CHAPITRE TROISIÈME
Le gouvernement de l’Etat.
La politique est l’art de gouverner un Etat donné d’après les lois propres de sa nature et de son histoire, en telle manière que le droit et la liberté de chacun y profitent au bien public : tout d’abord l’art de reconnaître les lois qui procurent le bien public.
On peut encore la définir — la science de la vie des Etats guidés par la loi morale — si peu qu’il y paraisse de nos jours. Les lois de la morale sont immuables, éternelles comme Dieu qui en est l’auteur. La science sociale qui les prend pour guides n’agit véritablement dans leur esprit que lorsqu’elle tient compte, sagement et en conscience, des variations de condition qui se produisent au cours du développement historique, car on doit y reconnaître aussi le plan divin. Une politique, dont les idées dirigeantes se seraient figées en doctrines
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immuables, ne serait pas moins déplacée que celle qui ne connaît pas de devoirs moraux : le règne suprême de la « vertu » décrété par Robespierre ne vaut pas mieux que celui de la souveraineté du but préconisé par Machiavel ; telle pratique qui était bonne hier peut ne plus convenir aujourd’hui.
Ce que nous voulons, ce que nous entendons en politique n’est autre chose que le sens des réalités du moment, et la recherche de leurs racines dans le passé pour en reconnaître la nature et les traiter selon cette nature. Tout phénomène d’actualité qui sollicite l’attention et l’intervention de l’homme politique a son explication dans ce qui l’a précédé. Aucune question ne peut être comprise sans qu’on se soit reporté à ses origines, et jamais le moment ne doit dicter une décision sans que les siècles n’aient été consultés. Qui ne s’inspire que du présent nuit à l’avenir autant qu’il a négligé le passé.
Il y eut des temps où la jeune flamme du christianisme vint en contact avec la nature inflammable de peuples non moins jeunes. De cet embrasement jaillit la civilisation chrétienne de l’Occident, où l’ordre social fut le produit de la justice et de la liberté chrétiennes. — L’on sait comment il périt. — Il ne s’agit pas aujourd’hui de galvaniser ni de copier ces institutions du Moyen âge, mais de reconnaître dans les idées qu’elles traduisirent un caractère génial, celui de la nature sociale de l’homme. Ces idées sont éternelles ; elles peuvent, aussi longtemps que le Christianisme échauffera et purifiera les esprits, réapparaître dans les organes de solidarité responsables et autonomes : d’une part la famille, la corporation, le métier ; d’autre part la commune, la province.
En dehors de ceux qui exercent les charges de l’Etat comme un savetier fait son ouvrage pour y gagner sa vie, on peut distinguer dans ses serviteurs trois sortes
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d’hommes, qui se com pénètrent d’ailleurs plus ou moins.
La première est celle des doctrinaires, qui a sévi sur les peuples depuis un demi-siècle : munis d’un certain plan, ils taillent et rognent dans l’arbre historique qui a ses racines dans le passé et a poussé ses rameaux grâce à leur sève, comme on le fait pour construire une charpente d’après une épure.
Il y a en second lieu une école historique, aussi bien en politique qu’en droit, qui sans méconnaître le droit naturel, regardefcomme du plus haut intérêt larecherche des origines historiques du droit national et s’attache avant tout à suivre ses développements et à en assurer la continuité. On y est persuadé que les peuples ne sont pas faits pour être livrés à des expériences, et que la mission des gouvernements consiste tout au contraire à protéger le développement de la Société et de l’Etat ; développement dont les racines religieuses, sociales et nationales plongent dans les profondeurs de l’histoire. C’est faire droit ainsi au passé, au présent et à l’avenir; cela nous apparaît en politique comme l’art suprême, le seul digne de nos respects.
Enfin on ne saurait manquer de signaler une troisième catégorie d’hommes d’Etat, pour qui il n’existe que des incidents, dont la pratique suffit à nous tirer en éloignant autant que possible les périls, les dommages immédiats, et n’ayant d’autre ambition que celle, modeste, de pouvoir passer les affaires à un successeur, en meilleur état ou du moins pas en pire qu’on ne les a reçues.
Ce n’est pas dans un esprit d’imitation servile qu’il faut contempler les grands exemples que nous fournit l’Histoire : le trésor d’idées qu’elle nous a amassé, nous devons l’apercevoir, nous en nourrir et en faire une application géniale, c’est-à-dire vivante. Oh ! que n’avonsnous, alors que nous étions à la recherche de notre terre de Chanaan, étudié Moïse, au lieu d’imiter sans idées des exemples où il n’y en avait guère l