CHAPITRE V
La loi du 15-17 avril 1791 était ainsi conçue : « Toutes personnes chargées d'une fonction publique dans le département de l'instruction, qui n'ont pas prêté le serment prescrit par les décrets des 27 décembre et 22 mars dernier, sofit déchues de leurs fonctions, et il doit être provisoirement pourvu, s'il est nécessaire, à leur remplacement par le directoire du département. »
Ainsi se trouva étendue à tous les fonctionnaires de l'enseignement public l'obligation du taerment civique. Ce serment , la majorité du clergé, une majorité immense, avait refusé de le prêter ; elle avait résisté aux persécutions des municipalités, des sociétés jacobines et delà populace. Chassés de leurs paroisses par les prêtres consti-
34 Liv. I. l'assemblée constituante.
tutionnels, chassés même des oratoires particuliBrs et des chapelles, les prêtres réfractaires l'étaient encore des séminaires, des universités et des collèges ; le frère des écoles chrétiennes, l'humble maître d'école, les religieuses vouées à l'eiiseignement étaient oumis au même sort. Si la désorganisation du clergé fidèle et du ministère paroissial fut complète, il en fut de même pour les établissements d'enseignement à. tous les degrés. L'œuvre de destruction s'accomplissait par deux voies parallèles ; nous avons vu la dispersion des ressources, nous allons voir celle du personnel.
Il y eut toutefois une différence qu'il faut noter à Thonneur de la plupart de ces maîtres, laïques ou ecclésiastiques : c'est que leur zèle ne se mesura pas sur les ressources et ne s'arrêta pas avec elles- Ils résistèrent à la misère ; ils ne cédèrent qu'à leur conscience* Une, deux, trois années s'écoulèrent sans appointements ; on réclamait, mais on persistait. L'opération financière fut menée rondement, brutalement, comme une affaire ; le Trésor se hâta d'encaisser et de ne pas payer : c'était facile. Sur l'autre, on se pressa moins. Les municipalités elles-mêmes y mirent souvent tolérance et (douceur, les unes par suite de leurs convictions religieuses, les autres par froideur pour la législation nouvelle, la plupart, quels que fussent leurs
sentiments religieux ou politiques, par intérêt pour leurs enfants.
Il y eut donc, tout d'abord, comme un coup de théâtre, une sorte d'émotion publique et générale. Puis on se calma.
Suivant que les établissements étaient purement ecclésiastiques, ou mêlés d'ecclésiastiques et de laïques, ou purement laïques;
Suivant qu'il s'agissait de villes ou de villages, de villes populeuses ou de petites villes ;
Enfin, suivant qu'ily avait un club dans la ville ou dans le voisinage ou qu'il n'y en avait pas, les conséquences des lois sur le serment civique furent plus ou moins promptes.C'est ainsi que la désorganisation, inaugurée pour quelques établissements enl791,ne se produisit pour d'autres qu'enl792, et pour quelques-uns qu'en 1793, et Ton pourrait même ajouter, ainsi que nous le montrerons plus loin, que la désorganisation de l'enseignement exclusivement primaire ne fut réelle et complète qu'au cours de 1794, c'est-à-dire lorsque les lois de la Convention commencèrent à être appliquées.
La dissolution des séminaires par suite du refus de serment s'effectua dans les premiers mois de 1791 et fut presque terminée au mois de juin de la même année. Au Puy, à Lyon, à Limoges, à Bour-
36 Liv. I. l'assemblée constituante, etc.
ges, à Angers, à- Orléans, à Nantes, à Reims, des prêtres assermentés tentèrent de remplacer les anciens directeurs. Mais à peine leur resta-t-il quelques élèves d'une vocation suspecte ; les autres s'en allèrent avec leurs maîtres et préférèrent suspendre leurs études ecclésiastiques (1).
Il en fut de même pour les collèges que dirigeaient des prêtres séculiers ou réguliers; dès l'année 1791 le personnel refuse le serment et s'éloigne. Ainsi la congrégation de Saint- Joseph ondes Doctrinaires à Roanne, Bastia, Gap, Belley, Moulins, etc. ; la congrégation de l'Oratoire à Montbrison, Riom, Beaune, Boulogne-sur-Mer, Arras, etc. ; d'autrescongréganistesàMarmande, Toulouse, Quingey (Doubs),Châlons-sur-Marne, Barcelonnette. Embrun, Ne vers, Bergues, Foix, Bayeux, Laon,etc. C'est au collège d'Autun, dirigé par des Oratoriens depuis 1786, [que Napoléon Bonaparte et son frère Lucien avaient passé quelques mois en 1779. Les Pères refusèrent le serment comme les Minimes de Brienne : le collège fut fermé en 1792 (2).
Les collèges, abandonnés par la majorité des
\, Vie de M. l'abbé Emery, parTabbé Gosselin, 1,252.
2. Areh. mU Fl7, 1001 et suiv.; F62290 et suiv.—Le cqIloge d'Autun sous les Orafon6m,parM.E.Roux; 1786-1792. Mémoires de la Société Édiœnne, nouv. série. T. VI, 1877.
professeurs, étaient confiés soit à des professeurs laïques, soit à des membres isolés des Congrégalions qui consentaient à prêter serment ; mais ce n'était là qu'un remède provisoire et inefficace. Les -municipalités ne payaient pas; le Trésor oubliait ses obligations ; les élèves désertaient. « De 190 à 180 élèves que comptait en mai 1791 le collège de Nevers, il n'en restait plus que 3Ô en février 1792; de 20 élèves qu'il y avait au séminaire, il en restait 3 (1). » -^A Séez, le principal et les professeurs avaient refusé le sermentiils y restèrent néanmoins jusqu'au 10 juin l79ï. Un vicaire de l'évêque intrus s'y installa en septembre 1791, niais pour l'abandonner bientôt, faute d'élèves. En 1793, l'administration d$s èomaines mettait en adjudication les herbes gui avaient • poussé dans les cours et dans les jardiAS (2).
Lorsque les étaâbriftjÉn professeurs laïques et des professeurs ecclésiastiques, ceux-ci refusent le serment et se retirent; quant aux laïques, ils restent pour la plupart,
1. Arch. naU F. 62991. Note des adouatetrateurs du département, 23 février 1792.
2. Quelques notes sur ^histowe ancienne du coÛège de Séez, par M. TabbéAlfted PoirÛMi Pièce, in-16. Alençon.
38 Liv. !• l'assemblée constituante.
soit qu'ils aient prêté serment, soit qu'on ne l'exige pas d'eux avec la même rigueur.
Ainsi, dans l'Université de Paris, sur 160 ecclésiastiques, 120 refusent le serment; 40 seulement le prêtent, et parmi eux le recteur, l'abbé Dumouchel , qui reçoit à la barre de l'Assemblée les compliments du président ; bientôt il est nommé évêque constitutionnel de Nîmes ; plus tard, il rend ses lettres de prêtrise et se marie. Nous retrouvons ce triste personnage Sfnis le Directoire, dans les bureaux du ministère de l'intérieur, chef de la division de l'instruction publique.
En avril 1791, la Faculté de théologie adhère tout entière à la protestation de Mgr de Juigné, archevêque de Paris : ses délibérations sont sus- ^pendues. Le 17 octobre 1791, le Directoire de Paris met en interdit les chaires des quatre professeurs de Sorbonne et des^iiôîx professeurs de Navarre. "^
La communaiité de Sainte-Barbe , que dirige a l'abbé Baduel,ne s'était pas présentée àNotre-Dame pour la prestation de serment. Le 25 avril 1791, Cousin, officier municipal et professeur au Collège de France, se rend à Sainte-Barbe pour y installer le remplaçant de l'abbé Baduel. Les élèves se révoltent; les maîtres refusent d'obtempérer à une loi qui blesse leur coûscience-; le successeur dési-
gné du supérieur rétracte son acceptation, et Sainte-Barbe finit ainsi (1).
Dans les autres collèges de l'Université de Paris, le personnel laïque ne résista pas aux injonctions de la loi. Le concours général eut lieu en 91, en 92, et même, en vertu d'un décret spécial de la Convention, en 1793. Mais, comme pour marquer la transformation et la déchéance de l'Université, la séance eut lieu non plus dans le vieil amphithéâtre delà Sorbonne, mais dans la salle du club des Jacobins ; le grand maître ne présidait plus, suivant J'antique usage ; à sa place siégeait l'ingénieur Dufourny, président du département, ou, en d'autres termes, préfet de la Seine.
Quelques semaines après cette cérémonie, l'Université de Paris fut, elle aussi, supprimée (septembre 1793) avec tous ses collèges. Quant aux professeurs qui n'avaient pas hésité à prêter serment en 1791, Binet, Crouzet, Guéroult, Lemaire, etc.; qui l'avaient renouvelé plus tard avec ostentation et qui poussaient même le zèle jusqu'à faire des offrandes à la patrie, nous les retrouverons bientôt réclamant leurs pensions, exposant leur misère et invoquant en leur faveur la com-