CHAPITRE DEUXIÈME
La Reconstitution.
Principes de politique sociale.
La politique n’est pas quelque chose en soi-même qui se puisse considérer tout objectivement. Son objet n’est, en effet, que partie d’un ensemble de fonctions vitales dont le jeu constitue la Société. La Société civile n’a pas pour aboutissant l’Etat, n’existe pas pour l’Etat, comme veulent nous l’imposer ceux qui disposent de la puissance de cet Etat. Celui-ci n’existe, au contraire que pour la Société, il n’en est qu’une institution. On pourrait dire qu’il en est l’armature destinée à protéger la vie sociale.
Si la politique n’est qu’une des fonctions du corps social, on ne saurait confier cette fonction au jeu d’un organisme qui s’écarte de l’organisation de la société, alors que c’est dans son organisation même que le corps social trouve le ressort de son action politique . Puisqu’il en est ainsi, l’organisme de l’Etat n’est pas autre chose que celui de la Société remplissant sa fonction d’Etat, et l’existence autonome de l’Etat ne fait qu’un avee
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celle du corps social. Enfin, si ces deux organismes n’en font qu’un, la place que chacun occupe dans la Société doit déterminer celle qu’il occupe dans l’Etat.
La question du plus ou moins bien fondé de la souveraineté du peuple a été souvent agitée ; elle a même été examinée au point de vue théologique. Le conservatisme a voulu mettre à sa base la négation de la souveraineté du peuple. En réalité, toute souveraineté est celle du peuple. Non point, certes, la souveraineté d’un peuple désorganisé, d’une masse populaire, mais celle d’un peuple ordonné juridiquement et ayant son organisation sociale. Le roi lui-même fait partie du peuple : il n’en est que la tête, dans laquelle se concentrent toutes les fonctions sociales et politiques les plus élevées.
Il y a certainement un danger dans la monarchie absolue. En apparence le monarque absolu semble trop aisément se trouver en opposition avec le peuple qu’il gouverne, et cette contradiction peut facilement se transporter des apparences dans la réalité. C’est une raison de plus pour considérer l’absolutisme comme une des formes de gouvernement les moins tenables et les plus corrosives pour l’état social.
Tel est le cas, toutes les fois que la puissance de l’Etat n’est pas distribuée selon les lois naturelles de la justice entre tous les organes autonomes du corps politique, mais est confisquée par certaines couches de la pyramide sociale. Les trois forces élémentaires qui ont toujours été regardées comme des ressorts normaux de gouvernement — la monarchie, l’aristocratie et la démocratie — sortent de leur rôle normal lorsqu’elles ne combinent pas leur action mais tendent à l’exclusion de l’une d’elles. Leur réunion dans la constitution de l’Etat peut seule le maintenir en santé durable.
Comment a pu naître l’idée d’un antagonisme entre l’Etat et la Société, tel que l'un serait pour la ruine de l’autre ? Elle a sa g nèse dans l’évolution historique, au cours de laquelle l’absolutisme, après qu’il eut détruit les autonomies naturelles et historiques, dut céder lui- même, en apparence du moins, le pouvoir au libéra-
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lisme, c’est-à-dire en fait à deux facteurs sociaux qui l’exploitent uniquement au point de vue de leur intérêt particulier. Ces deux facteurs sont la bureaucratie et la ploutocratie, toutes deux filles des idées de 1789.
Ce sont ces deux facteurs qui représentent aujourd’hui l’Etat, qu’ils gouvernent au seul point de vue de leurs intérêts de classe. C’est en cela que consiste le mal du régime, et non pas dans le fait de l’Etat, qui n’est que le représentant de la communauté, mais dans l’abus du pouvoir de l’Etat au profit d’intérêts particuliers par des puissances sociales particulières.
Le système, qui a engendré la ploutocratie et qui en impose aux nations le joug de plus en plus pesant, le capitalisme en un mot, se pousse lui-même à l’absurde et à la ruine, alors qu’il consiste à donner pour unique but à l’activité sociale la création du profit et l’emploi de ce profit à son accroissement. Il viendra un moment où tous les moyens de l’Etat mis par la bureaucratie au service de la ploutocratie ne parviendront plus à faire suer au peuple un intérêt suffisant de l’argent. Sans doute en recourra alors à l’ultima ratio, à la dernière ressource, non plus des rois mais des riches — au militarisme. Mais lui aussi a été poussé à l’extrême : alors que c’est de ce même peuple pressuré à outrance que l’on attend le dévouement à l’instrument de son oppression. C’est vraiment ne pas compter assez avec la nature humaine et courir au-devant du jour où une issue fatale attend le système qui a mis l’Etat au service d’intérêts égoïstes.
Ou bien l’intérêt général de la Société apparaîtra et prévaudra de nouveau dans l’Etat, ce qui ne peut se faire que par une organisation corporative avec ses garanties et ses autonomies constitutives refrénant la bureaucratie ; — ou bien on retournera bien des siècles en arrière à l’antique économie de l’esclavage. Ou, ce qui revient au même, que l’on proclame et reconnaisse nettement alors l’empire absolu de cette ploutocratie juive, qui a déjà absorbé tant du patrimoine intellectuel et matériel des peuples ! On ne fera ainsi que reconnaître et consacrer un état de choses.