CHAPITRE TROISIÈME
La Noblesse : sa mission ; sa disparition.
Par la situation éminente que l’histoire lui a assignée, la noblesse a d’une façon non moins éminente le devoir d’identifier son intérêt avec ceux de la communauté et de trouver dans l’échange de ses services contre ceux des autres Ordres la garantie de sa durée et de ses droits. Cela autant qu’elle se défend de la tendance lâche et imbécile à chercher son salut dans l’abandon au flot de l’opinion publique. Par son origine historique la noblesse a plongé ses racines au cœur même du soi sur lequel reposent nos peuples. Sa tâche — féconde au plus haut degré — est d’en faire monter à l’heure présente dans ces peuples une sève faite de foi, de morale, d’honneur. Cette tâche, à elle seule, mérite à la noblesse le revenu qu’elle tire de ses terres patrimoniales et dont on demande la justification.
La noblesse de l’Occident, la féodalité, la chevalerie, sont un facteur nécessaire dans l’éducation des peuples et un point lumineux de l’histoire. Toutes les vertus les plus nobles et les plus éclatantes ne pouvaient pénétrer les populations que parce qu’elles ont été pendant des siècles la condition d’existence d’un Ordre, dont les débris les gardent encore comme leur plus cher patrimoine au sein de bien des nations. Le culte de l’honneur — si dégénéré, si mal compris qu’il puisse être, — de la loyauté, de la solidarité avec le peuple — restes naturels des attributions seigneuriales — sont de ce nombre.
Nous sommes loin de regretter les anciens rapports de vassaux à seigneurs. Après tout ce qui avait surgi, une transformation s’imposait comme une nécessité politique et même morale.
La possession du domaine devait cesser d’investir le j possesseur d’un mandat d’autorité, du droit seigneu-
rial, lorsque ce domaine fut assimilé à une marchandise que l’on pouvait se passer de main en main, sans autre qualification pour l’acheteur que celle de remplir les conditions d’un contrat privé. Alors dut disparaître du droit public cette assise de la pyramide politique, intermédiaire entre sa large base, le corps des paysans, et son sommet, la couronne.
Pourtant il réside dans le fait de la possession domaniale une telle force sociale, une poussée si constante vers une attribution politique, qu’il n’a fallu que quelques dizaines d’années pour que la confiance populaire rendît à l’ancien seigneur, resté investi du domaine, l’autorité qui y était auparavant attachée en droit : tantôt sous la forme d’un mandat représentatif des intérêts de la petite culture, tantôt la magistrature communale. Sous cette forme, la seule aujourd’hui possible et désirable, il est de nouveau donné à la propriété domaniale de rentrer dans le rôle social et politique que la nature lui assigne ; — cela pour le bien commun et pour la justification de son droit à l’existence. — Preuve en cela de la grande force de reproduction inhérente aux saines formes sociales.
Quels que soient les changements qui s’accomplissent dans la civilisation des peuples, quelles que soient les transformations, même idéocratiques, que puisse subir le droit social positif, le devoir social de la vieille noblesse, sa tâche conductrice, subsistera tant que, sur le sol de la patrie, elle possédera quelque portion de terre garantie d’une façon quelconque. Mais elle renoncera d’elle-même à exister le jour où de plein gré elle s’abaissera au rôle de propriétaire capitaliste.
D’autre part nous ne croyons pas qu’il soit possible à quelques grands propriétaires isolés, appartenant à l’ancienne noblesse, de résister à leur gré au mouvement qui tend à faire disparaître leur Ordre. En d’autres termes, il ne dépend pas de leur volonté individuelle que leurs terres soient vendues ou affermées, ou non, à un juif.
Ce sont les idées qui régnent sur le monde et font l’histoire et la destinée des peuples. C’est ainsi que l’idée capitaliste, qui ruine la classe des paysans, prolétarise aussi le métier, mine les piliers de la monarchie, et détruit de même la noblesse historique.