‹ L'Economie sociale au point de vue chrétien [microform]Chapitre 11 sur 57 · DES CAI SES GÉAÉP.AIES OU ÎAFU EAT SIR LES RICHESSES · texte numérisé non relu

DES CAI SES GÉAÉP.AIES OU ÎAFU EAT SIR LES RICHESSES

Ces causes générales sont la morale, la liberté et la religion.

CHAPITKE PREMIER

LA MORALE

SECTION PREMIÈRE

DE l’influence DE LA MORALE SUR LES RICHESSES.

La morale, pour le vrai philosophe, surtout pour le philosophe religieux, est la science de bien vivre. Elle fournit aux liommes les règles selon lesquelles ils doivent agir pour atteindre leur lin. Ces règles sont l’expression de nos droits et de nos devoirs; elles décrivent le cercle inflexible dans le([uel la liberté peut se mouvoir, mais qu’il lui est défendu de franchir. Les obligations que la morale prescrit sont fondées sur la nature des choses; elles sont toujours équitables, toujours les memes , toujours propres à nous conduire à l’im des buts de notre création.

La pratique des devoirs commandés par elle trouve sa première récompense dans le témoignage de la con-

DE LA MORALE

science. Mais cette approbation intérieure, qui est la plus douce et la plus délicate des jouissances, n’est pas le seul dédommagement qui soit accordé à la vertu en retour de ses sacrifices. La fidélité aux lois fondées sur la nature des choses ou sur notre propre constitution a des compensations d’une autre espèce : outre celles ^ dont raccomplissement s’effectuera dans la vie future,

elle procure un accroissement de prospérité matérielle, de manière que, toutes choses égales d’ailleurs, les peuples et les individus arrivent à un plus haut degré de fortune, à mesure qu’ils observent plus exactement les lois gravées dans le cœur. Gardons-nous cependant de faire de la morale le simple auxiliaire de l’économie politique : il faut la regarder comme s’imposant par elle-même à la conscience. Au reste, ce serait une erreur de croire que futilitarisme soit adopté par tous les économistes : ce système, subversif de tonie vertu, est de plus en plus abandonné, et l’école spiritualiste fait des progrès incessants. Je pourrais citer parmi ceux qui la composent une foule d’auteurs éminents ; je me bornerai à reproduire ici un passage de ^1. Baudrillard.

« La morale, dit-il, précède et domine l’économie politique, comme elle jirécède la politique et le droit. Elle lui prête ses principes, comme elle les prête à ces autres parties de l’étude totale de riiumanité. Dire, comme 1 ont imaginé quelques personnes, que c’est 1 économie politique qui précède et prime la morale , ce serait dire que le travail vient avant la prévoyance, t avant tous les mobiles intéressés ou sympathiqJes qui

triomphent en nous de la force d’inertie; ce serait dire que l’échange, qui doit s’effectuer à des conditions

DE LA MORALE

égales pour être également avantageux aux deux parties, ne suppose pas l’idée de justice, qui est un des fondements de la morale même. Les faits économiques, il est vrai, réagissent sur les faits moraux; la condition extérieure et sociale de l’homme influe, par un inévitable retour, sur son état intérieur, sur ses sentiments, sur ses idées, dont elle-même porte l’empreinte. Rien n’est plus certain; et j’ajouterai que cette réciprocité est des plus fécondes en effets frappants; elle offre un sujet d’étude de l’intérêt le plus élevé pour le philosophe et pour l’historien. Mais prétendre, pour l’économie politique, à la supériorité, à la priorité, ce serait tout aussi absurde que si on prétendait que l’effet précède la cause , parce qu’il peut bien arriver que l’effet devienne cause à son tour; ce serait placer l’oufil avant la main, l’œuvre avant l’ouvrier. » (^Des rapports de la morale et de V économie poli tupie , page 8.)

Expliquons maintenant pourquoi la morale influe sur le développement des richesses , en examinant son action sur leur production, sur leur répartition et sur leur consommation.

l” La jirod action. On sait que le travail est l’élément le plus fécond des richesses. Dirigé par l’intelligence , il surpasse en services les moteurs naturels de la production. C’est par son intervention que les terrains deviennent fertiles , que les mines nous livrent leurs métaux , que le bois et la pierre nous fournissent une habitation. Cette vérité est trop élémentaire pour que j’aie besoin de l’expliquer. Chacun sait que le froment et le raisin ne croissent pas spontanément dans les champs; que les maisons ne se construisent pas seules, par l’effet de l’attraction que les matériaux

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exercent les uns sur les autres; que les meubles à notre usage ne sont pas l’œuvre du hasard Quelle a donc été la cause de ces richesses? C’est le travail.

Or, c|uel est le stimulant du travail? C’est sans doute la voix impérieuse des besoins multiples auxquels l’homme est assujetti, et le désir très-légitime d’augmenter le nombre des choses qui forment le bien-être. Mais à côté de ces motifs, et dans une sphère différente, il s’en trouve un autre plus élevé, qui a ses racines dans la conscience : c’est celui qui dérive de la loi naturelle, proscrivant le vice de l’oisiveté.

Tout en admettant que plusieurs individus ne sont agriculteurs, artisans, médecins, avocats, etc., qu’afm d’obtenir la rémunération attachée à leur profession, il n’est pas moins vrai qu’un grand nombre de travailleurs se proposent , avant tout , dans l’accomplissement de leur tâche , d’accomplir un devoir. Il en existe certainement beaucoup, surtout parmi les chrétiens, qui, exempts de toute cupidité et satisfaits de leur fortune , passeraient leur vie dans le repos et au sein des jouissances que leur offriraient les richesses dont ils disposent , si la loi du travail ne s’imposait à leur conscience.

L’insuffisance du motif puisé dans l’intérêt personnel devient encore plus sensible quand on considère la fainéantise dans laquelle vivent certains ouvriers. Combien n’y en a-t-il pas qui préfèrent de demeurer dans la misère , d’habiter dans la malpropreté , que d arriver a une plus grande aisance, au moyen d’un travail ])lus constant et mieux exécuté! Si les principes de la morale les dirigeaient , ils cesseraient de mener une vie dégradée. On ne les verrait point porter

DE LA MORAIÆ.

leur désœuvrement aux l)arrières , chez le marchand de vin, s’ils considéraient le t?-avail non pas seulement comme une nécessité, mais encore comme une obligation imposée par le Créateur.

Le travail est le grand multiplicateur des richesses; mais un travail quelconque ne saurait sufiire à ce résultat : il faut qu il soit exécute avec soin. Il existe même des ouvrages dont une confection défectueuse , loin de contribuer a la prospérité sociale, lui causerait des dommages considérables. De ce nombre sont ceux qui ont pour objet la construction des pièces de précision servant à la mécanique, à l’artillerie, etc. Un essieu mal forgé ou mal alésé, un engrenage sans les proportions qui assurent un mouvement doux et régulier, seraient capables de produire des accidents redoutables, surtout dans les machines à vapeur.

Les patrons et les directeurs des établissements, guidés par 1 intérêt qu’ils ont à se consei ver une lionne réputation, et a ne pas s’exposer aux chances d’un procès, veillent généralement à la lionne confection des articles qui sortent de leurs ateliers. Néanmoins, il n’en est pas toujours ainsi : la fraude se produit avec toutes ses ruses et suivie de ses désastres, lorsqu’elle peut être exercée avec profit pour l’entrepreneur. Quant aux simples ouvriers , ils ont beaucoup moins d’intérêt à V en t le travail c[ui leur est confié, surtout quand ils ne sont pas fixés à un étalilissement. bien que, pour l’ordinaire, il leur soit profitable de remplir leur tache selon la rigueur de leur engagement, il se trouve de nombreuses circonstances oii ils n’en retirent aucun avantage matériel. Or, dans de telles circonstances, il n’y a pas d’autre garantie pour la bonne

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I exécution de l’ouvrage que celle à laquelle la con-

science sert de fondement.

Ces considérations sont péremptoires pour montrer * I l’influence de la morale sur l’assiduité au travail et les

soins donnés à l’ouvrage ; mais je suis loin d’avoir épuisé toutes celles qui viendraient s’ajouter à ma démonstration. Que n’aurais-je point à dire de l’action des mœurs pour la conservation et le développement des forces dont l’ouvrier a besoin ! Il me serait facile , pour corroi borer ma thèse, de faire le tableau des populations dé-

^ générées par le vice , et incapables d’un trav ail fort et soutenu. Qui doute qu’un homme maintenu sain par une vie sobre et pure ne soit pas plus propre à contribuer aux progrès industriels (jue celui dont la vie s'écoule dans la crapule? Où trouve-t-on les races vigou- ‘ ‘ reuses capables de supporter de longues fatigues , et

dont la puissance intellectuelle soit au niveau des nécessités créées par le mouvement ascensionnel de l’industrie, si ce n’est parmi celles qui entretiennent leurs forces au moyen d’une vie réglée?

'Ces effets que la morale produit ne sont pas les seuls, dans l’ordre purement économique, dont elle soit la source abondante. Non-senlement elle conserve les forces et en développe l’énergie, non -seulement elle réprouve les fraudes dans la confection des divers articles manufacturés; mais elle procure des avantages I d un nouveau genre aussi précieux que ceux dont je

viens de parler : elle assure aux ouvriers un salaire équitable, et elle prévient les violences dont les entre- W * preneurs pourraient être victimes.

^ Je sais l)ien qu’il existe une loi fatale qui est la con-

séquence de l’offre et de la demande, et qui règle le

Pn lA morale.

taux (les salaires. Mais je sais aussi c{ue cette loi, résultant des faits les plus ordinaires , n’empêche pas’toiijoiiis les injustices. Il est bien vrai (ju’en général le prix de l’ouvrage est déterminé par le capital disponible, par le besoin des bras et par le nombre des travailleurs; mais il est également certain (|ue tous les cas particuliers ne sont pas régis par cette loi. Il y a des J)aisses et des hausses factices. Tantôt les patrons, seuls maîtres des prix dans une localité, les fixent au-dessous de leur valeur; tantôt, dans les lieux où ils sont plusieurs, ils se coalisent pour déprécier les salaires.

eui toui, les ouvriers s’entendent pour se mettre en gre\e, au moment où l’entrepreneur est le plus pressé d’exécuter les commandes, et ils usent de violence afin d’empêcher leurs camarades d’accepter les conditions du marché contre lesquelles ils s’insurgent. Sans doute, a la hn de toutes ces luttes, les prix se proportionnent a la valeur réelle du travail; mais, jusqu’à ce moment, il s est commis bien des injustices; les ouvriers ont éprouvé de cruelles privations, et les patrons ont essuyé des pertes considérables, par suite du repos imposé a leurs machines et de l’im production de leurs capitaux.

Ou se trouve le remède préventif de ces chômages si nuisibles à l’industrie ? Dans le respect de la justice, ilans la fixation équitable des salaires. I.es ouvriers et les patrons fini.ssent par s’entendre ; mais cet accord n aurait pas été rompu si les devoirs de la morale n’eussent pas été violés. Celte continuation de bons rapports aurait procuré une plus grande somme de travail. N oublions pas, d’ailleurs, que rapai.sement pro- ‘luit par l’intérêt réciproque des patrons et des Iravail-

DE L.V .MOll.Vl.E.

leurs répare très-imparfaitement les dommages causés par les discussions, dont l’effet a été de suspendre longtemps la reprise de l’ouvrage; et, dans aucun cas, il ne remplace les heureux fruits d’une entente

cordiale entretenue par l’obéissance aux lois de la morale.

'| C’est encore la morale qui rassure le commerce contre

I les tromperies des fabricants, et cpii, par la confiance

I dont elle est 1 appui, facilite les transactions.

Si habile cjue soit un acheteur, il peut être trompé i ficquemment. Cintre (pie les defauts de certaines mar-

j chandises ne sont pas apparents et ne se manifestent

quelquefois qu’avec le temps, il existe une foule d’ar- I ticles, provenant des pays lointains, jiour la qualité

f desquels on est forcé de s’en rapporter à la bonne foi

^ du vendeui . Eh bien, dans l’un et l’autre cas, on n’a

de gaiantie bien sure (jue dans la probité du producteur. Prenons un exemple dans la fabrication des draps : il n’y a guère de marchands en gros ou en détail qui puissent acquérir par eux-mêmes la certitude que les étoffes dont ils se rendent acheteurs n’ont pas été tis- S(‘es avec des laines mal mûres ou provenant de brebis frappées de quelqu’une de ces maladies qui altèrent la qualité des fils ; (pi elles n’ont pas été teintes avec des ingrédients corrosifs. Or quels seront les motifs qui engageront les fabricants efficacement et toujours à ne pas tiomper les acheteurs? Ce seront ceux que leur suggérera la voix de la conscience.

J ajouterai encore que la morale entretiendra de bons V 1 apports entre les patrons et les ouvriers. Lorsque les

1 premiers seront é(piitables et bons, qu’ils coiisidére-

I ront leurs travailleurs comme des membres de leur

l>E LA -MOU A LE.

famille; lorsqu’ils auront pour eux une alfection sincère , qu’ils ne les abandonneront ni dans la maladie ni dans la vieillesse, mais qu’iis prendront soin d’eux, ils en seront immanquablement récompensés. Les ouvriers, témoins journaliers de la justice et du dévouement de leurs cliefs, s’attacheront à eux; ils s’etforceiont, par leur bonne conduite, de mériter d’être

conservés dans la manufacture aux jours où l’ouvrage diminue.

Le rétablissement de celte enlente n’est pas seulement désirable sous le ra[)port de la morale et de l’intéiet industriel il inq)orte, au même degré, au repos de la société entière. Les agglomérations ouvrières, (pii augmentent sans cesse, portent dans leur sein d’effroyables tempêtes. Il se fait entendre dans le fond des atelieis des murmures sourds, comme le bruit sinistre et menaçant d’un volcan comprimé. Le sol tressaille, s’agite en sens divers : (pielques Ilots d’une lave brûlante, qui s’écha[)pent par intermittences, ne laissent aucun doute sur l’existence du foyer incandescent. Comment éteindre ce feu redoutable qui menace de tout désolei Ce sera par la justice, [)ar le dévouement parti du cœur, j)ar l’inlluence de la religion.

i Distribution (h’s richesses. J.a morale, (pii inllue si puissamment sur la production des richesses, n’exerce point une moindre action sur les phénomènes ([ui se rattachent à leur distribution. Liîs heureux résultats

(hvnt elle est la source dans rextr.iclion minière, dans 1 industrie agricole, dans les fabrications de toute nature, elle les produit au même degré dans le transport des marchandises, leur vente, leur échange, et généralement dans les opérations relatives à ce que les

DE LA MORALE

économistes appellent la distribution des richesses. L’armateur qui amène les denrées d’un port à l’autre, l’entrepreneur de roulage, le marchand qui place les articles sous la main de l’acquéreur, l’escompteur des effets de commerce, (juand ils trompent, paralysent les affaires en détruisant la confiance et en réduisant le nombre et l’importance des transactions.

Supposons un entrepreneur de transports par mer induisant en erreur les clients sur le prix réel de fret, ou faisant assurer par une compagnie, comme en bon état, un navire mal construit et des articles avariés. Immanquablement ces actes frauduleux finiront par nuire aux vrais intérêts de cette espèce de commerce. Dans la crainte d’être tromj)ées, les conqiagnies d’assurance réduiront le nomlire de leurs opérations; les prêteurs à la grosse aventure supprimeront leurs prêts ou exigeront des sûretés plus rigoureuses et plus gênantes. Ils auront à prévoir non-seulement les sinistres de mer, les courses des }>irates et des vaisseaux ennemis; ils auront, en outre, à se prémunir et contre les banqueroutes frauduleuses qui engloutissent plus de fortunes (pie les abîmes de la mer, et contre le vol savant des industriels, dont il est plus difficile de garantir le commerce ipi’il ne coûte de })urger les mers des ffilmstiers qui les infestent.

Au contraire, mettez la navigation sous le pavillon de la probité; fondez des maisons honnêtes; obtenez, au nom de la morale, ({ue les marchandises ne soient pas altérées en route, qu’elles soient remises aux époipies convenues : vous n’aurez pas contribué seulement a une œuvre prescrite par la conscience, vous aurez également contribué à la fortune générale.

DE LA MORALE

La probité n’est pas moins indispensable pour favoliseï la A ente des objets amenés sons la main des ac(|uéreiirs. Le marchand ne prospère et ne rend de vrais services aux consommateurs que si la justice *

préside à ses ventes, à l’exécution fidèle de ses traités. Il tant qu il ne trompe ni sur la ([ualité des marchandises, ni sur leur valeur réelle, ni sur leur poids et leur mesure.

Cette vérité est évidente au premier aperçu, quand il s’agit d’articles dont la mauvaise qualité serait préjudiciable a une bonne alimentation, ou exposerait la vie des citoyens, ou nuirait à des entreprises importantes. Un pharmacien qui vendrait des remèdes falsifiés poiiirait causer la mort des malades ou éloisner 1 époque de leur guérison. Un boulanger qui introduilait des substances malfaisantes dans le pain, un boucher qui livrerait des viandes avariées ou issues d’un animal atteint d’une maladie contagieuse, ne seraient pas seulement coupables contre la morale, ils le seraient encore contre les intérêts matériels des acquéreurs, et ils leur porteraient un préjudice quelquefois irréparable, mais grave dans tous les cas.

Tout en reconnaissant qu’il y a des fraudes dont les suites sont moins funestes au commerce, je ne puis m’empêcher de dire que toutes le sont à un degré plus OU moins c^rdctoiiso. ]MGniG dtins Igs nrticlGs (l\in iisa^c superllu, dans ceux qui sont uni(piement destinés au luxe, la probité est un élément indispensable au commerce, et son absence porterait un coup sensible à cette espèce de négoce. Si dans ces circonstances la santé publique et l’industrie qui a pour objet les produits dune consommation nécessaire n’en ressentaient

pas de préjudice, il n’en serait pas ainsi du commerce pris en général : la prospérité de la nation serait atteinte parla mauvaise foi, d’autant plus que les actes d’improbité ne demeurent pas isolés : ils s’appellent les uns les autres, et, lorsqu’ils sont prati(piés dans un genre d’industrie, ils sont bientôt imités dans les autres.

La loyauté prescrite aux vendeurs ne l’est pas moins à ceux qui opèrent les achats. Lorsque ces derniers usent de moyens réprouvés par la morale, afin d’amener une dépréciation de la marchandise ; qu’ils déclarent, contrairement à la vérité, avoir reçu avariés les objets dont on leur a fait l’expédition, afin d’obtenir une réduction dans le montant des factures; lorsqu’ils ne payent pas au terme convenu, ou qu’ils se mettent frauduleusement en faillite, ils ne nuisent pas moins à la fortune sociale, que les vendeurs dont j’ai cité les actes d’improbité.

Ln effet, les producteurs ou les marchands en gros, se trouvant forcés à prévoir les mille tromperies que la déloyauté est capable d’inventer, resserrent le cercle des opérations commerciales, et ne les exécutent qu’en s’entourant d’une foule de précautions, aussi indispensables pour se soustraire à la mauvaise foi des acheteurs, que nuisibles au mouvement des affaires.

Jusqu ici, je me suis borné à signaler .quelques-uns des dommages dont l’improbité est la source dans les contrats de vente et d’achat. Mais, si je voulais exposer tous ceux que l’absence des règles prescrites par la morale est capable de produire, je ferais une énumé-

ration désolante. Que n’aurais-je pas

à raconter des

préjudices causés à la fortune publique par les j)iêts

usuraires, par les jeux de toute espèce, par les espé-

ij

DE LA MORAl.E.

rances trompeuses (jue certaines compagnies industrielles otîrent aux actionnaires crédules! Mais de plus longs développements ne sont pas nécessaires. 11 me suffit d’avoir montré le champ <pie j’aurais à parcourir avant d’épuiser un tel sujet. Les exemples que j’ai cités prouvent avec suiabondance combien la morale indue sur la dislribution des l ichesses : il me reste à faire voir I actjon qu’elle exerce sur la consommation.

3° La consommation. La morale exerce sur les choses destinées à notre usage une triple influence. Elle commande les consommations qui sont nécessaires, elle

lege celles qui sont permises, elle proscrit celles qui sont fiiiiestos aux richcssGs,

Plusieurs espèces de consommations entrent certainement dans les vues de la Providence. De ce nombre sont celles qui ont pour objet de soutenir notre existence, dotfrir des secours aux malheureux, de contribuer au culte rendu au Créateur, de favoriser les arts, les sciences, la grandeur du pays. ’

L exemple des dépenses destinées à l’entretien des enfants abandonnés, des vieillards décrépits, des fous, des incurables, montre combien sont dans l’erreur les économistes qui prétendent établii' un mur de séparalion entre la morale et la science des richesses. Heureusement que leur cœur dément leur théorie; car autrement, s’ils étaient logiques, ils livreraient à la mort, au nom de la science, leurs semblables devenus une charge pour la fortune publique.

lue telle conséquence serait la condamnation de économie politique. Un système qui renfermerait de telles énormités dans l’ordre moral et religieux

poi ternit sur son front le caractère d’une fausseté ma-

DE LA .MORALE

nifeste et le signe de sa réprobation. Mais que les amis de la science économique se rassurent : il n’existe point de divorce entre elle et la morale , entre ce qui est utile et ce ([ui est juste et charitable, comme je l’ai précédemment prouvé.

Or, que doit faire l’économie politique lorsqu’elle touche aux limites extrêmes de son terrain et qu’elle s’aperçoit de ses lacunes et de son insutiisance ? Il faut ({U elle invoque le secours de la morale et de la religion. Les sciences, pas plus que les hommes, ne peuvent existei isolées ; elles ont besoin de s’aider réciproquement, bien qu’elles aient leur sphère distincte. Comme le physicien j-éclame les lumières du mathématicien ,

1 artilleur celles de l’otïicier du génie ; ainsi le philosophe, qui étudie les phénomènes de la population et de la misère, doit procéder a l’examen de ces questions ardues a\ec les nambeaux que lui présentent tour a tour la morale, la religion et la science des richesses. La conscience lui prescrit de ne heurter aucun des principes qui régissent la société, et d’imiter la sagesse du

médecin, qurne se borne point à donner des remèdes i>ropres à guérir de la maladie pour laquelle on le consulte, mais qui examine, en outre, si leur usage ne serait pas de nature à amener dans l’organisation de 1 homme souffrant des perturbations d’un autre genre et d’un caractère plus dangereux.

Les dépenses commandées par la morale ne sont pas les seules dont l’économie politique doive reconnaîti'e la légitimité; il faut leur adjoindre, bien (pi’à un degre infeiieui, celles qui contribuent aux jouissances intellectuelles, par exemple celles qui ont pour objet l’encouragement des belles-lettres.

DE LA MORALE

La po .lique a egalement ses exigences. Aussi, quoiqu.I soit regrettable, au point de vue purement économique, de consacrer des sommes importantes à la célébration des fetes nationales; bien qu’il paraisse injuste de donner dans les hôtels de ville, à qLlques privi ogies, des bals payés par tous les contribuables, d inviter a des diners splendides quelques riches leiitiers aux dépens des plus malheureux travailleursbien que plusieurs hommes judicieux s’expliquent dificilement le vole de plusieurs mille francs pour élever des mats de cocagne, payer des histrions et des acrobates et allumer des lampions; toutefois, ces dépenses sou peut-être excusables, et il ne faut pas les Uâiimr St elles servent à amener un peu d’entente, à la suite un dmer, entre les partis politiques; et si le peuple 1 U rouver, sans danger pour Ja morale et la religion quelques heures de délassement. " ’

Toutes les consommations ne sont pas de la nature < e celles dont j’ai exposé la légitimité. Il en est de profondément immorales, que la conscience réprouve, non moins que la science des richesses. Telles sont toutes

celles qui ont leur principe dans les vices que l’on groupe sous le nom d’intempérance.

I '’''“"''<=“«-bargeniont, dans un mémoire

lu a 1 Institut, a parfaitement démontré l’étroite alliance

rss!'T-'‘p-"T‘’ "«'raie; il a fait aussi

essor ir 1 influence que celle-ci exerce sur la première.

I peut 5 avoir quelques rectifications à faire dans les

chiffres de cet économiste catholique de regrettable

memoiie; mais les erreurs qui lui ont échappé n’at-

teignent en rien le fond de son raisonnement. Voici la

conclusion de son travail, où il allie, de la manière la

DE LA MORALE

plus heureuse, le respect des principes chrétiens avec les données de la science économique :

(( L’imagination demeure eflrayée de l’immensité de forces productrices perdues, de nobles et généreuses facultés détournées de leurs sources, de biens matériels négligés ou détruits, et des charges onéreuses imposées au gouvernement par l’infraction des peuples aux Ibis divines; mais, en même temps, une nouvelle lumière semble venir éclairer ce sombre tableau et faire entrevoir le remède aux maux qu’il retrace.

» Au Ihunbeau de la religion se révèle , en elfet , l’étroite alliance qui existe entre l’ordre moral et 1 ordre matériel des peuples, comme elle existe aussi entre 1 ame et le corps de l’être humain ; car on ne peut citer aucun acte déclaré par la religion mortel pour la portion spirituelle de l’homme, qui ne le soit par sa nature matérielle. C’est ainsi qu’indépendamment de tous les désordres généraux qu’ils introduisent dans la constitution morale ou économique des peuples, les vices réprouvés par la religion produisent plus ou moins directement les infirmités individuelles de tout genre- qui dégradent et désolent l’espèce humaine. L’orgueil, la jalousie, l’avarice, l’intempérance, l’impurelé, la colère, la paresse sont réellement l’origine d’une multitude de perturbations morales et physiques, et l’on pourrait dire de presque toutes les maladies, depuis la folie, cette formidable leçon donnée à l’orgueil humain, jusqu’au rachitisme, cet épuisement total des forces de riiomme. Et nonseulement les maux frappent l’homme vicieux luimême, mais ils se manifestent dans sa postérité. La plus glande jiartie des maladies héréditaires ont leur

DE LA MOKALE.

origine dans le dérèglement des passions. L’inlluence des mœurs sur la santé est un fait incontestable, et d autant plus grave que cette influence s’étend sur l’esprit aussi bien que sur le corps ; car la débauche hébète, en même temps qu’elle énerve, et l’aptitude aux travaux de l’intelligence, comme aux travaux de la main, est toujours en raison de la pureté des mœurs.

» En nous résumant, concluons que l’excès et le dérèglement des passions sont le ])rincipal obstacle au bien-etre et au bonheur de l’homme sur la terre, et ([lie leur influence ne doit jamais être perdue de vue par la science de l’économie politique et par le gouvernement qu’elle avertit. Ces points admis, et ils nous paraissent incontestables, il nous est venu à la pensée r[ue 1 avancement de la statistique morale et industrielle pourrait permettre un jour peut-être de traduire en chiflres positifs les résultats matériels des vices et des vertus. Ce moment n’est pas arrivé et n’est pas sans doute prochain; néanmoins, nous allons présenter, à l’avance, comme simple essai, quelques calculs, auxquels on comprend cpie nous n’attachons

pas 1 importance et la -certitude d’une démonstration scientifique.

» Bornant nos oliservations à la France, nous trouvons (juele royaume, sur une population de 34 millions 213,170 habitants, renferme environ 23 millions d’individus attachés, à titres divers, à l’industrie agricole-ou manufacturière. Ce nombre compose 3 millions de familles, en comptant moyennement cinq individus par tamille, le mari, la femme et trois enfants, ou deux enfants et un vieillard.

» D’après des recherches qui paraissent dignes de

DE LA MORALE

confiance, chaque famille ouvrière, en France, jieut gagner en moyenne chac[ue jour, pour le salaire de son travail, savoir :

Le mari tfr. oOcent.

La fonimo » 75

Les enfants » 50

Total 2 fr. 73 centimes.

)) A ce taux moyen et à raison de 300 journées par an, le revenu annuel de cha([ue famille d’ouvriers serait de 823 francs, et pour cinq millions de familles, de 4,1 23,000,000 de francs. Ce revenu représente ce qui est rigoureusement nécessaire pour loger, nourrir et vêtir la famille , et l’aider à faire quelcjiies économies pour subvenir à une interruption forcée de travail et aux besoins de la vieillesse.

» Or, en supposant que les mauvaises passions, c’est-à-dire des habitudes d’intempérance, de débauche, de vanité ou de paresse, fassent perdre seulement à la famille, l’une dans l’autre, un cinquième de journée ou une journée de travail sur cinq, supposition ({ui ne saurait être exagérée, il en résulterait par famille une perte annuelle de 163 francs.

» Pour cinq millions de familles, la perte annuelle s’élèverait à 823,000,000 de francs; capital énorme, évidemment détourné de la production.

» Pour être exact, il faut ajouter à ce chitTre une [lortion des dépenses occasionnées à l’État pour la répression des crimes, des désordres et des excès qui troulilent la sécurité publique, et pour le soulagement

des misères qui trouvent leur origine dans de mauvaises passions.

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1° Les frais de justice criminelle et correctionnelle. 4-, 400, 000 fr. 2“ L’entretien des prisons et des condamnés à plus

d’un an de détention 5,300,000

S" Les bagnes , les frais de justice militaire. . . . 1,500,000

4® Les frais de gendarmerie et de police 20,000,000

5® L’entretien des enfants trouvés 7,000,000

6° L entretien des mendiants, malades, infirmes ou indigents dans les établissements de charité. On J, évalue la dépense entière à plus de 50 millions par an,

on la porte ici au quart 12,500,000

D autre part, perte quotidienne d’un cinquième de la journée éprouvée par cinq millions de familles. . 825,000,000

Total 875,700,000 fr.

» Mais dans ces calculs, nous avons laissé en dehors plus de neuf millions d’individus formant la portion élevée, riche, ou simplement aisée, de la population générale du royaume. Assurément on ne saurait nier que, dans cette dernière catégorie, les passions n’exercent , comme ailleurs, leur fatale iiilluence : l’orgueil , les vanités, 1 excès du luxe, l’amour des jouissances sensuelles, la cupidité, l’avarice, la corruption des mœurs et l’habitude de l’oisiveté s’y manifestent d’une manière non moins déplorable, et y détruisent ou paralysent des éléments non moins puissants de production et de richesse.

» Ces neuf millions d’individus, censés appartenir aux classes riches ou aisées, forment 1,800,000 familles. Or, ce n’est point exagérer que d évaluer à une somme moyenne de 300 francs par an et par famille , 1 une dans 1 autre , la perte réelle , et sans compensation utile pour la société , résultant des vices dont

nous avons reconnu les funestes conséquences morales et économiques.

» Ce serait donc 540 millions à ajouter aux 875 mil-

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lions 700,000 francs déjà constatés approximativement. Le total est de 1,415,700,000 francs, somme presque égale au montant présumé des dépenses générales du royaume pour l’exercice 1847.

» Mais ne faut-il pas mettre encore en ligne de compte, dans cette sorte de bilan moral des pertes éprouvées par la société et des charges qui lui sont imposées, les conséquences de la négligence des devoirs imposés par la Providence à chaque membre de la société ; les résultats de ces combinaisons frauduleuses, de ces falsifications de produits qui ruinent les bonnes relations commerciales de peuple à peuple; de ces manœuvres déloyales qui paralysent l’influence féconde du crédit ; de ces spéculations cupides et inhumaines qui se jouent de la nourriture , de la santé et même de la vie des hommes; de ce trafic odieux dont la répression exige l’entretien de flottes nombreuses ; enfin, de ces mesures fiscales ou politiques, calculées sans prudence, en dehors du principe chrétien, et qui, paralysant l’essor de la production agricole ou manufacturière , non moins que les échanges internationaux, font naître quelquefois la disette là où devrait régner l’abondance?

» A quelles sommes énormes n’aurait-on pas à faire monter l’évaluation des dommages que de tels désordres sociaux amènent infailliblement, si l’on avait

le moven de les constater avec exactitude?

» Que serait-ce encore si, après avoir établi les pertes résultant du dérèglement des passions , nous pouvions calculer tout ce que les vertus formellement enseignées ou prescrites par la religion auraient produit de richesses , même temporelles , si ces vertus étaient

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répandues au sein de toutes les classes de la population, c’est-à-dire si la société tout entière était véritablement chrétienne?» (Séances et travaux de V Académie des sciences morales et politiques , tome JX, 1846, De l'influence des passions sur l’ordre économique des sociétés, par Alban de Villeneuve-Bargemont.)

Mais, quelle est cette morale dont l’action est si puissante sur les richesses ?

Il ne saurait entrer dans mon dessein d’exposer ici les div^ers systèmes qui ont été inventés pour assigner l’objet , l’origine , le but et la sanction de ce code

naturel de nos devoirs. Je laisstî donc de coté les écoles de la philosophie ancienne et celle des matérialistes, des panthéistes et des utopistes modernes : je m’en tiens, à cet égard, à l’enseignement chrétien. Or, cet enseignement m’apprend que la morale , prise dans son acception ordinaire, s’identifie avec la loi naturelle; qu’elle résulte de la nature même des choses, de notre propre constitution intellectuelle et organique, des rapports que nous avons avec l’Ètre suprême et avec nos semblables. Par son essence, elle est indélébile, inviolable, perpétuelle. Il faut donc qu’elle domine nos instincts, nos passions, nos intérêts. Elle est la règle à laquelle doivent se conformer les lois des États, les ordres des parents, les conventions des citoyens, les relations internationales.

Sa doctrine abrégée se réduit à ces maximes : rendre à Dieu les devoirs qui lui sont dus, lui obéir, l’aimer; se respecter soi-même comme une créature faite à 1 image de Dieu, accomplir le but de notre existence; s acquitter envers le prochain des obligations (jui nous lient envers lui, l’aimer comme nous-mêmes.

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Le théologien demeure confondu quand il voit certains auteurs, surtout parmi les modernes, prétendre que le catholicisme fait dériver la morale d’un principe mystique, vague, obscur. Sur quelles doniu'es ont-ils pu élever une lelle accusation ? Faut-il donc leur rappeler les notions les plus élémentaires du catéchisme et l’explication des dix commandements de Dieu ? Qu’ils lisent attentivement les auteurs ecclésiastiques, surtout saint Thomas, et ils verront combi{Mi leurs assertions sont fausses : il n’y a pas de })roi‘csseur chrétien traitant le sujet actuel qui n’étabiisse l’existence d’une loi naturelle, antérieure et supéiieure à toute loi positive.

Je ne sais vraiment pas pourquoi on a nié (|ne les théologiens aient fait reposer la morale sur des bases fixes et perpétuelles. N’enseignent-ils pas que l’hoinine est né libre; qu’il est soumis, dans une foule de ses actes, à des règles inviolables de conduite? N’ont-ils pas reconnu qu’il existe des devoirs impérieux et des vertus imposées par un dévouement lil)re? N’ont-ils pas mis certaines de nos obligations au-dessus de nos instincts, de nos passions et de nos intérêts?

Sans doute, ils ne se bornent pas à établir la morale sur l’amour de la vertu pour elle-même, et à la faire sanctionner par le témoignage de la conscience ; ils invoquent, pour quelle soit mieux observée, les ordres de Dieu et les crovances d’une vie future ; mais eu quoi cette sanction, ajoutée à celles que la philosophie signale, altère-t-elle la notion rationnelle de la morale? La foi, en corroboinut de son autorité les préceptes de la loi naturelle, en menaçant des chàtinicnls du (ael ceux qui les violeront , n’en change pas l’origine et

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n’ébranle pas la base sur laquelle ils sont assis; elle les confirme, au contraire, par son enseignement surhumain, et en assure mieux l’exécution par les promesses et par les menaces de l’élernité. Ces secours subsidiaires, empruntés à l’ordre leligieux, ne détruisent pas plus les caractères primitifs de la morale que ne le font les prescriptions d’un père et les lois de lÉtat, lorsqu elles ont pour but de garantir l’exécution des devoirs que la raison révèle. Si ces injonctions portées contre la licence, les injustices, les violences, n’altèrent pas la morale qui leur est antérieure, pourquoi soutiendrait-on (pie le christianisme la dénature en lui olfrant l’appui d’une intervimtion surnaturelle?

Qu’on ne m’ojipose pas ici les pratiques spéciales du christianisme concernant les sacrements, la chasteté, 1 obéissance, 1 abnégation, l’abstinence. Ce n’est pas ici le lieu d’expliquer le sentiment héroïque qui les inspire, ni la puissance féconde qu’elles ont exercée dans le christianisme. Je puis cependant dire, en passant, qu’elles seules ont rendu possible l’apostolat au-

({uel nous devons de n’ôtre plus idolâtres et d’étre pai venus a la civilisation dont n()us recueillons les fruits. Elles ont peuplé les déserts incultes de moines laborieux et sobres ([ui ont défricln* l’Europe sauva£?e. Elles ont réuni dans les monastères les religieux, écrivains infatigables, copistes, scoliastes, historiens, philosophes, tliéologiens, littérateurs, qui ont conservé

les monuments de la littérature et de la philosophie anciennes au sein de l’ignorance universelle, et ont étendu le domaine de toutes les sciences. Ce sont elles (pii soutiennent la sœur de charité et le frère des écoles chrétiennes dans leur mission de dé3 0uement. Ces pra-

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tiques produisent d’autres effets : elles montrent la puissance de la volonté sur les instincts; elles apprennent à dominer l’intempérance par la sobriété; elles donnent de salutaires exemples de soumission et de désintéressement. *

Faisons une concession : admettons que les vertus purement religieuses, ou mystiques, comme on les appelle, soient sans influence sur la morale générale adoptée par tous les peuples civilisés; que s’ensuivrat-il? Que les règles de conduite promulguées par le catholicisme sont de deux ordres distincte, les unes appartenant à la morale naturelle et les autres aux vertus évangéliques; mais la morale naturelle, qui fait partie essentielle de l’enseignement réA'élé, demeurera intacte, avec ses racines propres et sa sanction spéciale. De même que les lois de l’État sont basées, les unes, sur le droit naturel, les autres, sur la seule 3"olonté du législateur, sans c|ue les secondes altèrent le caractère des premières; de même les préceptes surajoutés par 1 Évangile ne sauraient changer le caractère des commandements que la raison déduit de la constitution de 1 homme et des rapports cpi’il a avec ses semblables.

En réalité, la morale chrétienne est à la fois la plus complète et la plus parfaite dans son objet, la mieux établie sur des principes avoués par une saine philosophie, la plus élevée par ses motifs et par son but, la plus assurée d’être obéie, à raison des sanctions humaines et surnaturelles dont elle offre la perspective aux disciples de l’Évangile. Elle embrasse l’individu, la famille, 1 Etat, 1 humanité tout entière. Il n’y a pas un devoir, pas un acte de dévouement volontaire (pi 'elle ne prescrive ou ne conseille. Celui qui en ob-

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serverait tous les préceptes, (pii en suivrait toutes les inspirations, serait un lioinine accompli : il respecterait en Ini le corps, 1 intelligence, la volonté; il pratiquerait la justice et la charité envers le prochain; il serait tils alîectnenxet obéissant, époux tendre et fidèle, pere dévoué, ferme et bon, cilcnen docile aux lois de la patrie. Qii’on me cite nn sent vice (jne la morale évangélique ne proscrive, nn devoir (pi’elle ne commande.

On fait donc preuve d’une grande ignorance on d’iine grande mauvaise foi, lorsipie l’on allirme (pie les théologiens ne font pas dériver la morale chrétienne de la nature même des choses, mais d’nn sentiment tout mystique, vague, capable d’égarer les imaginations ardentes et chimériipies. Il n’en est pas nn dont la doctrine soit regardée comme orthod(3xe qui ne l’econnaisse, a\ ec saint Paul, l’existence d’une loi naturelle, pi'imordiale. Peur enseignement est formel à cet égard et se déduit en même tenqis de la notion qu’ils donnent de Dieu, lün elfet, (jiiand ils proclament le devoir de pratiipier la vertu au nom dn souverain légi^latenr, ils ne s arrêtent jias a une idée (pielconijiie de la Divinité : ils remontent à .l’être parfait, c’est-àdire à la justice, à la bonté, à l’amour, à la sainteté par essence. Or dire qu’il faut, par obéissance au Créateur, respecter la j)ersonne, l’honneur, les biens de son prochain , c’est dire (pi’il faut remplir ces devoirs parce que leur accomplissement est conforme à la justice considérée en soi, dans son type éternel. Dire (jue J)ieu ordonne le pardon des offenses, l’indidgence envers le |)rochain, l’anmone envers les v('ritables indigents, c’est dire (pi’il faut prati(pier la (‘hai'ité parce

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que Celui qui nous la prescrit est t(jut amour et lu bonté par excellence.

Que plusieurs chrétiens n’analysent pas les motifs de leur obéissance aux prescriptions de la morale, ce n’est pas la question. Toujours est-il que les hommes éclairés dans leur religion, ne font pas dériver les règles d’nn principe inaccessible à la raison, obscur, mais bien de la notion de la justice en soi, de la bonté en soi, de l’amour en soi; car, selon la doctrine catholiipie , Dieu est la justice, la bonté, l’amour, la providence par essence. Aussi pour savoir, au jioint de vue moi'al, (pielle conduite Dieu nous ordonne détenir, nous suflitil de connaître ce qu’exige la conformité de nos actes avec la sainteté éternelle, et l’on est toujours réputé accomplir la volonté de l’Ètre suprême lorsqu’on agit d’après les règles fournies par la connaissance dos attributs div ins. Bien entendu qu’il est ici question des attributs dont l’imitation nous est possible, cartons ne sont pas de ce nombre; il en est, par exemple, l’éternité, l’indépendance, rimmutabilité, la puissance vraiment créatrice, qu’il serait absurde et impie de prétendre imiter. Mais il en est d’autres qui nous sont proposés pour modèles, tels sont : la justice, l’amour, la prévoyance. Ce sont les perfections de cette seconde espèce que les écriv ains ecclésiastiques nous présentent comme le type ])arfait de notre conduite morale.

On a dit : Il est dangereux de faire descendre les devoirs dont l’ensemble compose la morale de la volonté divine, parce que les hommes ont souvent de fausses idées de la Divinité. Ils la façonnent à leur manière : les uns se la représentent cruelle, les antres faible; ils lui supposent nos ignorances, nos vices, nos

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petitesses. L idolâtre, le iiiusulrHan , l’hérétique, ne se la tigurent pas comme le catholique romain. Si donc on^ formule les préceptes de la morale d’après l’idée qu on se forme do la Divinité, on n’aura qu’un code de dcNoiis \aiial)le, incertain, dont les prescriptions nous ramèneront aux mœurs des païens, des disciples du Coran, des Chinois, des sectes dont l’Église a flétrie les doctrines immorales.

Je comprends l’objection; mais on ne l’évite point dans le système qui, faisant abstraction de renseignement chrétien, déduit la morale exclusivement de la nature des choses. Est-ce que, si la philosophie se trompe sur la notion de l’homme, sur la constitution de la famille, sur les attributions de l’État, la morale, dont les règles sont fondées sui- une exacte connaissance de 1 individu et sur les rapports qu’ont entre eux les divers membres de la famille humaine, ne sera pas empreinte de panthéisme, de matérialisme, de communisme, suivant qu’elle sera le corollaire des théories inventées par Spinoza, par Helvétius ou par Fourier? Faudra-t-il donc repousser aussi la morale déduite de la nature de l’homme, parce que l’homme, selon les uns, est né de l’énergie de la matière; .jue, selon les autres’ il est une portion de la Divinité? Il n’y aurait plus’ pour tirer toutes les conséquences renfermées dans la manière d’argumenter adoptée par mes adversaires , qu’à repousser la morale manifestée par la conscience et les lumières de la raison , sous le prétexte que des sophistes, à laide de subtilités difliciles à résoudre, ont mis en question toute espèce de certitude!

Parce qu’il y a des religions fausses, ce n’est pas une raison de renoncer aux lumières dont la véritable est

le foyer inépuisable; pas plus que ce n’est un motif de repousser la morale l)asée sur la vraie nature de l’homme, parce que des philosophes se sont formé une fausse idée de l’ânie. Traitons la question de bonne foi. Lorsque, pour abréger la discussion ou pour entourer la parole divine de tout le respect qui lui est dû, les catholiques proposent la morale religieuse comme pure, complète, féconde pour la vertu, ils entendent parler exclusivement de celle dont l’Évangile promulgue les règles, et non de celle qui est contenue dans le Coran et les autres livres faussement réputés sacrés; ainsi que les philosophes éclairés, imbus d’une doctrine saine, en fondant la loi naturelle sur les principes que leur otfre la connaissance de l’homme , prennent cette connaissance non dans les systèmes qui font de l’homme un automate ou une huître et un singe transformés,

mais bien dans une étude intelligente de notre constitution physique et intellectuelle.

Le christianisme enseigne donc une morale naturelle, promulguée par la raison en même temps que par l’Évangile. En la proposant comme un dogme de foi, il ne nie point qu’elle n’ait des racines dans la constitution de l’homme et dans nos rapports avec Dieu et avec le prochain : il reconnaît qu’elle est obligatoire par la force même des choses et antérieurement à toute révélation ; mais il l’investit d’une autorité nouvelle en la faisant contirmer par l’autorilé même de Jésus-Christ.

La morale chrétienne a une autre supériorité non moins éclatante, c’est celle que lui donnent les diverses sanctions énumérées dans les livres saints. Elle s’assure la soumission des volontés par deux sortes de récompenses et de peines, les unes humaines et les autres

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surnaturelles, dont rien n’é^ale la puissance pour eftrayer les coupables et pour encourager les bons.

Dieu, étant l’auteur de la nature et de la grâce, a établi des lois aussi bien pour gouvernement moral du corps, de 1 intelligence et de la volonté, que pour la direction de riiomme dans l’ordre surnaturel. Or, ces deux sortes de lois ont chacune, dans leur sphère, une sanction s[)éciale destinée à l'issurer leur exécution.

L’enseignement évangéli(pie , tout en s’efforçant d’élever partout l’homme aux l'égions les j)lus spirituelles, ne néglige cependant [)as d’otfrii' à la vertu, en seconde ligne, une réconq^ènse humaine. Le Sauveur du monde, s’il blâme la préoccupation (pi’entraîne le désir de s’enrichir, ne laisse pas de promettre les biens nécessaires à la vie. Quærite, dit -il, priinmn rcfinum Dci et justiiiam cjus, et hæc omnia adjinentur vobis. (Luc., xii, 30.) Saint Paul, tout en donnant à son disci[)le Timothée des leçons de la plus haute |)erfection , reconnaît (pie les vertus sont rémunérées sur cette terre. Pietas aiitem , dit-il, ad omnia iitilis est, promissionem babens eitæ, quæ mine est, et futurœ([ ad Timotheiim, iv, 8).

C’est surtout l’Ancien Testament qui nous fournit de nombreux exemples de la l)énédiction temporelle que Dieu accorde à la vertu. Qui ne connaît la protection dont Dieu couvrit Abraham, les promesses magnifiques ({u’il lit à Isaac, la prospérité dont il couronna les dernières années du saint homme Job? Mais il n’existe aucun exenqjle aussi frappant de cette sanction dont les ellels concernent l’ordre tenqmrel que celui que nous offre le vingt-huitième chapitre du Deutéronome. Moïse, sur le point de terminer sa mission, rassembla

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le peuple et lui dit : Ecoutez-moi, enfants d’Israël, et choisissez entre les deux partis ([ue j’ai ordre de vous proposer: si vous gardez la loi de Dieu, vous serez le j)lus grand, le plus glorieux, le plus fortuné de tous les peuples de la terre; vous vous verrez comblés de toute espèce de bénédictions : bénis à la ville et à la campagne; bénis dans la multitude de vos enfants et dans la fécondité de vos troupeaux; bénis dans l’abontlance de vos récoltes et dans la richesse de vos greniers; bénis dans la fertilité de vos vignes et dans la joie de vos vendanges; bénis dans vos soins domesti(jues et dans vos entreprises militaires... Voici maint(‘nant les menaces ([ue âloïse fait au ])euple d’Israél : Si vous mampiez de fidélité à Dieu, vous serez investis, accablés de malédiction : maudits à la ville et à la camj)agne; maudits dans vos enfants et dans vos troupeaux; maudits dans la stérilité de vos femmes et dans (*elle de vos bestiaux; maudits dans la sécheresse de la terre et dans la dureté du ciel; maudits dans le trouble de vos familles et dans vos guerres : la faim, la soif, les maladies, la peste, les rigueurs du froid, les ardeurs du soleil, le dérangement des saisons, la corruption de l’air, l’ingratitude de la terre, tout se réunira pour venger Dieu et pour vous punir.

Dans l’ordre purement humain , Dieu ue s’est pas borné à décerner des peines en général contre tous les vices et à promettre des récompenses en général et applicables à toutes les vertus; il a établi des sanctions spéciales à chaque obligation. Ainsi, il montre l’ouvrier adonné au vin comme incapable d’acquérir de la fortune : Operarius ebriosas non lociipletabitur (Eccli., XIX, 1), et il déclare (pie le paresseux endurera la faim,

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tandis que le cultivateur diligent sera rassasié du pain que la terre lui procure : Qui dperatur terram siiaîii satiabitur panibus; qui aulem seclalur otium replebitur egestate (Eccli., xxvii , 19).

Toutefois, quoique le christianisme, pour assurer l’obéissance aux lois de la morale, ne néglige point de proposer les récompenses et les peines de fa vie présente, il s’applique avant tout à prêcher celles de la vie future. C’est sa mission principale; aussi bien, en la remplissant, il sert nos intérêts temporels plus eflicacement que s’il les avait uniquement pour objet. 11 n’y a point de système philosophique (jui nous propose des sanctions influant sur les déterminations honnêtes de l’homme avec une énergie égale en puissance à celle que produit le tableau des jouissances et des douleurs éternelles. Tout ce que la pensée peut concevoir de redoutable pour détourner du vic<i, tout ce qu’elle peut se figurer de plus séduisant pour conduire à la vertu , se trouve, au plus haut degré, dans le dogme chrétien de la vie future.

On a peu compris l’économie de l’enseignement divin, quand on n’a pas considéré les sanctions proposées par la révélation à tous leurs dilïérents degrés, saisissant Thomme pendant sa vie et après sa mort, atteignant son corps, son esprit, son cœur, sa famille, même sa postérité, selon la me.sure que la justice permet. Sans doute le croyant, pour arriver à sa fin surnaturelle, est tenu, dans l’accomplissement de ses obligations, d’agir par un motif surnaturel ; car il faut que son effort soit de même nature que le but auquel il prétend arriver. Si ses motifs n’étaient qu’humains, sa récompense ne serait qu’humaine; s’il veut qu’cîlle soit surnaturelle,

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il doit s’inspirer dans ses actes des motifs que la foi nous propose. Mais toujours est-il que des rémunérations .temporelles, auxquelles il est permis d’aspirer, nous sont proposées par Dieu lui-même. Au surplus, rien n’empêche que le chrétien n’agisse sous l’influence des divers mobiles avoués par la raison et énumérés dans les livres saints, afin de mieux s’affermir dans le bien; et que, tout en s’efforçant de plaire à Dieu, il ne cherche aussi à diminuer la misère dont il souffre, à augmenter sa fortune, à conserver l’estime de ses semblables et à jouir d’une considération méritée.

Certes, je ne prétends pas que les biens terrestres et les jouissances de ce monde puissent être notre fin dernière et constituer notre bonheur absolu. Nous avons été créés pour une autre félicité. Ne confondons pas ces deux questions. La fin de l’homme n’est ni le boire, ni le manger, ni la réputation, ni la science, ni l’empire sur ses semblables : elle est dans une union éternelle avec Dieu. Mais le Créateur, nous avant donné ces diverses sortes de biens, nous a permis d’en profiter et d’en faire l’objet de nos désirs, toutefois sous la condition que ces satisfactions et ces désirs seront subordonnés à nos destinées les plus élevées.

Voici ce qui trompe à ce sujet. Les prêtres, dont la mission est surtout de conduire les hommes au salut éternel, quand ils exhortent à la vertu, proposent généralement pour engager à la pratique des motifs tirés de l’ordre surnaturel, par exemple, l’intention de jdaire à Dieu, la reconnaissance pour les biens dont Jésus-Christ est fauteur, l’espérance des joies célestes. Mais il y a loin de là à exclure et surtout à condamner les autres mobiles qui sont propres à soutenir notre volonté dans

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raccomplisseiiionl ue nos obligaiions. Bien mieux, ils les exposent, (pioiqiie en leur assiiïuant un ran^' secondaire, lors({u’ils traitent des vertus spéciales; et lien, n’est plus commun que de les voir, quand ils attaquent certains vices, par exemple l’oreueil, l’envie, l’incontinence, la paresse, l’ambition, énumérer les maux temporels auxquels sont en proie ceux qui s’y livrent. Les sermonnaires présentent une foule de tableaux de cette espèce ; Massillon surtout est un modèle accomjili en ce genre d’éloquence. En voici un exemple que je détache de son sermon pour le jeudi de la Passion.

« On a beau dire que les soins des passions font la » félicité de ceux qui en sont épris; c’est un langage » dont le monde se fait honneur, et que l’expérience » dément. Quel supplice pour une personne qui veut » plaire (pie les soins éternels d’une beauté qui s’elface » et s’éteint tons les jours! Quelle attention, quelle gêne » il huit prendre sur soi, sur ses inclinations, sur ses » pdaisirs, sur son indolence! Quel secret dépit quand » ses soins ont été inutiles, et qu’il s’est trouvé des » attraits plus heureux et sur qui tous les regards ont » tourné! Quelle tyrannie que celle des usages! 11 faut » [lourtant s’y assujettir, malgré des affaires qui de- » mandent qu’on se retranche, un époux qui éclate, le » marchand qui murmure et qui peut-être fait acheter » bien cher les retardements et les délais. Je ne dis rien » des soins de l’ambition. Quelh; vie que celle qui se » passe toute en des mesures, des projets, des craintes, » des espérances, des alarmes, des jalousies, des assu- » jettissements, des bassesses! Je ne parle pas d’un )) engagement de passion. Quel frayeur que le mystère » n’éclate! Que de mesures à garder du c(jté de la bien-

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» séance et de la gloire! que d’yeux à éviter! que de » surveillants à tromper ! que de retours à craindre sur )) la fidélité de ceux qu’on a choisis pour les ministres ‘J et les confidents de sa passion ! quels rebuts à essuyer » de celui peut-être à qui on sacrifie son honneur et sa ') liberté, et dont on n’oserait se plaindre! A tout cela )) ajoutez ces moments cruels où la passion moins vive )) nous laisse le loisir de retoniiier sur nous-mêmes, et » de sentir toute l’indignité de notre état : ces moments » où le cœur, né pour des plaisirs plus solides , se lasse » de ses propres idoles et trouve son siip|)lice dans ses » dégoûts et dans sa propre inconstance. »

Il me serait facile de citer mille autres témoia:na2:es constatant que le prêtre catholique ne néglige pas d’exposer, sous le rapport des intérêts humains, les avantages de la vertu et tes malheurs attachés aux vices. Toutefois, comme son ministère a principalement pour objet de former des chrétiens, de les rendre dignes de la vie surnaturelle réservée aux crovants, il est évident ([ue la sanction sur laquelle il s’appuie préférablement est celle qu’il emprunte à l’ordre de la foi. Il faut qu’avant tout il prêche l’Evangile; mais, comme par surcroît, il prouve que la piété, selon la parole de saint Paul, est utile à tout ; quelle a les promesses de la vie présente non moins que celles de la vie future. (1 Timothée, IV, 8.)

Comment lui serait-il permis d’intervertir cet ordre légitime ? Si les intérêts humains ont une valeur, que sera-ce de ceux de la vie future? pimétrés de la pensée que le temps n’est qu’une étincelle échajipée au foyer de l’éternité; ({u’il est moins pour la série incommensurable (les siècles qu’une goutte d’eau pour l’Océan ,

DE LA MORALE'

les rainistres de la religion s’appliquent surtout à rendre l’homme digne d’une félicité sans fin; mais, par la force même des choses, en lui apprenant à pratiquer les vertus dont la récompense est dans le ciel, ils lui assurent non -seulement le repos de la conscience et la paix avec ses semblables , mais encore la prospérité attachée à l’amour du travail, à la tempérance, à la probité et à une sage économie.

Bastiat a reconnu 1 influence (it la supériorité de la morale chrétienne. Son appréciation, quoique mêlée de quelques erreurs réfutées plus haut, mérite d’être consignée ici. Le nom que cet économiste éminent s’est acquis et l’esprit de conciliation .font il est animé dans ce passage ne font qu’accroître le prix de son témoi-

gnage.

« La morale religieuse, dit-il, pour arriver à la suppression de l’acte malfaisant, s’adresse à son tour à V homme en tant fju agent. Elle lui dit ; « Corrige-toi ; » épure-toi ; cesse de faire le mal ; fais le bien; dompte » tes passions; sacrifie tes intérêts ; n’opprime point ton » prochain, que ton devoir est d’aimer et de soulager; » sois juste d’abord et charitable ensuite. » Cette morale sera éternellement la plus belle, la plus touchante, celle qui montrera la race humaine dans toute sa majesté ; qui se prêtera le plus aux mouvements de l’éloquence et excitera le plus l’admiration et la sympathie des hommes.

» La morale économique aspini au même résultat, mais s adresse surtout a l’homme en tant ({ue patient. Elle lui montre les effets des actions humaines, et, par cette simple exposition, elle le stimule à réagir contre celles qui le blessent, à honorer celles qui lui sont

DE LA MORALE

I utiles. Elle s’efforce de répandre assez de bon sens, de

( lumière et de juste défiance dans la masse opprimée

I pour rendre de plus en plus l’oppression difficile et

dangereuse

» Admettons donc l’action simultanée de la morale proprement dite et de l’économie politique, rune ffétrissant l’acte malfaisant dans son mobile par la vue de sa laideur , l’autre le discréditant dans nos convictions par le tableau de ses effets.

)) Avouons même que le triomphe du moraliste religieux, {juand il se réalise, est plus beau, plus consolant et plus radical. Mais en même temps il est difficile de ne pas reconnaître que celui de la science économique ne soit plus facile et plus sûr....

» Que les deux morales, au lieu de s’entre-décrier,

‘ travaillent donc de concert, attaquant le vice par les

deux pôles. Pendant que les économistes font leur œuvre, dessillent les yeux des Orgons, déracinent les préjugés, excitent de justes et nécessaires défiances, étudient et exposent la vraie nature des choses et des actions; que le moraliste religieux accomplisse de son côté ses travaux plus attrayants, mais plus difficiles. Qu’il attaque l’iniquité corps à corps; qu’il la poursuive dans les fibres les plus déliées du cœur; qu’il peigne les charmes de la bienfaisance, de l’abnégation , du dévouement ; qu’il ouvre la source des vertus, c’est sa tâche, elle est noble et belle. Mais pourcpioi contesterait -il l’utilité de celle qui nous est dévolue?....

» La sociét(* doit peut-être passer par ce prosaïque état où les hommes pratiqueront la vertu par calcul, pour de là s’élever a cette région plus poétique où elle

DE LA MORALE

n’aura plus besoin de ce mobile. (Sophis?nes économiques, page 151.)

SECTION DEUXIÈME

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