi aux grifTes du terrible logicien ; Enfantin d^clara que les enfants ne devaient plus, dans la soci6t6 nouvelle, connaitre leur pere ; cette fois Olinde se r^volta et fit un schisme k son tour. Bientdt parut un manifeste par lequel le disciple direct de Saint-Simon pr6tendait redevenir le chef de T^cole (i).

Enfin arriva la persecution du gouvernement.

II y avait eu d6jA quelques hostilit^s : des apdtres saint-simoniens qui, au nom des privileges du clerge, avaient refus6 de faire leur service de gardes nationaux, eurent un jour de prison ; une circulaire du ministre de la guerre mit I'armee en garde contre la propagande faite par la secte. Cependant Casimir Perier ne s'6tait pas presse de sevir. Enfin le 22 Janvier 1882 la force publique vint dissoudre Tassembl^e r^unie rue Taitbout

(i)Ce manifeste est en t6te ^esCEuvresde Saini-Simon, publi6es par Rodrigues en i83*2.

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pour ecouter Barrault, une perquisition eul lieu chez Enfanlin, el une instruction judiciaire fut commencee.

Rien n'alt^ra le calme d'Enfantin. La retraite de Bazard, celle de Rodrigues etaient, d'apres lui, des 6v6nements n^cessaires, car la morale chr6lienne et la morale juive devaient naturellemenl protester contre la morale nouvelle ; avee cetle gaiety qui ne I'abandonnait jamais dans les circonstances les plus graves, 11 se f^licita des poursuites judiciaires comme d'un « excellent coup de tam-tam ». Quant k ses adeptes, leur enthousiasme fut port6 jusqu'au d^lire par ce commencement de persecution : d'Eichthal vint un jour lui annoncer qu'il avait eu pendant la nuil une r6v6lation, qu'il avait compris que J^sus revivait dans le P^re ; Barrault le supplia de se proclamer le Messie et de faire « un voyage messiaque » en France et en Orient ; le P^re se bornait k r6pondre que Ton devait attendre Farriv^e de la Femme (i).

Le Globe, toujours dirige par Michel Chevalier, prit des allures nouvelles. Dans la politique ext6* rieure, les belliqueuses ardeurs de i83i firent place k des resolutions pacifiques. Le journal avoua (le 20 Janvier 1882) que les saint-simoniens, except6 Enfantin, avaient partage Teffervescence

(1) (JEuvres, VI, pp. i85 et suiv;

g^n^rale. — Ce fut une erreur, dit-il : I'industrie a besoin de paix, la guerre ne peut plaire qu'aux hommes pervertis par T^ducation des colleges. Toutes les puissances europeennes servenl la cause du progr^s, aucune ne doit 6tre d^truile. Don Miguel lui-m^me, en d^pil de ses crimes, a le merite de ruiner raristocratie. La Prusse a I'avenir pour elle, mais FAutriche a 6i6 m^connue des lib^raux : sa politique pacifique, exempte de haines nationales, son instinct de Fharmonie en font un rouage n^cessaire de I'Europe. La guerre, dit-on, renverserait le regime f6odal, 6tablirait la liberty ; mais le lib^ralisme prosaique et vulgaire qu'on nous pr^che d^plairait ^plusieurspeuples. On n'a parl6 jusqu'ici que d'extermination : le catholicisme voulait detruire les infid^es, Napol6on ruiner FAngleterre ; les 16gitimistes parlent d'6craser la Revolution, les lib^raux de tuer la Sainte- Alliance. Tout cela n'est plus de mise : « Tons sont appel^s et tous seront successivement 61us ». Une seule revolution suffit, celle de 1789 : « La France a bu le calice r6volutionnaire, elle I'a avaie d'un trait ; la France est mont^e sur la croix, la France a ete le Christ des nations. » Les puissances civilis^es doivent aujourd'hui feconder par la science et I'industrie les pays arrier^s ; la veritable « intervention » desormais sera celle de Tingenieur et du capitaliste. Que notre pays donne I'exemple en

abandonnant Alger k TAngleterre, en prenant Tinitiative du d^sarmemenl. Que de chemins de fer on aurail fails avec les millions depenses pour Tentretien des armies! (i)

Dans celte p6riode, le Globe pr6sente un melange bizarre de divagations religieuses et de mesures pratiques. II veut organiser le culte, mais ce culte consiste a faire des emprunts ; il annonce les fiangailles de I'homme avec la terre, mais ces fianQailles seront consomm^es par la creation de voies ferries ; il demande le mariage entre FOccident el T Orient, entre le pays du P6re et celui de la M6re, mais ce mariage, ce sont les ingenieurs et les commergants qui doivent le preparer. Le plus int^ressant des projets ainsi couqus fut celui que Michel Chevalier, son auleur, nomma le Syst^me de la M6diterranee(2). Au fondde chaque golfe mediterran^en il y aura un grand port, d'ou partira un chemin de fer : de Barcelone une ligne ira vers Madrid et Lisbonne ; de Marseille une ligne, par Lyon, Paris et le Havre, unira FAngleterre au Midi ; de Tarente une ligne, symbole de la future unit6 italienne, ira jusqu'a Venise pour se continuer vers Hambourg ; et ainsi de suite. L'Asie sera r6veillce par le chemin de fer de Scutari a Bagdad et Bassora; FAfrique, par une

(i) GlobCj 3i Janvier, ii mars, 4 avril i832. (2) Ibid., 5 et 12 f^vrier 1882.

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ligne longeanl loule la c6te m^diterran^enne. Supposons enfin que I'Europe r^gen^re TAsie occidentale, et rAm6rique I'Asie orientale, que les pays civilises percent les isthmes de Suez et de Panama '; le globe oflfrira ainsi un « ravissant tableau ». On fera les soixante mille kilometres n6cessaires de voies ferr6es en y consacrant pendant douze ans les quinze cent millions que I'Europe depense annuellement pour ses armies. Imaginons tout celar6alis6 ; joignons-y les canaux de navigation, les bateau3t k vapeur sillonnant les mers, les banques facilitant le travail, et Ton ne trouvera plus ni un peuple pour faire la guerre ext6rieure, ni des affam6s pour entreprendre la guerre civile. — Voil^ les principaux traits du « syst^me de la M6diterran6e », en laissant de c6i6 les reveries extatiques auxquelles s'abandonne plusieurs fois Tauteur. Ces projets, qui paraissaient alors pure folic, sont r6alis6s et m^me d6pass6s en Europe ; on se prepare k les accomplir en Asie et en Afrique ; les banques se sont multipli^es, la vapeur r^gne sur le monde. Malheureusement on attend encore et Ton attendra longtemps le r6sultat promis, la fin deshaines nationales et sociales. D'autres fois c'est un 6v6nement de la vie courante qui inspire aux sectaires des projets k la fois utopiques et pratiques. Le cholera de 1882 surtout leur apparait commeun avertissement du ciel, que

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lous les partis doivenl comprendre. Cette epidemic a mis k nu Tignorance des pauvres, qui voient partout des empoisonneurs, et Tego'isme des riches, qui laissent le fl6au decimer les miserables^ Le Globe conjure le roi de faire un coup d'fitat en changeant par ordonnance la loi d'expropriation, de commencer imm6diatement les grands Iravaux publics, et il pr6sente un plan d'assainissement de Paris qui fut enpartier6alis6parHaussmann sous le second Empire (i). C'est toujours au souverain que les saint-simoniens s'adressent, et ils appellent de leurs voeux le sauveur qui viendra faire triompher la veritable politique.

Enfin les nouveaux r^dacteurs qui sont entres au Globe pour assister Barrault et Chevalier, surtout Duveyrier, Delaporte, Cavel, mettent une sorte de joie fanatique k staler j usque dans ses derni^res consequences la morale de leur P^re. Accuses d'immoralite, ils attaquent avec fureur la corruption du monde qui les juge ; ils depeignent ces manages oil les pr^tendus honn^tes gens mettent toujours Tor en avant, « leur plat visage ne venant qu'apr^s » ; ils d^noncent les censeurs hypocrites qui fletrissent la prostitution tout en contribuant k T^tendre. La famille actuelle avec son ^go'isme leur parait odieuse : « Aucune

(i) Globe, 1" et 3o mars; i^% 2, 5, 6, 9 avril i832.

Amotion vraiment grande et gen6reuse ne saurait germer au coeur de ceux que le menage couvre jusque sur les yeux de son bonnet de colon (i). » S'adressant k Thistoire, ces etranges erudits pr^tendent Texpliquer tout enti^re par le r6le de la femme. Au moyen ftge domine la puissanle famille f6odale, au sang pur ; cependant alors dej^ la « dame » exerce au dehors sur le chevalier une douce et heureuse influence. Au seizi^me si^cle commence la reaction de la chair contre Tasc^lisme chr6lien, reaction personnifi6e dans Rabelais. Elle pr6pare la decadence de la famille feodale, qui s'op^re au dix-sepli^me si^cle ; Louis XIV comprit qu'il ne ruinerait la noblesse qu'en y introduisanl I'adult^re, et en 16gitimant ses bMards : « On peut dire que le litde Louis XIV fut un autre 6chafaud de Richelieu. » Le Regent acheva ce travail ; il fut envoy6 par la Providence pour ruiner k la Ibis la famille noble et la morale chr6tienne. Ainsi I'amour a jusqu'ici r6gn6 dans rhistoire ; il doit r6gner de nouveau dans la politique : pourquoi les femmes des d^put^s ne si6geraient-elles pas k la Chambre k c6t6 d'eux? (2) La coquetterie, cette chose si belle et si calomni^e, reprendra ses droits ; est-ce que Bonaparte el

(1) Globe, 12, i5, 19, 29 Janvier; 22, 23, 27 f6vrier; 3 mars i832.

(2) Ibid., 2G fevrier; 11 ct 29 mars; i4 et 18 avril i832.

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Byron ne f urent pas coquets ? II y a trois families religieuses, selon Barrault : la famille ancienne ou pa'ienne fut purement charnelle; la famille chr^tienne, donl la s6rie des papes donne le type, est spirituelle, asc6tique; viendra la famille sacerdotale nouvelle : « C'est le monde, dans ses theatres, ses salons et ses boudoirs, oil leur action est la plus 6vidente, qui nous offre les pr^tres et les pr^tresses de Tavenir (i). » La veritable c6remonie religieuse sera le bal, surveille, dirige par le couple sacerdotal. Vienne la femme qui, en faisant la confession complete de ses desirs et de ses pensees, permettra de fixer d^finitivement la morale des temps nouveaux.

Cependant les enthousiastes apotres voyaient croitre les difficult^s. Hazard comme Rodrigues leur intentaient des proems ; I'instruction judiciaire contre eux continuait ; et le schisme, en diminuant beaucoup le nombre et la confiance des fiddles , avait tari les principales sources qui alimentaient le tresor saint-simonien. Enfantin resolut d'em-

(i) Globcy 7, 12, 19 mars. — Barrault ajoutait : « Le lit nuptial, affranchi de la surveillance rigoureuse de T^poux, cesse d'etre une prison pour F^pouse, une barri^re hautaine entre les races si longtemps condamn6es k une hostility de sentiments, de pens6es et de formes, un rempart inviolable des droits de la naissance. » Un article dans le Globe du 3 avril, qui justifiait I'inceste, parut excessif aux sectaires eux-m^mes, et le num^ro fut supprime.

mener avec lui ses principaux disciples dans sa maison de M6nilmontant, de les y habituer au travail manuel, k la vie des proletaires, de fonder le premier convent saint-simonien. Le 20 avril parut le dernier numero du Globe; il contenait un manifeste du pr6tendu pape :

« Moi, P^re de la famille nouvelle.

« Avant de commander le silence k la voix qui chaque jour annonce au monde qui nous sommes, je veux qu'elle disc qui je suis.

« Dieu m'a donn6 mission d'appeler le prol6taire et la femme k une destin6e nouvelle ;

« De faire entrer dans la sainte famille humaine tons ceux qui jusqu'ici en ont 6ie exclus, ou seulement y ont et6 trait6s comme mineurs ;

« De r^aliser Tassociation universelle que les cris de liberty pousses par tons les esclaves, femmes ou prol6taires, appellent depuis la naissance du monde. »

Et le P^re, apr^s avoir resum6 Toeuvre accomplie, pujs indiqu6 celle qui allait commencer, 6crivait ces mots : « En ce jour est mort le divin lib6rateur des esclaves. Pour en consacrer Tanniversaire, que notre sainte retraite commence, et que du milieu de nous la derni^re trace du servage, la domesticity, disparaisse. » Ce m^me num6ro du Globe contenait des articles de tons les « ap6tres. » Barrault annongait aux adversaires de la

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secte que Saint-Simon 6lait le maitre el Enfantin le P^re; son vaisseau reparattra, s'6criait-il, car « il porte le Messie de Dieu et le roi des nations ». Duveyrier, cilant les noms de tons ceux qui avaient successivement abandonn6 le saint-simonisme, se f^licitait de les voir propager dans le monde les id^es nouvelles : « AUons k la retraite sur les pas de notre P^re, disail-il; ... qu*aupr6s de lui ou loin, bien loin, un« voix se fasse entendre ; il r6pondra: Je viens, me voici! » A cette m6me date, 20 avril, la m^re d'Enfantin mourait du chol6ra ; elle fut enterr^e trois jours apr^s, au milieu d'une immense affluence. Le soir des fun^railles, Enfantin et ses adeptes 6taient installes h M6nilmontant.

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