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L'ECHANGE

[. Caractère de Finventiôn. — La recherche du moindre effort. — II. L'échange. — N'existe pas chez les peuples primitifs. — Le groupe féodal se suffit à lui-même. — Les clients. — L'échange à l'extérieur du groupe. — L'échange par la force représente le maximum d'effort. — Le progrès consiste à transformer Vennemi en client. — Uéchange est le propre de l'homme. — III. Civilisation de l'échange. — Les Phéniciens.

— Les Athéniens. — - Civilisation guerrière : Rome. — IV. Le moyen âge.

— Les républiques commerçantes. — Elles fondent le droit commercial.

— Elles assurent la circulation. — V. La découverte de l'Amérique. — Causes de la ruine do l'Espagne. — Les colonies considérées comme ne devant procurer que des métaux précieux. — Le commerce de Cadix. — Les Portugais. — Compagnies : monopoles politiques en même temps que commerciaux. — Le pacte colonial. — L'Angleterre. — Pas un fer de cheval. — Développement du commerce de l'Amérique du Nord et des colonies. — VI. Le système mercantile. — Défense d'exporter en Angleterre une brebis sous peine de mort. — Défense d'exporter des machines jusqu'en 1843. — Théorie de Charles IX. — VII. L'échange, manière d'acquérir la propriété. — La guerre est une industrie qui ne paye plus ses frais. — L'échange est en rapport avec le développement de la civilisation. — La civilisation moderne est la civilisation de l'échange. — Les tentatives de régression. — Nécessité de comparer nos actes actuels à ceux du passé. — VIII, L'intervention économique du gouvernement a toujours eu pour résultat d'augmenter l'effort que le commerce a pour but de diminuer.

Dans le chapitre précédent, j*ai indiqué que la science économique ne se préoccupait que des

échanges et qu'on pouvait la définir la science des valeurs.

Dans ce chapitre, je vais parcourir rapidement révolution de l'échange dans l'humanité.

Prenez un individu isolé tel que Rousseau le supposait à l'état de nature. Cet homme tâche d'annexer à ses forces musculaires un outil quelconque. Il prend une trique et le jour où, de sa trique, il fait un levier pour soulever une pierre, un grand progrès s'accomplit. Mais qu'est-ce que ce progrès? C'est la loi du moindre effort. Cet homme a cherché à faire un moindre effort pour se procurer une utilité, et toute l'histoire de l'invention humaine obéit à cette loi : l'homme cherche la moindre résistance; plus il est ingénieux, plus il cherche à diminuer son effort.

Souvent, pour diminuer cet effort dans l'avenir, il est obligé de faire un grand effort présent, et c'est là ce qui distingue les populations progressives de celles qui ne le sont pas. Les populations progressives cherchent à améliorer tous les jours, par un effort immédiat, leurs instruments de travail, de manière qu'une fois qu'elles les possèdent, l'effort quotidien soit épargné. Le jour où l'individu remplace le panier qu'il portait sur Tépaule par la brouette, il a fait une grande économie d'effort quotidien pour le transport des terres ou des pierres. Le jour où il attelle un cheval, où il lui fait traîner un fardeau qu'il porterait autrement, c'est un nouveau progrès considérable. Le

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jour où il construit uire route et oîi il utilise de mieux en mieux la force de ce cheval et sa charrette, ce jour-là il est rémunéré largement de la peine qu'elle lui a coûté. Et enfin, la route est transformée en chemin de fer; il peut transporter un millier de tonnes à une vitesse de 30 ou 40 kilomètres à rheure, à la place de la tonne ou des deux tonnes que pouvait transporter au pas un cheval attelé à un tombereau. Nous voyons se réaliser^par conséquent, dans toute l'histoire de l'invention, la tendance perpétuelle de Thomme à rechercher les moyens d'exercer un moindre effort pour obtenirdes utilités égales. Mais, pour obtenir ce résultat, il a dû faire un effort préalable.

On peut mesurer le degré de civilisation d'un peuple aux efforts qu'il emmagasine pour épargner les efforts de sa vie quotidienne: cet emmagasinement d'efforts s'appelle des constructions, des routes, des canaux, des chemins de fer, des télégraphes, l'outillage sous toutes ses formes.

Nulle part on n'a vu l'homme isolé. L'observation ne nous montre que des groupes de personnes. Ces personnes possèdent respectivement des utilités qu'elles voudraient se procurer réciproquement. Selon le développement de la civilisa-

tien, il y a échange ou il n'y a pas échange. Dans la horde primitive, il n'y a pas d'échange. Les individus se battent, ils empoignent ce qu'ils peuvent, ce qu'ils trouvent à leur convenance. Vous voyez, en lisant les récits de voyages des navigateurs dans la Polynésie, par exemple, au xvni* siècle, que la notion de la propriété personnelle n'existe pas chez la plupart des sauvages chez qui ils abordent. Ces hommes volent sans aucune espèce de scrupule. Ils considèrent que ce qui leur convient doit leur appartenir. Vous voyez, dans ces civilisations, certaines coutumes qui déterminent le partage du gibier, par exemple chez les Australiens. Pourquoi ces coutumes ?..i parce que le besoin de conservation a été tel que les individus, pour ne pas se battre chaque fois qu'ils prennent une proie, ont déterminé les morceaux qui revenaient à celui-ci ou à celui-là.

Dans la tribu, même avec une civilisation plus développée, pas d'échange. Il y a un chef de la tribu; ce chef delà tribu détermine la tâche de chacun; il la répartit selon la coutume, selon son autorité, selon ses caprices; on lui obéit. L'homme peut se servir de la femme pour se procurer aussi des utilités; il en use comme d'une esclave. L'amiral Fitz-Roy reprochait à des Fuégiens d'avoir tué Une vieille femme pour la manger, au lieu d'avoir tué un chien. Ces Fuégiens lui répondirent : « Mais le chien prend la loutre. » L'enfant est considéré comme un esclave donné par la nature.

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Dans rintérieur de la tribu, il n'y a pas de commerce et, si nous suivons la civilisation féodale, nous trouvons que, dans le milieu du groupe féodal, il n'y a pas davantage de commerce.

Des socialistes qui prétendent faire du socialisme historique ont célébré cette situation en disant : que le groupe féodal se suffit à lui-même. Oui, il se suffit à lui-même, il n'échange pas. Vous voyez une large hospitalité pratiquée dans les beaux temps de la féodalité ; la grande salle de Wesminster élait la salle à manger de Guillaume le Roux. Mais pourquoi?... C'est qu'il n'y avait pas de commerce ; le Seigneur féodal ne pouvait vendre ni son orge, ni son blé, ni son bétail. S'il avait de grandes terres, il ne pouvait pas en distribuer les produits au dehors. Il fallait donc qu'il consommât ses produits sur place, et alors il créait autour de lui une clientèle à laquelle il donnait de la nourriture, et de laquelle il réclamait toutes sortes de services. On raconte que le grand Warwick avait, tous les jours, dans ses divers châteaux, jusqu'à 30,000 personnes vivant à ses frais. Ce sont là des groupes politiques extrêmement puissants et extrêmement dangereux. L'hospitalité écossaise n'est pas que la constatation légendaire de ce fait. Adam Smith raconte que cette forme de groupe arrivait à une telle situation qu'un gentilhomme de Loch- Aber, en Ecosse, qui s'appelait Cameron de Rakell et qui était tout simplement un vassal du duc d'Argyle, sans aucune espèce de titre,

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n'ayant pas plus de 500 livres de revenu par an, exerçait sur ses gens la justice criminelle la plus complète, parce qu'ils vivaient autour de lui et sur son domaine, et qu'il entraîna avec lui 800 hommes dans la révolte de 1783.

Le chef de groupé entretient autour de lui un certain nombre de personnes; il répartit la besogne entre elles ; il répartit les charges entre elles; il les alimente comme il l'entend, mais la notion de l'échange ne s'exerce qu'à l'extérieur ; la notion de l'échange se fait de tribu à tribu. Telle tribu a telle ou telle utilité que telle ou telle tribu voudrait bien se procurer; ou bien, à un moment donné, les pâturages d'une tribu sont mauvais; une autre tribu, au contraire, a des ressources, etlatribu voisine voudrait bien se procurer les ressources de l'autre tribu.

La question de l'eau joue dans tout l'Orient un très grand rôle ; elle explique ces haines, ces batailles, et ces luttes terribles des Bédouins et des Turkomènes pour savoir à qui possédera la source.

Homère nous montre Antolycos, beau-père d'Ulysse, acquérant une grande richesse par des rapines et des brigandages. Achille, Ménélas, pillent à toute occasion. Les Sioux et les Iroquois, et autres tribus, représentant quelques centaines de mille têtes sur des territoires plus grands que l'Europe, se les disputaient dans des guerres terribles où elles se scalpaient à lourde rôle.

: Les mauvais procédés de tribu à tribu sont

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la première forme de l'échange; mais c'est un échange extiômerîient pénible et périlleux.

Il représente la plus grande résistance.

Celui qui se procure des utilités grâce à ce moyen, s'il risque de tuer les autres, risque d'être tué luimôme. L'intéressé, si peu perspicace qu'il soit, finit par comprendre que cette forme d'échange est surtout destructive des utilités qu'il voulait acquérir. Dans l'Afrique, encore actuellement, nous voyons le/jjpmbeïiiû-y le mulâtre portugais, pour se procurer cinquante femmes, détruire dix villages.

Peu à peu, en raison de cette observation, eii raison de la loi qui nous porte à chercher la moindre résistance, en raison de cette loi qui . domine notre activité, la loi du moindre effort, la notion de l'échange pacifique fait place à la notion de l'échange par violence. On s'aperçoit qu'il est plus facile d'acheter quelque chose à quelqu'un que de le prendre de force ; et on transforme l'en- j nemi de la veille en client.

Mais cette notion a été longue à se dégager, car elle implique une série d'efforts intellectuels très développés : comparaison des objets, estimation de leur valeur réciproque, conclusion et exécution d'un contrat. Aussi ne voyons-nous la notion de l'échange exister chez aucun animal. Jamais un chien n'a échangé avec un de ses congénères un os contre une gamelle de soupe. L'échange est le propre de l'homme.

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Cette évolution de l'échange est tout simplement l'application de la loi du moindre effort.

Les vieilles civilisations de castes se plient difficilement à l'échange, mais nous trouvons des principes d'échange développés chez les Phéniciens qui ont été des instruments civilisateurs de premier ordre. MM. Perrot et Chipiez, dans leur bel ouvrage sur l'histoire des beaux-arts dans l'antiquité, ont rendu un hommage mérité à ce peuple qui a apporté l'alphabet dans les civilisations occidentales, qui a mis en rapport les civilisations chaldéennes et égyptiennes avec la Grèce et avec l'Italie, qui s'est lancé à travers la Méditerranée et qui en a été le véritable colonisateur.

Ce peuple n'était pas conquérant ; il n'avait qu'une seule préoccupation : c'était de fonder des comptoirs, en général sur une île isolée près de la terre. Il n'essayait pas d'intervenir dans le gouvernement des indigènes qu'il rencontrait auprès de lui ; il essayait tout simplement de faire du commerce avec eux ; nous pouvons considérer immédiatement, chez les Phéniciens, un caractère que nous retrouvons partout dans les civilisations commerciales: c'est un sentiment individualiste. A cette époque, qui remonte au x° siècle avant notre

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ère, nous voyons un peuple chez lequel il y a des individus qui ont conscience d'eux-mêmes, qui ont conscience de leur tâche. Ce sont de grands navigateurs, et vous savez que la navigation exige des vertus morales de premier ordre : elle exige de la volonté, de la persévérance, du sang-froid, du courage et un sentiment de solidarité à Tégard du péril. Les Phéniciens n'étaient que quelques centaines de mille, et cependant ils avaient résisté aux invasions assyriennes ; ils avaient fondé des colonies, ils avaient fondé des ports de refuge. Ce qui perdit Carthage, c'est que Carthage, qui était une émanation des Tyriens, abandonna cette politique et voulut faire des conquêtes à son tour.

Après les Phéniciens, nous trouvons un petit peuple qui domine toute la civilisation antique et dont la chaude expansion nous imprègne encore : c'est le peuple athénien. Si nous parlons de la Grèce, à coup sûr, ce n'est pas l'i^rcadien, gardeur de porcs, le Laconien, mangeur de châtaignes, qui nous intéresse, c'est l'Athénien. Eh bien, qu'est-ce qu'Athènes? C'est une nation de commerçants; c'est une nation même qui, malgré le nombre d'esclaves qui dominait le nombre des citoyens libres, avait le sentiment du travail et du respect du travail. Périclès disait: « Il n'y a de honte qu'à ne point échapper à la pauvreté par le travail. » Il était défendu de reprocher à qui que ce fût son état. Mais l'Athénien est surtout un commerçant. Il va chercher les productions de l'Asie

Mineure, il tire des lettres de change sur les Assyriens et il rapporte en môme temps les arts et les sciences deTÉgypte et de la Cbaldée. Il a la notion du contrat et les dikastes prêtent le serment solennel de respecter les contrats, denepas abolir les dettes, de ne pas altérer la monnaie et de ne pas faire le partage des terres.

Si nous passons ensuite à une des grandes civilisations de l'antiquité, aux Romains, nous voyons que Rome n'avait pas le moindre sentiment de réchange ; nous retrouvons là la civilisation guerrière dans toute sa force. Pour Rome, il n'y avait qu'une seule politique, c'était l'exploitation des peuples vaincus, à son profit. Qu'en est-il résulté? C'est que, si Rome a établi lajoax romana, elle a ruiné toutes les provinces sur lesquelles son joug s'est appesanti. Le commerce n'existait pas à Rome, et il en résultait quoi? une tourbe qui obéissait à toutes les suggestions, lu^paneniet circenses a été le fondde toute la politique romaine. Ce peuple, ne connaissant plus d'autre effort que celui de la mendicité, a été frappé d'une impuissance dont il ne s'est pas relevé. Rome a épuisé les provinces conquises; elle les a épuisées d'hommes, elle les a épuisées de ressources. Vous connaissez tous l'histoire des curiales ; on leur donnait tous les honneurs municipaux, mais ils étaient responsables des impôts et ils étaient condamnés à la ruine, sinon à l'emprisonnement et à la torture.

Dans cette civilisation guerrière, civilisation

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oppressive, rindividualilé ne se développe pas ; les deux civilisations précédentes, au contraire, étaient des civilisations expansives dans lesquelles l'individu jouait un rôle prédominant.

Si nous arrivons au moyen âge, nous trouvons, d'un côté, la civilisation féodale dont j'ai indiqué tout à l'heure le caractère, je n'y reviendrai pas ; mais quelles sont les villes, quels sont les groupes qui ont réellement sauvé la civilisation pendant cette période ? Ce sont les Républiques commerçantes de l'Italie, c'est Venise, c'est Florence, c'est Pise, c'est Gênes; ce sont les villes hanséatiques du Nord ; ce sont les villes du Midi comme Montpellier, Narbonne, Marseille, Agde, Saint-Gilles, Arles. Là, nous trouvons une civilisation bien autrement avancée que dans les groupes féodaux ; nous trouvons d'abord une largeur d'idées qui les fait contracter avec les Musulmans. Ces groupes arrivent à établir des comptoirs, des fongouces avec des consuls, qui ont une autonomie, sur le territoire des musulmans. Ce sont eux qui déterminent les règles du droit maritime ; ce sont eux qui déterminent les règles du droit commercial; ce sont eux qui substituent au contrat personnel

le contrat réel. Peu importe la religion, peu importe la race, peu importe le groupe politique auquel appartient tel ou tel individu, du moment qu'il y a un contrat entre cet individu et tout autre individu, le contrat doit être tenu. Au point de vue juridique comme au point de vue économique, comme au point de vue de la tolérance religieuse, il est évident que les civilisations commerciales du moyen âge ont joué un rôle décisif. Je ne parlerai pas de l'influence que ces civilisations ont eue sur les arts ; je ne parlerai ni de Venise, ni de Florence, ni de Gènes, mais elles ont eu une autre influence civilisatrice : elles sont arrivées à assurer la liberté de la circulation autant qu'on pouvait l'assurer à celte époque. Leurs négociants se groupant en compagnies, elles ont stipulé avec des princes, demandant que les gabelles ne fussent point augmentées d'une manière imprévue; demandant qu'un acte coupable commis par un de leurs nationaux n'emportât qu'une responsabilité individuelle et non collective, ce qui est un principe de droit moderne ; enfin que les balles de marchandises ne fussent point ouvertes sur le chemin ; que les marchandises ne fussent point saisies pour fait du conducteur; que si les marchands avaient subi une offense ou un préjudice, la punition, le dédommagement eût lieu dans le plus court délai.

Ce sont là les principes du droit commercial international.

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Nous arrivons maintenant à une autre phase de l'expansion commerciale du monde ; c'est la phase de la découverte de TAmérique. Mais TAmérique devient surtout la proie des Conquistadores. Ici nous retrouvons la civilisation guerrière : Fernand Cortez au Mexique, Pizarre au Pérou. Au lieu de se faire des clients de ces deux groupes humains qui étaient arrivés à un certain niveau de civilisation, ils les détruisent, ils les massacrent ; ils se procurent de Tor par violence ; ils se détruisent eux-mêmes, parce qu'une des conséquences de la politique de pillage et de brigandage, c'est de faire éliminer les brigands et les pillards par euxmêmes.

De plus, ils arrivèrent à ruiner l'Espagne, et pourquoi? Ces terres nouvellement découvertes ne furent pas considérées comme pouvant provoquer des échanges ; elles furent considérées comme des biens de la couronne qui devaient être exploités directement au profit du monarque. Alors on partit de ce point de vue: c'est que ces pays devaient acheter exclusivement, et à des prix surfaits, dans la mère-patrie. En même temps, on considérait que ces pays ne représentaient qu'une seule richesse : l'exportation des métaux précieux. CWi engorgea

TEspagne de métaux précieux et on paralysa toute espèce d'industrie et d'échange.

Cette manière de comprendre les colonies a duré jusqu'au xviii° siècle. Voici un passage de Voltaire qui raconte de quelle manière se faisait le commerce des colonies espagnoles. 11 était fort au courant de ces questions, ayant des intérêts dans les bateaux de Cadix :

« Quant à la manière dont l'or et l'argent du Pérou parviennent à tous les peuples de l'Europe, et de là vont en partie aux grandes Indes, c'est une chose connue, mais étonnante. Une loi sévère établie par Ferdinand et Isabelle, confirmée par Charles-Quint et par tous les rois d'Espagne, défend aux autres nations non seulement l'entrée des ports de l'Amérique espagnole, mais la part la plus indirecte dans ce commerce. 11 semblait que cette loi dût donner à l'Espagne de quoi subjuguer l'Europe ; cependant l'Espagne ne subsiste que de la violation perpétuelle de cette loi même. Elle peut à peine fournir quatre millions en denrées qu'on transporte en Amérique ; et le reste de l'Europe fournit quelquefois pour cinquante millions de marchandises. Ce prodigieux commerce de nations amies ou ennemies de l'Espagne se fait sous le nom des Espagnols mêmes, toujours fidèles aux particuliers, et toujours trompant le roi, qui a un besoin extrême de l'être. JNulle reconnaissance n'est donnée par les marchands espagnols aux marchands étrangers. La bonne foi, sans laquelle

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il n'y aurait jamais eu de commerce, fait la seule sûreté.

« La manière dont on donna longtemps aux étrangers Tor et l'argent que les galions ont rapportés d'Amérique fut encore plus singulière. L'Espagnol, qui est à Cadix facteur de l'étranger, confiait les lingots reçus à des braves qu'on appelait Météores. Ceux-ci, armés de pistolets de ceinture et d'épées, allaient porter les lingots numérotés au rempart, et les jetaient à d'autres Météores, qui les portaient aux chaloupes auxquelles ils étaient destinés. Les chaloupes les remettaient aux vaisseaux en rade. Ces Météores, ces facteurs, les commis, les gardes, qui ne les troublaient jamais, tous avaient leur droit, et le négociant n'était jamais trompé. Le roi, ayant reçu son induit sur ces trésors à l'arrivée des galions, y gagnait lui-môme. 11 n'y avait proprement que la loi de trompée, loi qui n'est utile qu'autant qu'on y contrevient, et qui n'est pourtant pas encore abrogée, parce que les anciens préjugés sont toujours ce qu'il y a de plus fort chez les hommes.

« Le plus grand exemple de la violation de cette loi et de la fidélité des Espagnols, s'est fait voir en 1684. La guerre était déclarée entre la France et l'Espagne. Le roi catholique voulut se saisir des effets des Français. On employa en vain les édits et les monitoires, les recherches et les excommunications ; aucun commissaire espagnol ne trahit son correspondant français. »

Les Portugais n'avaient pas une meilleure organisation coloniale. Dans les Indes occidentales, ils créèrent une compagnie de monopole; en même temps ils firent intervenir dans le commerce la politique. Ils nommèrent un vice-roi de Goa. Ce vice-roi ne devait conserver ses fonctions que pendant trois ans et, naturellement, ce vice-roi essayait de s'enrichir pendant cette période. D'un autre côté, tous les peuples qui essayèrent de négocier avec les Indes Occidentales firent des compagnies, s'arrogèrent des monopoles et engagèrent bien plutôt des luttes politiques violentes qu'ils ne s'occupèrent de faire du commerce.

Le pacte colonial qui était pratiqué non seulement par l'Espagne et le Portugal, mais aussi par l'Angleterre, qui s'appliquait également à la France, reposait sur cette idée : que les colonies ne devaient s'alimenter que des produits fournis par la mère-patrie. C'était un monopole pour assurer des débouchés à la mère-patrie. On connaît cette fameuse phrase prononcée par un ministre anglais, au moment oii se formulaient les réclamations des colonies de l'Amérique du Nord: « Je ne voudrais pas y voir fabriquer un seul fer à cheval. » On interdisait les manufactures; on interdisait toute espèce de commerce d'exportation ; on interdisait toute fabrication. On arrivait tout simplement à ruiner les colonies, et on n'enrichissait pas la mère-patrie ; on ne développait que la contrebande, comme l'indique le résultat

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suivant. Lorsque les colonies de l'Amérique du Nord se séparèrent de l'Angleterre, naturellement les Anglais criaient sur tous les tons qu'ils seraient ruinés complètement, que le commerce cesserait entre elles et eux. Or la moyenne des importations des articles anglais était, en 1771 et dans les années précédentes, de 3,064,000 livres sterling; en 1784, elles s'étaient élevées à 3,359,000 livres sterling et, en 1806, à 12,389,000 livres sterling, sur un ^.total d'exportations anglaises de 38,732,000 livres. Par conséquent les importations des produits anglais en Amérique, après l'affranchissement des États-Unis, atteignaient à peu près le tiers de l'exportation totale des Anglais.

Je dois dire ici qu'Adam Smith, dans son livre de 1776, avait conseillé aux Anglais de renoncer à leur monopole colonial, et, par là, il avait montré la justesse de ses vues, en dépit du dédain des hommes politiques pour les économistes.

Pour compléter les erreurs des hommes d'état en matière de commerce, nous trouvons le système mercantile lié au pacte colonial. Partout on avait la préoccupation d'empêcher d'exporter certains produits, des matières premières, des blés, et, au contraire, d'importer des matières

premières, mais, en même temps, de ne pas importer des produits fabriqués. Cette conception n'est pas nouvelle : à Athènes, elle existait également; il y avait défense d'exporter des blés et tous les autres produits du sol, excepté Thuile, tandis qu'on pouvait exporter des robes de lin, des teintures de pourpre, des tuniques, de la bijouterie, des armes, des fers ouvrés. On importait du blé, on importait des comestibles salés, on importait des matières premières.

Sous Elisabeth, il y avait prohibition d'exportation des blés ; on empêchait le fermier d'envoyer son blé sur le marché le plus avantageux, car c'est à cette conséquence qu'on aboutit quand on prohibe une exportation, et non seulement l'exporportation du blé était interdite, mais l'exportation d'une brebis entraînait la peine de mort. Jusqu'en 4843, en Angleterre, il était interdit d'exporter des machines. Ce fait montre combien les anciens préjugés ont survécu longtemps, et comment des choses que nous considérons actuellement comme absurdes ne sont abrogées que d'hier.

Dans le système mercantile que nous avions également en France, Charles IX interdisait le transport hors des frontières des laines, des lins, des chanvres et des filasses, « sous prétexte du profit que fait l'étranger lequel les vient chercher communément à petits frais et les fait mettre à l'œuvre et apporte des draps et des linges qu'il vend à un prix excessif. »

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Ces rapides indications sur les diverses évolutions de l'échange montrent que rechange n'est qu'une des manières d'acquérir la propriété.

Cette acquisition s'est faite d'une manière violente tout d'abord. Ces traces de violence se sont conservées encore de nos jours. La civilisation guerrière domine toujours nos civilisations ; mais cependant nous devons considérer qu'actuellement la guerre n'est pas le moyen le plus simple et le moins cher d'acquérir la propriété. D'abord la guerre s'est humanisée et tandis qu'autrefois la guerre comportait le pillage complet de la propriété du vaincu, maintenant il est entendu qu'on respectera la propriété privée. Par conséquent, la guerre donne un moindre profit qu'elle ne donnait jadis. La guerre est une industrie qui ne paie pas ses frais. Elle ne les a jamais bien payés. Elle a toujours été beaucoup plus destructive que rémunératrice, mais, à coup sûr, plus nous allons, plus elle deviendra onéreuse pour le vainqueur comme pour le vaincu. Par conséquent, la guerre doit être éliminée comme instrument d'acquisition.

Si nous observons les grandes phases de l'évolution humaine, nous voyons qu'au fur et à mesure que la notion de l'échange s'est développée, elle a

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entraîné avec elle une augmentation de civilisation. On peut considérer que son caractère a été essentiellement progressif. Maintenant, quand nous apprécions les actes des diverses civilisations que je viens d'indiquer, nous plaçant à un autre point de vue, les comparant à Fidéal actuel de chacun de nous, à notre manière d'être, nous jugeons absurde et choquante la civilisation de tribu, la civilisation de fiefs dans laquelle il y avait un chef de famille qui répartissait la besogne, les tâches, distribuait ses faveurs selon ses caprices ou selon la coutume. Aucun de nous ne voudrait faire partie d'un pareil groupe ; aucun de nous ne voudrait être un des convives de Guillaume le Roux ou du comte de Warwick ; aucun de nous ne voudrait recevoir leur hospitalité, à la condition de devenir l'homme lige de celui qui nous nourrirait tous les jours.

Au contraire, lorsque nous voyons la civilisation commerciale développer l'individualité par l'échange ; lorsque nous voyons des gens agir pour échanger telle ou telle utilité avec d'autres, immédiatement nous nous reconnaissons ; c'est ce que nous faisons tous les jours ; tous les actes de notre vie quotidienne sont des actes d'échange; nous en faisons plusieurs fois par jour, soit pour donner, soit pour recevoir. C'est là le caractère de la civilisation moderne. La civilisation moderne est basée toute entière sur l'échange, dont la notion ne s'est dégagée que peu à peu. Je viens de rappeler tout

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àTheure que, jusqu'en 1843, en Angleterre, Texportationdesmachinesétaitproscrite.Cen'estque d'hier que le pacte colonial a été détruit. En France, il existait encore, il y a moins de cinquante ans, et, tous les jours, des législateurs demandent qu'on y revienne. La majorité dans le parlement et dans le pays est engouée de l'ancien système mercantile, et aujourd'hui même on demande des droits de sortie, par exemple, sur les phosphates d'Algérie, alors que les droits de sortie n'existent que chez des peuples africains ou orientaux que nous considérons comme fort arriérés.

N'est-ce pas là un critérium pour juger qu'un acte est conforme à l'évolution humaine ou est un acte de régression? Chaque fois que, dans le passé, il y a eu développement d'échanges ; chaque fois qu'il y a eu communication plus intime entre* des personnes situées dans diverses régions ; lorsqu'il y a eu échange plus actif de produits ; lorsqu'il y a eu échange plus actif de services, qui donc considérera qu'il n'y a pas eu progrès? Si notre critérium du progrès est tel dans le passé, est-ce que, aujourd'hui, nous ne devons pas y soumettre nos décisions actuelles et les actes auxquels nous prenons part ?

Je viens de démontrer que l'échange avait

pour but de procurer à l'individu le plus grand nombre d'utilités possibles avec le moindre effort. Au contraire, nous voyons à tout instant que, lorsque le gouvernement a voulu intervenir dans l'échange, sa politique a eu pour résultat de le rendre plus diflBcile et de l'alourdir. Nous voyons, par les monopoles qu'ils créent, par le pacte colonial, par le système mercantile, les pouvoirs publics se mettre en travers de Tactivité commerciale, et quel est le résultat? C'est d^ augmenter V effort que le commerce a 'pour but de diminuer. Par conséquent, nous pouvons dire que, lorsque, soit sous prétexte de protectionnisme, soit sous prétexte de socialisme, on fait intervenir le gouvernement et l'administration dans le contrat d'échange, on rend l'effort plus pénible ; et on est en contradiction avec l'évolution générale de l'humanité. On fait acte de régression.

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