CHAPITRE VI
L'INTELLECTUALISATION DE L'EFFORT
Si l'humanité, depuis les origines, poursuit à travers la constitution, la croissance et la chute des empires et des nations, un but qu'elle n'atteint jamais, comment se peut-il qu'elle persévère dans une tâche qu'elle pourrait croire vaine ? Elle tend au moindre effort ; elle le trouve, mais, aussitôt, un plus grand eflort s'impose à elle. C'est la leçon qu'elle tire de tous ses progrès ; il y a une loi de constance de l'effort humain à laquelle l'homme ne peut échapper. L'homme le sait ou le sent confusément. Pourquoi donc persévère-t-il dans une direction qui paraît absurde et vaine ."^
La vanité, l'absurdité ne sont qu apparentes ; l'humanité trouve sa satisfaction en ceci que si l'effort demeure constant, il change de forme et se place dans une région de l'être où la fatigue
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est moins pénible : l'intelligence. L'humanité diminue sans cesse son elTort physique et y substitue l'effort intellectuel : l'histoire des transformations économiques progressives n'est que l'histoire d'une intellectualisation de l'effort, par laquelle l'homme, employant sa faculté de connaître et d'utiliser les choses de la nature, capte les forces animales et physiques et les met au service de son activité. Mais, ainsi que l'indique le plus simple calcul de mécanique, il ne peut y avoir diminution des efforts et des forces employés. La direction et le contrôle des forces que l'homme capte et utilise exige de l'hbmme un effort équivalent à celui qu'il dépensait avant de les avoir mises à son service, ceci tant par cette direction et ce contrôle même que par la surveillance, l'emploi et la répartition des biens plus abondants procurés par l'augmentation considérable de rendement. Ainsi l'homme ne peut-il échapper à la constance dans l'effort. Si, sur cent hommes employés à une tâche assurée par les procédés primitifs, l'intellectualisation de l'effort permet d'en économiser vingt et de doubler le rendement des quatre-vingts autres, il faudra employer les vingt devenus disponibles aux constructions nouvelles pour abriter le rendement accru, à la surveillance, à la conservation
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et au transport des nouveaux biens. Toute réduction d'effort physique est immédiatement compensée par une augmentation d'eflort intellectuel.
La civilisation n'est autre chose que l'intellectualisation de l'effort : intellectualisation de l'effort de contrainte qui, par la création de l'Etat perfectionné, substitue à la force du poing la force qui gouverne autant et plus par l'intelligence que par la force pure ; intellectualisation de l'effort économique par l'industrialisation des travaux de toutes sortes. Cette transformation met l'homme à l'abri des périls qui le menacent dans l'état de nature ; mais elle le met sous la menace de nouveaux périls propres aux états sociaux qu'elle crée. Et si, par là, l'humanité se garde des formations sociales instables et changeantes que crée la force brutale, elle se donne une nouvelle insécurité, qui vient du fait de l'extrême différenciation qui se produit dans les sociétés fortement intellectualisées : entre les chefs de ces sociétés qui, eux, représentent la plus haute intellectualisation de l'effort, et leurs subordonnés dont l'activité est moins éloignée de la forme originelle de l'effort, les différences de fonctions sont très accusées et sont moins bien comprises de tous que, dans une société primi-
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tive, les différences fondées sur les manifestations élémentaires de l'énergie.
C'est ce qui rend si ardu le gouvernement des sociétés très civilisées, où il faut toujours se garder des explosions de force brutale qui peuvent se produire soit dans la jeunesse, soit chez des hommes fatigués par l'effort intellectuel, soit aux rangs sociaux où l'activité est plus physique qu'intellectuelle, soit encore chez des hommes trop riches de sève. Avec cette lumière, on comprend mieux l'écroulement de certains gouvernements dans les sociétés modernes, gouvernements trop confiants dans l'emploi de la force pure, et incapables par là d'exercer la mission de l'Etat dans une civilisation fortement intellectualisée. L eff'ondrement de l'Empire des tsars, qui était pourtant une assez belle construction militaire et administrative, vient en partie du fait que le gouvernement des tsars n a eu qu'une faible idée du rôle que joue l'intelligence dans la civihsation européenne.
Le bolchevisme commet la même erreur fondamentale que les tsars. Son hostilité à l'égard des représentants et des organes de l'intelligence montre qu'il ne conçoit pas la constitution des civilisations. Fait paradoxal : il emploie les ressources des intelligences qu'il a gagnées, ou
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qu il S est subordonnées, à organiser une propagande universelle contre 1 intelligence, et les mouvements qu'il essaie de susciter dans le monde tendent à une égalisation qui subordonne 1 intelligence aux faits matériels. Il s emploie à créer les conditions politiques, économiques et sociales qui, non seulement excluent les formes politiques et économiques contre lesquelles il est en lutte, mais qui le condamnent lui-même à une mort certaine et inévitable. C'est là une politique engendrée par l'erreur marxiste, qui subordonnait les phénomènes intellectuels aux phénomènes économiques, mais dont la généralisation n'est guère possible que dans ces Russies dont les tsars avaient laissé les ressources intellectuelles en friche.
Dans les pays latins, au contraire, une puissante culture intellectuelle, qui pénètre toutes les classes, s'oppose à ce paradoxe, et c'est un fait que les admirateurs des bolchevistes russes font des efforts considérables pour se présenter aux peuples comme des représentants de l'inteUigence. il n'en reste pas moins que. dans les groupements syndicaux soumis à la pensée marxiste, on trouve, dans les revendications formulées depuis l'explosion bolcheviste russe, une tendance hostile à 1 intelligence et qui se manifeste par une
iga l'économie nouvelle.
opposition marquée à la reconnaissance de la rémunération différenciée des capacités intellectuelles. C'est précisément une des causes essentielles de la faiblesse du mouvement syndical, quelles que soient les apparences contraires. La méconnaissance des capacités, le refus de les rémunérer ne peuvent avoir de succès durable dans un pays où il y a, en somme, fort peu de manœuvres, et ovi la différenciation se manifaste au premier degré du travail. Fait curieux : la France est, de tous les pays de haute civilisation, le pays où les capacités intellectuelles sont le moins rémunérées : on s'y contente aisément de différences assez faibles, presque toujours audessous des services rendus ; mais on y est très sensible au renom, à cette sorte de gloire qui est attachée à toutes les fonctions, ouvrières ou patronales, industrielles ou commerciales, qui exigent des capacités intellectuelles marquées.
On a voulu nier cette intellectualisation du monde moderne. Des écrivains, des économistes à courte vue voient dans les sociétés contemporaines une mécanisation croissante. C'est là une des plus grosses erreurs que l'on puisse commettre. L'industrialisation, loin d'entraîner la mécanisation du travail, exige l'intellectuaUsation croissante des travailleurs, même de ceux
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qui sont voisins des manœuvres. La mécanisation des gestes, citée comme preuve de la mécanisation du travailleur, se retourne contre la thèse générale, car elle n'est possible que par l'adhésion de l'intelligence à la méthodisation du travail. Le nègre qui travaillait sous le fouet était mécanisé. L'ouvrier dont les gestes sont « taylorisés )) est un travailleur qui ne subit pas une contrainte physique, mais qui accepte l'ascendant d'une méthode et qui, par son adhésion intellectuelle, contraint ses nerfs et ses muscles à agir selon les données d'une mécanique plus savante que la mécanique qu'il suivait auparavant,
La répétition constante des mêmes gestes simples par un même travailleur ne constitue pas une preuve de mécanisation. C'est dans les sociétés simples que cette répétition, preuve de mécanisation, est presque générale. Le <( geste auguste du semeur » est un acte beaucoup plus mécanique que la conduite du semoir par un ouvrier agricole dont la pensée connaît le mécanisme qu'il manœuvre et dont l'énergie agit sur l'animal qui traîne la machine qu'il conduit. Le conducteur d'une grue ou d'un treuil peut faire le même métier toute sa vie : il sera certainement un homme plus intellectualisé que l'homme qui traîne la brouette qui porte des fardeaux.
Valois Lconoiuie. l3
En résumé, le propre de la civilisation et surtout de notre civilisation industrialisée est d'intellectualiser lefFort de la création économique. Si nous avons la volonté de surmonter la crise où nous sommes, c'est à l'intelligence qu'il faut faire le plus pressant appel. Donnons-lui le rang, l'honneur, les soins, la rémunération qui lui sont nécessaires. Dans notre civilisation qui paraît dominée par les forces matérielles, c'est l'intelligence qui porte partout l'animation. Sans elle, la machine n'est que vile ferraille. Plus que jamais, l'intelligence est la reine des cités ; c est la moins tyrannique des souveraines et, en France, son règne n'est pas seulement celui de la sévère logique, c'est aussi celui de la grâce.