LA METH0DI8AT10N DE LA PRODUCTION
de son confrère. La beauté des choses ne gagne rien à ces diversités, et la production en souflre fortement. Ces petites différences de fabrication, cela représente une augmentation considérable dans le prix de fabrication, car elles obligent à la diversité l'usinier qui fabrique les machines qu'emploient le fabricant de tapis ou l'imprimeur, le brocheur et le relieur qui travaillent pour l'éditeur. Cette diversité des types rend difficile et presque impossible 1 unification du matériel, ou la réduction à un petit nombre de types de l'outillage employé dans une industrie. Conséquence : frais d'établissement de l'outillage plus élevés, et supportés, en dernière analyse, par le consommateur.
Ajoutons que, dans ce régime, le chef d'entreprise entend posséder à soi, bien à soi, tous ses services d'achats, de vente, d'expéditions, d'encaissements, de publicité et de propagande. C'est-à-dire qu'au lieu de consacrer tout son effort à ce qui est l'essentiel de son métier, il s'oblige à diriger une série d'opérations dont chacune, pour être très bien faite, exigerait une spécialisation rigoureuse. Il a bien le sentiment que le groupement corporatif de tous les services accessoires de son métier déterminerait une baisse très sensible de ses frais généraux et dou-
L KCO^OVllE NOUVEI.I.K.
blerait la force d'expansion de sa corporation. Mais si l'idée lui en vient, il est immédiatement arrêté par la pensée qu'une telle organisation le priverait de sa liberté. Conséquence : il fait supporter aux produits fabriqués des frais généraux trop élevés qui pèsent naturellement sur le consommateur.
Enfin, dans ce régime, lés progrès techniques s'imposent très lentement aux chefs d'entreprise. Le chef d'entreprise limite son effort de rénovation à ses désirs personnels. Estime-t-il que ses revenus annuels sont suffisants pour son ambition, il conserve ses méthodes et son matériel. On pourra lui démontrer que ses gains seront plus élevés avec un renouvellement de matériel et que la production tout entière y gagnera ; l'argument sera impuissant à faire mouvoir un homme dont l'ambition est arrêtée et qu'aucune contrainte ne peut décider à un changement.
Dans l'économie nouvelle, que nous voyons naître et dont la pensée se précise chaque jour, tout autre est la situation du chef d'entreprise. Ce chef n'est plus un homme indépendant. Il est membre d'une corporation, régie par les usages et les coutumes syndicales, et qui reçoit des règles de son syndicat, aussi bien pour les conditions du travail que pour les conditions de
LA METHODJSATJON DK I.A fROliUG IION . ^<>l
fabrication ou de vente. La tendance est de limiter sa liberté à l'élaboration des règlements auxquels il sera contraint de se soumettre lorsqu'ils seront édictés. Mais qu'il fasse ou non usage de sa liberté à ce moment, il devra subir la contrainte.
Dès lors, dans la production, le travail de réduction des types usuels peut s'effectuer, et, parallèlement, l'établissement de l'outillage spécial à une corporation. Année par année, les modifications peuvent être apportées à tout l'outillage d'un même corps. Année par année, le vSyndicat, après enquête auprès de ses membres, peut déterminer les besoins en matériel ou en matières premières, les indiquer aux syndicats fournisseurs qui peuvent à leur tour établir leur production et leurs stocks sur des données précises. Ainsi possède t-on le moyen de régler une production, de fabriquer en séries et de réduire les périodes de chômage. Conséquences : frais d établissement moins élevés; baisse des prix de vente et capacité de consommation développée dans les classes ouvrières.
Dans l'économie nouvelle encore, et ceci est capital, le chef d'entreprise tend à s'absorber dans ce qui est l'essentiel de son métier, c'est-àdire à se consacrer exclusivement au perfectionnement technique de sa propre fabrication oti
de son commerce, et il tend à remettre à sa corporation l'organisation et la direction de tous ses services accessoires. Il y a là une sorte de coUectivisation corporative de ces services, et une commercialisation d'une partie du travail syndical. On confie à des spécialistes au service de la corporation le soin d'assurer les services accessoires de chaque entreprise afin que l'efTort inventif de chacun soit intensifié à 1 endroit où la recherche individuelle est féconde. Objet : réduire les mouvements du travail accessoire par la centralisation : faire exécuter pour tous, par un homme très spécialisé et mieux rétribué, le travail que faisaient plusieurs hommes peu spécialisés et mal rétribués : faire baisser les prix d'achat, les prix de transport et tous les frais généraux.
Achète-t-on des matières premières : on groupe les achats d'une corporation, et, du même coup, on obtient des prix plus avantageux et des conditions de transport plus rapides et moins coûteuses. Lorsqu'il s'agit de vendre des produits fabriqués, on groupe les expéditions provenant d'une même ville ou d'une même région en vue des expéditions destinées à une même région, à une ville, à de mêmes clients. S'agit-il de régler des comptes avec les détaillants? On établit des
LA MÉTHODISATION DE LA PRODUCTION. 2o3
bordereaux de paiements pour ces clients, qui ne font plus qu'un paiement global, que le centre corporatif répartit entre ses membres par simples virements. Veut-on obtenir des renseignements sur les acheteurs ? On les trouve centralisés, établis en vue des besoins particuliers de la corporation, au siège du syndicat. Entreprend-on une campagne de publicité ou de propagande sur un nouveau marché ? Le groupement des efforts permet immédiatement une pleine action dans la direction choisie. De tous côtés, diminution de frais, diminution de manutention, de déplacements, de temps employé, non seulement dans la corporation, mais dans les corporations voisines et dans les services publics qui se trouvent déchargés des difficultés que donnent et les expéditions morcelées, non coordonnées, et la circulation des effets de commerce et des espèces. En fin de compte, une économie considérable en hommes et en temps réalisée par la centralisation d'efforts de même nature. Conséquences : baisse des frais de fabrication et des frais généraux, donc baisse des prix de vente, accélération dans la distribution des produits.
Dans l'économie nouvelle enfin, le chef d'entreprise n'est plus libre d'accepter ou de refuser les progrès techniques. Que son ambition
uo/| L ÉCONOMIE NOUVEIiLE.
soit satisfaite ou non, il faut qu'il se conforme rapidement aux modifications rendues nécessaires. Veut-il se réfugier dans la paresse de sa liberté ? ne pas subir la contrainte syndicale? On lui laisse sa liberté, mais ses confrères rompent les relations avec lui et le privent des services collectifs. Il lui faut bien alors suivre la loi commune.
Telles sont les idées, les mœurs et les coutumes en formation. Ce sont celles qui nous permettront de donner à la production française l'élan et la force nécessaires pour restaurer le pays et nous rouvrir les marchés du monde. Notre tâche est de les répandre et de les rendre conscientes chez ceux de nos contemporains qui les suivent déjà sans voir combien elles sont différentes de nos coutumes, de nos mœurs et de nos idées du siècle dernier. Nous appelons à les propager et à les appliquer ces jeunes hommes ardents et énergiques que la paix va rendre à la vie économique. Que les anciens combattants soient les premiers dans cette tâche : ouvriers, employés ou patrons, ils sont de ceux qui, en possession de l'esprit d'offensive et de* la discipline collective, sont le mieux préparés à donner à l'économie française l'impulsion et le mouvement ordonné qui rendront à nos outils le même prestige qu à nos armes.