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CHAPITRE QUATRIÈME

L’Eglise et l’Etat.

Il se produit depuis quelque temps dans la sociologie catholique un courant qui s’oppose à l’action de l’Etat sur le développement social . Dans le besoin criant qu’ont les peuples d’une réforme sociale et économique, c’est à l’Eglise qu’on les invite à recourir.

Sans doute une telle réforme, basée sur la justice envers tous, et surtout envers les faibles, ne peut être opérée sur d’autres fondements que sur celui des lois de la morale chrétienne, de la puissance d’enseignement, d’éducation et de sanctification de l’Eglise.

Mais l’Eglise ne saurait remplir cette tâche que dans des conditions de liberté, de dignité et d’autonomie. Et ce serait se jouer du cri de détresse de l’humanité, embourbée dans le capitalisme, que de repousser toute main secourable, pour soulever la question de compétence en engageant les malheureux à ne chercher leur salut que dans les moyens spirituels de l’Eglise. Il est très difficile de se défendre de soupçonner ces efforts dilatoires de complaisance consciente on non vis-à-vis du capitalisme, surtout lorsqu’ils s’affublent d’une vague phraséologie de liberté chrétienne, qui n’a aucun sens précis.

On a disputé et l’on disputera encore sans fin sur les limites des deux pouvoirs établis par Dieu — l’Eglise et l’Etat. Il ne saurait en être autrement, puisque ces deux grandes institutions agissent d’une manière continue dans les phases du développement de la vie des peuples, et rendent ainsi nécessaire un com -omic continuel dans les frottements toujours nouveaux qui résultent de cette dualité.

L’Eglise a pour but le bien spirituel et surnaturel, la sanctification et la félicité éternelle. L’Etat poursuit le bien naturel et temporel des hommes. L’Eglise et l’Etat se partagent l’exécution d’une réforme sociale chré-

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tienne : l’Eglise, par ses moyens surnaturels de salut, dispose le cœur de l’homme à la justice et à l’amour. L’Etat, dans la poursuite de sa tâche, crée des lois et des institutions qui servent à l’application de la réforme, c’est-à dire à la conservation et au développement des capacités physiques, intellectuelles et morales de ses membres. +

Quand l’Etat impose en loi absolue, à l’encontre de la loi divine, sa propre volonté, plaçant ainsi son pouvoir au-dessus du pouvoir de l’Eglise, il s’arroge les droits de celle-ci pour les incorporer dans sa propre sphère d’action.

Il est certain que si l’on concédait à l’Etat le droit de décider à sa guise des constitutions de l’Eglise, c’est lui et non pas l’autorité spirituelle instituée par Dieu qui gouvernerait l’Eglise. La distinction, voulue de Dieu, entre le spirituel et le temporel, et si essentielle pour notre vie spirituelle, serait supprimée.

La civilisation moderne se fait une haute idée de l’Etat — « ce terrestre divin » — « auquel tous doivent obéissance absolue même quand il ordonne les choses les plus déraisonnables » ; « cet Etat dont le droit 11e connaît pas de limites ». C’est avec dépit que l’on rencontre alors dans le peuple les notions de Dieu, de conscience, de droit et de liberté, dont 011 redoute les pires difficultés. Pourtant l’esprit du catholicisme ne saurait jamais porter en lui-même un danger pour les prétentions légitimes de l’Etat.

L’obéissance que l’Eglise nous impose envers l’Etat n’a rien de servile ni d'incompatible avec l’amour de la justice et de la liberté : nous ne nous inclinons pas devant la majesté de la loi, qui est une injure à la seule majesté vraie, celle de Dieu.

Nous rejetons au point de vue de notre dignité humaine la théorie de l’Etat omnipotent, parce que, créés à l’image de Dieu, destinés à une fin élevée bien au-

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dessus du but de l’Etat terrestre, la pensée de voir accaparer et former nous et nos enfants pour le service exclusif de cet Etat nous fait horreur. Enfin, au point de vue de notre liberté nous détestons l’Etat moderne qui foule aux pieds ce bien imprescriptible. 11 nous ravale corps et âme, dans nos familles, notre honneur, notre fortune, au niveau d’esclaves de son omnipotence.

Il faut distinguer deux catégories dans la grande masse de ceux qui demandent la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Le parti le plus nombreux est composé de ceux à qui semblent trop lourdes les exigences morales que l’Eglise impose aussi bien aux Sociétés qu’à l’individu. Ils vivent dans la conviction que la loi morale chrétienne, si justifiée soit-elle à exiger de l’individu obéissance absolue, ne l’est pas à englober l’Etat dans la sphère de son autorité. D’après eux, l’Etat ne doit obéir qu’aux prescriptions qui naissent de la nature de ses devoirs pour le développement et la prospérité de la nation.

A l'opposé de cette opinion, qui est responsable des maux présents et des périls à venir, un groupe d’esprits, beaucoup moins nombreux mais plus élevés, se montre partisan de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, pour préserver celle-là des atteintes de la corruption de celui-ci.

C’est aussi un tort : il n’est pas permis de vouloir cette séparation entre l’Eglise et l’Etat ; il faut que chacune de ces institutions, saine elle-même, se retrouve avec l’autre en un rapport convenable. L’appel à la séparation, qui s’est produit dans tous les domaines de la vie sociale et en a ruiné les plus beaux monuments depuis l’avènement du libéralisme, est partout et toujours condamnable. Sans doute les rapports de l’Eglise et de l’Etat ont fourni à des abus éclatants et sans nombre : maintes fois l’Etat a mis des organes de l'Eglise au service des exigences de son absolutisme ou de sa fiscalité ; l’amour, la confiance du peuple en son Eglise en ont été ébranlés ; maintes fois des organes de l’Eglise, tombés en sommeil sous la protection de l’Etat, ont négligé leur mission en laissant à celui-ci le soin d'effectuer,

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par les moyens de la puissance temporelle, ce qu’il leur appartenait d’obtenir par la persuasion, par la charité et par l’exemple. Mais ces abus, mais ces négligences ne sont nullement inséparables du régime de l’accord entre les deux puissances tel que l’a conditionné l’histoire, et n’obligent nullement, ici comme ailleurs, à séparer ce que Dieu a uni. Chacune des deux puissances doit, en conscience de sa mission propre, ne songer qu’à la remplir sans empiéter sur le domaine de l’autre, mais se prêter réciproquement l’aide qui est voulue par la nature même de leur rapport. Ainsi disparaîtront les abus dont chacune a souffert.

Sans doute l’Eglise ne serait, du fait de la séparation, ni détournée ni empêchée de poursuivre sa mission ; mais bien l’Etat, alors que dépouillé de la consécration religieuse, il tomberait au-dessous des pouvoirs payens de l’antiquité, qui tous sans exception avaient l'appui d’une religion, si erronée fût-elle. Un tel abaissement de l’Etat ne saurait trouver indifférente une Eglise qui ne peut l’être à aucune chute de l’humanité, à rien de ce qui éloigne de Dieu. C’est pour cela qu’elle est conduite et obligée d’opposer à toute tentative de séparation un refus, auquel il ne saurait être passé outre fpar l’autre contractant de l’accord primitif sans violation du droit.

Au surplus, nous accordons volontiers que la séparation reste bien préférable à la réduction en esclavage, à la corruption préméditées de l’Eglise par l’Etat ; et nous reconnaissons que sous de tels auspices la douleur et le souci du présent peuvent jeter un voile sur les enseignements du passé et étouffer l’espoir en l’avenir. Nous pouvons comprendre qu’un Arnold de Brescia et qu’un Lamennais aient désespéré, mais nous ne devons pas les imiter.

VOGELSANG. — TOME II.

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