CHAPITRE PREMIER
Les Corps d’état.
Les représentations d’intérêts, telles qu’elles nous avaient été léguées par le moyen âge, étaient devenues d’une insuffisance notoire, dans leur ancienne forme, en présence des transformations modernes. La dissolution des corps représentatifs surannés, concordant avec l’introduction dans les lois du principe de l’égalité universelle, ne pouvait manquer d’amener la suprématie sociale et politique du capital mobile, et par conséquent celle de ses possesseurs et de leurs organes appropriés.
Le Parlementarisme, basé sur le suffrage universel ou censitaire, est la représentation politique des intérêts du capitalisme sous une forme, concrète. Les entités territoriales, historiques et politiques, ont été détruites
VOC.ELSANG
ainsi par un morcellement arbitraire en départements ou collèges n’ayant entre eux d’autre lien qu’une apparence d’unité géographique.
Les peuples commencent à reconnaître la partialité inouïe, la dureté et la nocivité d’une telle représentation, sa faillite vis-à-vis des besoins réels. Dans la mesure même de leur énergie et de leur sagesse, ils sont conduits à lutter pour la création d’une représentation plus conforme au droit et à la réalité.
Dans les pays où se retrouvent encore à l’état latent les plus fortes traditions chrétiennes, sociales et politiques, les métiers ont su se faire reconnaître par l’Etat. Comme des îlots de bon augure, surgissant du marécage de l’égalité universelle, on voit se reformer des corporations auxquelles est obligatoirement lié dans la nation le Droit du travail.
Considérées en elles-mêmes et isolément, ces corporations peuvent avoir d’autant moins de consistance, qu’elles n’ont dans les corps parlementaires aucune représentation de leurs intérêts. Elles ne sauraient ainsi, sous une ploutocratie puissante dans un Etat épuisé par la peste capitaliste et libérale, parvenir par un développement continu à une vie assurée. Le métier réclame donc le droit de représentation de ses intérêts dans la forme de vie corporative nouvellement acquise. Il l’exige pour lui, et sachant que l’union fait la force, pour toutes les autres classes vouées à la production.
Il ne s’agit pour le moment que d’une entente entre les représentations des classes vouées à la production, au sens le plus strict, c’est-à-dire à l’agriculture, à l’industrie, aux métiers. Il est urgent que la représentation de ces intérêts devienne une réalité puissante, afin de faire au capitalisme l’opposition la plus propre à démasquer l’égoïsme crasse qu’il cache sous son masque d’idéologie. Le système capitaliste a été particulièrement pernicieux, mortel même à ces professions ; il est donc juste et raisonnable que dans le réveil de la conscience des intérêts professionnels chez les ouvriers et les paysans, et dans la reorésentation de ces intérêts, on trouve
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le véritable remède à la domination exclusive du capital mobile.
Ce n’est pas qu’il en soit autrement pour le grand domaine et la grande industrie : leurs intérêts sont gravement menacés par cette domination exclusive. Mais le triomphe de la ploutocratie a exercé sur ces deux classes une séduction à laquelle elles n’ont généralement pas échappé. — La tentation de participer à ce triomphe, en abandonnant leur propre intérêt de classe pour ceux du Capitalisme, met en péril extrême non seulement l’existence de ces classes, mais encore le peuple, l’Etat, la Société, comme il se voit au trouble de la paix sociale en Angleterre, en France, en Belgique, aux Etats-Unis ; peut-être bientôt ailleurs encore. Dès que ces éléments, oubliant leur propre mission et leurs devoirs d’état, font cause commune avec le spéculateur, pour former une classe nouvelle, celle des propriétaires, ce n’est plus la réforme sociale, mais la révolution sociale qui se lève.
Aussi faut-il opposer à la ploutocratie des riches la démocratie des paysans et des ouvriers. Non pas une démocratie au sens vulgaire du mot, comme l'a créée la République française, ploutocratique et idéocratique jusqu’aux moelles, mais une démocratie vraiment historique, c’est-à-dire pénétrée d’une conscience aristocratique de son rang. Car nos paysans et nos ouvriers sont en vérité des aristocrates plus fiers que tel prince ou tel comte qui n’hésite pas à couvrir de son blason les opérations louches de quelque société financière enjuivée.