‹ L'économie de l'effortChapitre 8 sur 31 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. L'impopularité des Économistes. — Pas de panacées. — Alchimistes et chimistes. — L'Économie politique et les faits. — IL L'Économie politique est une science. — IIL La formule de Gournay est le résultat de l'expérience. — IV. Généralisations a priori. — Bastiat. — V. La loi de Malthus et les faits. — Progrès de la richesse et de la population en France bI aux États-Unis. — VL La loi de Ricardo sur la rente. — Elle est démentie par les faits. — VIL Utilité des généralisations même erronées. —

VIII. La méthode historique allemande. — Les Catheder socialiste». —

IX. L'Économie politique nationale, c'est l'économie arbitraire. — Y a-t-il une pesanteur nationale ? — Application des lois économiques par ceux qui les nient. — X. Les protectionnistes. — XI. Les socialistes. — Proudhon. • — Lassalle. — La loi d'airain des salaires — XII. Les métaphores économiques. — XIII. La science économique et la morale. — L'égoïsme et l'altruisme. — Tout désir, bon ou mauvais, constitue un besoin. — XIV. La science économique est en dehors de toute conception théologique ou métaphysique. — XV. La science économique n'est pas seulement descriptive. — XVI. L'empirisme cl la science. — Utilité de la science. . — Ses caractères. — Les compétents et les incompétents. — Définition de la loi naturelle. — Définition de la science économique. — Définition des terme» : richesse, propriété et capital.

Los économistes sont fort mal vus. Il est vrai qu'ils y sont habitués depuis longtemps. Tocque-

l'kconomik de l'kffobt.

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ville conslale que toutes les grandes réformes, qui ont été faites par l'Assemblée nationale de 4 789, avaient été réclamées et préparées par les économistes ; qu'en réalité c'étaient leurs doctrines qu'elle appliquait. Mais Dupont de Nemours, dans une lettre à Jean-Baptiste Say, raconte que, chaque fois qu'un des membres de l'Assemblée nationale, en proposant une mesure quelconque, prononçait le nom des économistes, immédiatement il était salué par des huées. L'impopularité n'est donc pas chose nouvelle pour les économistes ; ils en prennent leur parti, surtout quand ils ont bon caractère, et elle n'empêche pas de persévérer ceux qui ont des convictions. Les chimistes ont été, pendant très longtemps, très impopulaires à Tégard des alchimistes, et ils le sont encore à l'égard de tous ceux qui cherchent la pierre philosophale. Il y a encore beaucoup de gens qui cherchent, en matière sociale, la pierre philosophale. Les économistes viennent dire qu'ils ne la connaissent pas ; ils refusent énergiquement de la chercher; ils n'ont aucune espèce d'alambic mystérieux; ils ne font pas d'incantations ; ils ne prononcent pas de paroles magiques; ils n'offrent point de recettes pour tous les maux, de panacées universelles ; ils ont contre eux tous ceux qui croient qu'avec de simples mots, avec des formules, avec des évocations, avec des mystères, on peut résoudre les problèmes scientifiques.

On a reproché souvent aux économistes de ne pas tenir compte des faits. C'est là une de ces accusations banales que Ton répète à tout instant, et, d'un autre côté, on dit volontiers que l'Economie politique n'est pas une science. M. Bonamy Price, qui avait enseigné l'Economie politique pendant une cinquantaine d'années à l'Université d'Oxford, l'a déclaré à la fin de sa carrière, ce qui était évidemment une preuve d'humilité de sa part, puisqu'il confessait que l'enseignement qu'il avait professé pendant toute sa vie était, au fond, insignifiant. Je n'ai pas une pareille modestie et je considère que l'Economie politique est une science, en me plaçant simplement au point de vue de la définition que donne Huxley de la science : « Toute connaissance exacte est de la science et tout raisonnement juste est du raisonnement scientifique. »

On a professé à la Faculté de Droit que la science économique n'avait pas tenu compte des faits et que la formule : « Laissez faire, laissez passer » était

k l'économie de l'effort

une formule empirique. Au contraire, c'est une formule expérimentale.

Quand Gournay Ta donnée, il était inspecteur des manufactures. Il savait, par une expérience personnelle, tout le poids dont les diverses réglementations du travail écrasaient Tindustrie. Il avait vu (et cependant il était placé, comme fonctionnaire, d'un côté où habituellement on a toujours une tendance à augmenter les attributions et Tingérence de TElat), que ces réglementations, bien loin d'être utiles au développement économique du pays, étaient une cause de ruine, de misère, et c'est en réaction contre ces pratiques qu'il avait prononcé ces mots si simples et si expressifs : « Laissez faire, laissez passer ».

Certainement, depuis, des économistes se sont tenus à des généralisations, a priori. Je reconnais, par exemple, très volontiers que Bçisliat, dans ses Harmonies économiques, a accordé beaucoup trop d'imporlance aux causes finales. 11 a fait du sentimentalisme en économie politique, car il y a eu beaucoup d'économistes qui ont été sentimentaux, quoiqu'on leur reproche, de temps en temps, d'être « une école dure ». Bastiat a voulu prouver, après Pangloss, que la Providence avait fait tout pour le

mieux dans le meilleur des mondes; qu*il y avait des harmonies économiques préétablies. C'était, au point de vue économique, la réédition des Harmonies de la nature de Bernardin de Saint-Pierre.

Ce n'est pas le moins du monde à ce point de vue que je me place, et j'admets qu'il y a, dans les généralisations de Bastiat, des idées préconçues, préconçues d'après un système métaphysique, tandis que nous devons chercher, autant que possible, à nous en tenir rigoureusement à la méthode objective.

De même, l'économie politique est représentée souvent par deux grandes lois qui ont été des généralisations trop hâtives et qui ne sont pas justifiées.

D'abord, la loi de Malthus. Il est évident que la loi de Malthus est démentie par les faits, quoique Malthus ait cherché à en observer beaucoup. Je vais indiquer immédiatement on quoi elle consiste, afin de déblayer le terrain pour l'avenir. La loi de Malthus se résume en deux assertions :

« Lorsque la population n'est arrêtée par aucun obstacle, elle va doublant tous les vingt-cinq ans, et croît de période en période, selon une progression géométrique.

« Les moyens de subsistance, dans les circonstances les plus favorables à l'industrie, ne peuvent jamais augmenter plus rapidement que selon une progression arithmétique.

« Portons à un milliard, disait-il, le nombre des habitants actuels de la terre, la race humaine croîtrait comme les nombres 1, 2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, 256, tandis que les subsistances croîtraient comme ceux-ci : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9 : au bout de deux siècles, la population serait aux moyens de subsistance comme 256 est à 9; au bout de trois siècles, comme 4.096 est à 13 et, après deux mille ans, la différence serait immense et même incalculable. »

L'humanité est donc vouée à la misère et toujours à une misère d'autant plus grande.

Les faits ont prouvé que la loi de Malthus était inexacte. Sans doute, dans des populations misérables, comme les Fuégiens, les Pécherais, de la Terre-de-Feu, les Veddahs de Ceylan, il est très possible que la population ait une tendance à augmenter au delà des subsistances. Nous n'avons pas de démographie bien établie pour nous rendre compte du nombre des Pécherais, des Fuégiens, ni de celui des Veddahs de Ceylan. Si nous ne savons pas exactement le pouvoir reproducteur de populations aussi misérables, nous savons qu'elles occupent des espaces immenses et qu'elles sont très peu nombreuses. Dans nos civilisations actuelles, la loi de Malthus a été démentie de la manière la plus nette par les faits.

Ce qu'on peut appeler les moyens d'alimenialion, ce sont tous les moyens d'achat. Que vous produisiez du fer, si avec ce fer vous pouvez vous procurer du pain, il est bien clair que c'est exactement comme si vous produisiez du pain vousmême. Si, par conséquent, la richesse augmente plus rapidement que la population, vous avez la preuve que la loi de Malthus n'existe pas. Je prends l'exemple des États-Unis d'autant plus frappant que l'émigration vient s'ajouter à la reproduction.

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