ACTE DEUXIÈME
BAUDRA.ND, haussant les épaules.
Vous n'allez pas, par un scrupule professionnel inadmissible, vous mettre hors la loi commune, la loi d'amour. L'enseignement n'exige pas que vous fassiez pour lui un tel sacrifice D'ailleurs, vous n'étiez pas née pour être maîtresse d'école, vous n'en avez ni l'air revêche et pédant, ni l'abord désagréable, vous l'avez été par une suite de malheureuses circonstances; il faut être laide pour être maîtresse d'école, et vous êtes... séduisante, (s'asse^ant près d'elle.) Croyez-vous que la nature ait mis en vous tant de qualités pour les laisser improductives ? croyez-vous qu'elle vous ait gi'atifiée de tant de charmes pour qu'il soit défendu de les admirer ?
NOÉMI, se recule et se lève.
Bien, très bien; c'est ce que m'avait dit M. Masurier.
BAUDRAND, se lève.
Quoi donc?
NOÉMI
Vous me faites la cour.
BAUDRAND, énergiquement.
Non, non, oh I non, je ne vous fais pas la cour ; je ne vous débite pas par politesse des galanteries banales. Oh! non! (il s'approche.) Puisqu'il faut vous le dire, puisque vous m'y poussez, c'est sincèrement, mademoiselle Noémi, que je vous parle; et, si je l'ose, c'est qu'un sentiment d'irrésistible affection me porte vers vous.
NOÉMI, appuyée sur la table à ouvrage, frissonne.
Ah!
BAUDRAND, s'excusant.
Je comprends que mes paroles vous étonnent et
VOUS blessent^ mais je ne pouvais jjlus longtemps les taire. Depuis que vous êtes arrivée à Trimont je voulais vous le dire. Depuis ce tout premier jour où je n'ai fait que vous entrevoir une seconde dans la cour de le gare. Vous rappelez-vous?
NOÉMI, simplement.
Non...
BAUDRAND
Il pleuvait. J'allais porter des médicaments pressés à la femme du chef de gare. Vous avez rejeté votre pèlerine sur yotre chapeau, et tête baissée, robe troussée, vous sautilliez entre les flaques d'eau; je n'ai jamais rien vu de plus gracieux. Depuis ce jour je ne suis plus moi, je ne me reconnais plus^ je suis hanté par vous, vous me possédez!... (Noémi a des
mouvements nerveux et fébriles.) Il faut que je VOUS VOie,
que je vous entende, et que j'admire jusqu'à ces petits gestes de mépris et d'impatience comme ceux-là, qui m'enchantent!
NOÉMI, après un temps.
C'est sérieux ?
Très sérieux ! (.Io.yeux et se méprenant.) VouS m'ac-
cueilliez avec tant de bonne grâce, avec une si charmante cordialité!,. Je supposais bien que vous vous étiez aperçue de ma passion.
NOÉMI, surprise.
Non, je ne m'en étais pas aperçue, et je dois même vous avouer que je me l'explique peu.
BAUDRAND, timide.
Dites-moi, au moins, que vous n'en êtes pas froissée ? que vous ne me repoussez pas? Et... puisque vous connaissez ma détresse, venez à mon secours.