MOYENNE SCHÉMATIQUE PAR PÉRIODE DE DIX ANS
On voit combien ces moyennes de dix ans sont faites arbitrairement. Il suffit de comprendre les années de la révolution de 1848 pour abaisser immédiatement les moyennes antérieures à 1851, ou négliger des années de baisse comme 18S8 et on fait une moyenne de 100; on associe les années de hausse comme celles qui ont suivi la guerre de 1870 ; on les mêle aux années 1866-1870 qui étaient des années de baisse et on relève la moyenne à 102. La baisse se produit ensuite. On lui donne une courbe régulière en négligeant tous les à-coups qui portent soit sur telle ou telle marchandise, soit sur telle ou telle année. C'est là le procédé d'un homme qui, passionné pour la régularité, l'obtient par un procédé artificiel.
Mais si au lieu de faire la moyenne au point de vue du temps, admettant comme exactes les moyennes obtenues en groupant 4S marchandises choisies plus ou moins arbitrairement, nous constatons les effets suivants :
1847. — Mauvaise récolte. M. Sauerbreck cons-
ta te un prix très élevé, 95, grâce à la part que prend le prix du blé dans les 4S articles qu'il a groupés : car le Jiaut prix du blé a entraîné une baisse pour les autres produits. Si le consommateur est obligé de dépenser 100 francs au lieu de 50 pour son pain, c'est 50 francs de moins qu'il mettra à acheter des souliers, du linge, des robes ou des pantalons.
La révolution de 48 éclate : les prix tombent ; c'est à qui se resteindra ; on ne fait plus de luxe ; on n'achète pas : les uns, parce que le travail étant suspendu n'ont pas de salaires ; les autres, parce que leurs revenus sont diminués ; tous enfin parce qu'ils écononTisent le plus possible en prévision des événements qu'ils redoutent. Cette baisse était le résultat des agitations politiques qui troublaient toute l'Europe.
La quantité des métaux précieux monnayés n'avait pas plus d'influence sur cette baisse qu'elle n'en a eu sur la hausse qui a suivi. On s'était privé, on avait besoin de se réapprovisionner. La demande dépassait d'autant plus l'offre que tous les producteurs, menacés, inquiets, avaient réduit leur production au minimum et loin de développer leur outillage, l'avaient à peine entretenu.
Tous les gens qui avaient économisé, qui n'avaient renouvelé ni leur mobilier, ni leur garde-robe, qui n'avaient pas réparé leurs immeubles ou n'en avaient pas construit, tous les consommateurs, en un mot, demandent des produits dont ils ont besoin
Alors les prix remontent de 78 à 100. , en deux ans, 1853-18S4. Rien d'extraordinaire.
La guerre de Crimée éclate : quoique éloignée des centres de grande consommation, elle produit des inquiétudes: la consommation se restreint, une baisse en résulte. La guerre est terminée. On s'était privé pendant deux ans. Il faut réparer ces privations, la demande abonde. Les prix s'élèvent à lOS. Puis arrivent la révolte de l'Inde, la guerre d'Italie : de nouveau, la consommation se resserre. Les prix tombent pour remonter après. La guerre d'Amérique provoque en Europe la famine du coton. Son prix relève la moyenne. La guerre de 1866 survient. Elle abaisse la consommation. Puis la guerre de 1870 éclate. Alors a lieu une gigantesque destruction de capitaux. Aussitôt la guerre finie. Etats et particuliers doivent réparer les ruines accumulées. Les prix s'élèvent et se rapprochent des prix de 1820. Les ruines sont réparées ; il n'y a plus de guerres en Europe, car la campagne de Plewna a eu peu de répercussion. Tous les moyens accumulés par la science et l'industrie depuis vingt ans sont en action. Les prix baissent avec des oscillations, toutefois. En 1879, il y a une baisse plus accentuée; pourquoi? parce que la récolte a été mauvaise. On a restreint ses achats. L'année suivante les prix remontent à un chiffre supérieur à celui de l'année précédente. Pourquoi? toujours le môme phénomène, on avait moins acheté l'année précédente : on était en retard d'un an. Il a fallu
l'iîcomomie de l'effort. 16
se rattraper. La demande a abondé, hes index numbersdeM. A. Sauerberck ne prouvent rien en faveur du bimétallisme. Il démontreraient au contraire le peu d'influence qu'ont les variations de la production des métaux précieux sur les cours. Cette influence deviendra de plus en plus petite au fur et à mesure que les instruments de crédit se perfectionneront, puisque Tor n'est plus qu'un appoint presque insignifiant dans les échanges internationaux.
Nous allons vérifier les mêmes faits aux États- Unis. Pour les établir, je vais me servir, outre des communications de M. Porter, le directeur du Census de 1890, de deux ouvrages de premier ordre : Industrial évolution of the united states par Carroll-D. Wright, commissaire du travail aux Etats-Unis et de Money and priées de M. Schoenhof, ancien consul des Etats-Unis en Angleterre, qui a fait de nombreuses enquêtes en Europe aussi bien qu'aux Etats-Unis.
M. Schoenhof partage complètement ma manière de voir sur l'influence de la monnaie sur les prix\
Dès les premières lignes de son premier chapitre.
1. Je l'avais exposée dans la Science économique ^ dont la l'« édition a paru en 1881.
il signale le préjugé d'après lequel les prix monteraient ou baisseraient d'après Taugmcntation ou la diminution de la monnaie. Et en effet, « pendant la guerre de la sécession, Tusage du papier-monnaie doubla et triplales prix.» C'est une expérience plus limitée que celle des assignats. « Le fait prouve, ajoute M. Schoenhof, que le pouvoir d'achat de la monnaie avait diminué. » Voilà tout. -
Si nous prenons les grands nombres et les grandes périodes, en faisant abstraction des accidents de chaque jour, nous trouvons, comme en France et en Angleterre, le même phénomène :
augmentation de valeur des capitaux fixes ; diminution de valeur des capitaux circulants. Voici les progrès de la valeur des capitaux fixes — propriété foncière, bétail, mines et carrières, machines, chemins de fer, télégraphes, téléphones, marine, canaux * :
En millioDB de dollars
1880 1890 dollars dollars
Valeur moyenne de l'acre de terre cultivée. 19.02 21.31
En plus. .... 2.29
1. Dans ce total sont compris aussi les métaux précieux monnayés qu'il faudrait déduire. Ils comptent en 1890 pour 1.158 millions de dollars.
Les capitaux circulants baissent de prix.
D'après un rapport fait à la commission des financés du Sénat des Etats-Unis, sur les prix de 222 articles de consommations importantes de 1840 à 1890, on trouve pour Fensemble, si on prend les prix de 1860 pour 100, les différences suivantes: en 1840 — 97,7 ; en 1866 (période de la guerre et du papier monnaie) 187,7 ; en 1890, 94,4*.
On peut dire que, depuis le commencement du siècle, le prix des capitaux circulants a toujours eu une tendance à baisser, et pour une excellente raison : c'est que le pouvoir de production augmente, que les moyens de transport se développent et que, par conséquent, il y a forcément une baisse sur les produits. Il n'y a pas de remède contre cette baisse. Non seulement il n'y a pas de remède, mais c'est la caractéristique la plus nette du progrès. Ou plutôt, il y a un remède : c'est la destruction des capitaux par une guerre et la substitution du papier-monnaie à la bonne monnaie. Ceux qui gémissent de la baisse des prix gémissent des progrès de la science, de la production, des moyens de transport, de l'accumulation des capi-