‹ L'Economie sociale au point de vue chrétien [microform]Chapitre 21 sur 57 · DES AMÉLIORATIONS DE LA VIL PHVSIOUE · texte numérisé non relu

DES AMÉLIORATIONS DE LA VIL PHVSIOUE

gagneraient des salaires plus rémunérateurs, et les emploieraient d’une manière plus profitable à leur bienêtre; et les maîtres, mieux imbus des lois évangéliques, seraient plus justes envers leurs ouvriers et mieux disposés à les traiter comme leurs frères.

Rien n’est donc plus injuste que de nier son influence. Mais cette influence ne s’impose poiijt; elle ne produit ses eflèts bienfaisants que si elle est acceptée avec les causes qui l’engendrent. La religion ne saurait porter ses fruits dans la société si l’on refuse d’adopter ses enseignements et ses préceptes. Elle est semblable à la médecine qui aurait les plus ellicaces remèdes poui- ‘ nous guérir de nos maux, mais dont les malades refuseraient d’appliquer les ordonnances. La connaissance de la maladie et des remedes propres à la guérir ne suffisent point pour sauver celui qui en est atteint : il faut, en outre, que les prescriptions médicales soient fidèlement observées. De même, la religion ne saurait guérir des infirmités morales créées par la civilisation moderne, que si les moyens curatifs qu’elle propose sont mis en pratique.

légitimant l’eflbrt que fait l’humanité pour dimi-

nuer la somme de ses soulïVances, augmenter le bienêtre et l’étendre de proche en proche à toutes les classes de la société, ne me rends-je pas coupable d’altérer leprincipes évangéliques touchant le mépris des richesses et la nécessité de la mortification ? Ne va-t-on pas m’accuser d’accommoder l’enseignement catholique aux exigences de l’époque, au lieu de le maintenir dans sa pureté traditionnelle?

Je n’assurerai pas que ce reproche ne me sera point adressé. Les apologistes chrétiens en ont éprouvé de

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semblables toutes les fois qu’ils ont exposé la véritable doctrine de 1 Église, pour montrer à leurs adversaires (ju ils la travestissaient. Cette accusation fut portée par les protestants contre Bossuet, lorsqu’il publia son exposition de la foi chrétienne, et par les encvclopédistes contre Bergier, dans les luttes qu’il soutint contl e eux avec tant d’éclat. Bour en prévenir une semblable, dans la justification que j’ai faite des tendances à amélioiTi- la vie matérielle, je vais montrer (jue le sens que j’ai donné à la loi de la mortification chrétienne n est contraire ni à l’Evangile, ni aux préceptes de l’Église, ni aux principes enseignés dans les chaires et dans les livres ascétiijûes; que les devoirs de la mortification se concilient avec le mouvement humanitaire qui nous entraîne a rendre plus douce notre condition physique.

Avant de répondre en détail à ces difliciiltés, faisons une observation générale, applicable à chacune d’elles.

Peut-on, de bonne foi, exiger de la religion qu’elle nous vante les améliorations matérielles et nous exhorte à nous les procurer? Si son but avait été de nous introduire dans le domaine des jouissances, elle pourrait être critiquée de ne s’être point préoccupée de quelques-unes des plus impoi tantes, mais elle n’a pas reçu la mission de nous enseigner la voie qui conduit aux biens terrestres. Une plus austère lui a été confiée; celle de nous apprendre la caducité de tous les plaisirs. Est-ce qu’un père de famille réunit ses enfants pour leur montrer les avantages que la récréation procure? Certes, il ne condamne point les délassements, d en sent au contraire la nécessité et les approuve;

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mais, comme le désir de les prendre n’a pas besoin d’être excité , il se borne à porter ses enfants à l’étude , à la docilité, au travail, à la discipline. Dans un ordre analogue , les gouvernements les mieux organisés dans l’intérêt des peuples ne leur parlent point des droits de la liberté; sans en méconnaître l’importance, ils recommandent plus utilement l’obéissance aux lois. De même, la religion qui s’intéresse au bien-être de tous, mais dont la mission a pour objet de régler les mœurs d’après la morale évangéli({ue, ne nous adresse point de discours pour nous exhorter à accélérer le mouvement des affaires industrielles; mais, conformément à la mission qu’elle a reçue de Jésus-Christ , elle met sous nos yeux les règles de justice, de modération et de charité qui doivent nous diriger. C’est ainsi qu’en se renfermant dans le cercle de ses obligations spéciales, elle asit avec une sanesse dont l’imitation serait une

mesure d’ordre et un gage de sécurité pour tous. 11 y a bien assez d’exemples d’empiétement sur les attribulions d’autrui, sans que l’Eglise en donne à son tour. Il faut, au contraire, la louer de se renfermer dans l’exercice de sa mission.

Je n’affaiblirai point la loi de la mortification chrétienne; les paroles de Jésus-Christ qui la promulguent sont trop formelles pour qu’il soit possible d’en éluder les conséquences. Oui, le salut est attaché à la pratique de la pénitence et à l’imitation du Sauveur crucifié. Mais est-ce que cette doctrine condamne le progrès matériel? Non, elle en est, au contraire, la condition et la garantie.

Ces paroles, cpii semblent paradoxales, sont faciles à justifier. Pour en comprendre la vérité, supposons

UE LA UELIGIÜN.

lin homme immorlifié, c’esl-à-dire céclani à ses anpé-

lils sensuels. Travaillera-t-il? lera-t-il des économies

pour augmenter son capital? se modérera-t-il dans

les eniraînemenis des sens? se réglera-t-il dans les

dépenses de luxe et d’ostentation? S’il ne le hiit pas^

il n’améliorera pas sa condition; et, s’il comprime ses

désirs, il est morlilié. La seule diose qui lui manquera

pour être chrétien , s’il se soumet aux privations que

je viens d’énumérer, ce sera d’agir par des motifs puisés dans la foi.

En dehors de ces mortifications volontaires, qu’on s’impose librement, il en existe une foule qu’il nous est impossible d’éloigner. Qui pourrait se soustraire à l’intempérie des saisons et aux douleurs engendrées par les maladies? Qui n’éprouve des peines de cœur? Où est 1 homme qui ne souffre point? Le chagrin est l’hôte de nos demeures. Oui, la douleur, née avec l’homme, ne l’abandonne que pour le jeter dans les bras de la mort. Les privations ne sont pas seulement des épreuves inévitables; elles sont l’élément de la vertu^ Dans l’ordre économique , elles sont nécessaires à la conservation et a l’augmentation des richesses, car la mesure dans les dépenses qu’entraînent les plaisirs est indispensable pour prévenir la ruine des fortunes. Et vous ne voulez point de mortification! et vous nous dites qu’elle enraye hs améliorations physiques de l’homme, tandis qu’elle en est la condition absolue !

Les lois ecclésiastiques touchant l’abstinence et le jeûne ne sont qu’une application de celles de l’Évangile. L Église s est conformée, par rapport à la mortification, a ce que pratiquent les législateurs civils rela-

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tivement à la loi naturelle. Elle n’a pas embrassé dans ses prescriptions tous les genres de mortification, mais elle a réglementé celle qui était susceptible de mesure, de détermination. Et, en cela, elle a fait preuve d'un grand sens législatif. Le chef d’une communauté quelconque, religieuse ou civile, ne doit donner que des ordres précis, ne laissant rien à l’arbitraire de ceux qui seront chargés d’en procurer l’exécution. Le vague, l’indécis, ce qui laisse le juge appréciateur sujirême, est contraire à une bonne entente des lois, car, si les administrés se soumettent volontiers au pouvoir h'gislatif, ils n’acceptent qu’avec plaintes la domination des juges. La pire espèce des législations serait celle qui, j)ar l’élasticité de ses dispositions, établirait en fait autant de législateurs que de juges.

L’Eglise, pour se conformer à ce principe de sagesse, i{ui consiste à ne porter de lois que sur les matières et les actes susceptibles de détermination, n’a fait de commandement que sur l’une des mille espèces de mortifications dont l’homme peut adopter la pratique. Elle a décrété l’obligation du jeûne, parce qu’elle a pu fixer la nature des aliments qui seraient prohibés, le nombre et l’heure des repas. Mais elle n’a pas fait de précepte sur les autres genres de mortification, qui ne sauraient recevoir une évaluation précise. Voilà pourquoi elle n’a pas dû songer à réglementer l’usage des meubles, des vêtements et des délassements journaliers.

Le jeûne et l’abstinence ecclésiastiques ont une grande portée morale. La loi qui les prescrit est une protestation contre la philosophie du sensualisme. En s’v conformant, des milliers de chrétiens reconnaissent l’empire de l’esprit sur les sens. Les économistes mal-

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tliusÎGns, qui prétGndGnt rGlGVGr l’hoiuniG gu lui rappelant sa dignité de père de famillG et en lui répétant que la raison doit dominer les instincts, comprendront la mortification et y applaudiront.

Quant aux prédicateurs, ils nii se bornent pas, pour l’ordinaire, à expliquer les lois du jeune et de l’abstinence. Comme ils ne sont pas seulement chargés d’être les interprètes des lois de l’Église, mais qu’ils le sont encore des règles qui sont contenues dans l’Évangile, ils traitent le sujet de la mortification à ses divers points de vue. Leur enseignement est tour à tour celui d’un moraliste, d’un ascétique, d’un orateur. Il ne faut pas confondre ces genres d’une portée toute différente, pour ne pas juger à faux l’instruction donnée du haut des chaires catholiques.

Quand le prêtre traite un point de morale en théologien, surtout en adoptant la forme didactique, il doit mettre le plus grand soin à s’exprimer de telle sorte

qu’on ne se méprenne point sur le sens des solutions ([U il propose. Sou devoir, avant tout, est d’être exact dans l’exposé de la doctrine, et d’éviter tout relâchement , comme toute rigueur arbitraire. Il parle alors comme un jurisconsulte qui explique les lois, et non comme un magistrat qui exerce une poursuite, ou un avocat qui défend un accusé. Au fond, ce n’est que dans les discours de cette nature ou dans les traités de morale que l’on trouve des notions complètes et précises sur la loi de la mortification.

Eh bien, la lecture des théologiens est loin de justifier la réputation de sévérité qu’on leur a faite. Comme leurs décisions sont basées sur les lois de la morale naturelle, de l’Évangile et de l’Église, elles

KKS A.MLLIOiî ATIONS DH LA VIK PHVSlGl'H. 4i!)

se bornent à proscrire les actes d’immortification déjà condamnés sous le nom de sensualité et (l’intempérance; à rappeler l’obligation de l’abstinence et du jeûne ecclésiastique, et à signifier le précepte général, mais vague, de faire pénitence. Ils agissent à l’égard de la mortification comme à l’égard du [)récepte relatif à l’auiimne, dont l’application dépend d’une foule de circonstances. Il faut donner aux pauvres, c’est un devoir non douteux dont l’inexécution exclut du ciel. -Mais quelle est la somme dont il faut disposer? Envers quelles personnes est-on tenu d’être charitable? Quand faut-il que les secours soient plus abondants ? Le moraliste ne saurait le déterminer; car toutes ces choses dépendent de la richesse de chacun et des besoins des pauvres. De même, la loi de la mortification est inccAutestable, elle est connue de tous. Mais il est impossible d’en fixer l’étendue quand il est question des actes qui n’otfensent ni la tempérance, ni les abstinences, ni le.^ jeûnes commandés par l’Église. Et ceux (jiii s’en tiendraient là, s’ils ne méritaient pas d’être cités comme des modèles de la perfection chrétienne, ne sauraient

du moins être condamnés comme ayant essentiellement transgressé le commandement de l’Évangile.

Aussi bien, ce sont moins les moralistes que l’on attaque que les auteurs ascétiques, sur lesquels je dois dire ma pensée.

J’appelle ainsi ceux qui ont parlé de la mortification non pas comme étant rigoureusement prescrite, mais comme étant conseillée par l’Évangile. De ce nombre sont les chefs d’ordres monastiques qui ont tracé des règles d’une austérité extrême, et les écrivains qui traitent de la perfection chrétienne et font »• 29

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l’apologie de la pauvreté, des macéralious, de Tahsliiience perpétuelle , comme on les prati({ue au Carmel , à la Trappe et dans des couvents de semblable observance.

Une chose m’étonne, c’est que les attaques leur viennent de la part de quelques économistes. La véritable science devrait, au contraire, leur décerner des éloges. Elle qui s’élève avec autant de force que 'de raison contre le luxe, elle (jiii a démontré avec tant d’évidence les avantages de l’épargne pour augmente]’ le l)ien-être social, ne saurait se plaindre contre les moines mortifiés, qui ne donnent presque rien aux dépenses improductives, et qui appliquent le fruit de

leurs économies à grossir le capital destiné à payer le

travail et à accroître les lâchesses nationales.

Tous ceux (|ui ont reçu quefipie teinture d’économie politique savent ({u’on distingue deux sortes de dépenses : les unes se détruisant l’apidement ou tout d’un coup par l’usage qu’on en fait , sans reconstituer des profits, telles sont celles qui sont consacrées aux réjouissances publicfiics, à des voyages d’agrément ; les autres, ayant pour efl'et de servir à la formation de nouveaux produits : on peut citer pour exemple de ces dernières les sommes employées à l’acquisition d’outils, au défoncement d’une pièce de tiTre, etc.

Si les rentiers, les entrepreneurs et les ouvriers consacraient tous leurs revenus et tous leurs profits annuels en dépenses improductives , l’accroissement de la fortune générale serait impossible; il importe donc souverainement au pays que les dépenses de cette espèce soient restreintes, pour faire place à celles (|ui sont reproductives. En réservant une partie de leurs res-

DLS AM LLIOH AXIONS 1)L LA ML IMlVSîorL. L’il

sources, les. bonimes contribuent au mou\ement des alfaires; car c’est [)resque exclusivement au moyen des économies (]ue sont réunis les capitaux destinés à étendre le commerce, à perfectionner les maoliines, à [)rocurer des avances plus abondantes et à agrandir les opérations de toute nature. Les progrès industriels sont en propoi tion des épargnes.

Or, ces épargnes sont accumulées par les corporations religieuses , contre lesquelles on élève des plaintes avec tant d’ignorance ou de mauvaise foi. Les Trappistes, ])ar exemple, qui travaillent beaucoup et i\xi\ dépensent peu i)oiir leurs besoins jiersonnels, sont en réalité les citoyens les jdus utiles à la richesse nationale; et ils semblent destinés à rétablir l’équilibre entre la production et la consommation, troublé par les excès de l’intempérance.

Quant aux prêtres qui parlent, du haut de la chaire, dans le style oratoire, la véhémence de leur parole, et la peinture énergi(]ue qu’ils font d’une vie dissij)ée, ne sont que trop justifiées. Lorsqu’on examine les injustices commises par ceux qui veulent s’enrichir afin de mener une vie luxueuse et sensuelle ; lorsqu’on se rend compte des excès où conduisent les rattinements de la mode, de la table et de l’ostentation, et le désir désordonné de s’en procurer les jouissances, on n’esi [>as étonné de la \igueur avec laquelle les prédicateurpoursuivent cette soif dévorante des plaisirs.

Mais, il faut bien le remarquer, ce ne sont pas les richesses qu’ils condamnent ; leurs coups n’enpoursui- \ent que les abus. Tout en signalant les damrers don» elles sont en\ironnées, ils en déclarent la possession et l’usage légitimes, dès qu’elles sont consacrées selon

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les buts de la Providence, Qu’ils flétrissent donc l’ostentation, l’intempérance, l’égoïsme, les tromperies de toute espèce; qu’ils apprennent aux hommes la justice, la bienfaisance, la modération dans la nourriture, la générosité. Ils n’auront pas été seulement les propagateurs de la doctrine chrétienne et de la pure morale enseignée par la philosophie; ils auront été, sans prétendre à ce titre, de grands économistes.

Kniin, les iiiinistres de l’iilvangile nous |)arlent de soumission aux décrets rigoureux de Dieu, de morti- (ication, parce que les hommes auront toujours à souffrir, à quelque degré d’amélioration qu’ils soient parvenus.

Remarquons, en effet , que le bien-être n’est pas une (piantité absolue ; que la somme dont on a pu s’en pourvoir ne satisfait jamais l’andjition humaine, l u bourgeois de Paris jouit aujourd’hui de plus de confortable que n’en eurent les rois de France à l’origine de la monarchie.

Un ouvrier, modestement rétribué, a plus de jouissances physiques et morales (pie le chef d’une tribu de sauvages. Le plus humble travailleur parvînt-il à être logé comme un prince de nos jours, qu’il s’estimerait peu heureux s’il voyait au-dessus de lui d’autres hommes mieux logés, mieux nourris, plus richement vêtus. J’ai vu des personnages s’appeler pauvres avec cent mille francs de revenu; et, en effet, ils manquaient d’une foule de choses dont jimissaient d’autres individus appartenant à la même classe. Or, les pauvres sont ceux cpii occupent le dernier rang dans la jouissance des richesses.

DES AVLLIORATIONS DE LA VIE PHVSIOUE. to i

cation, dont aucune existence ne saurait être exempte, avec la loi du mouvement industriel, c’est que ces améliorations ne se sont effectuées d’une manière sensible que chez les peuples chrétiens dont la foi béatifie la douleur. La Chine, l’Inde, l’Asie musulmane, sont accroupies dans leur vieille immobilité; tandis que l’Occident a pris le plus magnifique essor. Et, chose remarquable, ce sont les ordres religieux les plus austères qui contribuent le plus aux progrès matériels. Les Bénédictins, les Trappistes et les Chartreux sont les plus avancés des agriculteurs. Rien n’est comparable aux fermes de La Meilleraie, et de Staouëli près d’Alger. Toutes les voix sont unanimes pour proclamer la supériorité de leur exploitation. Certes, ces hommes ont compris l’énergie des paroles de Jésus-Christ qui commande la mortification ; et cependant leurs produits agricoles n’ont pas d’égaux.

En reconnaissant que la tendance générale des hommes pour améliorer leur existence physique est légitime , je n’ai donc point porté atteinte à la doctrine révélée, parlebesoin de céder au mouvement irrésistible imprimé à la société moderne. A Dieu ne plaise (jiie jamais je fasse l’apologie de maximes contraires à l’esprit de l’Évangile. Cette rupture avec l’enseignement divin , outre (jifelle me rendrait coupable envers la vérité, nuirait plus à la cause dont je suis le défenseur qu’elle ne lui serait utile. Les érudits ne manqueraient point de m’opposer les écrivains ecclésiastiques qui m’ont précédé. Ils m’accuseraient de briser avec la tradition théologique; dès lors les objections demeureraient avec toute leur force, et je n’aurais retiré de mon système d’accommodements que d’avoir aidé au

[>!•: LA RELKÎIOX.

ni

Irioniplie de nos adversaires. Mais je n’ai pas de reproche a me taire sons ce rapport : la doctrine ([ne j’ai exposée est bien celle de nos auteurs, et telle qu’elle est consii,mée dans leurs savants écrits. Si je voulais faire des citations nombreuses, je ne serais pas endjarrassé. Je me bornerai à signaler un passage de saint Thomas, ce

tlambeau de l’Église, dont l’autorité est si £;rande eu théologie.

« Il faut, dit ce grand docteur, bâtir des villes dans » des contrées agréables et fertiles... c’est le moven ') de fixer les habitants ; car la v ie de l’homme a besoin » de joui.ssances ; et, pour répondre à ce besoin de )' notre nature, il faut choisir les lieux où se trouvent 0 de vastes plaines, couvertes d’arbres fertiles,, embel- » lies par le voi.^inage des montagnes , rafraîchies par » l’ombrage des forêts et arrosées par des cours d’eau ; )) mais comme l’excès de jouissance produit un grand » mal en corrompant les mœurs , il faii t user avec modé- » ration de ces av antages. » (De regim. prinr.y 1. II, c. iv.)

Mgr bandriot, à <[ui j’ai emprunté cette traduction, fait observer, dans son discours prononcé au congrès agricole de la Rochelle, ({ne les promesses de l'Ancien festament relatives à la récom})ense temporelle n’ont pas cessé par la promulgation év angéli([ue.

«■ Si (juehpi’un, dit-il, m’objectait (pie ces promesses ap[)artiennent à l’ancienne loi, je répondrais avec saint Thomas que dans l’ancienne loi les biens temporels étaient promis à la vertu par un contrat, et que dans la nouvelle ils sont aussi donnés, mais en surcroît : \oN ui partuuj (leductmlui'y sed adjiciindur (]r\ 1

ad Corinth., c. x;. bieu déroge à cette loi lors(jue le [)lus grand bien des Ames ou des nations l’exige, mais

DES A.VIÉI.KJUATIONS DE LA VIE PliVSKjl'E. ioo

la règle générale est fixée par l’Evangile lui-même : tiherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît : Quivrile primum regnum Dei td justitiam ejus, (d hæc omnia adjicicnlur cobis (Matth., vi). »

Ainsi le christianisme, loin de paralyser le mouvement incessant des améliorations qui tendent à supprimer la misère et à élever le niveau total des richesses sociales, en est, au contraire, l’excitateur le [)lus actif et le régulateur le plus assuré. Il a sur l’égoïsme l’avantage de rendre régulière la marche des perfectionnements, et leur existence assurée.

Non-seulement il provoque le progrès par ses principes de liberté et d’égalité, mais encore en faisant du travail une vertu, un ordre, une manière de prier, en plaçant la propriété sous la sauvegarde de Dieu, et en promulguant les devoirs de la justice. C’est le christianisme (jui a répété le cri du Sinaï : Le bien ddnitrui In ne prendras , et qui menace de la colère div ine les juges ([ui ne prononcent pas leurs sentences selon les préceptes de l’équité. 11 a placé dans le sanctuaire ou ils rendent leurs arrêts l’image du souverain Juge, pouileur rappeler qu’ils ne doivent pas avoir égard à la puissance des contendants ni aux présents qui feraient vaciller la balance entre leurs mains. C’est le christianisme ({ui, en inspirant à Thomme la modération dans les jouissances , l’empêche de se livrer à des dépenses excessives, et lui procure ainsi le moyen, par des (‘pargnes bien comprises, d’augmenter son capital, sans lequel tout progrès est impossible; car on ne peut consacrer en améliorations que l’excédant de ce (jui reste après les consommations. C’est le christianisme

DK LA RELIGION.

qui, en condaimiant les guerres injustes el les lévoliilious inspirées par les mauvaises passions, maintient lactivité des alïaires, perpétue la confiance, arrête la destruction des capitaux, préserve la vie des citoyens, spécialement celle de la jeunesse, qui forme la partie la plus active des États et la plus propre au travail, f^est le christianisme qui, en protégeant les bonnes mœurs, conserve les forces des citoyens; qui, en prêchant la tempérance, constitue une véritable caisse •1 épargne pour le temps de la vieillesse et les jours de (hoinage ou de maladie. Croyez-vous que vous accéléreriez mieux le progrès dans le bien-être en substituant a 1 action des vertus chrétiennes l’orgueil de possédei' læaucoup de biens, la gourmandise, le luxe et l’avance Avec ces éhmients vous formerez des armées de révolutionnaires, mais non des travailleurs et des in-

• lustriels probes. Vous aurez Babeuf, vous aurez le.ateliers nationaux.

Les considérations qui précèdent démontrent combien sont fausses les allégations de quelques économistes touchant la morlitication chrétienne. En l’attaquant , ils en ont défiguré la notion ; ils n’en ont compris m le sens ni l’étendue. Loin qu’elle soit un obstacle au mouvement régulier du bien-être, elle prévient l’intempérance, les violences, les injustices, les consommations inutiles et dégradantes; elle favorise l’épargne qui reforme le capital, sans lequel les progrès industriels sont absolument impossibles. Tout le monde sait, en etîet, qu on ne peut améliorer une propriété, perfectionner une industrie, donner plus d’extension

au commerce, sans l’aide des réserves formées par l’économie.

l)i;S .\MKLinRATIONS DE L.V VIE l‘HV8!y)rE. î:.T

Un mot sur la résignation. N’est-il pas à craindre qu’elle ne paralyse l’activité des chrétiens et ne leur enlève le ressort nécessaire pour sortir de la misère .’ Comment concilier les exiiiences d’une lutte courageuse contre les rigueurs du sort avec la placidité de l’âme qui-.en accepte les coups? L’esclave résigné à sa chaîn(' ne s’efforcera point de la mettre en fronçons, ni l’ouvrier malheureux de conquérir une existence aisée. L’homme donc qui vent ellicacement sortir de ses souffrances doit les prendre corps à corps; il ne saurait en triompher qu’en les combattant comme des ennemis contre lesquels il espère la victoire.

Cette manière d'apprécier la résignation chrétienne est une preuve qu’on la confond avec celle des fatalistes, et des philosophes qui n’admettent point la liberté de l’homme : l’argument qu’on en tire est sans réplique contre le musulman et contre le matérialiste; mais il repose sur une erreur grossière, et il est sans valeur si on en fait l’application au catholicisme. Sans doute , si nous admettions au-dessus de nous un destin inexorable ou bien une prescience divine dont l’action empêcherait l’homme d’agir à son gré et d’opérer selon ses inspirations personnelles, nos adversaires auraient mille fois raison. La résignation serait alors une obéissance à la nécessité ; nous nous soumettrions à la misère comme nous subissons le changement des saisons, les alternatives de pluie et de vent. Mais tel n’est pas l’enseignement catholique touchant l’action de la Divinité sur une foule de nos actes. Il nous révèle qiu* Dieu n’agit pas sur notre volonté comme sur le mouvement des astres, mais qu’il l’a créée libre avec la faculté d’aeir ou de s’abstenir.

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Si au lieu de déduire la résignation des décrets portés par un destin inexorable, on l’établissait sur cette erreur philosophupie cjui nie à l’homme la faculté de choisir entre deux partis, l’objection serait encore insoIul)le et les accusations reposeraient sur un fondement solide. En etfet, dès qu’on admettrait que. les motifs régulateurs de notre conduite agissent fatalement sur nos actions, à la manière d’un poids qui fait pencher la balance, il s’ensuivrait que les efforts pour améliorer notre sort seraient vains. Une soumission stupide en serait la conséquence nécessaire. Nous ne pourrions pas plus nous soustraire à la misère, aux maladies, au froid, ({u’une piern' lancée en l’air n’a la faculté de résister à l’attraction par laquelle elle est ramenée vers le sol. 3fais, loin d’admettre une telle doctrine, nous la combattons de toute notre énergie. Nous soutenons que nous sommes libres, non-seulement parce que Dieu ne pèse point fatalement sur nos déterminations, mais encore parce que, par notre constitution, jiar suite de nos facultés naturelles, nous pouvons nous abstenir d’un acte qui nous plaü et pi-océder à celui qui nous contrarie. I.’acceptation de notre sort ne découle donc pas de l’impossibilité d’agir.

Reste donc maintenant une résignation morale, inspirée par la raison, sanctifiée pai* la foi. Celle-là, loin de nuire au mouvement civilisateur, ne peut ijiie le favoriser en le réglant. En etfet, en quoi cette disposition à s’incliner devant les décrets de la Providence, ce calme sous le coup qui nous frappe, ce silence dans la douleur, cet empire sur soi pourraient-ils nuire aux développements de la fortune ? Est-ce que le blasphème contre Dieu (pu permet la disette; esl-ce que

DES A.MKLIOUATIONS DE LA MK PIIVSIQEE. iüO

les conspirations souterraines, la haine contre les riches, la violence contre le gouvernement, avanceraient mieux les intérêts des classes soutfrantes que ne le font la modération et l’emploi des moyens réguliers?

Notez bien que le calme n’est pas l’apathie, et que la patience ne se confond pas avec le découragement. Us n’empèchenl ni l’usage des moyens avouables, ni celui des voies régulières qui peuvent amener des adoucissements. La résignation est une force; elle laisse à l’esprit toute sa sérénité pour diriger les événements et à la volonté tout son libre arbitre. Saint Louis, résigné dans sa prison , était redoutable comme un lion sur le champ de bataille, à la tête de ses troupes. Soumis à la rigueur de sa captivité,' il ne perdit rien de sa dignité. Fier dans ses réponses, il était obéissant sous la main deDieu. Est-ce que le soldat s’insurge contre les (N entualités de la guerre ? Il accepte les privations et les lilessures, mais son calme dans les soutfrances est le signe de sa valeur. Que l'ouvrier malheureux se soumette à l’éju'euve, mais qu’il ne se décourage point. Qu’il compte sur scs bras nerveux, sur Dieu, sur la juslice ; mais (pi’il ne s’abatte point. Qu’il maintienne ses droits avec persistance et sans désordre : la victoire lui restera. La résignation peut dégénérer, ce n’est pas contestable : elle passe quelquefois à l’indolence et à la paresse. Mais où sont les vertus qui n’aient leurs abâtardissements ? La sagesse, la modération , la sobriété, la [latience ont leurs imitateurs de contrefaçon. Ne prend-on jias la témérité pour de la bravoure , l’avarice pour de l’économie, et Fm-gueil pour de la dignité ? Il n’est donc pas surprenant que l’on ait confondu l’apathie avec la ri'signation, et ([u’on u’ait pas su (.Icmèîer les caractères

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de celte vertu, qui donne Ja force à la détermination et la confiance a 1 attente, qui accepte le malheur sans négliger les efforts qui finissent par amener des jours plus prospères. Elle fait plus qu’espérer des temps meilleurs, elle les prépare; en cherchant à les faire naître, elle se courbe sous la main de la Providence. Mais si elle leçoit les coups du sort sans murmure, ce n’est pas par obéissance à un destin aveugle; elle attend dans un calme actif, et prépare son avenir.

L’accusation des socialistes n’a donc pas de fondement. Non-seulement le sentiment qu’ils critiquent M’ôte rien à l’énergie des volontés ni à la poursuite des ameliorations légitimes; mais elle ne peut que contri- !)uer à la prospérité générale. Lv.s hommes qui savent

souffrir les maux qui les atteignent, ont bien plus de puissance pour en prévenir le retour, ((ue ceux qui s’irritent et usent pour les repousser de moyens aussi inutiles que violents. Le triomphe est, en définitive, à la raison calme. Les ambitions qui s’agitent, les plaintes contre le ciel, les aspirations trop hâtées de jouir, ne conduisent guère à la fortune et à la gloire. Il faut pour réussir la force dans la volonté, l’activité dans le travail, la patience pour attendre. L’homme, comme la Providence, arrive à ses fins en disposant ses plans

a\ec précision et fermeté, et en les conduisant avec modération et douceur.

Les notions sur les caractères de la résignation et sur les effets qu’elle produit ressortent de toutes les pages de l’Ecriture sainte. Nous voyons partout que le Législateur suprême y condamne la paresse et ne livre la fécondité du sol qu’à ceux qui le travaillent à la sueur (le leur front. Les Juifs nous sont représentés

DKS A.MLLIOUATIONS DL i.A VIK CHYSlgUi:. Uit

conquérant la liberté et se mettant, par la force des armes, en possession de la terre de Judée, où coulaient le lait et le miel. Jésus-Christ compare les efforts nécessaires pour arriver aux cieux tantôt aux labeurs du vigneron , tantôt aux travaux et aux préoccupations d’un négociant.

Aussi l’Église ne s’est jamais abandonnée à la résignation fataliste et n’a pratiqué que celle qui est active dans sa modération et énergique dans sa passivité. Les apôtres ne s’engourdissaient pas devant les arrêts des tyrans; mais, quoique résignés à la souffrance, ils ne retranchaient rien de leur zèle. Ils ne poussaient pas de cris sous le fouet des bourreaux; mais, meurtris et couverts de plaies, ils continuaient leur mission. Du milieu de leurs bûchers les martvrs entonnaient les

hmanges de Dieu; délivrés de leurs chaînes, ils reprenaient l’exercice de leur religion.

Le missionnaire qui se dévoue à la conversion des peuples sauvages accepte également les épreuves semées sur son chemin, mais pour cela il ne demeure point inactif devant les obstacles qui entravent ses pas. Il franchit les rivières, se fraye un chemin à travers les plus épaisses forêts. A force d'intrépidité patiente, de jiersévérance dans son but, il atteint les peuplades errantes et les convertit au christianisme et à la civilisation.

La sœur de charité abandonne-t-elle le malade sous j)rétexte (jue la mort ou la guérison est écrite là-haut ? Le prêtre se place-t-il devant les populations livrées aux vices, comme l’Arabe devant les pestiférés, sans essayer de les ramener au bien ? Telle n’est pas sa conduite ; il sent son zèle s’accroître à mesure que le mal exerce de plus grands ravages. Il ne se décourage

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de\ant les désordres, car il sait ([iie l’iionime est libre de retourner au bien, et i! proclame avec le Psalmiste que les nations sont guérissables.

Je me suis efforcé de déterminer les véritables caractères de la résignation chrétienne. J’ai montré que, loin d’arrêter le mouvement d(;s améliorations aux- (|uelles aspirent les peuples, elh' l’accélère et le rend continu en le réglant sans jamais lui ravir son stimulant. Cette vertu est pleinement justifiée; elle trouve son apologie non-seulement dans l’Évaneile, mais encore dans la philosophie et le bon sens populaire.

Toutefois, je crois que les écrivains religieux et les publicistes, en la recommandant, ne prennent pas toujours assez en main la cause des classes laborieuses. Dans la crainte de passer pour appartenir à une école «font les doctrines soient trop avancées, ils ne censurent pas assez \ ivernent la dureté de certains riches, ni l’apathie des gouvernements dont les fautes préparent plus de malheurs que les sociétés secrètes et les cris des ouvriers mécontents. Le devoir des écrivains (jui agitent ces questions est de tes traiter avec impartialité et de faire la part de tous les torts, quelle qu’en soit I origine. De même ({ue, pour peser équitablement un objet, on met dans le plateau opposé de la balance un [)oids égal et de bon aloi, de même en examinant les plaintes des ouvriers il faut tenir compte de leurs griefs légitimes. Le publiciste et le clergé dans leurs écrits sont des juges; ils doivent par conséquent entendre tous les dires et distribuer le blâme ou l’éloge selon les torts et les droits.

Au reste, quoique la religion autorise la poursuite des améliorations de la vie physique, qu’elle combatte, en

DES A.MÉLIOHATIONS DE LA VIE PIiySlGLE. iO.î

condamnant les vices, les causes qui engendrent la misère, elle ne prétend pas offrir le moyen de répandre partout le bien-être, ni même de supprimer entièrement l’indigence. Il y aura vraisemblablement longtemps des pauvres parmi les hommes, non-seulement parce qu’il \ aura toujours des paresseux, des dissipateurs, des imprévoyants, mais aussi parce qu’il existe des lléaiix inévitables, tels que la famine, les maladies, la vieillesse.

Une certaine école a accusé le clergé d’enseigner qu’il y en aura toujours siu- la terre. L’attaque estelle fondée ? Ce serait contestable , au point de vue historique. A la vérité, en traitant de raumône , les prédicateurs, faisant application d’une ]>arole de Jésus-Christ , disent souvent qu’il y aura toujours des malheureux dans la société au milieu de laijuelle vivent les auditeurs, mais ils n’examinent point s’il ne pourrait point exister un état social dans lequel il n’y aurait plus d’indigents ex[)Osés aux souffrances de la faim. Comme Jésus-Christ, ils parlent à leur siècle; et il n'est que trop vrai qu’au temps où nous sommes, de même qu’à celui où le Sauveur s’adressait à ses apôtres, les pauvres sont innombrables.

Au fait, est-il permis d’espérer que la misère disparaîtra un jour de la société humaine? Je laisse la parole à Frédéric Bastiat , qui s’exprime en ces termes dans ses Ha nnon ies écon ami q u es .

« Le socialisme a bien pu pousser la folie jusqu’à annoncer la lin de toute souffrance sociale, mais non de toute souffrance individuelle. Il n’a encore osé }>rédire que l’homme arriverait à ne plus souffrir, vieillir et mourir. Or, je le demande, est-il plus facile de concilier, avec l’idée de la bonté intinie de Dieu, le mal

DK LA UKLKilON.

(Vappant individuellement tout homme venant au monde, que le mal s’étendant sur la société tout entière ? Et puis, n’est-ce pas une contradiction si manifeste qu’elle en est puérile, de nier la douleur dans les masses, (juand on l’avoue dans les individus ?

» L’homme souffre et souffrira toujours. Donc la société souffre et souffrira toujours. Ceux qui lui parlent doivent avoir le courage de le lui dire. L’humanilé n’est pas une petite-maîtresse aux nerfs agacés, à (pii il faut cacher la lutte qui l’attend, alors surtout qu’il lui importe de la pnhoir pour en sortir triomphante. Sous ce rapport, tous les livres dont la France a été inondée, à partir de Sismondi et de Buret, me paraissent man- ({uer de virilité. Ils n’osent pas dire la vérité; que dis-je? ils n’osent pas l’étudier, de peur de déc^ouvrii- <pie la misère absolue est le point de départ obligé du genre humain , et que, par conséquent , bien loin qu’on puisse l’attribuer à l’ordre social, c’est à l’ordre social (pi’ou doit toutes les conquêtes qui ont été faites sur elle. Mais, après un tel aveu, on ne pourrait pas se taire le tribun et le vengeur des masses opprimées par la civilisation

» Je n’ai jamais douté que les écoles socialistes n’eussent entraîné beaucoup de camrs généi eux et d’intelligences convaincues. A Dieu ne plaise que je veuille humilier qui que ce soit ! Mais enfin le caractère général du socialisme est bien bizarre, et je me demande comliien de temps la vogue peut soutenir un tel tissu de puérilités. Tout en lui est affectation. Il affecte des formes et un langage scientifiques, et nous avons vu où il en est de la science. Il affecte dans ses écrits une délicatesse de nerfs si féminine, qu’il ne peut entendre parler de

DKS A.MKLIORATIOXS DE LA VIE PHYSIQUE. 463

souffrances sociales. En même temps qu’il a introduit dans la littérature la mode de cette fade sensiblerie , il a fait prévaloir dans les arts le goût du trivial et de l’horrible; dans la tenue, la mode des épouvantails, la longue barbe, la physionomie refrognée, des airs de Titan ou de Prométhée bourgeois ; dans la politique (ce qui est un enfantillage moins innocent), c’est la doctrine des moyens énergiques de transition, les violences de la pratique révolutionnaire, la vie et les intérêts matériels sacrifiés en masse à Vidée. 3Iais ce que le socialisme affecte surtout, c’est la religiosité! Ce n’est qu une tactique, il est vrai, mais une tactique est toujours honteuse pour une école quand elle l’entraîne vers l’hypocrisie.

» Ils nous parlent toujours du Christ, de Christ; mais je leur demanderai pourquoi ils approuvent que Christ, l’innocent par excellence, ait pu souffrir et s’écrier dans son angoisse : Dieu , détournez de moi le calice, mais que votre volonté soit faite; et pourquoi ils trouvent étrange que l’humanité tout entière ait aussi à faire le même acte de résignation.

» Assurément , si Dieu eût eu d’autres desseins sur l’humanité, il aurait pu arranger les choses de telle sorte que, comme l’individu s’avance vers une mort inévitable, elle marchât vers une destruction fatale. 11 faudrait bien se soumettre, et la science, la malédiction ou la bénédiction sur les lèvres serait bien tenue de constater le sombre dénoûment social , comme elle constate le sombre dénoûment individuel. Heureusement, il n’en est pas ainsi. L’homme et l’humanité ont leur rédemption. A lui une aine immortelle; à elle une perfectibilité indéfinie. »

de la religion.

ARTICLE DEUX I ÈME

Du luxe.

Il y a des vices qui ont un caractère absolu, dont on peut assigner la nature constante et mesurer l’étendue. Ils ne varient ni avec les lieux ni avec les siècles. Ils sont indépendants de la qualité et de la condition des hommes qui s’en rendent coupables. Les actes seuls les constituent, parce qu’ils sont répréhensibles par euxmémes , tels qu ils sont. Ainsi le vol, le mensonge, l’envie, sont essentiellement mauvais. Ils ne sont permis à personne; ils commencent et ils Unissent pour tous au meme point. La fortune, la science, la puissance, n en ell'acent pas la tache. Le millionnaire, le savant, le roi, ne sont pas plus autorisés à tromper, à s’attribuer le bien d’autrui, qne ne le sont les pauvres, les ignorants, les sujets.

Mais tous les vices ne sont pas tels en soi : il en est ({ui naissent des circonstances. Ils n’ont leur existence (pi a raison des temps, des lieux, du rang et de la fortune de ceux qui s’y abandonnent. C’est dans cette catégorie qu’il faut classer le luxe, dont, pour cette raison, il est fort difficile de donner une idée précise. L abus qu une personne fait de son bien, provenant, dans une foule de cas, de Létat dans lequel elle se trouve, il faut connaître cet état pour juger si ses dépenses sont excessives. Pour l’un, il v aura luxe, toutes les fois que les consommations dépasseront le strict nécessaire; pour l’autre, il ne commencera

qu’avec l’usage des choses rang('es au nombre des superflues.

DU LUXE

Au fond, le luxe, en dehors des dépenses immorales, n’est fondé que sur un rapport entre la dépense et la situation de celui qui la fait ; et il est variable selon la fortune et la condition de chacun.

Nous nous rendrons mieux compte du luxe lorsque nous aurons analysé le caractère des diverses dépenses

destinées a satisfaire les besoins ou les plaisirs de l’homme.

D’abord, on doit déclarer luxueuses toutes les dépenses immorales; car elles constituent un usage coupable du superflu. Quand même celui qui s’y livre n’en éprouverait point d’appauvrissement sensible , il n’abuserait pas moins de sa fortune. Elles sont donc condamnées non-seulement comme contraires à d’autres vertus spéciales, mais encore comme employées à des consommations dont il faudrait s’abstenir, si l’on voulait user raisonnablement de ses revenus. Parmi les consommations immorales, j’énumérerai celles qui ont pour résultat la dégradation de l’intelligence, par exemple, celles qui produisent l’ivresse ou l’hébétement à laide de 1 opium. A un degré moins coupable, mais toujours répréhensible , je placerai les consommations qui nuisent a la santé, l’excès dans la nourriture. Si grossiers que soient les aliments, dès qu’on les prend en trop grande quantité et de manière à causer des maladies, on se rend coupable de luxe et d’intempérance. On a rangé aussi avec raison parmi les dépenses immorales celles qui dégradent les inférieurs , en exigeant d’eux des services contraires à la dignité naturelle de l’homme. Telles sont celles qui ont pour objet l achat et 1 entretien des esclaves, l’encouragement des saltimbanques, des bouffons et des parasites.

HE LA RELIGION

Nous pouvons dire, d’une manière générale, que toute dépense dont l’objet ou le but est immoral n’offense pas seulement la vertu particulière qui se trouve lésée; mais, en outre, la loi qui nous prescrit un usage raisonna l)le de nos biens.

Ces principes sont incontestal)les; mais ce n’est pas la que se trouve la question litigieuse. Il s’agit surtoul de savoir quand une dépense est luxueuse, en sup])o-

sant que, d ailleurs, elle n’a riim en soi de répréhensible.

D’abord, elle est parfaitement légitime dès qu’elle est nécessaire. Aussi, on n’a jamais blâmé l’usage d’une nourriture suffisante, d’un logement sain, d’un vêtement modeste. Non-seulement on ne tombe pas dans le luxe en se procurant ces choses , mais on serait cou pable d’avarice si on se les refusait.

De même , on ne considère point comme luxueuses les dépenses appelées reproductives , c’est-à-dire celles qui sont destinées à produire de nouveaux profits ou revenus, à améliorer une propri('té rurale, à perfectionner un outil.

loute la difliculté git donc dans les dépenses qui ne sont ni nécessaires ni reproductives. Pour la ré.soudi e il faut considérer la dépense par rapport au temps, aux lieux, aux personnes, aux richesses de chacun, au but qu’on se propose.

Il y a une foule d’objets dont l’usage est considéré, à une certaine époque, comme luxueux, et qui , à une aufre, est mis au rang des choses utiles et même nécessaiies. Il en est surtout ainsi au moment de leur invention. Leur nouveauté est presque un signe de réprobation ; et parce qu’on s’en était passé jusqu’alors ,

DU LUXE

on les repousse comme des superfluités condamnables. -Mais insensiblement leur adoption se propage; et, à mesure (pie le prix en est moins élevé, ils obtiennent une plus large consommation.

Nous voyons dans Homère que la table des rois n’était jamais couverte que de pain, de viande et de vin. Nos assaisonnements actuels auraient paru à ces rudes guerriers d’un luxe effréné; les héros do nos jours, sans avoir moins de v^aleur, ne professent pas une morale si sévère sur la sobriété. On rapporte ({ue le palais d’Alfred le Grand était si mal clos qu’il fallait, pour se garantir du vent, couvrir les murs de rideaux et mettre les lumières dans des lanternes. Depuis on a inventé les doubles portes, les triples rideaux et les calfeutrages de toute espèce. Que dirai-je de nos lambris, de nos dorures et de nos parquets ? Certes, rien n’est moins luxueux aujourd’hui que de se servir de fourchettes dans les repas; mais il n’en a pas été

fi

toujours de même. Dandolo raconte , comme un acte contre nature, qu’une femme du doge de Venise se servit de cet ustensile en place de ses doigts.

Voici (juels étaient les objets des plaintes que Jean Musso élevait, au quatorzième siècle, contre l’introduction de nouvelles jouissances, à Plaisance, sa jiatrie.

{( Le luxe de la table, dit-il, des habits, des logements et des ameublements, date, à Plaisance, d’environ soixante et dix ans; c’est-à-dire qu’il a commencé à s’y introduire vers l’an 1320. Les maisons ont aujourd’hui des salles , des chambres à cheminée , des cours en portique, des puits, des jardins, et mille aisances (311 commodités ignorées de nos ancêtres. Telle maison

DK LA RELIGION.

qui aujourd hui a plusieurs cheminées, iven avail point dans le dernier siècle. Le feu se faisait au milieu de la maison ; la fumée se perdait à trav ers les tuiles : toute la famille environnait ce feu où se faisait la cuisine; usage qui subsistait encore de mon temps en bien des maisons qui n avaient pas même de puits. Le vin est l’objet que le luxe a le moins négligé ; on le boit infiniment meilleur que dans le dernier siècle. On dépense aujourd’hui en ameublement douze fois plus qu’avant 1330. Le goût pour les dépenses nous est venu de France, de Flandre, d’Espagne; et Plaisance réunit aujourd hui le luxe de tous ces pays. Les tables, qui n’avaient jadis que douze pouces de large, en ont ^^^“l^Dit aujourd hui. Les tai)les sont garnies de nappes et de garde-nappes; on y voit des tasses, des cuillers et des fourchettes d argent, des écuelles de toute grandeur, de grands couteaux, des aiguicres et des bassins. Les lits, garnis de couvertures de soie, ont des ciels ou de petits baldaquins d’où tombent tout autour des rideaux de toile. On est éclairé par des torches et par des chandelles de suif ou de (âre portées sur des chandeliers de cuivre ou de fer. Enfin , chaque maison est fournie de tous les ustensiles de nécessité et de commodité. Presque partout on a deux feux, un pour la chambie et 1 autre pour la cuisimn On tait de gi’andes piovisions de confitures. Rien ne coûte f)our satisfaire la sensualité. » (Les Nouveaux Mémoires ou Observât ious sur l Italie et sur les Italiens ^ par Groflev.)

Le luxe n’est pas senlement variable avec les siècles, il l’est également avec les lieux. Telle mise qui est blâmée à la campagne ne l’est point dans une ville. Elle est reganlée comme trop recherchée dans une

DU LUXE

province, et comme commandée par la décence dans une autre contrée.

Les divers états des personnes influent aussi sur les éléments du luxe. Cette observation est surtout sensible dans les pays où les idées d’égalité se sont peu répandues. Quoique aujourd’hui les lois ne réservent plus certaines étoffes et certains ornements aux femmes nobles, que les riches bourgeoises se permettent l’usage des modes les plus brillantes , il n’est pas moins vrai qu’il y a encore, du moins généralement, des nuances pour la manière de vivre, de se vêtir, d’habiller les domesti(jues. Dans tous les cas, les habitants des campagnes respectent encore ces vieilles idées; et, comme ils le disent, ils ne veulent pas oublier leur condition.

C’est surtout l’étendue de la fortune qui sert à déterminer si l’usaiïe d’une chose est luxueux, ou bien s’il n’excède pas un emploi raisonnable des richesses dont on est possesseur. Au fond, le luxe consistant dans une disproportion entre les dépenses et les ressources au moyen desquelles on est en mesure de les acquitter, dès que cette inégalité n’existe point , il n’y a pas d’excès blâmable, par conséquent pas de luxe. Ainsi, telle toilette qui est d’un prix excessif pour une ouvrière , ne dépasse })as celui dont la femme d’un entrepreneur peut légitimement disposer; et telle habitation dont le loyer est trop élevé pour la fortune modeste d’un marchand, n’outre-passe pas les exigences auxquelles un riche propriétaire est tenu d’obéir. Ce qui caractérise le vice que nous analysons, c’est donc l’excès, eu égard à la fortune et à la position de celui qui s’y livre. Il y a un rapport reconnu par le bon sens, entre la situation de chacun et les dépenses qu’elle permet. Quand on le

^>E LA RELIGION

ineconnaît et qu’on l’exagère, on se précipite dans le luxe et le faste. i ^

L existence du luxe n’étant qu’un rapport de dis-

proportion entre la fortune de celui qui fait des dépen-

^^es et l’étendue de ces dépenses , il est évident que le

moraliste ne saurait frapper de sa réprobation l’usage

<lo riches ameublements, ni la possession d’objets d’art,

M la personne à qui ces choses appartiennent n’a pas

employé pour se les procurer des sommes excessives eu egard à ses revenus.

Les théologiens ont parfaitement saisi le caractèie I U luxe contraire à la morale, et celui du luxe léeilime. Saint Thomas, citant à l'appui de sa doctrine aulorite île saint Ambroise, établit que la libéralité cs| tuie verlH, parla raison qu’elle constitue un bon usage ' es liiens concédés à Tliomme par la Providence pour la siistenlation de la vie. Ce n’est même là que le premier egre de la libéralité; il en existe un second, désigné sous le nom de ma;jnificence , qui inspire la somptuosité dans les dons, qui excite à faire d’éclatantes dépenses, surtout en faveur de la religion et du bien public, par exemple, pour la construction des temples et des monuments commémoratifs de hauts faits d’armes, pour le

creusement des ports et pour la dotation des hommes Utiles à la patrie.

Or, non-seulement le catholicisme ne condamne pas les dépenses de cette sorte, mais il les encourage et leur consacre ses richesses. C’est à lui que sont dues la construction des plus beaux temples, l’exécution des plus magnifiques peintures dans les basiliques et dans les monastères. Il a guidé le ciseau des plus habiles sculpteurs; il a inspiré les chants les plus propres à

DU LUXE. ÎTI

élever l’Ame et à émouvoir le cœur. Il a fait appel aux Raphaël, aux Michel-Ange, aux Pergolèse, aux Mozart.

Il déploie la plus grande pompe dans les cérémonies où sont réunis les ornements les plus somptueux, les parfums les plus exquis, les sons si harmonieux, si éclatants, si variés de l’orgue. Tous les arts lui apportent leurs tributs et reçoivent de lui leurs plus sublimes inspirations.

La religion n'a jamais combattu le luxe qui contribue aux jouissances légitimes de l’homme, qui consacre la prééminence de l’esprit sur la matière, qui développe l’élégance dans la civilisation. Comme elle a pour but de fortifier l’empire de la pensée sur les sens, elle en- ('ourage tout ce qui favorise cette supériorité. Elle aj)plaudit donc aux arts dont la poursuite est la réalisation de l’idéal, de la beauté absolue. Ce qu’elle condamne ilans le luxe, c’est l’excès, c’est la dégradation des arts ({ui se consacrent à la déification des sens, et qui, loin d’élever rintelligence de l’homme, abaissent son but en justifiant les sentiments voluptueux et tout matériels; ce sont les dépenses extravagantes, n’ayant d’autre fin que l’ostentation ou la satisfaction des désirs les plus grossiers, comme sont celles que l’on fait pour nourrir des parasites, des femmes perdues, une foule de domestiques sans emploi utile; pour satisfaire la passion du jeu, d’une chasse effrénée au moyen d’une uuiltitude de chiens.

On remarque que moins les peuples sont civilisés, })1lis ils font de dépenses improductives et plus ils donnent à la parade et à l’ostentation. La quantité des objets qu’ils possèdent l’emporte sur la qualité. La (“iviiisation fait passer d’une vie fastueuse à une vie

I>K LA RLLiÜlON.

plus naturelle, plus commode, plus unie, désignée

aujourd’hui sous le nom de comforl. C’est ainsi que les

anciennes toilettes, brodées, étincelantes d’or, ont été

remplacées par des habits moins brillants, plus unis,

plus frais et plus commodes. La nourriture est plus

saine, plus variée, et, en même temps, elle est prise

avec plus de sobriété. En un mot, le luxe est plus

intelligent, plus délicat et plus propre à développer le goût. ^

On a remarqué aussi que les ouvriers dont la tenue est la mieux soignée et le ménagé organisé avec plus d’ordre et quelque recherche, sont ceux dont la conduite est la plus morale et qui s’enivrent le moins. Le luxe respectif les conserve dans l’estime d’euxmemes et les empêche d’ailleurs d’employer l’argent qii’ds y consacrent en consommations abrutissantes. Les objets qu’ils se procurent sur le fonds de leurs économies ont, en outre, l’avantage de leur constituer un petit capital dont ils pourront user dans les moments ( un chômage forcé ou d’un mallieur imprévu. Leurs meubles, leur pendule, leur linge et même quelques bijoux dont ils auront fait l’acquisition, leur seront d’une grande ressource; et s’ils ont pu se borner à les engager sans être forcés de les vendre, le désir qu’ils auront de les retirer leur servira de stimulant pour

entreprendre de nouveaux travaux et leur montrera le prix de l’épargne.

DES LOIS

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