‹ L'école sous la Révolution française: d'après des documents inéditsChapitre 62 sur 76 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Pendant la première période du Directoire , c'est-à-dire jusqu'au 18 fructidor, il semblerait que ni le Directoire, ni ses ministres, ni les conseils ne se sont occupés de l'instruction publique, tant les documents font défaut ! De lois, la Convention en avait tant fait qu'il n'y avait plus à en faire ; les instituteurs, il fallait les attendre du temps. Dans cette expectative fatigante et forcée, d'ailleurs en présence de ces ruines presque universelles que nous avons signalées, les plus zélés sont pris de découragement. On laisse de côté les écoles primaires pour se tourner vers les écoles centrales et les écoles spéciales ; l'enseignement populaire est délaissé pour l'enseignement supérieur.

Une seule question, celle du choix des livres élémentaires à introduire dans les écoles, préoccupa un instant les Conseils. Non pas que les livres révolutionnaires, les alphabets, les catéchismes et les évangiles républicains manquassent dans les écoles; s'ils ne portaient pas l'estampille du Gouvernement, ils n'en étaient pas moins envoyés d'office et formaient la matière de cette propagande impie contre laquelle se révoltaient les consciences. Mais ce domaine tput moral n'était pas le seul qu'on voulût envahir ; pour tous les objets des connaissances, on aspirait à créer comme un formulaire uniforme. Il semblait que jusqu'à cette époque, les enfants n'eussent jamais eu de livres élémentaires entre les mains et que, de même qu'on mettait à la refonte société, mœurs, lois et politique, il y eût lieu de" faire subir la même opération à la géographie, à l'arithmétique et à la grammaire.

Par décret du 9 pluviôse an II— 28 janvier 1794, la Convention avait ouvert pour la composition de ces livres un concours qui devait être clos en messidor (juin-juillet) de la même année. Le jugement du concours fut beaucoup plus long que le concours lui-même; pendant que le jury délibérait, et sur le bruit qu'il n'était pas satisfait du résultat, le Comité d'instruction publique

n'hésitapas à désigner, pour composer ces livres élémentaires, les hommes éminents que nous avons vus professer à l'École normale de Paris : Monge, Berthollet , Daubenton , Bernardin de Saint- Pierre, etc. Cependant les livres ne furent pas prêts pour l'ouverture de l'École : lorsqu'elle fut fermée, les auteurs se contentèrent de publier en bloc leurs leçons sténographiées, lesquelles n'avaient, à aucun point de vue, même à celui du format et de la disposition, le caractère de livres élémentaires.

Seize mois après la clôture du concours, à l'une des premières séances du Conseil des Cinq-Cents, (14 brumaire an IV — 5 novembre 1795), Lakanal lut un rapport qui concluait à l'impression, aux frais de la République, de huit ouvrages distingués par le jury, à des récompenses graduées pour plusieurs auteurs, enfin au payement d'une indemnité aux membres du jury. Le 11 germinal suivant (avril 1796), au Conseil des Anciens, Barbé-Marbois, Malleville, Baudin (des Ar donnes) , Courtois, Lacuée, se partagèrent le rapport des livres signalés par le jury : Barbé- Marbois présenta les conclusions adoptées par la commission des Anciens.

Elles ne respiraient ni l'optimisme ni la générosité de Lakanal. Au lieu de huit ouvrages, la commis-

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sion n'en avait admis que trois à l'honneur d'une récompense ; elle considérait comme manqué le but du concours ; enfin elle se bornait à proposer une indemnité aux auteurs primés et aux membres du jury, sans charger l'État des soins et des frais de l'impression ; ces frais, suivant état, se seraient élevés, pour les huit ouvrages indiqués par les Cinq-Cents, à sept millions en assignats. En revanche, elle invitait le Directoire à souscrire pour une certaine quantité d'exemplaires. Les trois ouvrages choisis étaient les Eléments de la grœmmaire française de Lhomond, les Éléments d'àrithmétique de Condorcet, et les Principes de la morale républicaine de la Chabeaussière.

Des trois lauréats, deux étaient morts : Lhomond, le 31 décembre 1794 ; Condorcet , en mars 1794, dans sa prison, où il s'était suicidé pour prévenir l'échafaud (1).

La Chabeaussière (Ange-Étienne-Xavier Pois-

1. Lhomond avait failli être, lui aussi, victime 4© la Terreur. Prêtre et professeur émérite au collège duGardinal-Lemoine, on l'arrêta pour refus de serment en août 1792 : emprisonné au séminaire de Saint-Firmin, il fut élargi, la veille des massacres de septembre, par l'intervention de Tallien, selon les uns; de Danton, selon les autres ; de la populace elle-même, d'après l'abbé Barruel. [Histoire du clergé pendant la Révolution française. 2® édition, Londres, 1794, p. 278.

son, de), flisd'un ancien maire d'Angers, ex-noble ancien garde du corps du comte d'Artois, auteur de comédies, de vaudevilles et de livrets d'opérascomiqnes, avait été jeté en prison le 21 nivôse an II (10 janvier 1794), et n'avait été délivré qu'après thermidor. Lacuée rappelait avec émotion que Condorcet avait composé les Eléments d'arithmétique € entre sa proscription et sa mort, » et le comparait à « Socrate mourant et cependant en • core occupé de l'instruction de ses contemporains. » En parlant de la Chabeaussière, Courtois s'écriait: « Qu'il est grand au milieu de ses fers, aux portes du tombeau, que lui ouvraient sans cesse nos derniers tyrans, cet auteur, qui consacrait ce qu'il pouvait alors appeler ses dernières pensées au bonheur de ses semblables ! » Seul survivant, la Chabeaussière occupait au ministère de l'intérieur la place de chef de bureau de l'enseignement (1).

Quelques éloges que Lakanal et Courtois aient décernés aux quatrains de la Chabeaussière, leur célébrité momentanée n'a pas survécu à la Révolution ; les Éléments d'arithmétique de Condorcet, inachevés, ne trouvèreiit ni un savant pour les compléter, ni un éditeur pour les publier. Quant

1. Arch. naU, D XXXVIII, i, 16et F 17, 1042. —Réimpression de l'ancien Moniteur, XXVI, 538 ;XXVIII, 134.

à la grammaire de Lhomond, qui ne la connaît ? La principale raison de son mérite, comme le disait le rapporteur, était de n'avoir pas été composée pour le concours ; antérieure à la Révolutioq,, elle avait eu déjà plusieurs éditions et circulait dans les écoles.

Ainsi ce fameux concours n'avait suscité aucun ouvrage vraiment scolaire, et le seul qui méritât ce titre et qui soit venu jusqu'à nous, étranger à ce concours, était, par ^surcroît d'ironie, l'œuvre d'un prêtre insermenté (1).

Parmi les ouvrages qui parurent à cette époque et que la faveur ministérielle propagea dans les écoles, il faut citer V Institution des enfants^ ou Conseils dhm père à son fils. Cet opuscule qu'un

1. Conformément à lavis de Barbé-Marbois, ces ouvrages restèrent la propriété des auteurs ou des libraires: le Directoire se borna à souscrire à un certain nombre d'exemplaires qui furent envoyés aux municipalités de canton. Dans l'envoi qu'en font et dans la liste qu'en donnent les préfets, au lieu des Éléments d arithmétique de Condorcet, nous rencontrons la Grammaire Élémentaire et mécanique de Panckoucke (le père) qui n'était pas au nombredes ouvrages primés et que Barbé-Marbois critiqua même assez durement. Mais Panckoucke, imprimeur-éditeur d^e\di.Gazette nationale, familier avec tous les gens de lettres comme avec tous les partis, hospitalier, plein de savoir-faire^ avait édité lui-même son livre : la reeom- '^umdation officielle était venue de soi.

sieur Muret avait écrit en vers latins, au xvi® siècle , pour l'usage de son neveu, François (de Neufchâteau) l'avait traduit en vers français, qui forment quarante et un quatrains. Lorsqu'il fut nommé membre du Directoire, il fit recommander cet ouvrage par Letourneux, son ami et son successeur au ministère de Tintérieur; lorsqu'il redevint ministre, il ne dédaigna pas de contresigner luimême les recommandations qui partaient de ses bureaux. (1)

1. Plusieurs de ces quatrains ont une inspiration élevée qui appartenait à l'original latin :

Le matin, quand du lit tu sors avec raurore, Le soir, quand le besoin t'invite au doux sommeil, Dis-lui, du fond du cœur : Dieu bon, Dieu que j'adore, Dirige mon travail, mon repos, mon réveil.

[Dieu sait ce qu'il ie faut beaucoup mieux que toi-même. Il te préservera de tout mauvais penchant, Si tu te souviens bien que le Juge suprême Doit couronner le iuste et punir le méchant.

Les vers personnels à François (de Neufchâteau) ont une allure plus vague, et, parmi les devoirs de l'homme, il a oublié ceux de Thomme ejive|| Dieu.

Ce n'est pas à nous seuls qu'appartient notre vie. De ces moments si courts il faut faire trois parts : La première en tribut se doit à la Patrie, Une autre à l'Amitié, la troisième aux Beaux-Arts.

L'administrateur du département de l'Eure écrivait, le 6 germinal an VI, au ministre de l'intérieur... « Npus avons reçu aussi, avec votre circulaire du 12 pluviôse dernier, les exemplaires y joints de VInstitution des en* fants, ou Conseils d'un père à son fils,.. Nous partageons

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Ministre(ieriatériGur,Fraiiçois(deNeufcliâteau) iiomma,le 11 brumairean VII, un conseil d'instruction publique composé de neuf membres, chargé d'examiner les livres élémentaires imprimés ou manuscrits, les cahiers ou les vues desprofesseurs^. et sans cesse occupé des moyens d'améliorer l'éducation républicaine. » Les membres de ce conseil, qui avait Lagrange pour président, furent Palissot, auteur de la comédie des Philosophes; Domergue, le grammairien; Destutt de Tracy, l'un de ces idéologues que détestait Napoléon ; Ginguené et Daunou, littérateurs érudits ; Garât, qui joua des rôles si divers \ Darcet, le chimiste, et Jacquemont, chef à l'instruction publique, plus tard membre du Tribunal, et qui fut le père du célèbre naturaliste et voyageur de ce nom.

Les tendances de ce conseil étaient franchement philosophiques et antichrétienhes. Ainsi, il rejetait le Journal classique d*un Listituteur, œuvre de Germaia'Lenormand, instituteur primaire à Rouen : « L'auteur, disait le rapport, est animé d'un zèle très-pur mais il tient trop à

bien vivement votre désir que nos administrés sentent assez le prix de cet ouvrage, qui paraît sous des auspices

qui en font préjuger le mérite, pour se le procurer »

Arch. nat. F 17,. 3000. .

de vieux usages et ne donne» pas à son instruction la teinte civique et philosophique qui lui convient aujourd'hui. Toutes ses leçons commencent par une prière qui n'est autre queV Oraison dominicale. On ne trouve dans ce journal aucune trace républicaine. Le mot de république n'est pas même prononcé. > Tout au contraire, on recommandait, on faisait imprimer aux frais de l'État et distribuer dans les écoles le Catéchisme universel de Saint- Lambert, dont les allures étaient purement naturalistes. François de Neufchâteau en approuvant cette décision, ajoutait de sa main : « Savoir si cette réimpression ne pourrait pas avoir lieu en placards pour être mis en regard de la Déclaration des droits et des devoirs. »

Le ministre se donna cette satisfaction ; l'on-

vrage de Saint-Lambert dut être affiché dans toutes les écoles primaire. « C'était, disait l'arrêté (13 vendémiaire an VII), un des plus grands services qu'on pût rendre à l'instruction (1).

En résumé, deslivres non officiels, où des indus- .triels avaient cherché un gain passager en flattant

1. Le Conseil mit encore sur la liste des livres élémentaires la Méthode 'pratique 'pour apprendre à lire aux enfants, par le citoyen François (do Neufchâteau).— Les Archives na^iona^^s possèdent les procès-verbaux de cette commission. F 17, 10^ I .

la grossière impiété, du jour ; plus tard, un concours sans résultat, dans lequel, sur les trois ouvrages désignés, l'un était depuis plusieurs années en possession de la faveur générale, tandis que les deux autres n'arrivèrent pas jusqu'au public; enfin, dans une troisième période, la traduction d'un livre d'une autre époque, des ouvrages qui ne se recommandaient que par l'absence de tout sentiment religieux ou spiritualiste, ou par la position officielle de leur auteur : telle fut l'histoire de ces livres élémentaires dont la Convention avait voulu doter la France.

Pour les écoles normales, pour les écoles centrales, elle avait prescrit aussi la composition de livres officiels : il n'y en eut pas. Les professeurs envoyèrent leurs cahiers au ministre, soit pour qu'il y choisît un ouvrage qui pût servir de modèle, soit pour qu'à l'aide de tous il en fît composer un. Ces cahiers s'entassèrent inutilement dans les bureaux du ministère, d'où ils passèrent aux Archives.

Cette nouvelle tentative avorta donc comme les précédentes.

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