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CHAPITRE QUATRIÈME

La classe des artisans. — Histoire ; vitalité, réforme. — Les industries domestiques.

Avec le développement de la civilisation grandit l’importance du métier, la conscience de sa dignité, son effort légitime pour obtenir une position indépendante dans l’Etat et dans la Société. C’est après des combats sanglants que ses efforts furent couronnés de succès. Le métier, solidement organisé en corporations, conquit avec son autonomie une part dans l’administration de la cité, qui jusque-là n’avait été accordée qu’aux seigneurs temporels ou spirituels. Une ère de prospérité s’ouvrit pour la ville comme pour l’artisan.

Si les anciennes corporations avaient prévu, au moment de leur plus grand épanouissement moral et économique, — alors qu’elles étaient l’une des colonnes de la civilisation chrétienne en Europe — le triste cours de leur histoire future, elles eussent repoussé plus d'une tentation extérieure qui devait les désagréger intérieurement et amener leur perte. Mais comment reprocher à une classe les torts dont toutes sont responsables et toutes ont été punies, depuis les plus anciennes dynasties jusqu’à l’ouvrier et au paysan 6{

L’Assemblée Nationale française décréta, en date du 17 juillet 1791, que les corporations ne seraient rétablies sous aucun prétexte, et que les citoyens d’un irn* e métier n’auraient pas le droit de tenir conseil sur leurs « prétendus intérêts communs ».

C’est dans cet état que l’époque des grandes inventions trouva le métier. Celui-ci était alors incapable de s'en emparer, de les mettre à profit pour s’affenMr et se développer, et de transporter dans la grande in 1 «trie naissante l’idée à la fois sociale, politique et économique d’où lui-même était sorti.

Une question préliminaire s’impose : le métier est-il viable ? Avant d’arriver à une conclusion motivée sur

les formes de l’exploitation du métier en général, il faut bien savoir si la grande industrie engloutira sans recours l’artisan, ou s’il a quelque chance de conserver en face d’elle une existence normale.

L’introduction de la machine n’a troublé et mis en péril la société que grâce au désordre moral et à l’inintelligence qui y ont présidé. Un retour à la loi morale et une réforme intelligente peuvent y remédier.

L’invention de savantes machines trouva le métier en plein déclin intellectuel, moral et politique. Au lieu de s’approprier ces machines — dont le but naturel, comme celui de l’outillage, est le soulagement du travailleur — l’artisan les abandonna au capital. Ce qui eût pu donner au métier un essor inespéré devint ainsi l’instrument de sa destruction.

Si l’on voulait la régénération, la réforme des professions en temps opportun, il fallait non les dissoudre, mais en rapprocher plus étroitement les éléments. A cette seule condition la classe à qui était confiée le soin des besoins professionnels pouvait utiliser les inventions. Si tous les maîtres d’une même corporation locale avaient formé une association de production, ils se seraient approprié tous les avantages réels de l’exploitation m mufacturière, sans pour cela livrer des produits de fabrique toujours identiques, qui ne sauraient répondre à la diversité des besoins.

Les premières mesures à prendre pour le bien du métier sont celles qui le protégeraient contre l’exploitation usuraire et lui réserveraient un domaine de production distinct de celui de la fabrique. Dans ce domaine les artisans se grouperaient spontanément en associations de production, de consommation, de vente. Ensuite viendrait l’organisation en corporations obligatoires... Il n’y a pas d’autre moyen de réveiller l’esprit d’autonomie chez un peuple énervé par l’absolutisme et qui a perdu toute habitude de liberté et toute pratique de responsabilité.

Pour la réorganisation corporative des métiers, le

rôle de l’Etat peut se résumer ainsi : sollicitude pour l’enseignement professionnel ; — repos du dimanche et des jours fériés ; — introduction et protection de la marque corporative de fabrication ; — réglementation de la vente à la criée, du colportage, des bazars, du travail dans les prisons pour qu’il ne puisse nuire au travail libre ; — enfin réglementation progressive du débit des objets fabriqués de telle sorte qu’il devienne un privilège corporatif.

L’industrie domestique était originairement une occupation secondaire des paysans, destinée à remplir les loisirs que leur laissait la morte-saison agricole.

A l’époque du régime patriarcal d’un absolutisme soidisant éclairé, bien des monarques croyaient assurer le bonheur de leurs sujets en distribuant entre des colons partiaires des parcelles de domaines et de bénéfices, meme dans des contrées défavorables à la culture, en morcelant les forêts pour les donner en tenure à de petits propriétaires. Poussés par la nécessité, ceux-ci se tournèrent du côté de l’industrie domestique et y trouvèrent bientôt le plus clair de leur gain .

Mais cette condition devint de plus en plus incertaine, et toujours plus insuffisante. A mesure que le sol était plus morcelé, un plus grand nombre de familles ainsi prolétarisées durent vivre exclusivement de l’industrie domestique. L’ouvrier désarmé contre l’oppression du capital devint la proie du commerce, qui l’exploita sans vergogne, et enfin de la fabrique. Encore faut-il constater que l’entrée à la fabrique était souvent considérée comme un grand bonheur, en comparaison de la misère démesurée de l’industrie domestique.

Il faut que l’industrie domestique soit ramenée à son rôle accessoire chez le paysan. Là où c’est impossible, il faut qu’elle se fonde dans la grande industrie ou dans le petit métier : elle est nuisible dans les condi- • tions actuelles.

VOGELSANG

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