‹ L'école sous la Révolution française: d'après des documents inéditsChapitre 36 sur 76 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le métier du législateur serait bien moins flatteur pour sa vanité si, après avoir fabriqué des lois, il était astreint aies appliquer lui-même.

La Convention organisait des fêtes civiques ; elle faisait rédiger par Léonard Bourdon d'abord, plus tard par Thibaudeau, un Recueil des actions héroïques et civiques des républicains français, pour être envoyé aux municipalités, aux sociétés populaires, aux écoles, aux armées, et qu'on devait lire publiquement le décadi. Elle ouvrait un concours pour la composition de livres élémentaires destinés aux écoles;elle envoyait aux municipalités la Constitution de 1793, la Déclaration des droits de V homme et du citoyen et le Bulletin des Lois pour servir de matière aux lectures décadaires.

Graves préoccupations, sans doute; mais celles qu'elle avait données aux municipalités en leur imposant l'exécution de ses décrets étaient d'un ordre tout autrement sévère.

11 s'agissait en effet de résoudre ce double et difficile problème : d'une part, distribuer les écoles entre les communes et en déterminer remplacement ; de l'autre, trouver des maîtres qui fussent à la fois instruits et patriotes.

Une école dans chaque commune, c'était, nous Tavons constaté, dans presque toute la France, le r^me normal avant 1789.

Une école dans chaque commune, suivant une légende qu'on aime à accréditer, c'était aussi le vœu, c'était le but de la Convention. Mais si Ton regarde au texte même des lois comme à l'interprétation qu'en donnera plus tard le Comité d'Instruction publique (1), il faut reconnaître qu'en réalité la Convention avait des visées plus modestes, et qu'elle s'était bornée à vouloir une école par groupe de 400 à 1.500 individus.

Si les chiffres se prêtent avec docilité aux combinaisons abstraites des législateurs, il n'en va pas de même des populations, Ce groupe de 400

i. Infra, ch. x.

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à 1500 individus, ce n'est plus là une école par commune ; c'est une école par trois communes et demie (1). Comment le tonner ? Il fallait découper le district et le canton comme la Constituante avait découpé les provinces pour les diviser en départements; sectionnement arbitraire qui choquait les droits acquis et les habitudes. Teli.e commune avait eujusque-là une école, qui s'en trouvait dépouillée au profit d'une commune voisine ; telle autre obtenait l'école parce qu'elle était plus centrale et non pas à raison de son importance propre, et c'était à la commune la plus faible en population que, par des hasards de situation, des communes beaucoup plus peuplées devraient envoyer leurs enfants. Mais peut-on grouper de force des populations? Conmientréaliser ces chiffres indiqués par la loi de manière à satisfaire et les populations et la loi? Il y avait là, dans la pratique, des difficultés insolubles.

. Si, en effet, les villes, grandes ou petites, ofGtenI toujours une agglomération suffisante peur comporter la création d'une école ou de plusieuis qui soient à proximité des écoliers, il n'en est pas de

1. J'établis cette proportion d'après un certain nombie de tableaux de répartition d'écoles que j*ai eus sous lei yeux aux Archives de Seine-et-Oise. Elle résulte aussi sans conteste des chiffres fournis par M. MaggÎQlo : Wfl' struction publique dam le district de LoxnétîtWfi,-- 6-7, 36-31

même dans les campagnes, où les habitations, les bameaux, les villages sont disséminés à des distances inégales les uns des autres. Les communia cations journalières sont difficiles, fatigantes, absorbent trop de temps- S'il faut tenir compte de eea obstacles dans les pays peu accidentés^ à bien plus forte raison dans les pays de montagnes. Comment envoyer les enfants, l'hiver, à travers les ûeiges,«les exposer aux périls des torrents età l'intempérie de cealongues courses? » Or, <5'est en hiver surtout que les paysans envoient leurs enfants aux écoles ; Tété, ils les gardent à la maison pour les.travaux des champs, ou les mettenten condition. . .Difficulté de grouper les villages ;. dissémination des écoles^dont l'accès devient pénible ,dangereuxet même impraticable ; détermination arbitraire des lieux d'école ; incommodités pour les populations, inégalité choquante entre les villes et les villages : telles étaient les objections qui, de toutes parts, arrivaient au Comité d'Instruction publique (1).

Aux causes déjà signalées qui avaient ébranlé le système scolaire, il faut ajouter le boulever-

1, Je résume ces objections d'après celles que contiennent nombre de lettres adressées à la Oonventien et aii Comité d'Instruction; Je citerai notamment des lettres de Bar-le-Duc, de Montagne-sur-Aisne, de Dompierre (district de Bruyères), deTarbes, de Dreux, etc. Areh, nati, FIT, 1004; P 6,2992.

sèment général qui accompagna la répartition nouvelle des écoles. Combien de maîtres se trouvaient dessaisis ! Combien d'autres ^ se voyant menacés de l'être, préférèrent renoncer à leur profession ! Nous verrons plus loin que, même en 1794, cette distribution des écoles n'était pas faite encore, d'où l'on peut présumer l'état languissant et inerte dans lequel avaient dû vivre jusque-là celles qui existaient encore. Aussi peut-on dire que, réduites à ce nombre inûme, insuffisant, si disproportionné aux besoins de l'enseignement comme aux habitudes antérieures des populations, les écoles figuraient seulement sur les tableaux de l'administration : pendant que celle-ci les confectionnait à grand'peine, les enfants vaguaient oisifs dans les rues ou dans les champs.

Supposons l'emplacement de ces écoles déterminé; supposons encore une maison d'école vacante>disponible,non aliénée : où est l'instituteur?

Les uns, les anciens, ne se présentent pas afin d'échapper au serment ; les autres , les plus jeunes, sont enlevés par la réquisition. U en eist sans doute que le chiffre élevé du traitement va séduire : douze cents livres! Mais cette somme de grosse apparence,n'étant pas payée en espèces, se trouve réduite, grâce au cours des assignats» à un

chiffre eflfectif assez minime. Et ptds, le régime du traitement fixe est bien éphémère : établi en brumaire, il n'existe plus en frimaire; car le dernier décret, tout en déclarant que les instituteurs seront salariés par la République, ne leur accorde que des émoluments proportionnels au nombre de leurs élèves. Et ces élèves? On cherche où ils sont. Encore ces émoluments ne sont-ils payés que par trimestre, sur état, et après tant de contrôles que les pièces s'égarent et que le Trésor néglige ses dettes.

Quoi qu'il en soit, il paraît avéré que les instituteurs étaient très rares et les institutrices encore plus. Dans la Meurthe, les Vosges, l'Aube, la Seine-Inférieure, < les anciens maîtres persévèrent dans les idées de l'ancienne superstition. > — On écrit de Lunéville : « Il ne se présente pas de sujets capables de donner l'éducation à une génération d'enfants destinée à jouir de la liberté. » — Dans la Haute-Marne, le jury s'établit à Chaumont, indique les jours d'examen, exhorte chaudement les candidats. Il comptait sur un grand nombre de concurrents : les avantages n'étaient-ils pas considérables? Un traitement de 1200 francs (c'était encore vrai), une retraite, sans parler de « l'amour de la gloire et de la patrie ! » (Cependant il ne se présente qu'un très petit

nombre de candidats ; encore y en a-t-il très peu que leurs talents rendent dignes de ces fonctions. Nouvel appel, suivi d'un nouvel échec (1).

APhalsbourg, la société populaire se trouve dans le plus grand embarras : psiisonne ne s'est présenté. Elle a écrit à Metz, à Strasbourg, à Nancy; mais ces grandes villes ne sont pas moinii embarrassées que Phalsbourg et 'constatent la même pénurie de sujets. Que faire ? « La jeuiiesse est abandonnée, elle vit dans l'ignoranôe de ses droits. »La Société populaire s'avise alors d'écrire au Comité de Salut public, à Paris. « S'il se présentait donc à vous un citoyen qui eu (sic) la Volonté de consacrer ses soins ^ l'instruction de l?t jeunesse, joigne (sic) la conduite et le républica^. nisme qu'exige une fonction aussi délicate, noua vous prions de nous l'indiquer promptenieût ; vous avez droit à la reconnaissance publique, msàsk quelles (sic) seront les sentiments des citoyens de Phalsbourg si vous donnez un instituteur zélé qui, en conduisant leurs enfants dans le chor main (sic) de la vertu, leur apprendra à bénir IcA représentants qui nous ont donné une Constitutioa

1. Arck. nat,, F 17, 1001; Albert Babeau : Histoire de Troyes pendant la Révolution ;Ma.ggio\o: Op.cii.,pp, 87-38; Fayét, les Hautes enivres de la Révolution eu' rhàiiérè. d'enseignement^ 27-29. * i

PRATIQUE DBS DÉCRETS. 79

%blie sur les bases inébranlables de la Liberté et de l'Égalité *et à connaître tout le prix de vos importants travaux (1). » î »

j Phalsbourg n'était pais la seule ville de France qui fît du terrible Comité le confident de seô doléances. H en venait de partout. Assailli de plaintes» Il se retourne vers le Comité d'Instruction pxiblique et lui adresse (22 germiiial an II) la lettre suivante :

« Le besoiil pressant d'établir et de mettre en activité, les écoles primaires ; les demandes muU iipliées qttt parviennent au comité ; Tembarras ^a*éprouveiit- leB municipalités pour trouver dés instituteurs, dont, dans plusieurs départements, la rareté se fait sentir (2) , tiennent à des obstacleô qu'il est largentde lever. Le Comité vous invite à chercher promptement le remède et à donner à cet examen la priorité sur vos autres travaux. »

Voilà un témoignage incontestable, Un aveu officiel : il ne touche pas seulement telle ville, tel département, telle région; il constate un état général qu'on peut résumer par ces trois termes : peu d'instituteurs, peu de concurrents, pas d'examens.

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