CHAPITRE DEUXIÈME
La mission de l’Etat.
L’Etat, selon la conception libérale, n’a d’autre mission que de forger des lois à coups de majorité parlementaire, de trancher juridiquement les différends d’après ces lois, et d’obtenir par contrainte l’application de ses sentences. Pour se protéger contre les assauts du dehors, le bâtiment de l’Etat a besoin d’une force militaire, mais il l’a réduit au moindre rôle possible. Pour le reste, le mot d’ordre est : « laisser faire, laisser passer » — laisser couler l’eau. Tout, pour l’Etat, en dehors du cercle restreint de ses devoirs, est chose privée dans laquelle il n’a point à intervenir.
Il y a un contraste frappant entre cette théorie de l’Etat et la façon d’agir du libéralisme dans les questions qui touchent à l’Eglise et à l’école : alors tout se transforme en affaire d’Etat, et l’intervention la plus brutale devient un devoir de l’Etat qu’il accomplit en faveur d’une idéocratie. Lesvstème a d’ailleurs sesexceptions, notamment en ce qui est de la conservation de l’Etat, qui ne saurait s’accorder avec l’existence d’éléments autonomes dans la vie publique, tels que l’Eglise, la famille, lescorpora-
YOGELSANG
lions. En dehors de ces exceptions, l’Etat se confond exactement avec ce que Lassalle a nommé l’Etat veilleur de nuit, c’est-à-dire l’Etat dont l’unique objet est la garde du coffre-fort des riches.
Pour nous, au contraire, il est dans la mission de l’Etat, c’est-à-dire de l’autorité, d’intervenir dans les relations sociales et économiques de ses sujets, particulièrement pour y sauvegarder le règne de la justice sociale et son application dans la juste fixation des prix.
Mais il n’est pas moins certain que l’Etat deviendrait un bagne sous le régime d’un socialisme qui accaparerait les plus hautes fonctions de la Société et de l’individu, et ferait disparaître ainsi toutes les garanties de liberté et d’autonomie acquises aux nations occidentales par le développement historique de leur civilisation. Toutefois il est certaines attributions économiques qui ne peuvent sortir des mains de l’Etat sans péril pour le règne de la justice ni pour celui de la prospérité sociale. Quelles sont ces attributions, c’est ce que l’on ne saurait établir à priori, parce que cela dépend du degré de développement atteint par un dit Etat, et des conditions qui s’y rencontrent.
L’Etat est de nos jours très discrédité chez les esprits chrétiens, et cela ne se comprend que trop ; mais lorsqu’il s’agit d’établir les principes de la science sociale, les ressentiments les plus justes ne sauraient le disputer à la logique d’un jugement chrétien.
L’Etat est toujours le produit de la Société, mais il n’est pas exact de n’entendre par « Etat » que ce pouvoir central qui n’est, au fond, que la plus haute expression d’une unité politique .
La plus heureuse forme de l’Etat est celle qui recourt à la plus grande diversité d’organes autonomes pour atteindre le but qu’il se propose, et qui sait entretenir dans ces organes un esprit vivant de solidarité et d’entente. L’Etat le plus malheureux est celui qui a perdu cet esprit de vie et de solidarité, et dans lequel par suite les divers organes ont dépéri ou fonctionnent égoïstement sans souci du but général. En un mot c’est l’E-
VOGELSANG
tat dans lequel domine l’esprit individualiste de la possession sans devoirs et de la poursuite du gain ; l’Etat réduit alors à son organe central ne peut plus agir qu’en faveur de la protection des individus et de leur argent.
La liberté de l’ouvrier, celle du patron — ces grandes conquêtes de notre époque — doivent-elles être limitées ? Certainement, car la justice est une des conditions de vie de la vraie liberté, et celle-ci ne saurait être, si l’autorité ne revient pas à son devoir de veiller au juste prix, — sans quoi elle ne saurait mériter le nom d’autorité.
Oui, nous considérons que là est le devoir de l’autorité ou — comme on se plaît à l’appeler aujourd’hui, — de l’Etat, c’est-à-dire de la société organisée. Cette conviction ne saurait être ébranlée par le Catholicisme libéral qui, comme le Manchestérianisme, conteste à cette autorité sa tâche morale et sociale.