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L'ÉCONOMIE SOCIALISTE

L'économie socialiste, héritière intellectuelle Je l'économie libérale, a les mêmes prétentions scientifiques que sa devancière. Elle nomme science son interprétation de l'histoire et des phénomènes économiques et qualifie scientifiques ses imaginations de l'avenir. Ses prétentions ne sont pas plus justifiées que celles de son aînée. C'est ce que l'on peut voir lorsque l'on examine, sans préjugés, l'œuvre de celui de ses théoriciens qui a eu les plus grandes prétentions scientifiques, Karl Marx. L'œuvre de Marx, au reste, résume ou domine les doctrines socialistes en circulation en l'an 1919; en Europe, aux Amériques, la forme dominante du socialisme est le marxisme ; la révolution russe de 1917 a été accomplie selon les dogmes marxistes, et toutes les tentatives révolutionnaires qui se sont pro-

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duites depuis la grande guerre sont ordonnées selon les idées de Marx sur la lutte des classes, la plus-value, et la dictature du prolétariat. Le socialisme français, dont la plus grande figure a été Proudhon, et dont les idées n'étaient pas inconciliables avec une organisation sociale rationnelle, a été, comme la plupart des socialismes nationaux, entièrement recouvert par le marxisme. Nous pouvons considérer que les idées marxistes sont les idées fondamentales du socialisme contemporain.

Le socialisme, dans la critique qu'il a faite de l'économie politique, sest placé dans le prolongement des principes des économistes. Il n'en a pas entrepris la révision; issu de la même culture et des mêmes habitudes intellectuelles, il n'a pas mis en doute la vérité des premiers principes. Les économistes avaient détaché l'économie de la politique ; les socialistes subordonnent la politique à l'économie ; économistes et socialistes sont d'accord sur le mouvement général du monde conçu comme une libération progressive du travail, éhrainant peu à peu toutes les contraintes ; mais les socialistes prolongent cette libération jusqu'à la disparition de la contrainte purement économique, celle qui résulte de l'appropriation des biens par l'homme ;

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les économistes reconnaissaient légitime l'égalité juridique, comme nécessaire au libre jeu des forces économiques ; les socialistes déclarent nécessaire l'égalité économique, afin que toutes les forces économiques, individuelles ou sociales, puissent se manifester librement et atteindre leur plus grand rendement '. Les économistes déclarent nécessaire que, pour maintenir le libre jeu des forces économiques, les affaires communes d'un pays doivent être gérées par la libre entente des hommes intéressés à jouir de cette liberté, et l'aboutissement est la démocratie politique; les socialistes étendent cette nécessité à l'économie et tendent à réaliser la démocratie économique. Les Soviets, en somme, n'ont pas été inventés par les socialistes marxistes; il n'y a aucune différence essentielle entre les Soviets nommés Chambre des Députés ou des Communes, qui ont un rôle politico-économique, et les Soviets de Lénine ; il n'y a que des différences de compétence, au sens juridique. La Chambre des

I . Pour les socialistes, l'héritage permet à un homme incapable ou incompétent d'assurer une fonction économique à laquelle il est inapte. L'intérêt social du plus grand rendement exigerait donc que les différences fussent au moins annulées au départ de l'activité économique des hommes. C'est l'application à l'économie des thèses soutenues par les économistes en ce qui concerne l'organisation politique.

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Députés n'est pas plus qualifiée pour organiser la marine marchande que le Soviet de Moscou pour organiser la production dans les usines. En toutes choses, économistes libéraux et socialistes sont liés par leurs premiers principes, et comme leur action a partout les mêmes résultats (qui sont contraires à leur attente), on s'explique, par cette parenté, l'alliance partout constatée de ceux que Maurras nomme l'Argentier et l'Émeutier. Les uns et les autres ignorant complètement le rôle de l'autorité, de la contrainte dans la création économique, les uns et les autres ne considérant les efforts économiques qu'au point de vue du rendement brut, brisent également les protections politiques et sociales que le long effort de l'humanité a données au travail de l'homme.

Il y a toutefois entre les économistes libéraux et les socialistes une différence très sensible : les premiers ont pu se tromper sur les principes de leur science; mais, plongés, pour la plupart, dans le travail ou les affaires, ils ont donné de nombreuses preuves de réalisme et d'esprit scientifique dans l'étude des phénomènes économiques secondaires, chaque fois qu'ils n'étaient pas arrêtés, dans leurs investigations, par leurs doctrines générales; les sociahstes, au contraire,

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formés en majorité dans les milieux intellectuels ou politiques, ne connaissant les faits économiques que par l'extérieur, par l'étude des « documents » ou des doctrines, ont été très inférieurs à leurs devanciers. Si nous nous bornons à considérer deux figures représentatives de l'économie moderne, Marx pour les socialistes, et Paul Leroy- Beaulieu pour les libéraux , nous serons amenés à reconnaître à l'œuvre de Leroy-Beaulieu (dont les affirmations doctrinales nous font sourire) une valeur réaliste et scientifique très supérieure à celle de l'œuvre marxiste. On pourrait dire que les économistes libéraux du xix» siècle ont, par les conclusions qu'ils tiraient de leurs observations personnelles, faites sur le réel, limité le développement des principes absurdes qu'ils avaient reçus des fondateurs de l'économie politique, soumis au déséquilibre intellectuel du xvm" siècle. Les socialistes, au contraire, étrangers au travail et aux atfaires, n'ont été arrêtés par aucune considération du réel, et ont donné aux erreurs intellectuelles du xv!!!*» siècle le développement logique qu'elles postulaient.

A cet égard, Marx est éminemment représentatif. Marx, étranger aux affaires et au travail, est le type de l'homme qui raisonne sur l'économie d'après les documents et matériaux de

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bibliothèque, sans avoir la pensée, ni les moyens de confronter ses raisonnements à la réalité, c'est-à-dire à l'observation du fonctionnement intime des entreprises économiques. Il n'est pas d'intelligence, si bien équilibrée soit-elle, qui n'aboutisse à l'erreur dans de telles conditions. Un an d'exercice à la tête d'une usine ou d'une maison de commerce eût appris plus de choses à Marx que dix ans de fréquentation au British Muséum.

Proudhon, qui a connu le travail, le vrai travail, et la vie des entreprises, a été maintenu dans la direction de la vérité par l'observation directe de l'économie. Marx, journaliste et homme de cabinet, a été conduit à l'erreur par le caractère de ses études, et ceci bien qu'il fût servi par une incontestable vigueur intellectuelle. Il a employé pour l'investigation économique une méthode qui vaut pour les recherches philologiques. Il était ainsi dans la position d'un homme qui eût entrepris de faire de la physiologie sans disséquer, et dont, au surplus, l'objet secrètement désiré eût été d'obtenir des succès de chaire. Avec cette méthode, Marx a fourni une œuvre qui ajoute, aux erreurs de l'ancienne économie pohtique, des erreurs nouvelles énormes, monstrueuses, qui menacent les fondements

THEORIE DE LA VALEUU ET DE LA PLUS-VALUE, lOO

de la civilisation. Si la révolution russe a produit les résultats que l'on sait, faisant régresser les Russies au régime qu'elles ont connu au temps de la Horde d'or, si la réorganisation économique est si rudement entravée en Occident par des secousses révolutionnaires, ce n'est pas parce que les ouvriers sont avachis par une vague de paresse, c'est parce que le monde ouvrier a été très fortement pénétré par les erreurs marxistes prises pour des vérités scientifiques et qui lui font regarder l'abolition du patronat, l'expropriation du capitalisme, la socialisation des moyens de production comme le terme nécessaire et fatal de l'évolution économique.

A la base de tout le mouvement socialiste qui tend à la révolution sont les erreurs marxistes.

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