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AD MAJOREM DEI GLORIAM

C'est à dessein que, au cours des études qui précédent, on a considéré tous les problèmes en réaliste. C'est en réaliste, en physicien, peut-on dire, que l'on a voulu traiter toutes les questions, qu'elles fussent strictement économiques, ou morales ou politiques. L'auteur a entendu montrer, avec le plus grand désintéressement moral, dans quelles conditions l'homme et les nations croissent ou décroissent, vont à la prospérité ou à la ruine. Il croit avoir fait apparaître le mécanisme matériel et intellectuel de nos luttes économiques et sociales. Que son parti-pris apparaisse et s'exprime, cela n'est pas niable : il prend parti pour la France en dehors de toute démonstration scientifique, mais non sans fortes raisons. Mais il s'est gardé d'introduire sa propre métaphysique, sa religion dans les considérations qu'il a développées.

Mais le moment est venu de conclure, et de montrer que si cette mécanique, cette physique de la vie et de la prospérité sont vraies, si elles ont pour elles les preuves fournies par la raison, la science, l'expérience, elles ne résolvent rien qu'un problème intellectuel. S il est question de passer à l'action, et c'est ce que demandent d'innombrables Français, un autre problème se pose. La science elle-même nous apprend que l'enseignement des vérités peut porter dans une heureuse direction les esprits résolus à agir dans le monde, mais qu'il est inefficace pour ceux qui ne se connaissent aucune raison d'agir.

Quand nous avons démontré aux Français que la prospérité de leur pays nécessite 1 adhésion de leur esprit à telle ou telle doctrine, les oblige à repousser telle ou telle autre, avons-nous créé en eux et autour d'eux toutes les conditions de la prospérité."^ .Oui, toutes, sauf une, qui est la condition essentielle, à savoir la volonté d'agir, la volonté d'accomplir l'eftort qui nous conduira à cette prospérité.

Il serait vain d'enseigner la plus petite vérité à un peuple qui n'aurait aucun goût pour l'action, aucune volonté de vivre. La guerre a révélé chez les Français une ardente volonté de conserver la France. Y a-t-il chez eux la même volonté de

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faire vivre et de faire croître leur patrie? Y a-t-il chez eux la volonté de s'imposer de nouveaux efforts, dont les individus bénéficieront et qui feront la grandeur du pays? Il est certain que les Français sont capables de cet effort de volonté. Mais dans quelle direction et en vue de quoi? Voilà la principale des questions à laquelle il n'a pas encore été donné de réponse. L'expérience révèle que l'homme et les peuples n'agissent et ne travaillent à la prospérité de leurs nations que s'ils sont soulevés par une vision d'avenir, qui donne à leur action une autre fin que celle de la seule prospérité.

L'homme est ainsi construit que, à part un petit nombre d'individus qui ne sont que des ventres, il ne se voue à la prospérité de sa nation, et à la sienne propre que si la prospérité lui est présentée comme un moyen d'atteindre un but beaucoup plus élevé. C'est un fait que la prospérité allemande avant la grande guerre, prospérité qui était le fruit d'un essor économique prodigieux qui faisait du citoyen allemand un des plus riches citoyens du monde, c'est un fait que cette prospérité n'a été obtenue que sous le souffle de l'idée que les poètes, les philosophes et les empereurs-rois avaient donnée à l'Allemagne. Les Allemands ont trouvé la prospérité

individuelle et sociale en cherchant à faire de l'Allemagne la maîtresse et la conductrice des nations.

Ici, nous, Français, nous rentrons dans la loi commune des hommes et des nations : nous n'atteindrons la prospérité que si nous concevons qu'elle sera un des moyens d'action d'une France dont la destinée est de jouer un grand rôle parmi les nations.

Les Français ônt-ils conscience de cette mission .►* S'impose-elle assez fortement à eux pour qu'ils soient soulevés par elle et s'engagent dans la conquête de l'avenir.»^ Toutes les observations faites pendant la guerre concordent : si quelques élites ont nettement conscience des hautes destinées de la France, la plupart des Français, qu'ils soient plus ou moins éclairés, sont également saisis par l'idée de la grandeur française. Tous ceux qui ont vécu aux armées, en ligne, ont pu constater que, jamais, les authentiques combattants n'ont considéré comme possible la défaite française. Même aux plus sombres jours, alors que tout ce qui était visible des forces en jeu annonçait l'écrasement de nos armées, l'esprit du soldat français, pénétrant l'invisible, était soutenu par la victoire. Quelles raisons donnait-il. ^' Aucune, sinon celle-ci : La France ne peut pas être ballae .

Le Français ne pouvait imaginer le monde sans la France; rhumanité, avec une France serve, il lui semble que ce soit un être dont le cœur va cesser de battre et dont la tête va cesser de penser. Une imagination confuse lui montre la France donnant généreusement à l'univers les trésors de sa foi. de sa bravoure, de sa pensée, de son travail. On a pu conter aux Français, depuis vingt ans, que d'autres peuples valent mieux qu'eux, et ils ont répété ces sottises du bout des lèvres : au fond, ils n'en croient rien. La tradition orale, autant et plus que l'enseignement méthodique, a mis dans leur esprit de fortes images qui composent, sous les traits du saint, du guerrier, de l'homme d'Etat, du savant, de l'inventeur, de l'artisan, une grande figure de la France initiatrice de la civilisation. Sainte Geneviève, Saint Louis, Jeanne d'Arc, Henri IV, Sully et Richelieu, Louis XIV, la Révolution et Napoléon, Bernard Palissy et Pasteur, les Tisserands de Lyon, les Tapissiers des Gobelins, les Ebénistes de Paris ont veillé sur le sommeil des soldats de la Somme aux Vosges. Il se peut, pensait le soldat français, que les nations étrangères aient eu des grands hommes et des ouvriers de la taille des nôtres; mais les modèles sont à Paris; c'est en France que l'on sait faire le beau

travail, le travail fini. C'est par cette conception du beau travail que le plus modeste des Français atteint la conception de la vraie grandeur française; c'est par là qu'il comprend que le monde boiterait si la France venait à manquer. Il a toujours refusé d'admettre que la France puisse manquer. La pensée qui l'a soutenue pendant la guerre l'animera- t-elle pour le travail de la paix?

Ici, nous touchons l'âme même de l'homme, le mystère de la destinée des peuples. Nous allons poser la suprême question, celle qu'aucun peuple ne peut éluder : suffit-il d'avoir foi dans sa propre destinée, suffit-il d'avoir foi dans les destinées de son pays pour engager ce mouvement de renaissarfce comme celui auquel on nous convie?

L'expérience historique nous enseigne encore que ces mouvements n'ont été engagés qu'aux époques où l'âme des peuples adhère aux vérités universelles. Hommes et peuples ne se contentent pas de leur petite vie quotidienne, hommes et peuples consentent, désirent l'elTort qui les élève au-dessus d'eux-mêmes seulement lorsqu'ils croient que l'action à laquelle ils participent s'exécute dans le sens du mouvement, de l'ordre universel. L'homme veut voir, au delà de la nation, l'humanité ; au delà de l'humanité,

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Dieu. Qu'il ignore Dieu ou qu'il l'honore, l'homme veut agir dans le sens que commande la Pensée, le \'erbe qui anime le monde. Les soldats de l'an II obéissaient à la Liberté comme les Croisés à Dieu ; les Allemands ont cru manifesiter une pensée divine par leur propre triomphe de peuple-dieu comme les socialistes croient atteindre l'aboutissement du mouvement universel par leur révolution. Il est vrai que les gens de Manchester pensent à leurs cotonnades lorsqu'ils parlent de Dieu, mais il est non moins vrai qu'ils pensent à Dieu lorsqu'ils font leurs cotonnades.

Au cœur de tout peuple et de toute assemblée d'hommes qui montent parmi les nations, il y a une foi. C'est la vie elle-même qui pose le dilemme : Crois ou meurs. Celui qui ne croit pas que son action sera comptée dans le mouvement du monde, pourquoi se dépasserait-il."^ Pourquoi même entreprendrait-il une œuvre .^ Mais celui qui est mu par une foi, celui-là ne craint pas de construire en vue d'un avenir qu'il ne connaîtra pas mais vers lequel il sait qu'une pensée supérieure dirige ses efiorts et ceux de ses frères. L'homme ne cherche point la prospérité pour elle-même ; il ne la trouve guère lorsqu'il en fait l'objet de ses désirs, mais s'il fait don de

CONCLUSION. Soi

son œuvre à Dieu, c'est alors que la prospérité lui est donnée.

Lorsque l'on a considéré longuement ce inonde dévasté par la guerre, lorsque l'on a mesuré toute l'étendue des ruines, calculé les eflorts de la reconstruction, reconnu les moyens d'action, marqué les étapes, on voit le but lumineux qui sera atteint après quelques années de patient labeur. Mais c'est à ce moment que l'esprit hésite à donner un commandement au corps qui repousse l'effort : A quoi bon, si cette œuvre est vaine .^ A quoi bon, si ce travail est sous la menace constante de la révolution ou de la guerre.»^ C'est alors que l'esprit comprend la grande vérité de l'Ecriture, qu'il l'entende en chrétien ou en réaliste : « Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît. »

Paris, i6 novembre 1919-

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