II
Passons. On trouve dans ce livre'des formules de ce genre : « A chacun selon ses besoins; à chacun selon ses capacités. » Comme les besoins n'ont pas d'autres limites que les désirs; comme les désirs sont essentiellement subjectifs ; comme, par conséquent, les besoins sont indéfinis, si chacun a droit à leur satisfaction, je me demande quelles seraient les richesses du monde qui pourraient y pourvoir. Cependant il y a encore des socialistes qui répètent, plus ou moins atténuée, cette formule ; qui, au moins s'inspirent de son esprit, tout en se donnant une attitude de dogmatisme scientifique. L'organisation de ces ateliers était naturellement bienveillante, car tous les utopistes ont essayé de joindre, à une organisation militarisée du travail, une certaine conception de la liberté. Et alors, comme sanction, contre la paresse, Louis Blanc plaçait des écriteaux, dans les ateliers, portant cette inscription : « Celui qui ne travaille pas est un voleur. »
En pratique, la conception de Louis Blanc a abouti aux ateliers nationaux de J848 et aux journées de juin.
Enfin, il y a un autre homme, très confus, très trouble, Proudhon, qu'on peut également appeler le père du socialisme et le père de l'anarchie. Proudhon a laissé dans le monde un certain nombre d'adages qui ont étonné de son temps ; ce sont des espèces de défis jetés à la langue et aux idées : prendre deux mots contradictoires et din*. que ces
deux mots sont identiques, c'est facile ; si cela peut surprendre, cela ne prouve rien. Dire que la propriété c'est le vol ; dire que le meilleur gouvernement c'est Tanarchie, ce sont des tours de passepasse qui peuvent évidemment amuser les badauds, mais qui ne reposent sur aucune espèce de réalité *. Puis il a lancé sa grande conception de la banque d'échange qui supprimait la monnaie et la remplaçait par des petits bons de papier. Il n'oubliait qu'une chose : en établir la valeur. Comment un peintre se procurera-t-il, si personne n'a besoin de ses tableaux, les bons grâce auxquels il pourra payer son boucher, son épicier, son tailleur? Enfin il prophétise, il recommande la gratuité du crédit sous toutes les formes ; il nie la légalité du taux de l'intérêt.
Deux hommes peuvent être considérés comme des fils de Proudhon : Karl Marx et Bakounine. L'un et l'autre ont été en rapport avec lui. Le premier manifeste de Karl Marx date de 1847.
Ils ont évidemment subi son influence. Seulement son influence s'est transformée dans des cerveaux qui n'ont rien de français. Karl Marx
1. Voir mes études sur la^ Philosophie de Proudhon. La Pensée nouvelle f 1869. — Proudhon^ par M. Arthur Desjardiirs.
est allé du côté du socialisme, Bakounine du côté de Tanarchisme. Tous les deux ont fondé rinternationale, puis ils se sont violemment séparés. Actuellement, on peut dire que tout socialisme se réclame des théories de Karl Marx. Mais le socialisme allemand était tiraillé d'un autre côté par Lassalle, et le congrès de Gotha, de 187S, qui réunit la fraction marxiste et la fraction lassalienne, formula les deux lois... (Quand je dis lois, je me sers du mot dont Lassalle et dont Karl Marx se sont servis) à Taide desquelles ils ont essayé de justifier intellectuellement le mouvement socialisle. Du côté de Lassalle, c'est la loi d'airain des salaires. Prenant une phrase de Ricardo, qui, luimême, l'avait prise à Turgot, il déclarait que jamais le travailleur ne pouvait gagner au delà de ce qui était nécessaire à sa subsistance*. Si cette loi d'airain agissait, quand le prix du pain diminue, le prix des salaires devrait diminuer. Si cette loi agissait, il devrait y avoir égalité de prix entre tous les travailleurs dans le môme pays, dans le même milieu. Or, comme les faits sont en complète contradiction avec cette affirmation ; que, dans la même ville, dans le même corps de métier, il y a des différences de salaires qui peuvent varier de 50 à 100 0/0, selon la capacité professionnelle, selon le caractère des diverses industries; comme, d'un autre côté, les faits ont