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CHAPITRE X

I. Définition de révolution. — La régression. — II. La division du travail. — L'homogène et l'hétérogème. r— Se suffire à soi-même. — La théorie protectionniste. — III. L'homme primitif esclave de son milieu physique. — Tyrannies des civilisations primitives. — Une nouvelle découverle, une nouvelle invention : c'est le progrès. — Une nouvelle liberté. — C'est le progrès. — Critérium. — Le progrès est en raison directe de Vaction de Vhomme sur les choses et en raison inverse de l'action coercitive de Vhomme sur Vhomme. — IV. Du communisme à la propriété individuelle. Mobilisation de toutes les propriétés. — V. La liberté de la circulation. — M. Menier. — Tout arrêt dans la circulation frappe la production en raison géométrique. — YI. Séparation de l'homme et de la chose. — VU. La société politique a suivi l'évolution de la société commerciale. — Le Bîll of Rights. — La constitution des États- Unis de 1787. — Limitation des intérêts mis en commun. — Limitation des droits du congres par le statut constitutionnel. — La cour suprême.

— Le mandat est limité. — La constitution n'est pas une aliénation de droits, mais une délimitation. — Société à responsabilité limitée. — VIII. Qu'appelons-nous des libertés ? — Liberté individuelle. — Liberté de conscience. — Liberté de penser. — Liberté de la parole et de la presse. — Définitions. — Il y a progrès quand il y a élimination de l'intervention de l'État dans les actes personnels. — Contradiction : liberté politique, servitude économique. — IX. UÉtat doit cesser de gouverner pour administrer. — D'où vient cette formule. — Ce qu'elle signifie. — C'est une formule économique. — X. Limitation de l'action de l'État.

— Devoirs positifs et devoirs négatifs de l'État. — L'État et le contrat.

— Liberté de la discussion ; sûreté de l'exécution. — Substitution du

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contrat aux arrangements d* autorité. — XI. Décentralisa tioa. — Garanties contre les tyrannies locales. — Les droits de rhqmme. — La garantie qui a toujours manqué. — XII. L'idéal socialiste. — Expériences actuelles. — Idéal de tyrannie et de servitude. — Ramener à l'unité. — XI 11. Que faire ? — La formule de Buckle. — Les quatre règles. — XIV. Le danger de la philanthropie. — Les combatt.mts et les ambulanciers. — La justice et la charité suprême. — XV. Répercussion do l'extension des attributions de TLtat sur les contribuables. — Caractère de l'impôt. — Graham Sumncr; l'homme oublié. — Un gouvernement doit gouverner dans V intérêt général et assurer la justice à tous. — XVI. L'Économie de l'eflbrt. — Le rôle du savoir n'est pas d'assurer la paresse. — L'idéal socialiste et l'idéal individualiste. — Idéal de paresse et idéal d'énergie. — Politique d'expansion et politique de dépression. — Idéal économique ; maximum d'effei utile avec le minimum d*effort.

Dans ce dernier chapitre, je vais résumer rapidement les caractères auxquels on reconnaît révolution ou la régression d'une société, non seulement au point de vue économique, mais, par la force des choses, j'aborderai la question politique. Tout d'abord, je crois qu'il est nécessaire de définir le mot « évolution » tel qu'il est employé dans les sciences naturelles. Car le plus souvent, quand on l'applique à l'humanité, on prend ce terme dans un sens aussi vague qu'impropre. M. Brunetière a fait un volume sur l'évolution des genres dans la littérature ; mais il ne donne aucune espèce de défition de l'évolution. L'évolution exprime un progrès déterminé, et d'après la définition qu'en donne la

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biologie actuelle, on peut la définir, appliquée à l'humanité, de la manière suivante : « L'évolution est Tcnsembte des qualités acquises par l'humanité depuis son apparition et transmises en s'accumulant à travers les séries de générations. »

Comme opposée à l'évolution, il y a la régression, ce qu'on appelle l'atavisme, ce que Darwin a défini : le retour au type des ancêtres ; et il faut bien reconnaître que l'humanité est beaucoup plus faciment susceptible de régression que de progrès. Il est beaucoup plus facile de rétrograder que d'avancer ; c'est plus simple ; il est beaucoup plus facile de mettre son idéal dans le passé que de le mettre dans l'avenir, parce que cet idéal dans l'avenir est plus ou moins mal défini, tandis que, dans le passé, il a une base objective qui permet de le systématiser, de le préciser. Il y a toujours un certain nombre de personnes qui vantent le vieux temps d'une manière plus ou moins chimérique, qui le font entrevoir à travers des conceptions plus ou moins réelles; et là est le grand danger de toutes les sociétés. Il faut prendre garde que les anciennes idées ne l'emportent sur les besoins nouveaux. Là est le secret de la crise qui existe actuellement : les progrès accomplis par la science et par l'industrie ont provoqué un très grand nombre de besoins nouveaux, tandis que nous sommes encore dominés par beaucoup de survivances des générations passées et que notre intellect appartient encore à des idées vieillies.

A quel signe peut-on reconnaître que telle ou

telle institution est progressive, favorable à révolution, ou, au contraire, est régressive ?

Tout d'abord pour constater si une civilisation est plus avancée qu'une autre en évolution, un signe distinct se présente à nous : c'est la division du travail. Sans entrer dans des analogies entre l'organisme des sociétés et l'organisme biologique, nous pouvons dire cependant (et nous l'avons vu dans Tétude que nous avons faite des diverses transformations économiques de l'humanité) qu'au fur et à mesure qu'elle s'est développée, s'est réalisé le phénomène qu'Herbert Spencer définit le passage de l'homogène à l'hétérogène ; nous l'appellerons plus simplement la division du travail. Dans les civilisations primitives, elle n'existe pas. Quand les civilisations deviennent plus compliquées, les aptitudes se diversifient en même temps que les besoins se mulliplient. C'est là un phénomène qu'a défini Lamarck, dont certains socialistes se réclament. Le besoin engendre l'organe, le besoin engendre l'aptitude : nos besoins se diversifient et, par conséquent, nos aptitude^. Dans nos civilisations, on entend encore, dans certains coins retirés, de plus en plus rares, qui n'ont pas encore

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été touchés par les chemins de fer, répéter qu'« une terre doit se suffire à| elle-même ; » la femme tisse la laine, tricote les bas, fait les vêtements ; elle récolte son lin, elle le teille, elle le file et enfin elle tisse elle-même ; si elle ne moud plus sa farine, elle pétrit et cuit son pain. Au fur et à mesure que le progrès économique augmente, ces habitudes disparaissent. Chacun produit ce qu'il est le plus capable de produire, et, en échange de sa production, se procure les autres utilités dont il a besoin et que d'autres produisent pour lui. Le vigneron vend son vin et achète son pain.

Cette conception qui existe encore chez quelques paysans arriérés, tous les jours moins nombreux, que vous trouvez dans les douars arabes, que vous trouvez dans toutes les tribus primitives, nous la retrouvons à la Chambre des Députés et au Sénat. La plupart de nos représentants, dans les deux assemblées, en sont encore empreints ; elle a un nom: elle s'appelle la théorie protectionniste. Une nation doit se suffire à elle-même; elle ne doit pas acheter aux autres ; elle ne doit pas produire seulement ce qu'elle est capable de produire, mais elle doit produire tout ce dont elle a besoin. Logiquement tous les produits étrangers devraient être prohibés. Cependant on veut bien concéder un minimum : c'est une faiblesse, car, si vous importez du coton, l'importation du colon nuit à la culture du lin et du chanvre ; si vous importez du café et du thé, ces deux boissons nuisent

à la consommation du cidre et du vin, produits nationaux. C'est la négation de la division du travail ; c'est la négation même de tous les efforts de rhumanité pour agrandir le domaine économique.

Voyons un autre phénomène : je n'insisterai pas pour démontrer que, dans les civilisations primitives, l'homme est esclave du milieu physique dans lequel il vit. Nous, avons vu et nous voyons tous les jours, en lisant le moindre récit de voyages d'explorateurs qui se sont égarés dans l'Afrique Centrale ou qui ont visité quelques peuplades de la Polynésie qu'il est, en môme temps, esclave d'un chef quelconque. On trouve dans les peuplades primitives les plus effroyables tyrannies. Des rois africains tuent leurs sujets et les mangent, alors même que les aliments sont abondants, mais pour bien montrer leur autorité souveraine sur leurs sujets. A coup sûr ils nous paraissent des barbares : nous considérons que de pareils actes sont monstrueux. Mais si pour embrasser l'évolution de l'humanité, nous nous rendons compte de nos conversations de tous les jours, que disons-nous ? Vous apprenez une nouvelle découverte, vous apprenez l'existence d'une nouvelle invention, vous dites : « C'est un

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progrès. . . » et qu'est-ce que cette annonce d'une nouvelle découverte, d'une nouvelle invention? C'est tout simplement la constatation que la puissance de l'homme sur les choses a été augmentée.

Quand on apprend que ces procédés barbares dont je parlais tout à l'heure ont disparu d'un pays, on trouve que le niveau de la civilisation s'y est élevé. Quel est l'homme, ayant médité les questions politiques, qui ne considère que les gouvernements autocratiques sont en retard sur les gouvernements de discussion? Par conséquent, nous pouvons formuler xîette loi: Le progrès est en raison inverse de l'action coe?'citive de l'homme sur l'homme et en raison dh^ecte de l'action de l'homme sur les choses.

Maintenant examinons une autre phase de l'évolution humaine : la conception de la propriété.

Les socialistes, les collectivistes veulent aller de la propriété individuelle, qui existe tant bien que mal actuellement, vers la propriété collective, et cependant, nous avons vu que l'humanité était partie de la propriété collective pour arriver à dégager une notion de plus en plus nette de la propriété individuelle. Nous avons pu constater que la formule de la propriété individuelle n'a été

donnée d'une manière complète et précise que dans le code rural de 1791. Alors que la propriété foncière était encore immobilisée depuis des siècles, le commerce des objets mobiliers était pratiqué. Les objets d'échange se sont multipliés, au fur et à mesure que les hommes ont eu des produits plus variés. La propriété foncière s'est dégagée avec difficulté de la forme féodale ; elle est restée liée à la famille dans certaines civilisations même très avancées. En Angleterre, nous trouvons les substitutions et les majorats. En France même, l'Empire a reconstitué quelques majorats. A coup sûr, nous pouvons considérer que toute institution qui a pour but denv pêcher la mobilisation de la propriété est une institution rétrograde. Toute institution qui a pour but d'empêcher l'échange de la propriété est analogue à une institution qui aurait pour but d'empêcher l'échange des objets mobiliers. En parlant de propriété immobilière, le droit prouve qu'il est toujours empreint de vieux préjugés féodaux.

Par conséquent, que devons-nous faire ? Nous devons essayer de faire, pour la propriété, ce qu'on fait pour tous les autres objets ; nous devons essayer de la mobiliser. Dans la commission extraparlementaire qui a été instituée en 1890 par M. Rouvier pour étudier la réforme du cadastre et la réforme du régime de la propriété, j'ai entendu dire: «Mais ce que vous proposez est extrêmement dangereux! Comment, mobiliser la propriété! Il y aura des paysans imprudents qui pourront aliéner leur pro-

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priété, qui le regretteront après. Il faut prendre garde !»

C'est toujours la manie de vouloir protéger les gens contre eux-mômes. Mais est-ce qu'en hérissant la mobilisation de la propriété de difficultés, par cela môme, on ne nuit pas à sa valeur ? Lorsqu'on est obligé de donner 10 0/0 à l'enregistrement et au notaire pour échanger une propriété, forcément on l'immobilise. 10 0/0 pour l'acheter. — Vous voulez la revendre?... 10 O'/O encore. Il suffit donc de deux échanges pour que le cinquième de la valeur de la propriété soit absorbé.

On n'a pas, quand on fait une loi, à savoir l'usage que les individus en feront. Ce qui doit préoccuper le législateur, c'est de savoir si cette loi estutile au développement économique de la société sur laquelle il agit. Ils en useront ensuite comme ils l'entendront. Ils en feront un bon ou un mauvais emploi à leur point de vue, cela les regarde ; c'est leur affaire. Le devoir du coutelier est de livrer un outil bien tranchant, tant pis si son client se coupe avec. Sous prétexte de protéger les propriétaires, le législateur les ruine lorsqu'il les empêche de tirer le meilleur parti possible de la valeur qu'ils ont entre les mains. Propriété immobilisée, propriété dépréciée. Les législateurs établissent des droits de douane, dans le but de protéger la propriété, de lui garantir et môme d'augmenter ses revenus ; mais, d'un autre côté, ils ne la dégagent pas des difficultés de transmission.

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Ccrles, elle acquerrait une plus-value, si facilement échangeables, un cours s'établissait sur les propriétés immobilières.

Je viens de parler de la circulation de la propriété immobilière; ces considérations s'appliquent également à tout autre objet.

Tout arrêt dans la circulation frappe, disait M. Menier, la production en raison géométrique, et il avait raison.

J'ai déjà démontré, qu'en réalité, ce qui constituait la valeur des capitaux fixes, c'était l'abondance des capitaux circulants ; j 'ai montré comnient, au fur et à mesure que les capitaux circulants se multiplaient, qu'ils baissaient de valeur dans un pays prospère, la valeur des capitaux fixes augmentait. Lorsqu'on arrête, soit dans un but fiscal, soit dans un but protectionniste, la circulation, par conséquent lorsqu'on essaye de raréfier les capitaux circulants, par cela même on diminue la valeur des capitaux fixes. C'est là le résultat de la politique protectionniste. Elle va contre le but qu'elle se propose. Toute mesure qui entrave la circulation frappe d' arrêt de développement la société à laquelle elle s'applique.

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Dans un des précédents chapitres, parcourant l'évolution économique de l'humanité, nous avons observé qu'au fur et à mesure que l'évolution humaine se développait, le contrat devenait de moins en moins personnel. Tout d'abord, j'ai montré l'individu dans la tribu : il n'y a pas de contrat; puis le contrat. intervient, mais le contrat est un lien, nexiis;\e contrat est personnel; ensuite une nouvelle phase se produit, et le contrat ne concerne que les choses, le contrat devient réel. Nous avons vu, jusqu'à ces derniers temps, la dette et l'homme intimement liés; la contrainte par corps n'a été abolie en France qu'en 1867. Nous pouvons considérer qu'une institution est progressive lors-, qu'elle contribue à dégager la personnalité humaine de plus en plus nettement de la chose, à établir la séparation entre r homme et la chose. De même dans la société commerciale. Tout d'abord l'homme est engagé tout entier dans sa propriété foncière, dans son industrie, dans son commerce.

Puis je vous ai montré l'évolution de la société commerciale ; société en commandite, société à responsabilité limitée, enfin société anonyme.

L'homme est de plus en plus séparé des intérêts que représente la société ; il ne met qu'un certain nombre de choses en commun. Pour tout le reste, il est indépendant.

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