Voir La Morale de la ci
■; par Yves Guyot.
nération en échange des produits qu'il leur livre, des services qu'il leur rend: ce dont il s'agit, c'est de s'emparer du pouvoir, car ce seront les maîtres du pouvoir qui pourront faire produire selon leur gré, répartir la richesse, donner des privilèges à ceux-ci, maltraiter ceux-là, combler les uns, pressurer les autres : de là le caractère régressif de la société socialiste, si jamais elle arrivait à se constituer: ce seraitla substitution delà conciurence politique à la concurrence économique ; et nous la voyons déjà se produire dans les menées et les tyrannies des syndicats; nous la voyons, dans les mesures d'exclusion qui sont prises contre telle ou telle maison, contre tel ou tel individu; nous la voyons, dans les violations constantes de la liberté du travail qui sont la caractéristique de la politique socialiste dans nos sociétés actuelles. On voit le développement que prendraient ces passions dans une société communiste : ce serait la guerre de parti à parti ; ce serait à qui prendrait le gouvernement, parce que celui qui le tiendrait aurait à sa disposition l'existence môme de chaque individu. Et croit-on que, s'il était maître du pouvoir, il pût, par hasard, maintenir la liberté politique? Mais, s'il maintenait la liberté politique, il trouverait des résistances de tous les côtés ; la concurrence politique se manifesterait de la part de ses adversaires. Si oppresseur qu'il fût, il ne supprimerait pas les mécontents ; alors des coalitions se formeraient contre lui et essaieraient de le renverser.
Donc, pour conserver la puissance économique Je parti régnant supprimerait la liberté politique et ce serait logique, car il y a une contradictioi choquante dans le développement du socialisme ai milieu de nos institutions de liberté. Gommen peut-il se réclamer de la liberté politique pou: demander la tutelle économique ? Les libertés poli tiques, que nous avons eu tant de mal à acquérir servent d'instrument au parti qui a pour idéal h servitude économique ! 'Si je poursuivais le pa rallèle, je dirais aux socialistes : « Comment, vou prétendez pouvoir vous gouverner vous-mêmes vous prétendez être libres d'agir sur les destinée de votre pays, et, en môme temps, vous vous dé clarez incapables de faire un contrat ! Vous voule et vous demandez que ce soit TEtat qui règle vo moyens de production et qui dirige votre vie écono mique ! »
Voilà le théâtre de luttes et de batailles qu'of frirait la société collectiviste, si jamais elle parve nait à s'instituer. Ce serait l'organisation de 1 guerre sociale. De plus, nous n'avons qu'à voir le moyens par lesquels on prétend y arriver, pou nous rendre compte que le tableau que je viens d tracer n'est pas chargé de couleurs trop noires.
Je choisis une citation de M. Benoit Malon
parce que M. Benoît Malon élait un docteur socialiste un peu mystique, d'un caractère bienveillant et, au fond, paraît-il, le meilleur homme du monde. Il dit avec tranquillité:
« Il faut en finir avec le propriétaire. Le voleur propriétaire n'est pas comme le voleur d'un cheval ou d'une somme d'argent dont le crime cesse avec l'acte. »
Et alors, prévoyant avec une certaine perspicacité, il ajoute que le propriétaire ne se laisserait peut-être pas faire :
« On n'arrivera jamais à convaincre la bourgeoisie moderne qu'elle doit se prêter à la socialisation des capitaux. C'est la force qui décidera de cette question en dernière analyse, la force, l'accoucheuse des sociétés nouvelles, dit Marx.
« Il ne s'agit donc pas d'être réformiste ou révolutionnaire : il faut être réformiste et révolutionnaire. Nous ne laisserons pas faiblir en nous l'esprit révolutionnaire. »
Dans une brochure intitulée : « Collectivisme et Révolution », M, Jules Guesde disait:
« L'expropriation avec une indemnité est donc une chimère, autant, sinon plus que le rachat. Et quelque regret qu'on puisse en éprouver, quelque pénible que paraisse aux natures pacifiques ce troisième et dernier moyen, nous n'avons plus devant nous que la reprise violente sur quelques-uns de ce qui appartient à tous, disons le mot : la Révolution. »
11 ajoutait :
« Des capitaux qu'il s'agit de reprendre, quelques-uns, comme la terre, ne sont pas de création humaine, ils sont antérieurs à Thomme, pour lequel ils sont une condition sine quâ non d'existence. Ils ne sauraient, par suite, appartenir aux uns à l'exclusion des autres, sans que les autres soient volés. Et faire rendre gorge à des voleurs, les obliger à restituer, a toujours et partout été considéré, je ne dis pas comme un droit, mais comme un devoir, le plus sacré des devoirs. »
Je laisse de côté cette logomachie qui prétend que le propriétaire est un voleur, et que, par conséquent, on a le droit de le voler. C'est toujours la vieille théorie de Proudhon.
M. Paul Lafai^ue, de son côté, écrit:
« Les paysans rallient aujourd'hui le rouge drapeau du socialisme pour recommencer la Révolution sociale qui expropriera les expropriateurs et qui réparera les crimes de la Révolution de 1789. »
A propos de l'impôt sur les successions, il disait:
« Rassurez-vous, l'impôt sur l'héritage n^est pas le socialisme ; la suppression de l'héritage n'est pas le socialisme. »
M. Paul Lafargue ménage ses effets.
« Quand, avec Marx et Engels, nous avons rédigé le programme du parti ouvrier, c'était une concession que nous faisions aux démocrates bourgeois d'y inscrire, à l'article 12, l'abolition de tout héritage dépassant 20,000 francs.
« Un Gouvernement révolutionnaire n'aurait pas la patience d'attendre que les capitalistes meurent de leur vilaine mort pour les obliger à restituer les richesses qu'ils ont volées aux travailleurs. »
Ces citations ne sont pas vieilles : celles de Paul Lafargue datent de décembre 1894, et M. Guesde, dans VAlmanach de la question sociale pour 1895, disait :
« Pour eux comme pour nous, Tiustrument de cette expropriation ne peut être que le prolétariat groupé, organisé, constitué en parti de classe.
« Pour eux comme pour nous, celle prise de possession du pouvoir collectif est affaire de force ou de révolution, la seule hypothèse d'une bourgeoisie capitulant devant des considérations de justice ou des morceaux de papier devant être reléguée dans le domaine des miracles ou de l'absurde. »
Tels sont les moyens qui doivent nous amener à réaliser l'idéal socialiste. Ces moyens sont tout à fait dignes du résultat à atteindre.
Mais, nous voyons de braves gens qui, pour conjurer ce socialisme aigu dont ils ont peur, veulent nous inoculer un socialisme chronique.
Ji; Nous avons les socialistes chrétiens ; mais, il fa
iï bien le dire, il y a très peu de différence entre 1
jli: socialistes chrétiens et les socialistes révolutioi
!J . naires. Nous les avons vus, en Allemagne, ass
ciés intimement. Dès 1865, M. Ketteler, arch vèquc de Mayence, fondait le parti des socialist chrétiens, dont le chanoine Moufang formulait programme à Mayence, le 27 février 1871, et voi !î[. ce programme: Maximum de durée des heures <
I travail, minimum de salaire, garantie du salair
avances pécuniaires aux ouvriers, dégrèvement d II' classes pauvres, fixation d'un maximum pour 1
rentes et revenus.
Les socialistes chrétiens réclament aussi, eu l'avènement d'un quatrième état. La Gazette chr tienne, à Aix-la-Chapelle, a pour but de lutter av( énergie contre l'économie politique moderne.
En 1878, il y eut alliance ouverte entre Liebl necht et le chanoine Moufang, et l'on vit celuis'associer à des réunions faites en l'honneur de Commune.
MM. Ketteler, Hitze, Weiss, Decurtins ont pa tout proclamé que « la liberté économique est x i, principe inique et contraire à toutes les lois chr
'* tiennes. »
En Angleterre, le cardinal Manning a proclan le droit au travail, le juste salaire et la régleme
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■rj : tation des profits.
Aux Etats-Unis, un archevêque, M. Ireland, c sait hautement « qui tient les masses, règne » <
pour régner, il se jetait dans le socialisme avec la presque unanimité du clergé catholique; en 1887, 70 évêques sur 75 demandèrent au pape de lever l'excommunication qu'il avait lancée contre les Chevaliers du Travail qui s'étaient rendus coupables des plus graves désordres.
En France, nous avons entendu M. de Mun, en pleine Chambre, faire l'éloge de M. Lafargueet, en décembre 1894, M. Pierre Chesnelong, au congrès catholique de Lille, prenait comme programme: « Le miniinum de salaire, la lutte contre le capitalisme, la révision du régime légal de la propriété et de l'injuste répartition des richesses. »
En Belgique, la Chambre des représentants se compose de 104 catholiques, 29 socialistes, 19 libéraux. Le ministre du travail et de l'industrie, M. Nyssens, fait une législation socialiste. Il a fait voter un projet de loi sur les règlements d'ateliers qui, sans satisfaire complètement les socialistes, a mérité leur approbation (5 mai 1896).
En Angleterre, le parti tory est au pouvoir avec une majorité de 152 voix. Le 3 mars, on discutait à la Chambre des Communes un projet de loi tendant à faire commanditer les ouvriers pour acheter
L'écONOMIB DB l'eFFORT. 24
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des maisons. SirCharles Dilke l'appelait « le premier œuf du socialisme tory. » Il a été adopté pai la Chambre des Communes, avec une énorme majorité.
M. deBismarck combattait le socialisme Marxiste, ce qu'on appelle, en Allemagne, le socialisme démocratique, par sa loi de 1878. Mats il croyait . être exIrCmement malin en prenant ses doctrines et en le transformant en socialisme bureaucratique. Il faisait la loi sur les assurances contre les maladies et la vieillesse; il faisait la loi sur les assurances contre les accidents du travail en 1884. L'expérience existe depuis 12 ans... bien loin que ces lois aient diminué le nombre des socialistes démocrates, nous les avons vus arriver à 1,800 mille aux dernières élections et envoyer au Reichslag 47 représentants sur 397 députés, ce qui était la plus forte proportion avant les élections belges. Par conséquent, au point de vue politique, le socialisme d'Etat, le socialisme bureaucratique de M. de Bismarck, n'a pas le moins du monde arrêté le développement du socialisme révolutionnaire.
Nous voyons tous les jours, dans les divers pays, la législation multiplier son intervention dans les conditions du travail; nous voyons de nouveaux inspecteurs institués pour aller visiter des ateliers; mais que font ces inspecteurs ? Ils viennent apporter l'anarchie dans l'atelier; s'ils règlent les heures de travail ; s'ils règlent les conditions d'hygîène ; s'ils
interviennent dans les règlements qui existent entre les travailleurs et les exploitants, que font-ils, eux, qui n'ont pas de responsabilité, eux qui n'ont pas de débouchés à ouvrir, d'échéances à acquitter, eux qui n'ont pas h se préoccuper des prix de revient, que font-ils? Ils mettent, peu à peu, l'industriel privé à la porte de son atelier et, une fois qu'il sera à la porte de son atelier, l'atelier fermera ou il faudra que l'Etat le prenne et, qu'est-ce? C'est la marche au collectivisme !
J'ai toujours considéré ce mouvement comme extrêmement dangereux ; je l'ai toujours combattu, me trouvant, en cela, d'accord avec mon ami Bradlaugh, qui a été longtemps le chef du parti radical anglais le plus avancé. Lorsqu'il vit les idées allemandes menacer d'envahir les Trade unions anglaises, il fit tous ses efforts pour les arrêter. En 1883, M. Bradlaugh eut une célèbre discussion avec M. Hyndman, l'un des inspirateurs et des organisateurs du socialisme anglais.
Jusqu'à sa mort, en 1892, il n'a cessé de dire aux radicaux et aux libéraux: « Prenez garde, si vous abandonnez le principe de la liberté, vous perdrez votre raison d'être. » C'est ce que
je n'ai cessé de répéter de mon côté. Plus haut que jamais, je dis à tous les hommes qui se mettent à la remorque des socialistes, les uns par ignorance, les autres par ambition, que, bien loin de contribuer au développement de rhumanité, bien loin de contribuer à l'avènement de la démocratie, ils nous ramènent en arrière ; ils rétablissent une législation de classes; ils nous font reculer en deçà de 1789; ils essaient de rétablir la constitution de privilèges que nos pères ont abolie. Pour moi, je crois qu'il importe à nous tous d'étudier avec soin, avec la plus grande probité scientifique, les problèmes économiques qui se posent devant nous, de les considérer de la même manière que nous pouvons considérer tel phénomène qui se passe dans un laboratoire. Mais une fois notre conviction faite, il est de notre devoir de nous jeter dans l'arène et d'essayer, par tous les moyens de persuasion et d'action, de détourner la démocratie française du socialisme.