VU
Ces généralisations ont-elles été inutiles? Non, pas plus que la généralisation de Ptolémée n'a été inutile au développement de l'astronomie. Des généralisations comme celles-là, ce sont des plastrons pour la critique. Elles obligent à regarder les faits de plus près et à réfléchir; elles ont leur utilité, à la condition qu'on ne les prenne pas pour des dogmes et que des disciples et des professeurs ne s'acharnent pas à les commenter au lieu d'examiner les matériaux objectifs sur lesquels elles s'appuient.
Si certains adversaires de la science économique veulent dire que, dans son enseignement, on a perdu beaucoup trop de temps à examiner des définitions, à les peser, à établir des distinguo, à faire de la scolastique autour de généralisations comme celles que je viens d'indiquer, je l'accorde très volontiers. Mais si ces adversaires ajoutent qu?, parce qu'il y a des professeurs et des auteurs qui ont perdu leur temps à des exercices de ce genre, c'est une preuve que la science économique n'existe pas, je dirai que jamais une science n'est respon-
sable de ceux qui Tinlerprètent mal et que ce serait tout à fait injuste de rendre la science économique responsable des erreurs qu'ont pu commettre les scoliastes qui ont essayé de prouver la vérité des généralisations de Malthus et de Ricardo.
Vin.
Ces généralisations devaient provoquer forcément une réaction, et alors cette réaction s'est affirmée dans la méthode historique allemande dont Roscher a donné la définition. Il a considéré que a l'Economie politique devait être une simple description de la nature économique et des besoins du peuple, ainsi que des lois et des institutions destinées à procurer la satisfaction de ces besoins, enfin du succès plus ou moins grand avec lequel elles ont été appliquées ».
Les Catheder-Socialisten sont allés encore plus loin et ils sont arrivés à nier toute espèce de lois économiques. Ainsi M. de Laveleye qui est leur interprèle français, dans ses Éléments d'économie politique, dit : « Les lois dont s'occupe l'Économie politique ne sont pas des lois de la nature ; ce sont celles qu'édicté le législateur ». Ainsi M. Schmoller a prononcé cette phrase, qui eût réjoui tous les tyrans : « L'Etat peut tout faire, puisqu'il fait les lois. »
Je considère que ces définitions et ces limitations de la science économique par les Catheder-socialisten sont encore plus sujettes à critique que les généralisations dont je vous parlais tout à l'heure. Qu'est-ce qu'une Economie politique nationale ? C'est l'Économie politique arbitraire. Une Économie politique limitée à chaque pays? Mais c'est exactement comme si on disait qu'il y a une pesanteur nationale, une pesanteur d'un genre en France et une pesanteur d'un autre genre en Allemagne ; qu'il y a une pesanteur chinoise et une pesanteur japonaise ! Ces Messieurs, pour prouver la vérité de leurs assertions, ont pris des faits, ils les ont étudiés, mais de quelle manière ! Ils ont prouvé qu'il pouvait y avoir des lois, positives qui étaient en absolue contradiction avec les lois déterminées par la science économique. Mais tous nous le savons bien. 11 est évident que, s'il y a un postulat économique, c'est la liberté de la circulation, et nous savons bien que nulle part, dans le monde, aucun peuple ne l'a acceptée complètement. Mais c'est exactement comme si ces Messieurs avaient déclaré que, parce qu'il y a un jet d'eau dans un jardin, ce jet d'eau est une négation de la loi de la pesanteur, parce que Teau s'élève dans Tair au lieu
L*iC01f0MIE DB l'effort. 2
de tomber. C'est exactement comme si, envoyant monter un ballon, ils avaient déclaré que ce ballon était une négation de la loi de la pesanteur! Non, au contraire ; et, si je démontre que tous les efforts qu'ont pu faire les protectionnistes, les adversaires de la science économique, pour combattre les lois économiques, n'ont jamais été faits que conformément à ces lois économiques, ne sera-ce pas une preuve de la reconnaissance, par ceux mêmes qui la nient, de la vérité et de Tuniversalité des lois qu'elle a constatées ?
Que font les protectionnistes, quand ils établissent des droits de douane? Mais ils font exactement comme un ingénieur qui veut contrarier la loi de la pesanteur à l'égard de l'eau : ils font un bassin, ils créent une barrière ; et pourquoi créent-ils cette barrière? Ils appliquent tout simplement la loi de l'offre et de la demande, lorsqu'ils établissent une barrière pour empêcher des produits d'entrer dans un pays ; ils essaient de faire de la cherté à l'intérieur de la barrière, et c'est ce qu'ils appellent de la protection. Chaque fois qu'ils prennent une mesure pour arrêter un produit étranger et pour donner une prime à un produit national, ils
raréfient sur le marché ce produit, afin de faire de la cherté en ce pays ; mais par cette prime donnée aux objets qu'ils veulent protéger, ils provoquent l'abondance de ces objets. Si, par exemple, ils imposent des droits sur les filés de cotons, assez élevés pour supprimer la concurrence des manufactures étrangères, ils font un appel aux capitaux pour construire des filatures de coton. Ils font de l'abondance au point de vue de la production de filés de coton, et cette abondance serait encore bien plus considérable si elle n'était pas limitée par la main-d'œuvre disponible. Et ils arrivent à quoi?... ils arrivent à surcharger le marché de produits qui, autrement, n'auraient pas été fabriqués ; ils aboutissent au phénomène du bon marché du produit protégé. Alors ils s'étonnent, et ils disent avec ébahissement : « Les économistes avaient annoncé que nous ferions de la cherté, eh bien, voyez comment les faits démentent les prédictions des économistes : au contraire, nous avons fait du bon marché ! » — Vous avez fait du bon marché précisément parce que vous avez fait de la cherté tout d'abord; vous avez appelé des capitaux pour créer des industries factices, et il est naturellement résulté de cette abondance des capitaux l'abondance des produits; et comme, en môme temps, vous aviez fermé les débouchés, vous avez encore justifié une fois de plus la loi de Toffre et de la demande. Vous avez justifié les prévisions des économistes qui vous
disaient : « Si vous, faites de la cherté d'un côté, vous ferez du bon marché de Tautre. »
Je viens d'indiquer très rapidement comment les protectionnistes comprennent les lois économiques. Je ne veux pas faire de polémiqué ici, mais je crois, tout d'abord, qu'au point de vue de la méthode, il est nécessaire cependant que jeparle des adversaire s de l'Economie politique.
Quand les socialistes critiquent l'Économie politique, ils se servent exactement des mêmes arguments que les protectionnistes, et je constate ce phénomène curieux : c'est qu'ils fondent leurs principaux arguments sur des généralisations ou des affirmations qui ont d'abord été faites par des économistes. On pourrait dire que les socialistes sont les orthodoxes de l'Economie politique. On parle souvent des économistes orthodoxes. Je viens de démontrer que tout économiste, digne de ce nom, n'est orthodoxe d'aucune école d'Économie politique, pas plus qu'un savant actuel n'est l'orthodoxe d'une école quelconque. Ainsi, on ne dit pas, malgré la grandeur des hommes dont je vais invoquer le nom, on ne dit pas actuellement qu'il y a des Newtoniens, on ne dit pas qu'il y a des Lamarckiens. Si on dit quel-
quefois qu'il y a des Darwinistes, c'est parce que les théories de Darwin sont encore sujettes à discussion. On ne dit pas, au point de vue de la physiologie, qu'il y a des Claude Bernardins ou des Pasteuriens. Il n'y a pas d'orthodoxie en Economie politique. Je ne dis pas que je suis un Smithien, ou un Sayen, ou un Bastiatien , non : nous examinons les faits et les doctrines. Eh bien ! Proud'hon, par exemple, basait toutes les «Contradictions économiques » sur une définition de Say dont nous nous occuperons plus tard, et il a bâti deux volumes sur elle. Il aurait mieux fait, au lieu d'écrire ces deux volumes sur cette définition, de commencer par examiner si elle était exacte ou non.
Quand Lassalle a promulgué sa loi d'airain des salaires, qui a été le grand cheval de bataille des socialistes, qu'a-t-il fait ? Il a emprunté à Ricardo une définition que Ricardo lui-môme avait empruntée à Turgot; et il lui a donné une rigueur que ni Turgot ni Ricardo ne lui avaient attribuée*. Il a déclaré que les ouvriers ne pouvaient jamais avoir un salaire supérieur à celui qui était nécessaire pour leur subsistance et leur reproduction. Et puis, il a appelé cette formule la loi d'airain des salaires, et on entend tous les jours déclamer contre elle ! Quand nous montrerons les faits au
1. Voir dans la Tyrannie socialiste (p. 48) les citations de Turgot et de Ricardo.
regard de la loi d'airain des salaires, nous verrons qu'elle n'est pas plus solide que la loi de Malthus. Nous verrons que, par exemple, les salaires ont augmenté depuis un demi-siècle, en Angleterre, en France, aux Etats-Unis, dans la proportion de 70 à 100 0/0 ; que les objets nécessaires à la vie ont diminé, au contraire, dans des proportions considérables. Que si nous considérons même les besoins qui se sont développés en vertu et de cette augmentation de salaires et du bon marché des produits, il reste encore une marge beaucoup plus grande pour la satisfaction de ces besoins que celle qui existait auparavant entre des besoins beaucoup plus précaires et les salaires existants. La loi d'airain des salaires est donc complètement démentie parles faits.
Je voudrais débarrasser la science économique de toutes les métaphores. Je crois qu'il faut, autant que possible, traiter les questions scientifiques avec les mots les plus précis.
Les métaphores appartiennent à l'éloquence barbare. Les peuplades primitives animistes sont incapables d'abstraction. Elles animent tous les objets et y incarnent toutes leurs idées. Les Iroquois et les Sioux ne parlent que par métaphores. La Bible et le Coran sont des recueils de métaphores. L'élo-
quence orientale est un amas d'images. Dans nos civilisations, nombre de gens les prennent encore pour des réalités, et n'aperçoivent les faits et les idées que par leur intermédiaire. Ils leur donnent une existence propre : et il y a des personnes qui s'imaginent que la loi d'airain de Lassalle existe quelque part, inscrite dans un code quelconque. D'autres personnes parlent avec terreur de « l'invasion du bétail étranger», de l'inondation des produits étrangers » , et déclarent avec épouvante que nous sommes « tributaires de l'étranger ». Le « drainage de notre or » jouait autrefois un grand rôle dans les arguments protectionnistes. Quelques-uns parlent encore volontiers « de la balance du commerce», et ne comprennent pas pourquoi elle n'est jamais « en faveur » que des peuples les plus pauvres et les plus endettés. A l'aide de droits de douanes et de prohibitions, ils essaient de supprimer ce phénomène, et comme la science économique leur démontre leur folie, ils la couvrent d'anathèmes, la rendent responsable de la vanité de leurs efforts ; et ils accusent les économistes d'être « vendus à l'étranger» en général et à l'Angleterre en particulier.
On reproche encore à la science économique
20 l'Économie de l'ErroRT
d'être une science immorale ou amorale. Je rappelais tout à l'heure que, malgré le sentimentalisme de certains économistes, on lui reprochait d'être une « école dure », et un certain nombre d'économistes allemands, les Catheder-socialisten, ont voulu donner un côté moral à la science économique. La science économique doit être considérée comme amorale. Voici pourquoi. M. Held, par exemple, dit: « L'homme n'est pas égoïste.» — L'homme n'est pas égoïste? cela n'est pas exact. L'homme est égoïste, et il ne peut vivre, se conserver et se développer qu'à la condition d'être égoïste et de n'être pas complètement altruiste. Il y a des personnes, et on en trouve dans tous les asiles d'aliénés, qui perdent leur personnalité, qui donnent tout ce qu'elles ont. On est obligé de protéger ces altruistes contre eux-mêmes, parce qu'ils disparaîtraient et qu'ils ne pourraient pas se conserver. L'égoïsme, pris dans le sens strict, est la condition même de la conservation de chacun de nous. M. Held ajoute : « L'homme ne connaît pas toujours pour le mieux ses intérêts ». C'est évident, il se trompe souvent, et nous en avons si bien la conviction que nous nous efforçons de lui faire mieux comprendre ses intérêts. Mais l'acquisivité est un besoin de l'homme, et c'est un besoin constant. Au moment où nous respirons, nous absorbons un agent naturel, en vertu d'un besoin auquel nous ne pouvons pas résister sous peine de mort rapide. Si mus par un large sentiment al-
LA SCIENCE ÉCONOMIQUE ET LES FAITS î^l
truiste, nous voulions abandonner notre part d'air à nos voisins, nous cesserions de vivre ; et le D' Laborde aurait beau nous tirer la langue, il ne nous ressusciterait pas.
La science économique constate tout simplement que tout désir, bon ou mauvais, au point de vue moral, peu importe, constitue un besoin. La qualité du désir, nous n'avons pas à l'apprécier. Souvent ceux qui achètent des diamants pour eux ou pour les donner, en font un usage qu'on peut considérer, sans être très prude, comme immoral. Cela n'ôte rien à leur valeur ; au contraire : car cet usage en augmente la demande. La science économique ne peut considérer qu'une chose : c'est qu'un diamant, entré en possession de Thomme, a une valeur ; si les diamants sont abondants sur la place et si personne n'en a besoin, les diamants baisseront de prix; si, au contraire, les diamants sont rares sur la place, et s'il y a des gens très généreux, à tort ou a raison, qui ont besoin de diamants, les diamants hausseront de prix. Voilà à quel point de vue l'Économie politique estime les diamants, et c'est sous ce rapport qu'elle considère toute espèce d'objets. Elle ne voit aucun objet en lui-môme ; elle n'a pas à s'inquiéter de l'usage de tel ou tel objet. Peu importe qu'il soit bien ou mal employé. Elle ne s'occupe que des répercussions économiques que peut avoir l'usage de ces objets.
M. Metz-Noblat, qui était professeur d'Économie politique à Nancy, a fait un cours d'Economie politique qui débute par ces mots : « Cherchez donc premièrement le royaume de Dieu, et tout le reste vous sera donné par surcroit ». Nous ne croyons pas que la science économique ait à chercher le royaume de Dieu ; nous croyons qu'elle n'a qu'à s'occuper de questions matérielles. Elle est laïque, pourrait-on dire, par essence, comme la physique ou la chimie, en ce sens que les préoccupations théologiques ou métaphysiques doivent être écartées complètement de ses conceptions.
D'après une autre tendance qui existe actuellement parmi beaucoup de personnes qui s'occupent d'Économie politique, l'Économie politique doit n'être qu'une science descriptive. Les sciences peuvent commencer par être descriptives; il est très utile qu'elles le soient à un certain moment.
Nommer et classer des choses, les définir, évidemment c'est très utile. La botaniaue et la zoologie ont commencé par là. Cependant il arrive un moment où il faut pénétrer plus avant, où la physiologie remplace les descriptions et les classifications. Tout d'abord, nous considérons, et je considère, pour mon compte, que la science économique doit rechercher les phénomènes, et doit tâcher de les classer; mais elle doit surtout s'attacher à déterminer les rapports qui existent entre eux, établir leur identité sous leurs diversités apparentes, de manière à formuler ce qu'on appelle des lois scientifiques.
Adam Smith en 1776, et Jean Baptiste Say, dès 1803, et dans son Cours d'Économie politique de 1826, ont eu bien soin de dire précisément qu'il falfallait observer des faits pour dégager un certain nombre de lois. Ainsi Adam Smith , que la prétendue méthode historique, que les prétendus économistes historiens ont rejeté très loin, a cependant fait des monographies considérables. La meilleure et la première monographie des Banques qui ait paru, a été publiée dans son ouvrage sur les Recherches et les causes de la richesse des nations. Dans les ou-
vrages de Jean-Baptiste Say, aussi bien dans son Traité d'Économie politique que dans son Cours (ï Économie politique y il y a un très grand nombre d'observations, et d'observations qui ont été faites avec détail. Par conséquent, on a eu le plus grand tort, en se basant sur les deux grandes généralisations de Malthus et de Ricardo, de dire que la science économique n'était que déductive. A chaque instant, nous sommes obligés de vendre et d'acheter, car la base de notre civilisation, c'est l'échange. Nous obéissons aux lois économiques sans nous douter de ce que nous faisons. Nous les pratiquons, comme M. Jourdain faisait de la prose. Mais, si je cite M. Jourdain, j'ai tort. Il est évident que chacun de nous fait une quantité d'actes, tous les jours, sans se rendre compte de ce qu'il fait. Nous respirons sans nous occuper, quand nous respirons, des phénomènes de la respiration ; quand nous mangeons, nous ne faisons pas un effort d'abstraction pour examiner en nous-mêmes les phénomènes de la nutrition. On s'est servi du levier bien longtemps avant d'en avoir fait la théorie, et, tous les jours, des multitudes d'hommes en font usage machinalement. L'empirisme précède la science. Que fait la science? Elle esssaie de dégager, précisément, de l'empirisme existant, un certain nombre de lois fixes ; et quelle est son utilité ? Son utilité, c'est de supprimer les tâtonnements par lesquels a passé peu à peu l'humanité : c'est de tenir pour acquises les expériences qui ont été faites. Il y a
quelques notions très simples, formulées très brièvement, qui représentent les efforts de tous les siècles avant qu'elles aient pu être dégagées : et tous les jours, nous cherchons à en dégager de nouvelles. Jusqu'au jour où Pascal fit porter une colonne de mercure au haut du Puy-de-Dôme, on ne se rendait pas compte du phénomène de la pesanteur de l'air. Ce jour-là il a été acquis. Depuis il ne fait plus de doute et cette connaissance a permis de découvrir toute une série de phénomènes qu'auparavant l'humanité n'avait pu pénétrer. Des applications utiles en sont résultées, et ont augmenté le pouvoir de l'homme.
A quoi reconnaît-on un savant d'un ignorant?
Est-ce qu'un savant, c'est l'homme qui s'est ijiçurgilé énormément de mots ou même de faits dans la cervelle? Un jour, on m'a présenté, comme un phénomène, un brave homme qui avait lu tout le Larousse. Je le félicitai de sa patience, mais, modestement, je ne pus m'empôcher de lui dire qu'il aurait peut-être fait beaucoup mieux de bien étudier une question au lieu de passer son temps à lire le Larousse. En effet Je savant n'est pas celui qui s'est encombré la cervelle de beaucoup de faits ou de beaucoup de mots, c'est celui qui a déterminé un certain nombre de points de repère.
Dès que deux ingénieurs, deux personnes au courant de certaines questions, deux administrateurs se trouvent ensemble, immédiatement, au premier mot, ils savent s'ils sont compétents ou
L^éCOHOUlB DE L*BFFORT. 3
s'ils ne le sont pas. Ils se reconnaissent, ils parlent le même langage, parce qu'il y a, pour eux, un certain nombre de lois qui sont indiscutables, de procédés sur lesquels on ne peut pas revenir; l'homme compétent se distingue parce qu'il a la clé de ces connaissances que l'homme incompétent n'a pas. Vous n'avez qu'à prendre un cocher de fiacre ; il sait comment tenir ses rênes et utiliser son canasson. Prenez un cocher d'omnibus, il sait exactement dans quel rayon il doit tourner à un coin de rue. Voilà l'homme compétent, parce qu'il a certaines règles fixes, tandis qu'au contraire, l'homme incompétent prendra certainement trop court et heurtera le trottoir parce qu'il n'aura pas fait ce qui était nécessaire.
On sait à priori^ lorsqu'on a dégagé certains principes, qu'il y a des choses impossibles. Par exemple tout inventeur de mouvement perpétuel qui viendra présenter à un mécanicien ou à un physicien son système sera écarté immédiatement; tout inventeur de pierre philosophale qui viendra offrir sa découverte à un chimiste sera éconduit.
De même (et c'est là, au point de vue social, l'utilité de la science économique), il faut que nous dégagions certaines lois précises ; il faut que nous déterminions certains points de repère, de manière que nous sachions, à première vue, si, oui ou non, vous êtes dans la catégorie des compétents ou dans la catégorie des incompétents; et cette catégorie des incompétents, il faut que
nous la rendions la moins nombreuse possible. Ce que je voudrais faire, dans les éludes qui vont suivfe, c'est de débroussailler un peu la science économique et de montrer, en exposant les faits de la manière la plus simple et la plus claire, qu'elle n'a rien de mystérieux et qu'il est facile de s'y reconnaître. Ce que je voudrais, c'est de laisser dans les esprits un certain nombre de formules claires etprécises, de manière, précisément, à faire cette sélection qui permette de se reconnaître et de s'orienter au milieu de l'accumulation des faits économiques qui se précipitent autour de nous.
Je rappelle dès maintenant qu'une loi naturelle est un rapport constaté entre des phénomènes déterminés; c'est là le caractère de la loi. Seulement, comme l'a fort bien dit Littré, une loi naturelle devient une puissance mentale, car elle se transforme en instrument de logique, et elle devient également une puissance matérielle, car elle nous donne les moyens de diriger les forces naturellcsc
Au point de vue économique, ce que nous avons à considérer, ce sont des utilités. Mais, qu'appelons-nous utilité^?
Nous pouvons considérer que le diamant, dont je parlais tout à l'heure, est du superflu, mais nous
1 M. Vilfredo Pareto vient de publier son cours d'Économie politique à Lausanne. Il propose de remplacer le mot utilité par le terme ophélimité, du grec wç>iJit/Aoç, pour exprimer le rapport de convenance qui fait qu'une chose satisfait un besoin ou un désir légitime ou non.
devons considérer que tout objet qui est approprié par rhomme constitue une utilité pour lui ; il n'y a de valeur économique pour cette utilité qu'à la condition qu'il y ait une autre personne qui en ait besoin de son côté. Et voilà bien le point sur lequel j'insiste: c'est que la science économique n'a à juger que les rapports des utilités possédées.
L'utilité possédée par un individu, pour lui isolé, tout seul, est en dehors de la science économique. Robinson, dans son île, est en dehors d'elle. Quand il commence à contracter avec Vendredi,
il touche à l'Economie politique ; car la science écôiiomique ne s'occupe que des rapports entre les utilités possédées réciproquement par tels et tels individus et leurs besoins respectifs. Vous savez que le terme Economie politique est composé de deux mots grecs : oïxoç et vo[ji.o;, maison et règle , et que Xénophon a indiqué que l'Economie était la science des choses possédées par l'homme. Ce n'est pas une définition exacte. De môme la définition d'Adam Smith. Adam Smith déclare qu' « elle a pour but d'examiner les causes qui ont perfectionné les facultés productives du travail et Tordre selon lequel son produit se distribue naturellement parmi les différentes classes du peuple ». Jean- Baptiste Say dit: « C'est la science qui montre comment la richesse se forme, se distribue et se consomme ; » Rossi : « L'Economie politique est la science de la richesse ; » Stuart Mill : « La science qui traite de la production et de la distribution des
richesses ». Courcelle-Seneuil Tappelle : « La science de la richesse ».
Je considère que toutes ces définitions ne sont pas rigoureusement exactes. L'Economie politique est la science des valeurs, comme a dit Mac-Culloch; c'est la science de rechange. Il n'y a de phénomène économique que lorsqu'un individu possédant telle ou telle utilité, tel ou tel autre individu a besoin de cette utilité. Alors survient un contrat entre ces deux individus pour échanger ces deux valeurs, et la valeur n'existe que lorsqu'il y a une utilité possédée par un individu et qu'il y a un autre individu qui a besoin de cette utilité; l'échange ne se produit que lorsque secundus peut offrir une utilité à primus.
La science économique est donc la science des échanges; mais la base de tout échange ce sont les valeurs, et ce que nous avons à chercher, c'est la condition des variations de valeur de telles et telles marchandises, de tels et tels capitaux.
En un mot, /a scie?ice économique a pour objet de déterminer les lois générales et immuables, conformément auxquelles se font les échanges et s'établissent les valeurs.
Je termine en donnant la définition de trois termes dont nous aurons souvent à nous servir.
J'appelle />rojonV/(? le droit qu'un individu ou un groupe d'individus exercent sur des utilités déter- . minées ; richesse, la quotité relative de ces utilités; et capital, la fonction des utilités possédées. Voilà
les trois termes sur lesquels nous appuierons nos prochaines démonstrations.
Nous examinerons dans la science économique l'esprit des faits; et de nos approximations, nous tâcherons de dégager des lois.