‹ L'école sous la Révolution française: d'après des documents inéditsChapitre 74 sur 76 · F. Rocquain, Op, cit · texte numérisé non relu

F. Rocquain, Op, cit

Est-ce assez de documents, de dépositions, d'enquêtes ? A quelque moment de la Révolution que Ton se place, n'est-il pas surabondamment démontré qu'à la suite de l'écroulement subit et général qui se produisit dans l'instruction publique sous le coup des lois de l'Assemblée constituante, tous les efforts pour relever l'édifice abattu furent ridiculement impuissants?

On prétend que la Convention a voulu des écoles jusque dans le dernier village. On sait maintenant que, tout à l'opposé, par la distribution arbitraire qu'elle avait ordonnée, elle ôtait à la plupart" des villages leurs anciennes écoles, elle dispersait les nouvelles à des distaûû^% \xi^^\s>L-

modes, et qu'au lieu d'une école par commune, elle n'en établissait qu'une seule pour trois communes et demie.

Ces rares écoles existaient-elles ? Hélas ! où étaient les candidats au poste d'instituteur ? où étaient même les élèves ? L'administration reljutait les. candidats par ses exigences politiques ; elle rebutait les parents par le caractère impie de son enseignement. Elle ne multiplia que les lois scolaires, oeuvre facile; quant aux écoles ellesmêmes, comme l'écrivait Letourneux: « elles n'existaient pas encore que déjà elles avaient cessé d'être. »

On objecte qu'elle a proclamé la liberté de l'enseignement. Qu'est-ce à dire si, après l'avoir proclamée, elle ne l'a pas pratiquée ? si elle en a soumis l'exercice à de telles conditions qu'il était illusoire et impraticable ? Pour réclamer la liberté, on peut s'autoriser de ses lois ; pour la refuser, on peut s'autoriser de ses actes.

L'enseignement qu'elle patronnait et qu'elle faisait donner, le seul qu'elle permît, n'était-il. pas la négation la plus brutale de toutes les traditions antérieures ? Ce n'était pas seulement la séparation de la religion et de l'État, c'était la suppression de la religion elle-même. Que les ressources lui aient manqué, on peut en repoxW \a x^'^^OTL^îSciÏLV^

l'Assemblée constitifante, invoquer la misère

des temps, les énormes dépenses que nécessitait

la guerre ; mais, ce qui appartient bien à la Con-»

vention, surtout dalfs sa gremi^re période, c'est

la fersécution violente contre les personnes et ^ntre les doctrines.

Dans des temps moins orageux, le Directoire ne s'écarta pas de ces errements. Il continua la persécufîon. Jusque-là, elle avait été violente : il la rendit ridicule. On vit l'État enseignant, ave&i cortège de livres, de fêtes, de congés obli( lutter avec acharnement contre le réveil écoles chrétiennes et l'insurrection d»

sciences. Il avait ôtéau christianisme tout ee qui est de la terre : mais porur le reste, l'indépendance et lei^ courage des populationjfjjjte se le laissèrent pas arracher, et plus l'omnipotence de l'État s'affirma, plus la persécution fut organisée et suivie, plus aussi son échec fut manifeste et incontestable.

Mainte fois on a tracé le tableau de l'ijfnorance universelle qui, au cours et à la suite de la Révolution, s'étendit sur toute la France.

Le 14 germinal an IV (3 avril 1796), Barbé- Marbois, dans un rapport au conseil des Anciens, jette un coup d'œil sur l'état des écolélà. Quel tableau! Ces maîtres rédxûta k\ai.xfiL<S^^^^^^

être au tiers du nombre .ancien et qu'il est chaque jour plus difôcile de remplacer; le nombre des enfants sachant lire et calculer inférieur de moitié à ce qu'il ^tait 'autrefois; « ces deux arts renfermés dans un très petit cercle d'individus, à ce point que, d'a§rès4es messages du Directoire il y a une infinité de communes où il ne se trouve pas un homme capable d'écrire lisiblemeût les Hptes de l'état civil ; dans les campagnes, quelques écoles éparses à des distances incommodes pour l'enfance et surtout pendant l'hiver ; la chambre où le maître donne ses leçons, humide, sans plancher, mal éclairée; les maîtres peu assidus, exerçant leurs fonctions d'une manière presque indépendante, parce qjp, fort mal payés, il faut qu'ils exercent en même temps une autre profession ; » dans les villes, le même dénûment, mais d'anciens frères, d'anciennes religieuses, « les uns continuant avec le zèle le plus louable leurs soins aux petits garçons, les autres, sages dans leur conduite, g^es dans leur maintien, patientes et résignées au milieu des privations, se montAnt peut-être sup?rieures<aux hommes dans l'art de gouverner l'enfance, et enseignant avec succès tout cQrqui prépare une femme à tenir utilement .s^ place dans un ménage, à y prendre sa part du bonheur et des peines domestiques » : voilà,

d'après Barbé-Marbois, ou plutôt d'après les témoignages qu'avaient raMortés les cinq représentants du peuple, dans quInBR; se trouvent les écoles, en 1796, «six ans après une destruction opérée comme par lexplosion d'un volcan. » v

Il ajoute :« Les enfants qui avaient huit à neuf ans quand la Révolution a commencé et qui atteignent leur seizième année ; tous ceux qti, dans le même intervalle, auraient dû accomplir ou terminer leur éducation, nous demandent de les arracher à l'ignorance qui menace le rest^^dfe leur vie. On verra des étudiants de dix-huit à vingtcinq ans. »

Fourcroy lui succède à la tribune. Il n'est pas dans le même camp .politique, mais, pour être plus sobres, ses appréciations ne sont pas différâtes. Il signale les créations et les restaurations en cours d'exécution pour l'enseignement supérieur; mais pour les autres écoî|jjs»pù en est-on? « Combien y a-t-il, s'écrie Fourcroy, de ces écoles primaires, premier besoin du peuple, et d'écoles centrales ouvertes ! A Paris méme^ 8& tous les moyens d'exécution semblent devoir se trouver sous la main de l'administration qui y siège, voyez ces institutions encore en projet, et les citoyens réclamer, presque en vain, Tinstruction, dont les sourcfes sont taries depuis plusieurs années; Que

sera-ce si nous nous transportons dans les départements les plus éloigné|i||||^entre? Partout on se plaint du défaut d'enseignement; dans les villes même las plus peuplées, à peine trouve-t^on quelques ' maisons particulières où Ton puisse faire donner à ses enfants les premiers éléments de la lecture et de récriture. Voilà Vétat an vrai de Vinstructi07i publique en France (1). »

Boissy d'Anglas appelait cette période * Tinterrègne de l'enseignement;» Roger-Martin, Dulaure, Eflme Boileau, Bonnaire, Bailleul, Heurtault- Lamerville, étaient unanimes dans leurs plaintes. € La génération qui touche à l'adolescence, disait Bonnaire le 28 nivôse an VII, ne pourra en Tan XII exercer ses droits de citoyen : elle ne saura ni lire nî^écrire. »

Grégoire, qui^ut au moius le îûérite de protester toujours contre l'effréné r^térialisme des révolutionnaires, écrivait: «ift^aueuf à dix ans que dans les départements ci-dessus mentionnés (les Vosges et la Meurtj^e), chaque commune avait un maître et souvent aussi une maîtresse d'école. . . -*Tout cela n'est plus : la persécution a tout détruit. L'ignorance menace d'envahir les campagnes,

i. Réimpression du ifomîewr, t. XXVIII12O-l«l,0t pour Fourcroy, {37-138.

les villes même, avec tous les fléaux qui en sont la suite. On a beaucoup raisonné et même déraisonné sur l'établissement des écoles primaires, et les écoles primaires sont encore à naître (1). » —BU ranIX;Chaptal, ministre de l'intérieur, ordonne une enquête sur tous les établissements d'instruction publique, sur leur état avant la révolution, sur les ressources qui lei^r restent, n s'écrie avec tristesse : « La génération qui vient de toucher à la vingtième année est irrévocablement sacrifiée à l'ignorance : la masse de la nation croît sans instruction. »

Parallèlement à ces lacunes de l'instruction primaire, combien plus profondes et plus fatales furent celles de l'éducation morale Bt religieuse ! Quelles tristes et durables traces n'oûtpasdû laisser dans déjeunes âmeanon seulement cette absence complète de notions même vulgaires sur Dieu et sur la destinée de ITiomme, mais la proclamation de principes toiït matérialistes qui réduisaient le cadre moral de la vie à celui des constitutions républicaines, des déclarations des droits, et des fêtes nationales !

1. Ce rapport, resté manuscrit, a été reproduit par M. Ulysse Robert dans le Cabinet M*s(orxc(ue d^ 1SX^*C»1. p. 259.

Si un homme cTesprit comme Talleyrand ; si des hommes lettrés, savants, érudits comme François (de Neufchâteau) et Daunou ; si tant d'autres que leur éducationantérieure aurait dû protéger contre ces aberrations ou ces niaiserieg^i^i^'y sont néanmoins laissé prendre et se sont acclimatés à cet air et à ces doctrines : que ne dut-il pas arriver de ces enfants, de ces adultes, de ces hommes du peuple qui n'avaient vu, entendu ni appris autre chose, et que leur simplicité et leur ignorance livraient, sans défense à ces funestes influences! Nourris dans un naturalisme honteux, destitués de tout enseignement chrétien et même spiritualiste, ils n'avaient plus la force d'élever leurs yeux vers la lumière, tant la haine avait glacé les cœurs, tant le matérialisme avait alourdi les esprits !

Si nous regardons aux ruines matérielles, qui les appréciera ? Combien de temp^ ne faudra-t-il pas pour les réparer ! Pour nous en tenir au gouvernement qui suivit le 18 brumaire, il trouva le fardeausi lourd qu'il n'essaya même pas de le soulever. Il avoua qu' « il était dans la véritable impossibilité de payer les maîtres sur les fonds publics ^ > et q4ie « l'expérience de ce qui se faisait autrefois l'avait convaincu qu'il fallait en confier le soin aux administrations locales, qui y ont un intérêt

direct et qui en feront dans chaque commune une affaire de famille. » En conséquence, il confia aux municipalités la mission de choisir leurs instituteurs, de leur fournir un logement aux frais des communes et de fixer la rétribution à payer par les parents. Voilà ce qu'imagina, sous l'inspiration de Fourcroy, le législateur de 1802 ; mais, comme il supposait avec trop de raison que les municipalités n'étaient guère plus que l'État en mesure de subvenir à ces dépenses, il promit (art. 43) que

le Gouvernement autoriserait l'acceptation des dons et des fondations des particuliers en faveur

des écoles et qu'il les entourerait « du respect le

plus profond et le plies inaltérable. »

C'était revenir à l'ancien régime, mais dans quelles conditions dissemblables !

L'État rendait, il est vrai, aux communes leurs anciennes prérogatives, mais il les leur rendait dépouillées du budget séculaire qui en avait constitué Texerciee et l'indépendance/ Après avoir passé comme un torrent dévastateur sur les. innombrables fondations qui alimentaient les établissements d'instruction publique, après avoir conique et gaspillé leurs ressources, il était bien venu à mettre ces communes en demeure de rebâtir ou de racheter des maisons d'éoél^, de solder les maîtres et de subvenir à tous les trais !

Trop pauvre lui-même, l'État se déchargeait sur de non moins pauvres que lui, et, de ce manque de fonds comme de Tincurie des parents et de la pénurie des maîtres, il allait résulter que mainte commune se trouverait destinée à rester longtemps sans maître et sans écoles, ou à ne posséder que l'ombre de l'un et de l'autre.

Fourcroy, il est vrai, faisait appel à « la philanthropie » des particuliers. Mais, sans chicaner sur le terme ; sans rechercher trop curieusement si, sous le nom de « philanthropie, » Fourcroy n'entendait pas m petto faire un appel indirect à la charité catholique, n'y a-t-il pas lieu de se demander quelle confiance pouvaient avoir les donateurs dans les promesses du gouvernement ?

Avant 89, lorsqu'un particulier constituait une rente, un fonds de terre, une maison au profit d'un collège ou d'une école, les mœurs chrétiennes du gouvernement, son respect des contrats, les lois elles-mêmes, lui étaient toute appréhension sur l'avenir et sur la solidité de sa donation. Cette église, ces collèges, ces écoles qu'il avait sous les yeux, ne vivaient-ils pas de libéralités semblables? Ces donations remontaient à saint Louis, à J||dlippeleBel, aux temps de la Réforme: elles avai^ traversé sans encombre les guerres nationales, les guerres civiles, les guerres reli-

gieuses, entourées « du respect le plus profoUSl et le plus inaltérable ». Quel encouragement à des libéralités nouvelles ! Après la révolution, après que la confiscation avait arraché tous ces biens à leurs propriétaires comme à la destination sacrée qu'ils avaient reçue, la confiance des nouveaux donateurs pouvait-elle être autre chose qu'une généreuse témérité?

Concluons :

En 17^'U existait un système d'écoles déjà florissantrét qui ï^vait besoin que d'être amélioré. L'AsseiiMëe instituante le détruisit brutale-

ment. "^

En 1789, Êy avait des maisons d'école, les unes commodes, les JWitres insuffisantes ; avec le temps, on les eût agrandies, développées, appropriées. On préféra les confisquer et les vendre, et, avec elles, les biens, les rentes qui servaient àéntretenir et la maison d'école et le maître. *^

En 1789, il y avait des maîtres nombreux, hono- * râbles, fidèles à leur profession, aptes à la remplir dans les conditions modestes qu'on demandait alors. Conformément au^M^soins des temps, aux progrès des mœurff^fjfc des esprits, ils eussent, eux aussi, étendu le cinunp de leurs «c^aiai^nces, de leurs programmes, de leur enseignenitet. On

230 l'école seus la révobution.

aipp?» mieux violenter leur conscience et les forcer à s'abstenir ou à Se disperser.

Voilà ce qu'ont fait l'Assemblée constituante, ce régime de bouleversement aveugle ; la Convention, ce régime de terreur ; le Directoire, ce régime de honteux despotisme et de persécutions administratives.

Mais ni la confiscation ne les a enrichis, ni les violences contfô.les personnes ne leur ont procuré la stabilité et la force. Ils avaient la toutepuissance, et, à chaque effort, ils di|fc miserablepaent échoué. Personnel, resspja^s, tèmt leur a manqué à la fois; leur impuiâi^nce çjgntre la conscience chrétienne des populationsiÉété plus éclatante encore. Ils n'ont réussi qu^consommer des ruines immenses ; cette œuv;ç||, néfaste ne leur a coûté que quelques jours, er^Qur remplacer ce qu'ils ont détruit, il n'a pas suffi d'un demisiècle. %\

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MBLE DES MATIÈRES

Préface v

L'Ecole sous la RÉvoLUTiOîf française. 1

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