ACTE DEUXIÈME
XOÉMI, glacée d'horreur.
Ces yeux! ces yeux!... Ne me regardez pas ainsi, monsieur Baudrand 1
BAUDRAND, fou de désir.
Ma femme !
NOÉMI, se dégageant de son étreinte avec force.
Non ! je suis mademoiselle Lambert I Et vous êtes ici dans l'école, monsieur le délégué cantonal !
Elle s'adosse haletante en avant du bureau. BAUDRANDj sortant de son égarement.
Dans l'école!... (Regardant autour de lui.^ Vous !...
Mais je suis fou! je perds la raison!... Qu'ai-je dit?... qu'ai-je fait?...
Il va en chancelant vers la chaise près du bureau et s y laisse tomber accablé, prenant la tète dans sa main.
NOÉMI, toujours en avant, contre le bureau, émue, tremblante, à mi-voix après un silence.
Gela ! c'était cela !
BAUDRAND, anéanti.
Mademoiselle Lambert!... je vous en supplie, mademoiselle Lambert...
NOÉMI, remontant, derrière le bureau.
Ah! ne me dites plus rien... ne me parlez plus... je ne savais pas au juste ce que vous attendiez de moi, j'aurais mieux fait de toujours l'ignorer. J'aurais bien dû me douter, quand je vous ai vu trembler là, qu'il s'agissait de quelque bassesse et que vous luttiez en vain conti'e vous-même !
BAUDRAND
Je vous demande pardon !
NOÉMI, étonnée remonte la voix entrecoupée par 1 émotion.
Pardon? Et de quoi?... Mais je suppose bien que
si je ne vous y avais pas engagé, poussé, contraint même, jamais vous n'auriez osé de vous-même^ m'offenser au point de me dévoiler ces choses!... Je voulais savoir, je vous ai questionné, vous avez répondu et je dois déclarer que votre réponse est aussi péremptoire que possible ; je n'ai pas à vous pardonner, mais à vous remercier.
BAUDRAND
Vous allez, maintenant, me mépriser, me haïr.
NOÉMI, en haut du bureau, avec fièvre.
Moi ! pas le moins du monde, vous venez en quelques instants de m'en apprendre plus que je n'en ai appris en de longues années d'études. Vous m'avez initiée à une vie que je ne pouvais soupçonner, révélé un secret qui ne se découvi-e à nous que le soir des noces, et, vous m'avez faite femme sans que je cesse d'être fille, je ne puis vous en vouloir !... (Allant au milieu.) Peut-être n'avez-vou« pas apporté à votre enseignement toute la délicatesse désirable, (comme se parlant à elle même.) je comprends que l'on ne soit pas toujours maître de soi et je vous suis reconnaissante de n'avoir pas abusé de votre science ! (Elle redescend.) Ni je ne VOUS méprise, ni je ne vous déteste, je suppose même que vous êtes moins aveugle et plus conscient que beaucoup d'autres... Mais, ne parlons plus de cela, c'est fini... (changeant de ton, mais toujours émue.) Vous étiez venu, monsieur le délégué cantonal, pour s.TVoir si les ouvriers avaient commencé leur travail. Vous le voyez, pis encore !
BAUDRAND, se lève, va à elle.
Alors, vous ne me croyez pas, vous ne pensez pas que mes sentiments soient sincères... parce que je me suis laissé aller à les exprimer brutalement...