L'ÉCONOMIE SOCIALISTE
L'économie socialiste, héritière intellectuelle de l'économie libérale, a les mêmes prétentions scientifiques que sa devancière. Elle nomme science son interprétation de l'histoire et des phénomènes économiques et qualifie scientifiques ses imaginations de l'avenir. Ses prétentions ne sont pas plus justifiées que celles de son aînée. C'est ce que l'on peut voir lorsque l'on examine, sans préjugés, l'œuvre de celui de ses théoriciens qui a eu les plus grandes prétentions scientifiques, Karl Marx. L'œuvre de Marx, au reste, résume ou domine les doctrines socialistes en circulation en l'an 1919; en Europe, aux Amériques, la forme dominante du socialisme est le marxisme; la révolution russe de 191 7 a été accomplie selon les dogmes marxistes, et toutes les tentatives révolutionnaires qui se sont produites depuis la grande guerre sont ordonnées selon les idées de Marx sur la lutte des classes, la plus-value, et la dictature du prolétariat. Le socialisme français, dont la plus grande figure a été Proudhon, et dont les idées n'étaient pas inconciliables avec une organisation sociale rationnelle, a été, comme la plupart des socialismes nationaux, entièrement recouvert par le marxisme. Nous pouvons considérer que les idées marxistes sont les idées fondamentales du socialisme contemporain.
Le socialisme, dans la critique qu'il a faite de l'économie politique, s'est placé dans le prolongement des principes des économistes. Il n'en a pas entrepris la revision: issu de la
même culture et des mêmes habitudes intellectuelles, il n'a pas mis en doute la vérité des premiers principes. Les économistes avaient détaché l'économie de la politique ; les socialistes subordonnent la politique à l'économie ; économistes et socialistes sont d'accord sur le mouvement général du monde conçu comme une libération progressive du travail, éliminant peu à peu toutes les contraintes; mais les socialistes prolongent cette libération jusqu'à la disparition de la contrainte purement économique, celle qui résulte de l'appropriation des biens par l'homme ; les économistes reconnaissaient légitime l'égalité juridique, comme nécessaire au libre jeu des forces économiques; les socialistes déclarent nécessaire l'égalité économique, afin que toutes les forces économiques, individuelles ou sociales puissent se manifester librement et atteindre leur plus grand rendement1. Les économistes déclarent nécessaire que, pour maintenir le libre jeu des forces économiques, les affaires communes d'un pays doivent être gérées par la libre entente des hommes intéressés à jouir de cette liberté, et l'aboutissement est la démocratie politique; les socialistes étendent cette nécessité à l'économie et tendent à réaliser la démocratie économique. Les Soviets, en somme, n'ont pas été inventés par les socialistes marxistes ; il n'y a aucune différence essentielle entre les Soviets nommés Chambre des Députés ou des Communes, qui ont un rôle politico-économique, et les Soviets de Lénine; il n'y a que des différences de compétence, au sens juridique. La Chambre des Députés n'est pas plus qualifiée pour organiser la marine marchande que le Soviet de Moscou pour organiser la production dans les usines. En toutes choses, économistes libéraux et socialistes sont liés par leurs premiers principes, et comme leur action a partout les mêmes résultats (qui sont
i. Pour les socialistes, l'héritage permet à un homme incapable ou incompétent d'assurer une fonction économique à laquelle il est inapte. L'intérêt social du plus grand rendement exigerait donc que les différences fussent au moins annulées au départ de l'activité économique des hommes. C'est l'application à l'économie des thèses soutenues par les économistes en ce qui concerne l'organisation politique.
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contraires à leur attente), on s'explique, par cette parenté, l'alliance partout constatée de ceux que Maurras nomme l'Argentier et l'Émeutier. Les uns et les autres ignorant complètement le rôle de l'autorité, de la contrainte dans la création économique, les uns et les autres ne considérant les efforts économiques qu'au point de vue du rendement brut, brisent également les protections politiques et sociales que le long effort de l'humanité a données au travail de l'homme.
Il y a toutefois entre les économistes libéraux et les socialistes une différence très sensible : les premiers ont pu se tromper sur les principes de leur science; mais, plongés, pour la plupart, dans le travail ou les affaires, ils ont donné de nombreuses preuves de réalisme et d'esprit scientifique dans l'étude des phénomènes économiques secondaires, chaque fois qu'ils n'étaient pas arrêtés, dans leurs investigations, par leurs doctrines générales ; les socialistes, au contraire, formés en majorité dans les milieux intellectuels ou politiques, ne connaissant les faits économiques que par l'extérieur, par l'étude des « documents » ou des doctrines, ont été très inférieurs à leurs devanciers. Si nous nous bornons à considérer deux figures représentatives de l'économie moderne, Marx pour les socialistes, et Paul Leroy-Beaulieu pour les libéraux, nous serons amenés à reconnaître à l'oeuvre de Leroy-Beaulieu (dont les affirmations doctrinales nous font sourire) une valeur réaliste et scientifique très supérieure à celle de l'œuvre marxiste. On pourrait dire que les économistes libéraux du xixe siècle ont, par les conclusions qu'ils tiraient de leurs observations personnelles, faites sur le réel, limité le développement des principes absurdes qu'ils avaient reçus des fondateurs de l'économie politique, qui étaient, eux, soumis au déséquilibre intellectuel du xvm8 siècle. Les socialistes, au contraire, étrangers au travail et aux affaires, n'ont été arrêtés par aucune considération du réel, et ont donné aux erreurs intellectuelles du xvme siècle le développement logique qu'elles postulaient.
A cet égard, Marx est éminemment représentatif. Marx,
Valois Économie. 5
étranger aux affaires et au travail, est le type de l'homme qui raisonne sur l'économie d'après les documents et matériaux de bibliothèque, sans avoir la pensée, ni les moyens de confronter ses raisonnements à la réalité, c'est-à-dire à l'observation du fonctionnement intime des entreprises économiques. Il n'est pas d'intelligence, si bien équilibrée soit-elle, qui n'aboutisse à Teneur dans de telles conditions. Un an d'exercice à la tête d'une usine ou d'une maison de commerce eût appris plus de choses à Marx que dix ans de fréquentation au British Muséum.
Proudhon, qui a connu le travail, le vrai travail, et la vie des entreprises, à été maintenu dans la direction de la vérité par l'observation directe de l'économie. Marx, journaliste et homme de cabinet, a été conduit à l'erreur par le caractère de ses études, et ceci bien qu'il fût servi par une incontestable vigueur intellectuelle. 11 a employé pour l'investigation économique une méthode qui vaut pour les recherches philologiques. Il était ainsi dans la position d'un homme qui eût entrepris de faire de la physiologie sans disséquer, et dont, au surplus, l'objet secrètement désiré eût été d'obtenir des succès de chaire. Avec cette méthode, Marx a fourni une œuvre qui ajoute, aux erreurs de l'ancienne économie politique, des erreurs nouvelles énormes, monstrueuses, qui menacent les fondements de la civilisation. Si la révolution russe a produit les résultats que l'on sait, faisant régresser les Kussies au régime qu'elles ont connu au temps de la Horde d'or, si la réorganisation économique est si rudement entravée en Occident par des secousses révolutionnaires, ce n'est pas parce que les ouvriers sont avachis par une vague de paresse, c'est parce que le monde ouvrier a été très fortement pénétre par les erreurs marxistes prises pour des vérités scientifiques et . qui lui font regarder l'abolition du patronat, l'expropriation du capitalisme, la socialisation des moyens de production comme le terme nécessaire et fatal de l'évolution économique.
À la base de tout le mouvement socialiste qui tend à la révolution sont les erreurs marxistes.
La doctrine de la lutte des classes aboutissant à la dictature du prolétariat ne se suffit pas à elle-même dans l'œuvre marxiste. J'ai montré qu'elle est sans valeur historique. Mais il reste à expliquer le rôle qu'elle a joué dans le mouvement socialiste et comment cette conception matérialiste de l'histoire, qui pourrait ne donner lieu qu'à des débats académiques, est devenue un moteur dans les luttes sociales. Une doctrine de la lutte des classes ne conduit pas nécessairement à la révolution ; une doctrine sur la dictature du Prolétariat ne conquiert pas nécessairement le prolétariat que l'on appelle à la dictature. Mais l'explication marxiste de l'histoire par la lutte des classes conduit à un mouvement révolutionnaire et peut séduire une partie du prolétariat parce qu'elle contient une autre conception qui lui est antérieure : c'est l'explication que Marx a donnée du profit capitaliste et qui est connue sous le nom de théorie de la plus-value. Marx n'a pas simplement constaté des antagonismes de classes qui se résoudraient par des luttes politico-sociales ; il a déclaré reconnaître, dans l'histoire, des luttes de classes, dont le principal moteur serait la volonté qui porte le prolétariat vers sa libération politique et économique. A l'origine de la conception historique de Marx, on trouve cette idée que le prolétariat est exploité, volé, dépouillé par les autres classes. C'est la pensée maîtresse de l'œuvre marxiste. La théorie historique de la lutte des classes n'est qu'une tentative de justification par l'histoire d'une très pauvre thèse économique, la tbéorie de la plus-value.
La théorie de la plus-value est elle-même appuyée par une fausse théorie de la valeur, que Marx et ses commentateurs ont présentée comme le résultat de recherches scientifiques. 11 n'est pas exagéré de dire que les quelques douzaines de pages où Marx fit sa théorie de la plus-value ont commandé
la direction révolutionnaire prise par les socialistes et les plus actifs des syndicalistes. L'antagonisme des classes ouvrières et des classes bourgeoises est de nature purement économique; il est normal, et se résout sans cesse par les accords de fait ou de droit que concluent et renouvellent les intéressés. Mais la volonté révolutionnaire des groupes ouvriers tendant à l'expropriation du capitalisme est étrangère à l'économie ;.elle ne s'explique que par l'erreur commise par Marx.
Cette erreur, fondement de l'œuvre marxiste, peut être saisie sans peine dans ce petit livre traduit en français sous le titre Salaires, Prix et Profits (on sait que l'énorme Capital n'est en somme que le long dévoloppement de cette étude). Marx, ayant fourni à son tour une théorie de la valeur (fausse, nous le verrons tout à l'heure), Marx aborde le problème du profit capitaliste.
On reste confondu devant la pauvreté de l'explication qu'il en donne. Marx admet tout d'abord, sans même daigner fournir un commencement de preuve historique, que la société capitaliste prive le travailleur de l'usage indépendant de sa force de travail. Ceci étant donné, Marx établit que le travailleur sera obligatoirement un salarié. Il suppose, pour la commodité du raisonnement, que six heures de travail sont le temps moyen pour produire la quantité moyenne de choses nécessaires à la vie du travailleur. Toutes ces suppositions gratuites étant faites, nous arrivons à ce que Marx appelle le point décisif. Le travailleur loue sa force de travail au capitaliste. Le capitaliste, au lieu de faire travailler son salarié six heures par jour, lui imposera « mettons, dit Marx, douze heures par jour ». Et voici le texte même de Marx sur ce point capital :
« En outre et en sus des six heures qu'il faut pour produire son salaire ou la valeur de sa force, l'ouvrier aura donc à travailler six autres heures que j'appellerai heures de surtravail, lequel surtravail se réalisera en une plus-value ou un surproduit. »
Ce serait l'explication du profit capitaliste : le capitaliste « empoche », selon l'expression de Marx, le travail impayé de l'ouvrier qui est constitué par cette fantaisiste plus-value ! C'est sur cette colossale absurdité, sur ce raisonnement vraiment puéril que l'on a construit toute une doctrine économique et sociale. C'est avec cette fausse théorie du travail impayé, du surproduit empoché par le capitaliste que l'on a excité et surexcité les passions ouvrières. Que l'on considère les conséquences formidables de cette erreur de raisonnement : c'est très exactement au nom de cette prétendue analyse scientifique des faits économiques que les bolchevistes, marxistes authentiques, ont ruiné en quelques mois l'économie russe.
Si l'on veut bien examiner les doctrines socialistes ayant cours en Europe, les revendications révolutionnaires dites ouvrières, la littérature socialiste révolutionnaire, on verra que ces thèses marxistes sont le fond de tout le mouvement socialiste. Cette théorie de la plus-value, passée de Marx à ses disciples, de ses disciples à ses vulgarisateurs, de ses vulgarisateurs aux réunions de propagande, substituée aux thèses du socialisme français par les soins de la cabale marxiste, on la retrouve dans les discours que tient le moindre apprenti enrégimenté dans la section française de l'Internationale ouvrière ou dans quelque jeunesse syndicaliste.
Critique de la théorie de la plus-value. Les éléments de la production. — Si les doctrines du socialisme marxiste étaient fondées en raison, si elles étaient justifiées par l'expérience, si leur application devait déterminer un accroissement de production, il n'y aurait à leur opposer que les intérêts des classes bourgeoises, et je suis bien obligé de dire que, au point de vue de la civilisation, la défense des intérêts capitalistes, dans ce cas, serait tout à fait négligeable. Mais le vrai est que le marxisme ne résiste pas à l'examen de la raison, est condamné par la science et l'expérience, et la preuve a
été amplement donnée qu'il détermine une baisse énorme de la production, même lorsqu'il est appliqué avec toutes les ressources de la plus rude autorité.
Il est capital de saisir cette théorie de la plus-value qui constitue ce profit capitaliste que Marx déclare être du travail impayé et volé par le capitaliste à l'ouvrier salarié. Si Marx a fait cette singulière découverte, c'est qu'il y a été amené par une forte erreur dans cette théorie de la valeur, antérieure à la théorie de la plus-value et à laquelle les socialistes accordent encore un vrai caractère scientifique. Marx, critiquant les théories de la valeur de ses devanciers (et il fait parfois de justes critiques, très pénétrantes), aboutit à formuler que la valeur d'une marchandise fabriquée est déterminée par les quantités ou sommes respectives de travail qui sont appliquées, réalisées, fixées dans ces marchandises. Quelle mesure donne-l-il pour l'évaluation de ces quantités de travail? Le temps que dure le travail dans des conditions générales de production donnée (les quantités de travail incorporées à l'installation, aux machines, étant comprises), le temps compté ici n'étant que du temps ouvrier. Il suffit de présenter l'analyse de Marx dans ce raccourci, fait avec ses propres expressions, pour faire apparaître la lourde erreur marxiste aux yeux d'hommes habitués aux principes de la méthodisation du travail. On voit que la notion de qualité a complètement échappé à Marx, et c'est en grande partie de cet oubli que vient son étonnante théorie de la plus-value. Marx mesure les quantités de travail d'après le temps de travail et le temps de travail n'est conditionné pour lui que par les données naturelles (fertilité du sol, richesse minière, etc.) et par. le perfectionnement et les progrès des forces sociales de travail. Marx énumère comme facteur modifiant le temps de travail : « La subdivision du travail, le machinisme, les perfectionnements de procédés, les applications d'agents chimiques ou d'agents naturels, l'abrègement du temps et de l'espace à l'aide de nouveaux moyens de communication et de transports, enfin tout système par lequel la science met
les agents naturels au service du travail et qui en développe le caractère social ou coopératif. »
Dans cette énumération, on ne voit apparaître aucune des conditions qualitatives qui transforment du tout au tout le rendement du travail : conception, direction, commandement, sont ignorés ou méconnus. Marx parait ignorer ce qui est devenu pour nous une règle d'or (que nous en ayons conscience ou non), que le temps de travail est : i° fonction de l'organisation fondamentale des entreprises; 20 fonction de la conception même du travail, de son organisation intellectuelle, de la combinaison de mouvements donnée au travail et des méthodes d'utilisation des matériaux ; 3° fonction de la valeur d'un autre élément (dont on n'aime guère à parler en ce temps-ci) : le commandement. Bref, la théorie de Marx escamote complètement l'œuvre intellectuelle qui précède tout travail, quel qu'il soit, et l'œuvre de l'énergie qui commande sa réalisation. Aujourd'hui, la taylorisation ou, plus justement, la méthodisation du travail dans l'industrie fait apparaître aux personnes les moins informées des phénomènes économiques, l'énorme part qui revient à l'organisation intellectuelle du travail dans la production. Au moment où Marx écrivait, le public était en droit de l'ignorer (bien que l'on pût trouver dans l'œuvre de Vauban des indications de haute utilité) ; mais Marx, se posant en investigateur scientifique, n'avait pas le droit de négliger ces éléments. S'il avait analysé scientifiquement le travail du charron, du métallurgiste, ou même du simple casseur de cailloux, il aurait vu que tout travail, aussi simple qu'il soit, est préparé par une conception qui détermine le temps, la quantité et la qualité du travail, et par conséquent sa valeur.
Mais quelles sont les conséquences de ces erreurs initiales? Méconnaissant cette œuvre de l'intelligence qui conçoit le travail et ses mouvements, méconnaissant cette action de l'énergie qui le commande, Marx ne peut découvrir la vraie nature du profit qu'il nomme profit capitaliste. Puisqu'il ne s'agit que de quantités et de temps de travail, le profit ne
pourra être évidemment que cette plus-value, ce surproduit, ce travail impayé qu'il croit définir. Mieux avertis, plus éclairés, que découvrons-nous P C'est que ce qu'il nomme plus-value est rigoureusement l'œuvre du chef d'entreprise. C'est, schématiquement, la différence qu'il y a entre la production d'un homme travaillant seul, selon ses propres moyens, et la production que le même homme fournit quand il travaille sous la direction et le commandement d'un chef qui organise son travail, qui règle, par ses conceptions, l'économie des forces, du temps et des matériaux, qui invente des tâches, les répartit et détermine l'utilisation des énergies humaines. Voilà ce qui explique, pour une large part, le profit du chef d'entreprise, voilà ce qui le justifie au point de vue de la production *.
Marx, croyant que la plus-value représente du travail impayé, admet, sans tenter une démonstration, d'ailleurs, que le travail de l'ouvrier est seul créateur de valeur. C'est admettre du même coup, [que quelle que soit la valeur, la qualité, l'énergie de la direction, le rendement de l'ouvrier sera exactement le même. C'est admettre également que, en dehors de toute considération technique, il est indifférent, pour le rendement, que l'ouvrier soit contrôlé, surveillé, commandé. C'est admettre qu'une équipe d'ouvriers donnera exactement le même rendement, qu'elle ait un chef ou qu'elle n'en ait pas. Marx tient pour nulle la part donnée à la valeur du travail par l'administration des choses et le gouvernement des hommes. Fils soumis du xvine siècle, il ne soupçonne pas un instant que la question puisse se poser. Le chef,
i. Marx n'a pas vu, au surplus, que le profit des entreprises ne va que pour une faible partie au capitaliste proprement dit. Lorsque, dans une entreprise, le capital et le chef d'entreprise sont dissociés (cas des sociétés anonymes), le capital ne reçoit pas beaucoup plus que l'intérêt de ce qu'il a exposé; la plus grosse part des profits est acquise à celui ou à ceux qui dirigent effectivement, ce qui est d'ailleurs parfaitement légitime. Quand l'entreprise et le capital sont unis dans une même personne, le capitalisteentrepreneur reçoit les profits beaucoup plus comme entrepreneur que comme capitaliste. Les profits sont la rémunération de sa capacité de chef, d'organisateur du travail.
l'entrepreneur, n'est pas pour lui un homme dont les conceptions et le commandement ont un retentissement sur le rendement du travail et par conséquent sur la valeur. À ses yeux, et sans môme qu'il essaie de le prouver, ce chef, cet entrepreneur n'est que le membre d'une classe qui maintient dans la sujétion, par la force, le prolétariat, afin de le dépouiller d'une partie des valeurs qu'il crée.
Ceci étant admis, le reste évidemment s'ensuit : si les prolétaires sont les seuls créateurs de la /valeur, c'est-à-dire de tous les produits et denrées, si les bourgeois ne sont que des parasites superposés à la production, et vivant aux dépens du prolétariat, il doit y avoir dans le prolétariat la volonié de se délivrer de l'exploitation organisée par la bourgeoisie, donc lutte des classes, et la justice exige que le prolétariat parvienne à exercer une véritable dictature pour consolider sa libération.
Mais comment concilier une telle interprétation de l'histoire avec les enseignements de l'histoire elle-même? Si cette marche de l'humanité vers la « libération » du prolétariat est un fait naturel, une loi naturelle inéluctable, comment expliquer que la dictature du prolétariat ait tant tardé, que toutes les tentatives qui en ont été faites aient échoué? Comment expliquer que les hommes, la majorité des hommes aient, en somme, toléré, accepté et même désiré, depuis les origines du monde, les formes diverses d'un régime qui était le mal pour eux? Pourquoi la loi naturelle qui les porterait vers leur prétendue libération ne parvientelle pas à se manifester intégralement, triomphalement? Et la loi qui a régi jusqu'ici la formation des sociétés humaines, et qui créait une hiérarchie sociale, ne serait-elle pas une loi naturelle? Serait-elle le produit de quelque force extranaturelle qui aurait permis aux princes, aux nobles et aux bourgeois de durer contre une loi naturelle qui veut leur disparition) L'œuvre de Marx ne répond pas à ces questions troublantes. Cela demeure dans les mystères du devenir. Marx tente une explication, qui se ressent fortement des
~k l'économie nouvelle.
histoires hégéliennes, et par laquelle l'évolution économique comprend nécessairement plusieurs phases (antique, féodale, capitaliste), qui se succèdent progressivement (c'est à cause de cette vue qu'il présente le mode de production féodal comme un « progrès » sur le mode antique!) et la société capitaliste préparerait nécessairement, par la concentration des entreprises et des capitaux, l'avènement de la société ouvrière. Le mystère n'est pas éclairci par cette hypothèse. On continue de ne pas comprendre, dans l'absence totale d'une explication satisfaisante pour l'esprit, pourquoi la loi qui a régi les rapports humains depuis les origines, cesserait d'être vraie à partir du jour où les entreprises seraient concentrées.
Mais que l'histoire rêvée par Marx ne soit qu'un roman, de même ordre, de même inspiration que le roman des évolutionnistes qui se croient rationalistes, il n'en reste pas moins que ce roman est regardé comme une vérité scientifique par un certain nombre de têtes qui pensent peu, ou pas du tout. C'est au nom de ce roman que l'on a établi la République des Soviets dans toutes les Russies. Les hommes qui ont réalisé ce coup, au nom du prolétariat, attendaient la libération des travailleurs. Si les thèses de Marx étaient vraies, le résultat devait être, par la suppression du profit capitaliste, une amélioraton sensible de la condition des travailleurs, qui n'étaient plus frustrés du travail impavé empoché par le capitaliste. La hiérarchie dite capitaliste disparaissant, la production était intégralement libérée. La production devait être réglée « scientifiquement » par des statisticiens qui déterminaient la répartition des matières premières, les conditions de la production et la circulation des produits et denrées selon les besoins. Les résultats ont été contraires à ceux que les doctrinaires attendaient : la production a baissé dans une proportion formidable, le coût de la vie s'est élevé à des taux inconnus sur toute la surface du globe habitée par les civilisés et les sauvages. Baisse énorme de production et, parallèlement, gaspillage, détournement de produits et de denrées de tous côtés,
C'est au spectacle de ce désordre, de cette misère, que l'on voit l'importance capitale, dans la production et la répartition des biens, d'un facteur dont Marx n'a même pas soupçonné l'existence et dont nous n'avons pas parlé jusqu'ici. L'influence de ce facteur sur la qualité et le rendement de la production est supérieure à celle du facteur technique et du commandement. Ce facteur souverain, c'est l'intérêt personnel. Supprimez-le : tout s'affaisse. Quand l'homme n'attend plus, de son effort accru, de sa peine, de ses soins, une satisfaction personnelle ou familiale, il s'abandonne au moindre effort, il limite son effort à la satisfaction immédiate, il tombe au rang de l'animal. C'est l'intérêt, aussi restreint soit-il, qui nous meut dans le travail, tant qu'il assure à l'homme qui augmente son effort un régime différent de celui dont jouira l'homme qui a limité le sien. C'est parce que les chefs du travail trouvent en fin d'année un bénéfice, un profit qui est le leur, que leur activité, leur intelligence, leur science sont sans cesse en éveil pour améliorer, fortifier, renouveler leurs méthodes de production; c'est grâce à l'intérêt qu'ils y trouvent qu'ils maintiennent ou augmentent la production, et c'est en servant leur intérêt qu'ils servent celui du groupe social auquel ils appartiennent. C'est parce qu'ils se considèrent propriétaires des biens qu'ils font valoir, des matériaux qu'ils transforment, qu'ils économisent et emploient au mieux des intérêts de tous les richesses de la terre. Et si les biens de ce monde ne sont pas gaspillés, si tout est utilisé, du moindre morceau de fer qui traîne dans un atelier, au bout de ficelle jeté derrière un comptoir, si, par conséquent, la production n'est pas grevée de frais inutiles entraînés par le gâchage du temps et des matériaux, c'est parce que le chef d'entreprise considère comme une perte qu'il subit personnellement la perte qu'entraîne le gaspillage. Le chef d'entreprise peut en somme être considéré comme une sorte de délégué des sociétés humaines à la production et à la répartition des biens, mais délégué intéressé et responsable.
Le socialisme, le marxisme, n'ont pas vu l'importance
souveraine de ce facteur de l'intérêt dans la production. C'est ce qui l'ait leur impuissance radicale à organiser le monde. Le marxisme peut- déchaîner des catastrophes sociales, mais il est absolument incapable d'édifier une construction sociale quelconque. Sur les ruines qu'il détermine, il demeure impuissant. Alors, devant son incapacité essentielle, les forces humaines redressent, dans la douleur et l'angoisse, les éternelles figures des sociétés et des nations. Lénine, à Moscou, a proclamé la dictature du prolétariat ; c'est en vérité la sienne propre qu'il a établie. Les Soviets ne sont là qu'en nom. Lénine règne, comme un tsar, les pieds sur sa couronne, possesseur d'un pouvoir de commandement plus grand que celui du tsar qu'il fit disparaître.
Que les esprits timorés, qui croient à la marche fatale du socialisme, se rassurent : le socialisme, le communisme, est une impossibilité physique. 11 y a des lois naturelles pour l'organisation des sociétés humaines comme il y en a pour la gravitation des corps dans l'espace. Les transformations économiques ne modifient en aucune manière les formes essentielles des rapports entre les hommes : qu'un navire soit la propriété d'un armateur, ou d'un consortium de commerçants, ou d'une société par actions, ou d'une société coopérative, qu'il navigue sous le pavillon d'un prince féodal, d'un prince constitutionnel ou d'une République démocratique ou aristocratique, dès qu'il est en mer, le capitaine y est le maître, après Dieu. Si les matelots se mutinent et établissent un authentique soviet à bord, il y a mille chances pour que la cargaison et les passagers aillent au fond de l'eau dans le tumulte d'une assemblée générale. Hypothèse plus souvent vérifiée : un solide gaillard prend le commandement, règne par la terreur et ramène le navire au port. [C'est tout ce que peut déterminer le socialisme dans le. monde : couler le bateau ou provoquer l'avènement de nouveaux maîtres, plus durs que les anciens.
Avec le concours de notre intelligence, de notre science, de notre volonté, nous pouvons éviter ces deux périls.