L ERREUR DE MARX SUR LE CARACTÈRE DES LUTTES DU XÏX' SIÈCLE
Lattes de partis et non lattes de classes.
Il est utile de voir cette parenté entre Marx et •les évolutionnistes rationalistes pour bien comprendre que ]a conception du mouvement historique par la lutte des classes repose, non sur une analyse des faits historiques, mais sur un postulat de même ordre que le postulat de l'évolutionnisme. De même que les évolutionnistes rationalistes considèrent que tous les pouvoirs politiques basés sur la contrainte ne sont que des moyens, pour les Princes et les Castes, d'exploiter politiquement les peuples (et que ces pouvoirs seront superflus dès que l'homme aura conquis ou reconquis les lumières dont le privaient Castes et Princes), de même Marx considère que les pouvoirs économiques ne sont pour
les classes que des moyens d exploiter le prolétariat, qu'ils ne jouent aucun rôle productif, et que, dès que la mission historique de la bourgeoisie sera accomplie, par la concentration des entreprises et des capitaux, le prolétariat, qui aura alors réalisé son unité internationale, sera en mesure d'assurer la production générale ; il cessera proprement d'exister et deviendra l'humanité, qui ne contiendra plus de classes. Les changements de mode de production ne sont pour Marx que des stades successifs et progressifs de l'évolution économique qui contraint les classes exploitantes à s'éliminer l'une l'autre jusqu'à l'avènement du prolétariat.
C'est ce pauvre roman historique que des personnes sérieuses ont pris pour une découverte scientifique. Cela indique à quel degré s'était abaissée la culture intellectuelle du XIX* siècle. Je montrerai sur quelle erreur économique énorme repose cette conception première de Marx. L'œuvre de Marx est un tissu d'erreurs, et il est difficile de montrer l'une sans faire apparaître l'autre. Ayant signalé l'erreur économique qui préside à l'erreur historique, je me bornerai à suivre ici l'interprétation de l'histoire par les changements de mode de production et par les luttes de classes.
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Tout d'abord, il convient de souligner l'étrange erreur que Marx commet en subordonnant les changements politiques aux changements économiques, dont les premiers ne seraient que l'expression. La vérité est que la création politique précède la création économique, quelle que soit, au reste, la forme de celle-ci. Avant de passer au travail, à la production, l'homme crée un gouvernement. L'homme, être guerrier, ne se soumet à la loi du travail que lorsqu'un pouvoir lui impose la paix nécessaire au travail.
Les créations politiques précèdent les créations économiques.
Politique d'abord. Le principe est aussi vrai aux origines qu'en Fan 1919. A l'abri de l'Etat pacificateur, tous les changements économiques peuvent se produire ; il n'est pas nécessaire que la forme essentielle de l'Etat soit modifiée pour qu'un changement de mode de production soit réalisé. Les transformations économiques entraîneront des modifications juridiques, voire sociales et politiques, mais toujours d'ordre secondaire. Si elles paraissent toucher la forme même de l'Etat, comme en 1789, c'est qu'elles sont pré-
cédées ou suivies d'un mouvement purement intellectuel. Il y a plus : de grandes transformations économiques sont entièrement subordonnées aux transformations qu'accomplit la politique. Le mode de production féodal, que Marx regarde comme une progression quant au mode antique, et qui est une régression, est déterminé par l'écroulement politique du monde romain, et c'est à l'abri des créations politiques féodales que s'établit un nouveau mode de production qui utilise les sécurités données au travail, par la féodalité, dans un monde ravagé par les invasions.
Si, plus tard, la bourgeoisie, industrielle et commerçante, peut instaurer le mode de production capitaliste, c'est seulement après que la monarcbie française, ayant réussi à donner à la France un ordre politique national, substitué à l'ordre local et régional de la féodalité, il existe en France un ordre général qui permet l'expansion des entreprises économiques ; c'est parce que la sécurité générale créée par l'Etat français libère, au bénéfice de la pensée et du travail, les énergies réclamées auparavant par les nécessités militaires des temps féodaux ; c'est enfin parce que, dans cette sécurité, les progrès scientifiques et techniques, c'est-à-dire les acquisitions nou
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velles de l'esprit humain, peuvent se produire et être utilisés pour le travail. Création politique d'abord, créations intellectuelles ensuite, créations économiques enfin. La création politique ne fait pas naître, n'invente pas les autres ; mais elle leur permet d'être, de se manifester, de se développer. Et il n'y a pas trace dans ces faits d'une lutte de classes par laquelle le mode de production bourgeois expulse le mode de production de la féodalité.
Quand Engels, résumant l'interprétation de son maître et ami, écrit que « la France a ruiné le féodalisme dans sa grande Révolution et a donné à l'empire de la bourgeoisie un caractère de pureté classique qu'il n'a atteint dans aucun autre pays », il imprime une creuse sottise. Il y avait longtemps que le féodalisme était ruiné en France lorsque se produisit la grande Révolution. Le féodalisme était mort le jour où, la monarchie ayant fait régner en France la paix royale, les garanties de paix locale que donnaient les institutions féodales avaient été dépassées et avaient perdu leur raison d'être. En 1789, il n'en restait que des survivances, dont le sens échappait à la majorité des Français qui ne voyaient pas exactement les anciennes charges militaires féodales, transformées en servie.' dû au Roi, liées aux
bénéfices féodaux qui demeuraient. Mais il est exact que ces survivances constituaient une gêne économique pour le nouveau mode de production devenu possible dans les nouvelles conditions politiques de la vie française. ^ avait-il là antagonisme de classe.^ En aucune façon. Il n'y avait qu'un simple phénomène humain de survivance d'usage, dont la disparition ne devait pas nécessairement entraîner la substitution d'une classe à une autre.
La Révélation de 1789 esl-elle une révolution a bourgeoise » ?
En fait, y a-t-il, en 1789 et depuis, substitution d'une classe à une autre ? La Révolution est-elle bourgeoise ?
Est-elle faite pour donner à la bourgeoisie cet empire dont parle Engels ? Les socialistes le déclarent et, avec eux, des hommes qui ont accepté, sans y prendre garde, l'interprétation marxiste. Mais quelle erreur ! Il n'y a pas plus d'empire bourgeois au xix^ siècle, qu'il n'y avait d empire féodal ou de domination noble avant la Révolution.
Il n y a pas là substitution de classe; il n'y a eu que modification de la fonction des chefs, des
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éternels chefs, qui président au travail et l'organisent. Aux temps féodaux, le chef a été, fréquemment, en même temps chef du travail et chef militaire ; au xix" siècle, les deux fonctions sont nettement séparées, du fait que l'état pohtique permet qu'elles le soient. Pour les gouvernements qui se succèdent au xix* siècle, monarchie parlementaire, république, empire, ces chefs remplissent leur fonction économique, mais ils ne régnent, ni ne gouvernent. Les hommes politiques, les Say, les Cousin, les Royer-CoUard, les Benjamin Constant, les Guizot, ceux dont Marx disait que la société bourgeoise les avait créés comme ses vrais interprètes, ses vrais porteparole, ces hommes ne sont pas plus les délégués de la bourgeoisie que Jaurès, Lénine, Renaudel et Longuet n'ont été ou ne sont les délégués des classes ouvrières. Intellectuels et hommes politiques, ils constituent ce groupe social particulier qu'ont vu naître les démocraties et qui comprend les doctrinaires, les politiciens et les aventuriers dont la profession est de conquérir le pouvoir et d'en vivre, en flattant les passions des groupes sociaux sur lesquels ils s'appuient et qu'ils exploitent.
Valois Economie
oo I- ECONOMIE ÎNOUVELLE.
Les lattes du xix' siècle ne sont pas
des lattes de classes ; elles sont des
luttes de partis.
Marx croit voir dans les mouvements politiques du XIX* siècle, les signes des luttes que se livrent successivement les classes sociales ; l'aristocratie financière, menée par Laffitte, triomphe aux Trois Glorieuses, la bourgeoisie industrielle s'affirme par la campagne des Banquets, la petite bourgeoisie se révèle en i8/i8, le prolétariat s'annonce de février à juin i8/i8, toutes les fractions de la bourgeoisie s'unissent après juin i848, pour former le parti de l'ordre ou grand parti bourgeois dont Louis-Napoléon Bonaparte devient le syndic. Luttes sociales, ces accidents historiques P Luttes résultant d'antagonismes de classes? Antagonismes économiques s'exprimant par des luttes politiques? C'est être singulièrement dupe de grossières apparences que d'en donner une telle interprétation. Ces luttes sont strictement politiques et résultent du jeu normal de la vie démocratique. Ces prétendues luttes de classes sont des luttes de partis démocratiques. Voilà la grande vérité, dont la démonstration est d'une extrême simplicité.
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Les partis jouant les uns contre les autres dans un régime où le pouvoir est conquis à l'aide du plus grand nombre de voix, se chassent les uns les autres en s'appuyant électoralement sur la fraction la plus nombreuse du pays, l'objet étant d'exploiter l'Etat ou la fraction la plus riche du pays. Contre le parti qui gouverne en s'appuyant sur l'aristocratie financière et foncière un parti fait appel aux ressources et aux passions de la bourgeoisie industrielle ; un autre vient qui utilise la petite bourgeoisie, et ainsi de suite. A chaque groupe, chaque parti promet une large satisfaction apparente de ses convoitises immédiates. Aux industriels et aux commerçants, les partis donnent la liberté du commerce et de l'industrie ; au prolétariat, les partis promettent les biens de la bourgeoisie. Nominalement, les partis font toujours triompher « le plus grand nombre ». En fait, le triomphe est celui des partis, au bénéfice momentané d'une fraction de classe sociale quelconque, toujours aux dépens de l'Etat.
Ainsi les luttes observées par Marx au XIX" siècle sont-elles de fausses luttes de classes. Ce ne sont que des luttes de clans et de partis où l'on ne voit d'intérêts de classe que lorsque les chefs de parti jugent utile de les faire surgir
5a L ÉCONOMIE NOUVELLE.
pour le bénéfice de leurs luttes politiques. Marx a pris des vessies pour des lanternes. Mais on conçoit que les écrivains appartenant à la bourgeoisie démocrate soient fort embarrassés pour critiquer à fond les conceptions marxistes. Ils seraient obligés de faire apparaître les ressorts de la démocratie.
Il faudrait dire plus : au-dessus des partis démocratiques ou à côté d'eux, on trouve toujours une force ploutocratique . Marx rappelle, à propos de Juillet i83o, le mot de Laffitte : Maintenant le règne des banquiers va commencer. Le règne ouvert en i83o n'ajamais cessé. Depuis près de cent ans, les partis au pouvoir ont presque toujours eu partie liée avec les groupes financiers, c'est-à-dire avec ceux qui, disposant toujours de capitaux importants, sont toujours en état d'alimenter les caisses des partis. Il ne faut même pas dire : la Finance ou la Haute Banque. Ce sont des groupes qui agissent, groupes de financiers et groupes de partis politiques, alliés ou ennemis, se faisant chanter les uns les autres, toujours unis pour piper les voix du peuple, sous le couvert d'une doctrine, quelle qu'elle soit, pourvu qu'elle assure la majorité, et pour rafler l'épargne du peuple et les capitaux de la petite, de la moyenne et de la haute bour-
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geoisie. Ces groupes fonderaient le parti des mendigots, si ceux-ci étaient assez nombreux en France pour constituer une majorité électorale ; ils patronent indifféremment les opportunistes et les socialistes. Briand lancé par lesPéreires, le journal de Jaurès fondé avec l'argent d'une dizaine de financiers, la propagande révolutionnaire alimentée par des banquiers, quelle lumière sur l'histoire de notre temps!
Ce n'est pas la lutte des classes qui fait notre histoire, c'est la lutte des partis, dont nous sommes tous les victimes, nobles, bourgeois et ouvriers, et avec nous, l'Etat, la nation, et la civilisation elle-même.