CHAPITRE VI
LE DDC-IIUIT BRUMAIRE. — L*ENQUÈTB DE L*AN VIII
Cette persécution parfois cruelle, le plus souvent niaise, toujours oppressive, essuya un premier échec au 30 prairial an VII, et un second, à peu près définitif, au 18 brumaire.
Lorsque, en prairial, les Conseils reprirent barre sur le Directoire, la Revellière-Lépeaux et Merlin (de Douai) furent contraints de donner leur démission de Directeurs ; François (de Neufchâteau), leur docile interprète, fut remplacé au ministère de l'intérieur. C'étaient les théophilanthropes, les hommes de la persécution, qui tombaient. Boulay (de la Meurthe) disait alors (8 messidor) au Conseil des Cinq cents : « Je crois qu'un usurpateur habile, même avec des forces peu considérables, se ferait des partisans en
garantissant la liberté des cultes. » L'usurpateur habile n'était pas loin, et Siéyes, le nouveau président du Directoire, préparait son avènament.
Déjà, à l'époque du traité de Tolentîno, Bonaparte avait prononcé à Macerata des paroles de tolérance et de paix en faveur des prêtres réfugiés ; il avait même traité le pape el ses envoyés avec un respect auquel le Directoire ne les ^vait pas accoutumés. Quelques jours après, le 18 brumaire, il fit élargir des prêtres emprisonnés aux îles de Ré et d'Oléron ; le 7 nivôse (88 décembre 1799), trois arrêtés parurent qui accordaient aux catholiques l'usage des édifices non aliénés, et qui, au lieu du serment de haine à la royauté et de maintenir la Constitution, ne demandaient aux prêtres qu'un serment de fidélité à la Constitution. Le même jour, une proclamation des consuls, adressée aux habitants des départements, déclara que « la liberté des cultes était assurée par la Constitution ; qu'aucun magistrat n'y pouvait porter atteinte, qu'aucun homme ne pouvait dire à un autre : Tu exerceras un tel culte, ou tu n'exerceras ton culte que tel jour. »
Ces arrêtés et cette proclamation n'émurent pas seulement le clergé, mais les instituteurs. Dans quel sens ? Croit-on que les passions révolution-
210 LIV. m. LE DIRECTOIRE.
naires et antireligieuse, protestèrent contre ce retour à la liberté ? Tout au contraire, et nous en avons la preuve dans la lettre suivante.
Le 28 nivôse, l'administration municipale du 1®^ arrondissement de la ville de Paris écrivait à l'administration centrale du département de la Seine : ^ Il est à notre connaissance que les écoles publiques et 'particulières sont dans une fermentation générale depuis l'arrêté, sans do ate mal interprété, des consuls, sur la liberté des cultes. Les instituteurs et institutrices, profitant de cette liberté, veulent en jouir indéfiniment, c'est-à-dire qu'ils se croient autorisés à rejeter toutes les institutions républicaines, à ouvrir leurs écoles le décadi et à les fermer le dimanche et le jeudi. Les livres élémentaires ne sont plus que des livres profanes auxquels ils ont substitué l'Évangile, le catéchisme et les prières. Faut-il attribuer cet esprit de vertige à la faiblesse ou à la cupidité des instituteurs, à la crédulité des parents, aux suggestions perfides des prêtres qui ressuscitent de leurs cendres et voudraient rentrer dans leur ancienne usurpation (1) ? »
L'administration centrale transmet cette lettre au ministre de l'intérieur. C'était Laplace, l'illus-
• i, Arch. nat., F 17, 3005.
tre savant, qui, comme on le sait, se vantait d'être athée. On peut croire que cette liberté des cultes n'était pas de son goût. Il répond le 9 pluviôse : « Aucune des lois relatives aux institutions républicaines n'est rapportée. Uarrêté des consuls n'empêche donc en aucune manière qu'elles soient mises à eœécution » (1). Cependant il est permis de douter que Laplace interprétât exactetemeat la pensée des consuls; car, quelques jours après il n'était plus ministre, et Lucien Bonaparte le remplaçait.
1. Ibid. La phrase en caractères italiques paraît avoir été ajoutée, sur l'original, de la main même du ministre. Quelques jours après le 18 brumaire, Laplace avait écrit aux administrations centrales el municipales de la République : « Citoyens administrateurs, je suis informé que la malveillance ose annoncer l'anéantissement prochain de toutes les institutions républicaines. Le serment qu'ont prononcé les consuls de maintenir la République, leur conduite depuis qu'ils tiennent les rênes du gouvernement, ont déjà dû détruire ce bruit calomnieux. Cependant ne négligez aucune occasion de prouver à vos concitoyens que la superstition n'aura pas plus à s'applaudir que le royalisme des changements opérés /e 18 brumaire. C'est en continuant à faire observer avec la plus scrupuleuse exactitude les lois qui instituent des fêtes nationales et décadaires, un calendrier républicain, un nouveau système de poids et mesures, etc., que vous justifierez la confiance du gouvernement. Salut et fraternité. » (30 brumaire an VIIL) Cette lettre, comme celle que nous avons citée plus haut, peut donner une idée des contradictions que comportaitce régime de transition et des obstacles que le premier consul rencontrait dans son entourage officiel.
212 LIV. m. LE DIRECTOIRE.
Ainsi, à Paris même, au foyer de la Révolution, à peine le Gouvernement a-t-il annoncé une ère de liberté, instituteurs publics comme instituteurs particuliers (cet accord est à noter) jettent de côté les livres qu'on leur a imposés, secouent le joug de l'impiété, ou, si l'on aime mieux, de l'irréligion officielle, etrentrent sans hésitation dans le cercle des traditions et des croyances d'autrefois.
Il en était partout de même. On sait que Bonaparte, voulant se rendre un compte exact de l'état de la France, avait fait choix de quelques conseillers d'État , qu'il avait chargés d'inspecter tous les services et de lui adresser des rapports confidentiels sur ce qu'ils auraient vu et fait. C'étaient Lacuée, Redon, Regnault (de Saint-Jean d'Angély ), Thibaudeau, Duchâtel, de Najac, Barbé -Mar bois ^ Français (de Nantes), Sainte-Suzanne, Fourcroy.
Deux faits ressortenl de ces comptes rendus : d'une part, la misère et la nullité des écoles ; de l'autre, la préférence générale des parents pour les maîtres chrétiens.
Sur quelque partie de la France que porte l'inspection ; qu'il s'agisse de la Vendée ou des régions de l'est, du nord, du centre ou du midi, partout on constate, partout on reconnaît ce que
nous avons montré à mainte reprise et à satiété, à savoir que les écoles étaient ou extrêmement rares, ou mal tenues, par des maîtres ignorants ou immoraux, le plus souvent l'un et l'autre, ou bien désertes. Même à Paris, sous les yeux et sous l'action immédiate du pouvoir central, Lacuée ne trouve que douze écoles en activité ; encore ne comptent-elles chacune que quarante élèves en moyenne, ce qui n'est pas, dit Lacuée, le dixième des besoins. Dans les sept départements qui composent la 1^® division militaire, il aurait dû y avoir 905 écoles de garçons et 320 de filles. Pour toute réponse, la statistique officielle dit : « Peu d'établies, » ou « Point de détails, » ou même ne dit rien du tout (1).
Bien que ces inspecteurs officiels n'eussent aucune inclination personnelle pour les choses religieuses ; bien que tout ce qui y touche ne fût à leurs yeux que « fanatisme, superstition, préjugés,
î. F. Rocquain : VÉtat de la France au iS brumaire. Passim. — Un rapport de Frochot, préfet de la Seine, du 26 brumaire an IX, donne à peu près les mêmes chiffres. « Dans leur état actuel, les écoles primaires de Paris, presque entièrement gratuites, sont suivies chacune à peu près par 60 élèves. Encore les instituteurs reçoiventils de l'administration : 1® comme traitement, 600 fr. ; 2» pour indemnité de logement ,600 fr. ; 3» un supplément trimestriel de 1 fr. 50 par élève. » Arch. na^,F 17,
214 LIV. m. LE DIRECTOIRE.
habitudes, » ils étaient forcés de reconnaîtrer que les populations étaient loin d'en être affranchies. Fourcroy , le plus zélé de tous ces missi dorminici ; Fourcroy, Téminent chimiste qui, animé d'ftne prédilection particulière pour les questions d'instruction publique, soumit quatorze fois aux hasards de l'alambic des projets de lois organiques ; Fourcroy, l'ancien président du club des Jacobins, qui avait dit à Grégoire, le 7 novembre 1793 : «Il faut écraser cette infâme religion (1) ; » Fourcï'oy, dans l'un de ses rapports au premier consul, n'en laisse pas moins échapper l'aveu suivant :
« Quand la connaissance du cœur humain n'apprendrait pas que la masse des hommes a besoin de religion, de culte et de prêtres, la fréquentation des habitants des campagnes, surtout de celles qui sont très éloignées de Paris, la visite des départements que j'ai parcourus me l'aurait seule bien prouvé. C'est une erreur de quelques philosophes modernes, dans laquelle f ai été moimême entraîné, que de croire à la possibilité d'une instruction assez répandue pour déti*uire les préjugés religieux... Il faut pardonner et souffrir dans le plus grand nombre des hommes une opinion
1. Baudin (des Ardennes) : du fanatisme et des cultes, Paris^ an III, in-8°, p. 20.
que les lumières les plus grandes et le génie le plus profond ont laissé germer dans la tête de Pascal, de Newton, de Rousseau, etc. La guerre de la Vendée a donné aux gouvernements modernes une grande leçon que les prétentions de la philosophie voudraient en vain rendre nulle. »
Cette tendance de l'opinion publique une fois reconnue, on ne s'étonnera pas qu'elle se soit traduite, en ce qui touche les écoles, d'un côté par l'abandon de celles où l'irréligion était enseignée ; de l'autre, au contraire, par la fréquentation de celles qui avaient conservé les vieux principes et les habitudes chrétiennes. Lacuée constate à Paris et dans la première division militaire que « le défaut d'une instruction morale conforme aux préjugés et aux habitudes des parents » a été l'une des causes de l'état misérable des écoles publiques. « Quelle différence avec les écoles privées ! Celles-ci sont beaucoup plus suivies que les autres; elles donnent un bénéfice honnête aux entrepreneurs : les opinions ^religieuses y sont enseignées, »
Dans le Sud-Est, Français (de Nantes) déclare « qu'il n'y a pas la dixième partie de la population qui sache lire. Les anciens curés etvicaires apprennent à lire aux enfants. Les anciemies religieuses tiennent les écoles de filles; de sorte que
216 LIV. m. LE DIRECTOIRE
l* ancien ordre de choses à cet égard est revenu, » Si FraDçais (de Nantes) signale ce retour spontané des populations vers « l'ancien ordre de choses, » Fourcroy va plus loin et veut qu'on encourage ce mouvement : « Parmi les moyens d'apaiser les prêtres et de les rapprocher du gouvernement, il faudrait surtout compter les maisons presbytérales qu'on pourrait leur accorder comme récompense de leur bonne conduite. Il faudrait ne leur donner ces maisons qn'en les astreignant à apprendre à lire et à écrire aux enfants des paysans. Ils leur apprendront en même temps la religion catholique, "tnais il est bien reconnu que c'est un mal inévitable. Les parents n'envoient pas leurs enfants chez les maîtres où l'on n'enseigne pas la religion; ils l'exigent de ceux qu'ils payent pour les instruire. »
Ce qui était vrai de la Vendée ne l'était pas moins de la Normandie : Fourcroy, qui inspecta les deux provinces, reconnut les mêmes symptômes religieux dans l'une et dans l'autre. Après avoir constaté dans la Manche, l'Orne et le Calvados que les écoles ne sont pas organisées, que ni institutrices ni instituteurs n'ont la confiance des parents, il ajoute : « Outre la mauvaise conduite, l'immoralité et l'ivrognerie de beaucoup de ces derniers (les instituteurs), il paraît certain que le
défaut d'instruction sur la religion est le motif principal qui empêche les parents d'envoyer leurs enfants à ces écoles ; on préfère les envoyer chez des maîtres particuliers que Ton aime mieux payer, parce <iu'on espère y trouver une meilleure instruction, des mœurs plus pures et des principes de religion auxquels on tient beaucoup dans le département de la Manche. »
Instituteurs ou prêtres, c'était autour de ceux qui étaient restés fidèles à l'Église que se pressaient les populations, tandis qu'elles se détournaient des autres qui avaient préféré la politique à la foi. Il serait en dehors de mon dessein d'insister sur ce sujet, mais comme il y a une parenté évidente entre le sort des prêtres réfractaires et celui des instituteurs chrétiens sous la Révolution, on me pardonnera une seule citation :
< A Vannes, écrit Barbé-Marbois, j'entrai, le « jour des Rois, dans la cathédrale : on célébrait « la messe constitutioiftielle. Il n'y avait que le « prêtre et deux ou trois pauvres. A quelque dis- ^ « tance, je trouvai dans la rue une si grande foule « qu'on ne pouvait passer ; ces gens n'avaient pu « pénétrer dans une chapelle, déjà remplie de, « monde) où l'on disait la messe appelée des ca- « tholiques. Ailleurs les églises des villes étaient
« pareillement désertes, et le peuple allait, à tra- « vers des chemins affreux, dans les villages voi- « sins,pour entendre la messe d*un prêtre récem- « ment arrivé d'Angleterre (1). »
Le contraste entre l'abandon du temple constitutionnel et la faveur dont jouissait au contraire la chapelle des réfractaires, on le retrouve entre l'enseignement public et l'enseignement libre. L'instituteur révolutionnaire n'est pas moins suspect aux populations que le prêtre intrus. Avant que la liberté ne fût reconquise, mais lorsque déjà la tolérance s'imposait par la force de l'opinion, les écoles révolutionnaires avaient disparu, tandis que les écoles rivales poursuivaient leur œuvre et se développaient dans le sens de leurs traditions chrétiennes.