DE LA PR()J)U(:T!(»X
<l ‘ manière (}u a tous les rangs les améliorations sont (i es-sensibles; toutefois, il y a et il y aiii a toujours un ii mt, un milieu et un bas.
Il y a (leux siècles, le voyage de Toulouse à Paris n était possible qu’à des personnes riches, jeunes et bon portantes. Pour l’exécuter, on était obligé d’aller a pied ou a cheval , de courir de graves dangers et de ta re de grandes dépenses. Il devint plus facile lorsqu’on eut établi des messageries; beaucoup d’individus p( ur lesquels il était inexécutable eurent le moyen de le réaliser. Ce progrès contribua à l’extension de l’égalit ‘ dans les jouissances de la locomotion. Il devait être su vi d’un plus grand; aujourd’hui, à l’aide des chemins de fer, un nombre plus considérable de Toulousains se pDcurent la facilité de venir à Paris. Le riche est mieux dans un wagon de première classe; il y est asi.is plus'commodément; il y trouve une société plus él( gante, mais il n arrivée guère plus tôt. L égalité n’est [)a ; complète; elle n’existe pas à tous les points de vue; mas enfin, l’ouvrier, comme le patron, a la faculté de ve lir traiter ses alfaires à la capitale; et si le bien-être a < ugmenté en faveur du riche, ce n’a pas été sans pnTiter au simple travailleur.
1 en est de même de la nourriture , du vêtement et de 1 habitation. Aujourd’hui, un artisan a autant de COI fort qu’en avait autrefois un seigneur; et, afin de rendre cette élévation progressive plus manifeste, il n y a qu à comparer la situation de nos ouvriers avec cel e des peuples sauvages, l’existence des Anglais et des Français avec celle (les lurcs et des Indiens. Si grande qu( soit la fortune d’un haiâtant de Constantinople, si bie 1 rétribué que soit le journalier de nos colonies, ils
DU COMMUNISME ET DU SOCIALISME. 9I
ne trouveront chez eux ni les mille commodités de Paris, ni le même goût dans les bâtiments, ni la même facilité dans la locomotion, ni la même salubrité dans la cité, ni les mêmes ressources dans l’art de guérir, ni les mêmes movens d’éducation.
C’est donc bien à tort que les socialistes s’insurgent contre l’iné'galité des conditions qui résulte de la liberté. Loin de nuire à ceux qui ont moins, elle leur est avantageuse. Elle est le seul moyen équitable et efficace d’élever les citoyens d’un rang à un autre supérieur, et de les faire tous participer aux améliorations qui constituent le progrès de la civilisation. 3Iais pas d’inégalités factices, ayant leur source dans l’arbitraire et dans le despotisme de la législation. Le devoir des gouvernements est de laisser à chacun le plein usage de sa liberté, de supprimer les privilèges contraires à l’égalité des droits; il faut que l’égalité et la liberté coexistent. L’absence de l’égalité dans les droits conduirait à la féodalité, au seixage et à l’esclavage. L’absence de la liberté aboutirait au despotisme oriental. Leur réunion est la condition de la véritable civilisation et fournit un élément essentiel au mouvement ascensionnel de toutes les classes de la société.
âlaintenons donc à chaque citoyen le droit de choisir sa profession, de percevoir les profits de son industrie, d’accumuler ses épargnes, de disposer de ses biens. Afin de satisfaire la jalousie de quek[ues paresseux ou incapables, ne le poussons pas à laisser son esprit stérile, a mener une vie oisive, a dissiper journellement le Iruit de ses travaux. Mais stimulons son génie et sa bonne conduite, en lui permettant de recueillir la rénmnération qui lui appartient. En élevant le niveau de sa
DE LA PRODUCTION
propre fortune, il donnera des exemples salutaires, et il fera participer les autres aux produits dont il aura augmenté la somme ou amélioré la qualité.
Solidarité. — La solidarité est une obligation en vertu de laquelle plusieurs personnes sont tenues à payer en totalité une dette ou à remplir tout autre engagement. Ordinairement, lorsque plusieurs individus ont contracta une obligation, cbaciin est libéré ' lorsqu’il a acquitté sa part proportionnelle. Si, par exemple, dix voyageurs étrangers les uns aux autres prennent un repas à la même table, chacun ne sera débiteur envers le maitre d’hôtel qu’à raison de sa consommation personnelle. Mais il n’en est pas toujours ainsi; quelquefois, chacun des obligés est tenu de payer pour ceux qui n’acquittent point leur quotepart; de manière que si, sur cent personnes, quatrevingt-dix-neuf étaient insolvables, la centième serait forcée de payer intégralement la dette.
La solidarité peut naître de diverses causes. Tantôt elle a son principe dans la nature même des actes, tantôt dans la convention des parties, tantôt dans une disposition légale.
Je suppose que quatre malfaiteurs s’entendent pour voler un cheval, et qu’après s’en être emparés ils le vendent et s’en partagent le prix : ils auront contracté l’obligation solidaire de restituer la valeur du cheval.
Si , plus tard , se repentant de son vol , l’un d’eux veut libérer sa conscience , il devra remboui’ser au propriétaire la somme entière, dans le cas où les autres refuseraient d’acquitter leur quote-part ou bien ne le pourraient point. Ici la solidarité naît de l’acte même du vol. Ce complice ayant contribué, de concert avec les
DU COMMUNISME ET DU SOCIALISME
autres, à la totalité du dommage, est tenu, à défaut des autres coupables, à le réparer en totalité. Les théologiens ont traité supérieurement cette matière, et sont d’accord, de tout point, avec les jurisconsultes.
La solidarité peut également provenir d’une convention passée entre les parties. Elle existe en fait dans plusieurs sociétés commerciales où chacun des membres qui la composent engage les autres pour les actes commerciaux , en sorte que la bonne ou la mauvaise gestion de l’un profite ou nuit à tous les autres.
Par analogie des diverses solidarités naturelles, conventionnelles ou établies par la loi , les socialistes en proposent une autre , ayant pour but d’assurer à tous les citoyens l’égalité du travail et l’assistance obligatoire en faveur de tous les pauvres. Dans ce nouvel état social, chaque citoyen serait garanti contre la misère; il lui serait fourni ou de l’ouvrage, s’il est à même de l’exécuter, ou des secours pour le faire vivre. L’Etat serait constitué en un immense établissement d’assurance contre le chômage, la maladie et l’indigence. Tous les travaux y seraient également honorables, également rétribués, également répartis, toutefois en prenant en considération les goûts, les forces et les aptitudes de chacun.
L’espèce de solidarité sur laquelle les socialistes prétendent fonder leur nouvelle organisation sociale, si elle était décrétée, serait le renversement des préceptes les plus certains de la morale, et elle amènerait immanquablement la ruine complète de la richesse publique.
Je comprends que la loi civile contraigne à exécuter les obligations qui découlent des solidarités fondées sur un titre légitime: ce n’est pas seulement son droit.
I>E LA FM\Or)U(;TIO>.
c est son devoir ; car elle est tenue à maintenir l’ordre public et a sauvep:arder les droits qui naissent de la justice. J’admets encore ([u’elle autorise des associations où les eniîaiïements entraînent la solidarité entre les membres. Si l’entrée dans l’association n’est forcée pour personne, si le but qu’on s’y propose est avouable, il n’y a rien à rlire au point de vue philosophique et Ici^al. Ainsi, (pie les fouriéristes bâtissent des phalanstères libres , qu’ils s’engagent à vivre en commun, a nourrir les pauvres, à manger à un même réfectoire , à se distribuer les prolits en parties égales, I Ktat na rien a y voir, pourvu ([u’ils respectent l’ordre, la morale et la religion. Ce seraient des couvents d’une espèce nouvelle , à la durée desquels je ne crois pas ; mais , en les fondant , les associés ne violeraient les droits de personne.
Il en serait tout autrement de la solidarité forcée, du communisme brutal , de l’enlèvement violent exercé contre les [iropriétés pour les faire entrer dans la nouvelle organisation sociale. Ici la solidarité ne provien- «Irait ni de la nature des choses ni du consentement des citoyens; elle serait imposée par une loi tyrannique. Elle n’existerait (ju’en violant la liberté et la propriété; par consé([uent, elle constituerait un acte de despotisme et un vol manifeste.
Faites appel à nos sentiments de lûenfaisance pour secourir les malheureux, à la bonne heure; vous exercez uii acte de philanthropie. Mais quand vous envahissez nos biens, que vous nous en spoliez même pour une faible partie , votre conduite , de quel(|ue couleur que vous prétendiez ta décorer, est celle d’un malhonnête homme.
DU COMMUNISME ET DU SOCIALISME. ‘Ci
Exhortez-nous à la vie commune, chantez en beaux vers le bonheur des vignerons et des laboureurs, qui se répondent de colline en colline par des cris joyeux; nous serons attristés de vos rêves , et nous en signalerons les dangers, mais nous n’invoquerons pas contre vous le glaive de la loi. Si nous n’employons pas la violence pour troubler la réalisation de votre svstcme, pourquoi nous serait-il interdit de continuer à vivre comme par le passé ? De ([uel droit prétendriez-vous nous imposer vos idées, et nous forcer à adopter vos phalanstfVes, que nous repoussons au nom de la morale, de la religion et de la liberté ?
J’ai énuméré les erreurs qui sont le plus généralement enseignées [lar les communistes et par les socialistes, ou (jiii découlent des théories admises par eux. Il me reste à exposer, autant (jue la variété de leurs opinions le permet, les dilférences caractéristi(jues des écoles auxquelles ces sectaires appartiennent.
Iæ communisme. — Le communisme [)iace la perteclion sociale dans la communauté des personnes et des biens. Le mot qui sert à désigner le système en donne une idée exacte, et doit être entendu dans sa signification la plus large. Les vrais communistes, en (^lïet , prétendent abolir la propriété privée, la monogamie, la constitution actuelle des familles, pour leur substituer la communauté des biens , l’affranchissement des liens conjugaux, la soustraclion des enfants à l’autorité paternelle et leur éducation par les soins de la nation.
Ainsi, sous prétexte d’obvier à plusieurs maux atta- CiK's a notre état social, ils proposent la suppression de la liberté individuelle, civile et politique, de même cjue
DE LA PR0DUCT10>
celle de l’organisation actuelle de la propriété. L’unité et 1 indissolubilité du mariage seraient remplacées par des unions libres; la possession personnelle des biens cesserait d’exister, et il n’y aurait plus que des propriétés indivises et communes. D’après Fourier. le produit total devrait être distribué de la manière suivante: In tiers formerait le dividende du cajntal et appartiendrait aux propriétaires de l’établissement phalanstérien ; cinq douzièmes seraient attribues au travail ; un quart au talent. Cette répartition n’exigerait aucune opération d’échange; chaque individu participerait à la consommation, dans la proportion du dividende auquel il auiait dioit. Il y aurait diverses classes de logements, de tables, et des jouissances de toutes sortes. Mais tous les communistes n’adoptent pas cette aristocratie dans le partage des profits. Plusieurs la repoussent comme contraire aux vrais principes du communisme, et avec juste raison; car si l’égalité préchée par les réformateuis n est pas un mensonge, elle doit convier à la même table le prolétaire comme le banquier, l’idiot comme 1 homme de génie , le valétudinaire comme l’ouvrier le plus vigoureux.
A oici quel est le système que les communistes suivent le plus généralement, et quelles sont les raisons sur lesquelles ils prétendent l’établir. Dans la pensée (]ue 1 individualisme est le tombeau d(; la justice et de la bienveillance, ils se sont appliqués à le rendre odieux et a le combattre. Le confondant avec l’égoïsme, qui est I amour de soi jusqu’à la dureté envers nos semblables, ils ont cherché à anéantir le sentiment de l’intérêt privé. Ils ont prétendu avoir le secret de faire refleurir l’équité et la fraternité, et ils l’ont fait con-
DU COMMUNISME ET DU SOCIALISME
sister dans l’invention d’un état social où chacun se soumettrait à des chefs suprêmes et abdiquerait entre leurs mains l’exercice de sa volonté; où le mariage serait aboli, et les amours libres remplaceraient la fidélité conjugale; où la république élèverait pour son compte les enfants en commun ; où enfin les biens , les travaux et les profits seraient mis en société.
Sous ce régime, les citoyens seraient privés de leur liberté et de tous les droits qui en découlent. La loi les dirigerait , les absorberait. Comme le panthéisme détruit la personnalité de chaque être et se l’incorpore; ainsi, la communauté sociale anéantirait à son profit toutes les individualités. L’égalité imaginée pour régler les droits des citoyens serait brutalement et absolument sacrifiée au bon plaisir des gouvernants, auxquels les communistes veulent accorder un pouvoir sans bornes. Les chefs, pontifes et rois en même temps, confisqueraient notre liberté, suppléeraient à notre jugement. Ils seraient seuls libres, seuls régulateurs de notre foi, seuls organisateurs et seuls conducteurs de tous les tra-
v aiix, pour l’exécution desquels nousneserions que des
esclaves sans espoir d’émancipation.
Les despotes les plus odieux au genre humain n’ont
}>as certainement joui d’un pouvoir comparable à celui
qui serait mis entre les mains des chefs communistes.
Si les empereurs qui régnent en Turquie y exercent un
empire illimité dans les matières politiques, s’ils y sont
les maîtres du sol, ils n’ont pas absorbé du moins la
liberté individuelle jusqu’au point de régler toutes les
jmofessions et tous les actes de la vie civile. La famille.
sous leur sceptre de fer, a continué de subsister avec les prérogatives des époux et des parents. L’usufruit
ri
DE LA PRODUCTION
perpétuel des biens y est laissé aux particuliers, et, dans tous les cas, les biens mobiliers sont restés la propriété de ceux qui les avaient acquis. Mais avec les communistes plus d’individualités. Au lieu de la liberté et de la responsabilité personnelle, faisant que chacun est récompensé ou puni selon ses œuvres, ils ont placé une égalité aussi absurde que mensongère, et une solidarité dont le résultat le plus certain serait d’entretenir la paresse, la dissipation et l’imprévoyance.
Ici se présente une question. Que ferait l’association communiste si quelqu’un refusait de s’unir à elle ou s’il ne remplissait pas sa lâche ? Il paraît qu’on lui permettrait de vivre à sa guise, et que, pour être juste à son égard, on lui donnerait des secours représentant les droits de cueillette, de chasse, de pêche, de parcours, dont la communauté le prive, cd dont il jouirait sans rien faire si la terre eût été aband(mnée à sa fécondité naturelle. Mais voici la mystification : Gomme une lieue carrée de terrain non cultivé fournit à jieine la nourriture de trois ou quatre personiuîs , et qu’à l’état de culture elle suffit à deux mille habitants, il en résulte que chaque membre non associé ne recevrait que la ciii({ centième partie des aliments qui lui sont absolument indispensables.
Le communisme présente de tels cai-actères de fausseté etd immoralité que sa réfutation semble superflue. Toutefois, bien que le simple exposé de sa doctrine suflise pour le faire condamner de pi’ime abord par toute intelligence saine et par tout cœur honnête, il ne sera pas inutile de développer un peu plus les conséquences désastreuses qu’il renferme, et d’indiquer briè-
vement les raisons (jui le combattent d’une manière péremptoire.
D’aliord, il est manifeste que la liberté ne saurait subsister avec le communisme. En effet, si les chefs sont chargés de fournir aux besoins de tous; de donner de l’ouvrage aux artistes, aux artisans, aux agriculteurs; de classer les individus selon leurs aptitudes, il faut bien qu’ils soient les maîtres absolus de distribuer les emplois selon les exigences d’une si vaste administration. Ils auront donc le droit d’envoyer les travailleurs, les uns aux champs, les autres à la ville; de les placer et de les déplacer à leur gré. Fourier prétend, à la vérité, que tous les états seront attrayants, parce que chaque individu sera colloqué selon ses goûts. Ainsi, dans son système, les métiers malpropres seront exercés par les enfants, qui sont portés à la saleté; celui de cuisinier le sera par les gourmands, etc. D’après le même écrivain, les cultivateurs seront réunis par groupes dans les champs et les artisans par chambrées dans les ateliers. Ils chanteront en chœur; ils se répondront de coteau en coteau. Ils seront gais et en train, comme les vignerons en temps de vendange!
Peu de lecteurs croiront, malgré les affirmations «le Fourier, que toutes les professions seraient également pourvues de travailleurs si l’on interrogeait les goûts de chacun. Naturellement le jflus grand nombre se porterait vers celles qui seraient de nature à flatter i’amour-propre , à épargner les fatigues corporelles et à procurer la plus grande somme tie jouissances. Le commandement suprême dévolu aux chefs trouverait particulièrement des vocations décidées et ardentes. Si aujourd’hui l’exercice du pouvoir a tant de compé-
DE LA PRODUCTION
tileurs, et si Ton voit tant de gens qui sacritient, pour l’obtenir ou le conserver, leur santé, leur repos et leur conscience, à quoi ne faudrait-il pas s’attendre lorsqu’il s’agirait d’une autorité dont aucune autre n’approche aujourd’hui ?
Voici donc l’alternative à laquelle nous serions sou-
mis si le communisme devenait le régime de la France ; ou bien nous refuserions d’entrer dans un phalanstère,
it
et alors nous serions forcés de nous contenter, pour noire subsistance, d’une part de fruits correspondant à notre droit de cueillette, de pêche et de chasse; ou
bien il nous faudrait consentir à être dépouillés de notre liberté. Dans ce dernier cas, nous n’aurions plus l’administration de notre personne ; nous partirions pour le Nord ou le ]\bdi , selon la v olonté du père suprême, afin d’y exercer notre état. Il n’y a pas de jésuite ou de capucin dont l’obéissance soit comparable à celle qui serait exigée d’un communiste.
L’instinct de la propriété a des entraînements si énergiques et si persévérants, qu’il a fallu lui épargner les occasions périlleuses, et le mettre pi-esque dans l’impossibilité d’amener la violation des devoirs plialanstériens. Dans la crainte que, si l’on adoptait des mesures préventives, il ne poussât les associés à commettre des soustractions frauduleuses particulièrement à l’égard de ce (pii tient aux consommations, il a été décidé (jue les repas seraient pris en commun. Les phalanstères seront donc pourvus de vastes réfectoires où la nourriture sera distribuée sans doute selon l’étendue des appétits, mais sans recherche pour personne. Les repas y seront fort nombreux, si l’on en juge d’après
ce (pie dit Fourier sur le moven d’arrêter l’accroisse-
DU COMMUNISME ET DU SOCIALISME. ICI
ment trop rapide de la population. S’étant aperçu ([ue l’obésité diminue le nombre des enfants dans une famille, il propose de porter à sept le nombre des repas, afin que l’engraissement qui en sera la suite retarde le mouvement excessif de la population. Comme cet embonpoint nuirait notablement au travail , il est présumable que les sept repas seront permis seulement à ceux qui ne seront pas chargés de fournir des enfants au phalanstère. Cette diète relative semble commandée dans l’intérêt du travail.
Les communistes ont parfaitement compris que l’amour de soi n’est pas le seul stimulant qui porte les hommes à ramasser des richesses. S’ils les recherchent pour eux, ce n’est pas toujours dans un l)ut exclusif et personnel. Ils s’efforcent aussi de les accpiérir pour des motifs plus élevés ; iis veulent les partager avec leur conjoint et les laisser en héritage à leur famille.
Contre la puissance de cet instinct, tous les règlements phalanstériens seraient inefficaces. Les époux et les parents trouveraient toujours dans les inspirations de leur cœur le moven de les éluder. Ils commettraient des larcins aux magasins ou à la table commune pour grossir la part de leur conjoint ou de leurs enfants. La constitution sociale serait incessamment menacée par des tentatives d’appropriation privée, et il ne faudrait pas un long temps pour que le régime phalanstérien tombât, miné de toutes parts par les conspirations de la tendresse que les époux ont l’un pour l’autre et pour leur descendance.
Les communistes n’ont pas vu ce péril sans chercher a s’en garantir. Il faut reconnaître qu’ils l’ont combattu sans ménagement et que le remède est radical :
1^- DE LA PRODUCTION
ils ont déclaré libres et passagères les unions inalrimoniales, et ils ont décidé que les enfants nés de ces rapports fortuits seraient soustraits à l’autorité de leurs parents. Chaque mère allaitera donc un enfant qui lui sera étranger, et le rendra, quand il n’aura plus besoin de ses soins, à l’éducateur préposé à l’instruction de la jeunesse. Elle perdra ainsi la trace du sien, et son affection deviendra universelle.
La religion chrétienne surtout a dû s’attirer les colères des communistes. Elle ne saurait évidemment s’accommoder des doctrines sur lesquelles ils basent leurs utopies iiumoiales. Aussi l’ont-ils attacjuée avec fureur et en réclament-ils la suppression. Ils proposent de la reiiqilacer par une autre qui concorde avec leur despotisme abrutissant, la prostitution universelle, l’abandon des enfants et l’athéisme ou le panthéisme.
En résumé, le communisme demande table rase de la société actuelle. Il ne veut plus de j)ropriété privée, plus de famille, plus de morale chré'tienne, plus de religion positive, plus de liberté. Dans ce système, nous dépendrions absolument des grands maîtres du phalanstère. Ces nouveaux souverains nous di.stribueraient la pâture, les vêtements et le logement. Ils nous expédieraient pour le Sénégal ou la Sibérie. Ils nous créeraient bottiers, poètes ou gardeurs de chameaux. Il n’y aurait plus d’époux, mais seulement des reproducteurs d’enfants pour la patrie; plu^ de familles permanentes, mais seulement des associations transitoires.
Tout en critiquant amèrement le catholicisme, les communi.stes prétendent prouver la possibilité de réaliser leurs utopies par l’exemple des premiers chrétiens, qui renonçaient à la propriété individuelle, et par celui
DU COMMUNISME ET DT SOCIALISME. 103
des religieux qui vivent en commun. Les ordres monastiques surtout, qui se perpétuent depuis bien des siècles, sont cités par eux comme une preuve incontestable que l’organisation et la durée des phalanstères ne sont pas chimériques. Pour rendre le communisme possible et propre à satisfaire aux tendances légitimes de l’homme, il suffira, disent-ils, de retrancher le célibat et la mortification ascétiques, de faire appel à la charité et au dévouement de chaque membre, et de substituer le principe de la solidarité à celui de la responsabilité individuelle.
L’erreur des communistes est manifeste. Il n’existe aucun rapport entre la vie des premiers chrétiens et
\ celle dont ils nous proposent le plan. L’Eglise de Jéru-
' Salem se fai.sait remarquer par son obéissance à tous les
< commandements de Dieu. Sa fidélité à la pratique des
lois év^angéliques maintenait dans son sein l’ordre et les bonnes mœurs. Au reste, tous les chrétiens de cette cité n’avaient pas mis leurs biens en commun : ils ne formèrent jamais un État , mais seulement une réunion volontaire, une association essentiellement libre, dans laquelle personne n’était tenu d’apporter son bien. Ils agissaient sous l’influence d’une ferveur énergique qui ne saurait trouver de nombreux imitateurs. Leur association n’avait pas été organisée pour être perpétuelle; elle avait un caractère passager. D’ailleurs elle n’anéantissait ni l’indépendance des membres ni le droit de propriété, puisque, d’après ce que nous lisons dans les Actes des apôtres, Ananie et Saphire, qui furent i punis de mort pour avoir trompé sur le prix de leur
I héritage, pouvaient parfaitement le garder. Ils n’étaient
pas obligés de remettre leur argent aux apôtres : s’ils
he la productiov.
subirent un châtiment exemplaire, ce ne fut pas pour avoir soustrait une partie du prix qu’ils avaient tiré de leur propriété, mais pour avoir commis un mensonge et avoir voulu faire croire à la communauté naissankî qu’ils la faisaient profiter de la totalité de la vente.
Au demeurant, les premiers fidèles, ceux de Jérusalem et ceux de tous les autres pays, eussent-ils mis leurs biens en commun, qu’ils ne sauraient être considérés comme les prédécesseurs des communistes. Leur genre de vie ne serait qu’un fait intéressant l’histoire; il n amènerait pas l’obligation de le suivre, car il laisseiait absolument intacts le droit de propriété et le devoir d’observer le Décalogue, dont le cinquième commandement prescrit de respecter la propriété du prochain et de restituer ce que l’on retient injustement. Saint Paul, qui certes connaissait parfaitement les mœurs des premiers chrétiens et le sens de la doctrine évangélique, met au rang des réprouvés les voleurs ainsi que les adultères, les intempérants et les avares. (I aux Corinthiens, chap. VI, vers. 10.)
Disons enfin un mot sur la comparaison que font les communistes entre leur phalanstère et les couvents catholiques. Elle est fausse à tous les points de vue.
D’abord les congrégations religieuses n’ont jamais eu la pensée de former un État. Elles s’organisent, au contraire, pour s’éloigner du monde et vivre dans la
O icai^t au mariage, les membres qui les composent montrent évidemment qu’ils ne prétendent pas servir de modèle à une association politique. Et, loin qu’ils puissent offrir un type au communisme qui se fonde sur le renversement de la morale et du christianisme, ils ne cessent d’enseigner les doctrines
DU COMMUNISME ET DU SOCIALISME
qui sauvegardent la propriété, la famille et la liberté. N’est-il pas étrange que les communistes aillent chercher dans les couvents cette partie de la règle monastique qui est inconciliable avec l’organisation civile des peuples, tandis qu’ils rejettent les principes moraux et religieux qui en assureraient la durée? En acceptant la mise en commun des biens, en abolissant toute propriété individuelle et en la remplaçant par une possession collective, ils s’imaginent pouvoir en cela imiter les moines qui ne conservent aucun fonds en propre. Mais ils ne considèrent pas que le dépouillement ascétique ne s’effectue que sous l’intluence du principe chrétien et qu’à l’aide de la mortification et du célibat. Il serait impossible dans une association toute vouée à la satisfaction des sens, dont les membres ne trouveraient point dans les pratiques d’une religion agissant avec puissance sur les volontés un contre-poids à l’égoïsme, et seraient invinciblement aiguillonnés par l’instinct paternel à ramasser des richesses pour leurs enfants.
Ajoutons que les corporations religieuses sont composées de membres d’une trempe particulière, se dévouant à la réalisation d'un but élevé. Ces hommes d’un caractère spécial, d’une volonté persistante, ne s’engagent définitivement qu’après des épreuves ménagées avec sagesse et suffisamment prolongées. Ils se trouvent dans des conditions à part ; ils sont préservés du regret par des espérances dont la valeur dépasse infiniment, dans leur pensée, le sacrifice de leur vie extraordinaire; ils sont soutenus contre leur faiblesse par les observances de leur institut. Enfin si, pour des causes légitimes, ils demandent l’affranchissement de
1>K LA PUODUCTIOX.
leurs vœux, l’autorité ecclésiastique ne le leur refuse point.
Rien de semblable n’existerail sous le régime du communisme ; tous les citoyens, quels que fussent leurs goûts et leurs répugnances, seraient forcés de s’y soumettre. La vie phalanstérienne ne serait pas le partage de quelques individus qui radoj)teraient par choix; elle serait imposée à tous. Elle ne pourrait être abandonnée pour une autre où la liberté serait garantie; il faudrait la subir jusqu’au dernier jour ou être réduit à une pitance représentant les droits de pêche, de parcours ou de cueillette dans un pays non cultivé!
Au reste, les corporations religieuses sont loin de se pioposer pour modèles aux associations politiques. Elles déclaient, au contraire, que, pour être admis dans leur sein, il faut une vocation spéciale venant du Ciel; que leur existence est et ne peut être qu’une exception; que leur vie est un sacrifice au culte du vrai, du saint, <iu beau, au bien de la société religieuse et séculière, hiles prient pour la conservation des empires tels qu’ils sont constitués. Elles prêchent tous les devoirs de la famille. Loin d’être communistes, elles frajipent de leur ri'probation ceux qui en propagent les théories.
Le socialisme. Le mot de socialisme présente à l’esprit une idée favorable, dont la réalisation semble pi omettre de grands avantages. Si l’on ignorait le sens (pie les économistes y attachent , on croirait qu’il sert a désigner un système conçu pour perfectionner et pour étendre dans de vastes proportions les associations volontaires, dont les etlêts merveilleux se produisent dans les compagnies ayant pour objet l’industrie, le commerce, les assurances, etc. Mais ce n’est pas mal-
DU COMMUNISME ET DU SOCIALISME
heureusement ainsi qu’il faut l’entendre. M. Louis. Reybaud est le premier qui l’ait employé pour classer les réformateurs qui, sans réclamer la communauté des personnes et des biens, demandent la refonte de la société actuelle.
11 est à regretter que ce savant et spirituel économiste se soit servi pour désigner ces utopistes d’une expression qui présente tout d’abord une notion qui prévient en leur faveur. Quand on désigne par un nom d’une étymologie généralement connue un système capable de passionner vivement le peuple, il est important de prévoir dans quel sens il sera adopté, et de ne point donner à des théories subversives des appellations qui semblent les rendre recommandables. Si les termes employés à dénommer une fausse doctrine n’en portent point la con- ; damnation, faut-il du moins qu’ils ne paraissent point
l’approuver.
I Les principes émis par les socialistes sont beaucoup
moins radicaux (jue ceux des communistes, mais ils
i ne seraient guère moins dangereux si l’on en dédui-
f sait pratiquement les conséquences : en réalité, ils
conduisent au même abîme. Seulement leurs propagateurs, plus habiles ou moins logiques que les communistes, ont conservé certaines institutions que les autres repoussent. Ainsi, plusieurs d’entre eux s’élèvent avec force contre l’abolition du mariage. En le conservant, ils ont maintenu aussi les devoirs de la famille, par exemple, celui qui incombe aux pères et mères d’élever leurs enfants, et celui qui est imposé aux enfants de j secourir les auteurs de leur existence.
Pour justifier la refonte sociale qu’ils réclament, ils disent que, dans la situation actuelle des nations, l’in-
DE LA PRODUCTIUX.
telligence de l’homme et sa volonté ne produisent pas ce ({u’il serait possible d’en tirer, ces facultés étant paralysées par l’individualisme, l’isolement, la concurrence. Ils se plaignent que les ouvriers manquent des ressources nécessaires pour utiliser leur génie , leurs forces et leur activité. Ils ajoutent que la propriété foncière est mal exploitée à défaut de capitaux suffisants; que les possesseurs des terres sont ruinés par des emprunts contractés ^ à des taux usuraires, tandis que le prêt devrait être gra-
t tuit. Ils demandent que les propriétaires du sol étran-
? aux travaux des champs soient expropriés, sauf à
i ^6ur payer une indemnité en papier de banque, et qu’ils
soient remplacés par des possesseurs connaissant l’agricultuie et faisant valoir eux-mêmes leur bien.
Leur critique s’étend , en outre, au travail industriel. Ils le disent mal conduit, mal réparti, mal rétribué. Ils ; veulent des associations ouvrières, des ateliers fondés
par 1 État et puis abandonnés à l’activité des ouvu’iers.
• Ils censurent amèrement le gouvernement. Ils l’accii-
^ sent de manquer d’équité , de n’agir que par faveur et
I de ne rien comprendre au bien-être des peuples.
j G est surtout contre les religions reconnues qu’ils
dirigent leurs attaques. Ils en déclarent la mission
t finie, et ils en disent les principes funestes aux peu-
ples.
La phüosophie et l’économie politique ne sont guère j mieux traitées ; elles sont accusées de déraisonner sur
• les questions de droit, de charité, de commerce, d’ad-
I ministration publique.
\ A la suite de ces critiques qui atteignent toutes les
théories , toutes les organisations publiques , toutes les
institutions, les socialistes ont demandé qu’on fit table
DU COMVIUNISME ET DU SOCIALISME
rase de toute la société, et qu’après avoir déblayé le terrain , on la reconstruisît sur un plan tout nouveau dont ils sont les inventeurs et dont ils proposent d’être les architectes.
« Si tous les systèmes enfantés par l’imagination des rêveurs, dit M. Alfred Sudre, s’accordent pour nier la propriété individuelle, proclamer l’excellence de la propriété collective et de la vie commune, pour confier à un pouvoir arbitraire le soin de distribuer les tâches et les nécessités de la vie ; s’ils concluent , soit explicitement, soit implicitement, à l’abolition de la famille ; si tous se résolvent ainsi dans le communisme , ils se divisent et se combattent sur l’étendue du cercle que doit embrasser chaque communauté , et sur la répartition des produits du travail collectif. Les uns prétendent soumettre des nations entières à une communauté unitaire et centralisée ; d’autres v eulent restreindre l’association dans les étroites limites d’un phalanstère , et constituer un grand nombre de petits centres d’exploitation agricole et industrielle , qui seront propriétaires les uns à l’égard des autres de leurs territoires, de leurs édifices, de leurs capitaux mobiliers. Les saint -simoniens répartissent les produits selon les capacités et les œuvres ; les phalanstériens, selon le capital , le travail et le talent ; les communistes proprement dits adoptent la loi de l’égalité ; les démocrates communistes , âl. Louis Blanc à leur tête, veulent distribuer les tâches suivant les facultés, les produits suivant les besoins.
» Ainsi , l’anarchie est dans le camp de l’utopie ; ses représentants, d’accord pour détruire, pour proclamer la communauté, se contredisent et infirment récipro-
nH LA PRüDUGTtON.
quement leurs conclusions (luand il s’agit de l’oi'ganiseï , de lui donner des lois. Mais les divergences socialistes ne sont que les hérésies de la religion dont le communisme égalitaire est l’oi-thodoxie. Cette dernière doctrine est seule logique et facilement percei)tible ; seule elle se rattache à l’un des grands principes de morale et de politicjue conçus par l’esprit humain, celui de l’égalité; elle le dénature, il est vrai, en l’exagéiant, mais elle lui emprunte une grande puissance.
» Tous les socialistes, au contraire, mampient de logique, de simplicité et de clarti*. On peut les ramener a deux classes : les uns adoptent le principe du communisme, à savoir l’égalité réelle, mais n’acceptent point franchement le régime de la communauté, qui en est la conséituence. Ils se bornent à réclamer des lois restrictives de la propriété et de l’hérédité,
1 absorption par l’État de toutes les grandes industries, la consécration du droit au travail , l’établissement d’impôts arbitrairement progressifs. Ce sont les socialistes égalitaires, les uliradémocrates , les communistes sans le savoir. Ils sont condamnés à épuiser, comme par le passé, la série des conséquences de leur principe et a aboutir au communisme absolu, ou tout au moins à lui fraver la voie.
» Les autres acceptent les conséquences du principe de l f'galité , c est-à-dire l’abolition de la propriété individuelle et la vie en commun ; mais, par le plus étiange paralogisme, ils repoussent le principe luimême, et proclament l’inégalité de répartition, réglée par des pouvoirs arbitraires. Tels ont été les saintsimoniens, tels sont encore les fouriéristes, dont la conception est la plus radicalement nulle au point de
DES MACHINES. Ml
vAie du raisonnement et de la philosophie. Ces dernieis doivent sacrifier ou l’inégalité ou la communauté. Déjà ils subissent cette nécessité et sont entraînés dans le sphère d’action des communistes et des ultradémocrates ; ils se rapprochent de jour en jour des théories
égalitaires.
» Le communisme pur est donc le pivot autour duquel gravitent tous les systèmes de l’utopie , le centre vers lequel une invincible action les ramène. » (Histoire du communisme , p. 495.)
SECTION SIXIEME
On a beaucoup accusé les machines d’inlluer d’une manière fâcheuse sur le salaire des ouvriers. On les a dénoncées comme une cause qui diminue le travail exécutable par la main de l’homme. Pour n’avoir pas réfléchi sur les phénomènes produits par le bon marché, on a considéré la main-d’œuvre comme une quantité fixe dont les machines prendraient la plus notable partie; et au lieu de s’instruire par l’hisloire des temps passés et de reconnaître que l’ouvrage n’a pas cessé de s’accroître depuis la création de l’homme, à mesure que des instruments étaient inventés, on a vu dans chaque nouvel outil et dans chaque nouvelle machine autant de concurrents hostiles à la foule des travailleurs.
Ce ne sont pas seulement les ouvriers qui vivent dans ce préjugé, mais encore des hommes qui ont des connaissances réelles sur d’autres sujets. L’erreur des premiers est explicable ; comme ils ne portent leur attention que sur leur situation personnelle , qu’ils
>1^ Dû LA PRODUCTION.
n aperçoivent dans la machine qu’une espèce d’ou- \rieie offiant un travail mieux (exécute et a des prix plus réduits, ils la traitent en ennemie , et, dans l’accès de leur irritation, ils se précipitent sur elle et la mettent en pièces. Mais comment des hommes instruits peuvent-ils partager de pareilles erreurs ? Comment ne s aperçoivent-ils pas que les machines, en facilitant le travail, adoucissent la taclie pénible de l’homme, et que, par la diminution des prix auxquels peuvent être ^endus les articles manufacturés, l’acquisition en est permise à un plus grand nombre d’individus ? Si les machines avaient pour résultat d’appauvrir les ouvriers |)Our enrichir , à leurs dépens , les entrepreneurs qui mettent les inventions en œuvre , il ne faudrait pas hésiter à les condamner. Mais rien n’est plus faux qu une telle opinion , formée sur un petit nombre de laits , et qui ne supporte point un examen sérieux. Non-seulement les machines ne sont pas préjudiciables à la somme générale du travail , et par conséquent à la prospérité publique, mais, au contraire, elles leur sont indispensables et en sont la source la plus assurée et la plus abondante.
D’abord , rendons-nous compte de ce qu’est une machine. C est un appareil destiné à augmenter la [)uissance musculaire de l’homme et des animaux , et à rendre utilisables les forces de la nature. Ainsi , la bêche, la charrue, le marteau, le levier, le treuil, sont des machines, parce qu’avec elles mon bras a une plus grande puissance. De même , l’eau dont j’utilise la chute pour donner le mouvement à une roue, le vent dont j’applique la rapidité à faire tourner les ailes d’un moulin, sont des machines.
Si l’homme venait tout à coup à être privé de ses outils et de ses machines, il serait contraint à gratter la terre plus difticilement que la bête fauve ne creuse son terrier ; il serait à peu près réduit à mener la vie des singes , car les peuplades les plus sauvages ont quelques outils, si grossiers qu’ils soient.
Par cela seul qu’il est nécessaire à la vie civilisée, l’usage des machines entre dans les vues de la Providence, qui a fait l’homme perfectible, et lui a donné, avec la matière dont les instruments sont formés, le génie pour les inventer et l’adresse pour en opérer la fabrication. N’est -ce pas sa main bienfaisante qui a mis à notre disposition les forces dont les machines sont douées , l’électricité qui porte en un instant notre pensée au bout de l’univers, la vapeur dont la puissance nous émerveille ? Est-ce donc à un être hostile aux ouvriers qu'il faut attribuer la création des métaux durs ou ductiles , celle des bois employés par les ingénieurs à la construction des navires et des machines à vapeur ? N’est-ce point par un sentiment de bonté que Dieu a révélé au géomètre et au physicien les lois de la mécanique et les combinaisons des forces ?
Quel est l’effet d’une machine .* C’est de rendre les travaux plus doux, plus rapides, moins coûteux, plus parfaits; c’est de diminuer la somme de ceux qui sont abrutissants; c’est de satisfaire à un plus grand nombre de nos besoins; c’est de nous procurer une nourriture plus saine , plus agréable , plus abondante ; c’est de nous fournir des habits plus propres à nous garantir des rigueurs auxquelles les saisons nous exposent , etc. Cinquante mille ouvriers seraient occupés à moudre la
lU
DE LA PRODUCTION
tii’ine qui est consommée à Paris, et qui nous donnelait un pain détestable: un petit nombre de moulins ^ulbsent à la produire, nous la livrent d'une excellente ([ualité, et presque sans déchet. Vingt hommes avec Ml palanquin mettraient deux mois pour nous trans- { orter à ^Marseille et nous demanderaient pour salaire trois ou quatre mille francs; nous y sommes amenés, in chemin de fer, commodément, dans l’espace de vingt-quatre heures, moyennant une centaine de francs. Les exemples se présentent en foule pour nous montrer (e que riiumanité a gagné par les outils et les ma- ( hines de toute nature.
La Providence se contredirait-elle en nous défendant I a jouis^^ance des dons qu’elle a mis dans notre main? Serait-il possible de lui attribuer ce langage envers lous: Vous avez le moyen d’aller vite dans vos voyages, mais vous n’en profiterez point : vous irez lentement ; 'mus perdrez votre temps et votre argent. Vous poliriez, en vous servant de la charrue, cultiver mieux mtre champ, augmenter ainsi vos récoltes, mais je m’y ippose : vous labourerez vos terres av(;c un bâton. 11 mus serait facile de vous vêtir plus chaudement et jIus })roprement, par l’acquisition d’habits à bon mardié, dont l’étofle serait travaillée par une fileiise mécanique ; de vous meubler agréablement par l’économie qu’apporterait l’emploi d’une scieuse ou d’un rabot, mais je vous interdis de recourir à ces inventions : vos appartements demeureront nus, et vos meubles pauvres et usés. Pas un chrétien, pas un homme sensé ne croiront à une pareille prohibition.
Non- seulement les hommes ne violent point les
lois évangéliques en usant modérément des biens mis
à leur disposition par la Providence , mais ils entrent dans le but du Créateur lorsqu’ils en profitent. Chaque découverte devrait être suivie d’un hymne d’actions de grâces, car elle fournit le moyen de soustraire beaucoup de malheureux à la souffrance, et d’améliorer le sort de tous. Pour se former une idée des avantages que nous avons recueillis des inventions réalisées jusqu’à ce jour, il n’y a qu’à jeter les yeux sur les diverses classes dont se compose le genre humain, à partir des peuples sauvages, dont l’existence est si malheureuse, jusqu’aux ouvriers de notre France : nous verrons que ces derniers ont plus de confortable , non-seulement que plusieurs chefs des tribus errantes, mais encore que plusieurs des guerriers dont l’épée puissante a contribué à fonder la monarchie.
Certes, ce n’est pas dans les forêts et au milieu des steppes que les machines abondent : y a-t-il plus de
-nous point comme un bienfaiteur de ces peuples celui qui parviendrait à les leur faire adopter ?
Je n’ignore point que la condamnation dont on les frappe est inspirée par un bon sentiment. On est ému i>ar la perspective des dommages qu’au moment de leur introduction elles causent aux ouvriers. Mais ce n est la qu un côté de la question. Pour la voir dans son ensemble , il faut considérer que d’autres besoins seiont satisfaits. Citons, par exemple, l’industrie de la chaussure. Il est vrai que si l’on invente une machine propre à préparer les cuirs instantanément, et à faire les souliers avec plus de célérité, les tanneurs et les cordonniers en éprouveront d’abord une perte; mais aussi ({ue de pauvres, condamnés par la misère à marcher
\ 6 1>E LA PRODUCTION
pieds nus, auront des souliers dès que le prix en sera n Q table ment diminué !
Supposons encore qu’un mécanicien invente une c larrue qui double l’ouvrage exécuté aujourd’hui par l(s valets de ferme. Quelques-uns de ces ouvriers agrioles perdront leur place, et peut-être le plus grand nmibre subira une réduction de salaire; mais si, par r 3lfet de ce nouvel outil , le blé vient à baisser de vinglc nq centimes par hectolitre , la France y aura réalisé une économie annuelle de trente millions. Or, au moyen d3 cette épargne, on soulagerait bien des souffrances, e, il serait possible de venir en aide à une foule de malheureux qui endurent la faim par suite 4lu prix é.evé auquel est vendu le froment.
Remarquez qu’une invention utile est un véritable accroissement de la fortune publique. A la vérité, les ouvriers dont elle supprime ou diminue le travail sont Lia moment inoccupés par la substitution de la machine à leurs bras, mais ils reprennent successivement du travail dans une autre industrie; de manière que la s)ciété profite de l’ouvrage exécuté par les machines, s ms perdre celui des ouvriers, qui se porte sur d’autres articles.
Surtout, il ne faut point perdre de vue ({ue riutroduct on d’un nouvel instrument de travail , une fois accom- [lie, peut continuer ses services indéfiniment. De i: lênie que nous aurions lieu de nous plaindre , si , sous [ rétexte de ne pas troubler le travail di's époques ant 'rieures, les législateurs avaient prohibé les charrettes, les métiers à tisser, les moulins, les rouets; de ( lèmc la postérité aurait droit de nous reprocher notre ( goïsme, si , pour ne pas nous soumettre à un moment
de crise, nous repoussions les découvertes dont elle est appelée à jouir.
Voici comment répond M. Charles Dunoyer à ceux qui attribuent aux machines l’effet d’opprimer la classe ouvrière :
« On veut que les ouvriers soient opprimés surtout par les machines. On les signale comme leurs plus redoutables compétiteurs. Quelques faits pour toute réponse. En 1750, il n’y avait dans tout le comté de Lancasfre que 300,000 âmes de population. Vers cette époque, on commence à y faire, à la fabrication, des applications étendues'de la mécanique : les grandes manufactures naissent, se multiplient, et cinquante ans plus tard, en 1801, la population excédait déjà 672,000 âmes; et trente ans après, en 1831 , elle avait dépassé 1,336,000 âmes; elle était presque quintuplée. Les machines avaient fait naître du travail, un travail fructueux, pour une population près de cinq fois plus nombreuse : n’est-ce point là une singulière oppression ? Mais citons un fait encore. Toutes les fabriques de coton réunies de la Grande-Bretagne n’occupaient pas 40,000 personnes en 1760. C’est vers ce temps que sont inventées, et rapidement perfectionnées, les machines appliquées à cette industrie; et, quoiqu’elles centuplent plusieurs fois la puissance des mains qui les dirigent, elles font prendre un tel développement à cette branche de fabrication, elles font naître tant d’opérations collatérales, elles provoquent finalement l’emploi d’un nombre d’ouvriers tellement croissant , que l’industrie cotonnière finit par en occuper 5,100,000 au lieu de 40,000, trente-sept fois plus qu’elle n’en occupait avant leur création. Ces faits sont
DE LA PllUDUCTlON.
mtoires; et il serait aisé d’en citer d’analogues, sinon d aussi frappants. Or, comment les exjtliquer, si les nacliines, qu’on accuse de disputer aux ouvriers le tiavail et la subsistance, n’avaient, au contraire , pour e léf plus ou moins immédiat de multiplier énormtnnent les occupations, d’élever par suite les salaires, et, par les nouveaux moyens d’existence qu’elles créent, d’atti'er ou de faire naître un surcroît considérable de p)pulation? Il est vrai que cet etfet a des bornes, et q le les emplois peuvent, à la fin, ne plus sutlire à la n; ultiplicité des travailleurs; mais est-ce la faute des machines ou celle de l’abus extravagant qu’on a fait de 1( ur pouvoir ? » (De la liberté du l r avait , t. I", p, 431.)
On a beaucoup répété que l’usage des machines abêtit l’homme, en le soumettant à un travail uniforme et dms lequel l’intelligence n’a pas d’exercice. Rien n’est P us faux qu’une telle appréciation, du moins dans sa ghiéralité. La science et l’habileté ne sont pas seulen ent nécessaires à l'inventeur ; elles le sont encore aux ingénieurs qui surveillent les travaux et les dirigent : souvent même les simples mécaniciens employés à la fabrication des pièces et à leur réparation ont besoin d’être initiés au calcul et aux éléments de la phys que, et de savoir le dessin. Sans donte, il y a des travaux qui ne réclament pas une grande intelligence, tels sant ceux qui ont pour objet la manœuvre de la machine; mais tous, ni même le plus grand nombre ne s)nt |)as de cette espece : somme toute, l’industrie exige plus de science que l’agriculture et surtout que l(! commerce.
Au surj)lus, comme tous les hommes ne sont pas ( oués d’une forte dose d’intelligence, il est fort heu-
reux qu’il y ait des travaux d’une exécution facile , (ju’on [misse leur confier. Les plus habiles et les plus instruits sont occupés aux métiers qui demandent le jilus d’aptitude et de science acquise ; ceux dont les facultés sont moins développées, et dont la main est plus obtuse , exercent les professions les plus communes, C’est ainsi que chaque individu se trouve naturellement classé , et qn’aucnn ne demeure sans emploi. L’orgueil d’un homme snpérieur se révolterait à tourner sans cesse une manivelle; l’artisan, qui n’a qu’une mesure bornée de compréhension, accepte cette tâche sans en être humilié, et il s’estime heureux qu’on lui oiTre un travail auquel il soit propre, et dont le salaire sutlise à sa subsistance.
Ce n’est pas à dire , pour cela , qu’il faille surexciter la création des machines ou leur importation en France. Par des encouragements prématurés, on jetterait l’industrie dans d’autres périls; car rien de ce qui est factice, artificiel, ne procure des avantages sérieux et durables. Le seul parti sage auquel il soit permis de s’arrêter, c’est de laisser aux inventeurs la liberté de créer de nouvelles machines, et aux négociants d’introduire celles qui ont été inventées dans les pays étrangers.
SECTION SEPTIÈME
La Genèse nous représente la première famille, au sortir des mains du Créateur, occupée aux travaux des champs et à la garde des troupeaux. Caïn cultivait la terre, et Abel était pasteur; plus tard, Nemrod se livra à la chasse; Tubalcaïn forgea les métaux, et Jubal
J)E LA PRODUCTION
tut 1 inventeur des instruments de musique ou, du moins, le chef le plus renommé des artistes dont le talent se manifesta en ces temps primitifs. L’agriculture devait précéder, en effet, toutes les autres professions, car elle est la plus nécessaire; c’est par elle que les colonies commencent et que les nalions prospèrent Avant de se livrer à l’étude des sciences et de songer au développement des arts, il faut pourvoir aux premiers hesoins du corps. Ce n’est que l’excédant du temps refjuis pour se procurer la nourriture, le vêtement et un abri, qu’il est rationnel et possible de consacrer a la littérature, aux beaux-arts, aux sciences de raisonnement et d’observation.
C e^t 1 agriculture, dont les travaux exigent la vie au milieu des champs, qui met à notre disposition les choses nécessaires à notre subsistance. Le laboureur nous fournit les grains de toutes sortes; l’éleveur, les bestiaux dont la chair couvre nos tables; le vigneron le vin qui ranime nos forces. C’est de la terre que nou.s viennent le lin et le chanvre; de la breJiis et du cocon, a lame et la soie dont sont tissus les vêtements les plus ïains, les plus commodes et les plus élégants. Voilà pourquoi un peuple agricole est le premier de tous sous e rapport matériel. Les richesses dont il est produceur sont les plus essentielles, puisqu’elles servent à satisaiie les besoins les plus impérieux.
La vie des champs donne à l’agriculture un autre genre de supériorité. C’est par elle que se dévelo[)pent les santés robustes, que le sang se maintient pur à sa umrce pour aller renouveler celui des cités, décomposé ]*ar le vice et par le.s émanations malsaines. Rien n’est <nsle comme le spectacle que présente la population de
DE L’KVIIGRATION DES HABITANTS DES CAVIPAGNT*S. 121
certaines villes manufacturières! Lorsqu’on voit ces enfants rachitiques, ces tailles déviées, ces corps gauchis, placés sur des pieds mal affermis, on peut se rendre compte de ce que coûtent à l’espèce humaine la vanité et le luxe exagéré. Si la vigueur de la nation se conserve, c est par les habitants des campagnes; car ce sont eux qui fournissent en grande partie la population qui vient annuellement dans les cités, comme une victime dévouée à ce qu’on appelle la civilisation, combler le vide laissé par les générations qui meurent , et chez lesquelles le germe de la vie, profondément altéré, n’a pu faire fleurir une famille.
La supériorité incontestable que les habitants des campagnes ont sur ceux des villes sous le rapport des forces physiques, de la santé et de la longévité, ils l’ont également sous le rapport du respect pour l’ordre et pour la religion. Ils sont généralement ennemis des troubles publics, dévoués aux autorités qui les protègent, et sincèrement chrétiens. Il y a, sans doute, des exceptions trop nombreuses; néanmoins, on ne peut disconvenir que les ouvriers ruraux ne soient [flus paisibles et plus attachés à un gouvernement régulier que ne le sont ceux des villes : il est même à lemaïquer que dans les lieux où ils ont fait partie des émeutes et où ils s’étaient aftiliés à des associations révolutionnaires, ils appartenaient plutôt à des industries placées dans la campagne qu’à l'agriculture proprement dite.
L habitude ou ils sont de considérer l’œuvre de
Dieu dans les productions agricoles les rend plus croyants. A chaque moment, ils se voient menacés de perdre leurs animaux ou leurs récoltes par des causes
DE LA PRODUCTION
indépendantes de leur volonté. Comme ils sentent qu’ils ne peuvent les sauver même a\ ec tous les efForts de leur sagesse et de leur activité, quand ils ont fait tout ce que leur prescrivent l’entente d’une bonne culture et les soins exigés pour l’amener à bonne fin, ils les confient à la Providence, qui multiplie les moissons, rend les animaux féconds, et les garantit contre les rigueurs de la saison, la maladie et la mort.
Les circonstances où l’homme sent vivement un besoin spécial de ce secours particulier du ciel sont plus rares dans les villes. Les ouvriers, recevant chaque jour de leur patron la tâche qu’ils ont à exécuter, et, chaque quinzaine , leur salaire , sont moins attentifs à l’action de la Providence; l’organisation du travail leur semble presque sutlire à tout. Voilà une des causes pour lesrpielles le sentiment religieux est moins développé.chez eux, et le recours à Dieu j)ar la prière n’est ni aussi fréquent ni aussi rempli de confiance.
Quelques progrès que l’irréligion ait faits dans les campagnes, il est incontestable qu’elle est loin de les avoir toutes infectées, et qu’il y a encore beaucoup de foi. Or là où les habitants ont continué à vivre chrétiennement, ils sont maintenus dans la connaissance des principes qui conservent les mœurs, l’ordre et la justice. En assistant aux offices paroissiaux, ils sont rappelés par les instructions du pasteur à la j)ratique de leurs obligations; et, lorsqu’ils ont failli, ils trouvent auprès du prêtre auquel ils font l’aveu de leurs fautes des avis pour les éclairer, les ramener à leurs devoirs et les y raffermir. Ces considérations spéculatives ont reçu la confirmation de l’expérience. Voilà près de soixante-dix ans que la France est agitée par des troubles de toute
espèce; cependant le mouvement n’est jamais parti des campagnes. Il a toujours commencé par les \illes, ou plutôt c’est Paris qui a été le point de départ et le centre de toutes les secousses révolutionnaires. Mais ce sont les jeunes soldats appartenant à la classe des laboureurs qui ont rétabli l’ordre après les explosions volcaniques de 1848; ce sont eux qui ont ramené nos drapeaux triomphants de l’Algérie et de la Crimée.
Au reste, il n’y a qu’une voix pour reconnaître l’importance, à tous les points de vue, de retenir dans les campagnes la population qui les déserte. Mais comment arrêter ce flot débordé d’émigration qui augmente sans cesse ? Par quels moyens parviendra-t-on à fixer dans leurs provinces les ouvriers agricoles qui se précipitent dans les villes, au grand dommage de leurs mœurs et de l’intérêt du pays? Je l’indiquerai plus bas, après avoir examiné les causes qui engendrent cette émigration.
Ces causes sont morales, économiques ou gouvernementales.
Causes morales. — La première de toutes, qui est indépendante des institutions humaines, et contre laquelle il ne serait pas moins inutile que préjudiciable de lutter, c’est celle qui provient des dispositions particulières que possède un individu pour les travaux de I intelligence, des arts ou de certains métiers. 11 existe des vocations invincibles que la sagesse ne permet point de combattre, et qui, d’ailleurs, sont plus profitables à la société que ne le seraient la fixité de quelques individus à la campagne et quelques bras de plus pour s’appliquer à l’agriculture. Dieu, qui donne les aptitudes particulières, ne permet point qu’on en néglige le développement; et ce serait méconnaître grandement ses des-
DE LA PRODUCTION
seins que d’élever des barrières législatives pour en arrêter 1 essor. Tel individu qui ne serait que d’une utilité médiocre pour la culture des cbainps peut devenir un de , Laplace qui reculera les bornes de l’astronomie, ou un Thénard, la gloire de la chimie. Le respect pour la dignite de l’homme , une politique sagement comprise, ont déjà fait justice des maximes qui condamnaient cliaque citoyen à demeurer dans la condition de ses parents et à exercer l’état de son père. La nature proteste contre la violation de la liberté professionnelle, en répartissant les dons de l’intelligence entre tous les membres de la race humaine. Au surplus, le nombre de ces vocations extraordinaires est trop restreint pour que l’agriculture puisse en souffrir, et il n’est pas besoin de plaider devant elle en faveur des autres métiers pour la déterminer à ce sacrifice. En éprouvAt-clle un plus m’and (lommage, il faudrait qu’elle s’y résignât pour le bien et l’harmonie des autres industries. Mais les cas de cette
espèce seront .si rares qu’il n’est pas nécessaire de faire appel à son dévouement à la cause publique.
Toutefois, cette émigration d’un homme intelligent et qui réussit, tout en stimulant l’activité des capacités réelles et. en facilitant ainsi le progrès de la civilisation, n est pas sans quelque danger. .Mais quel est le bien exempt de tout désavantage PLorsque les haintants d’une localité sont témoins du succès de l’un d’entre eux, qu’ils le voient prospérer, soit dans le commerce, soit dans 1 industrie, ils sont pris comme d’une fièvre contagieuse, et ils s’imaginent réu.^^sir comme lui parce qiEds ha’ bitent le même village. L’observation des faits ne confirme que trop souvent ce que je viens de dire. On voit des communes émigrer par masses à Montevideo, en
DE L’ÉMIGRATION DES HABITANTS DES CAMPAGNES. UiS
Californie. 11 y a telles provinces en France qui ont, à Paris, comme le monopole de certains travaux. Les Limousins, les Auvergnats, les Aveyronnais, les Savoisiens et les Normands semblent avoir accaparé les industries les plus communes, mais qui, en occupant beaucoup de bras, laissent de grands vides dans les campagnes.
Si les ouvriers qui, du fond de leurs provinces, portent envie à ceux qui ont réussi à se créer une certaine aisance, fixaient leur attention sur ceux qui, à la place de leurs rêves, n’ont trouvé que déceptions et souffrances, ils seraient beaucoup moins portés à courir après une fortune si douteuse. C’est un bien petit nombre qui voit couronner ses espérances ambitieuses; mais combien qui ne rencontrent que la misère ! On rendra donc un service précieux à ces imprudents en leur signalant les dangers de leur aventureuse émigration, et en leur montrant les mécomptes dont ils seront victimes.
Le luxe, c’est-à-dire le désir immodéré de se faire remarquer par la toilette ou les riches ameublements, qui ne se borne ni au nécessaire ni même à l’utile, mais qui court après le superflu, doit être aussi rangé au nombre des causes qui servent à peupler les villes. Sans frein au sommet de la société, il descend d’étage en étage et fascine surtout les regards éblouis des jeunes filles qui, ne trouvant pas dans la vie simple des champs ou même du village les ressources nécessaires pour se parer selon leurs désirs, vont les demander aux cités, le plus souvent au prix de leur vertu.
L’expérience me permet de leur dire qu’elles ignorent leur faiblesse et les épreuves qui les attendent. Bientôt
de la production.
elles en seront douloureusement convaincues. Le délaissement, le défaut de place, l’insuffisance de salaire,
les occasions séduisantes les pousseront dans le vice le plus dégradant.
A peine arrivées dans la grande ville, elles remplacent la mise propre et simple du hameau par une toilette aux formes, a la mode et aux couleurs brillantes. Dès les premières semaines, elles veulent imiter leurs compagnes, et leurs gages sont consacrés par anticipation à se procurer de nouvelles parures. Voici un premier danger qui les menace : si elles perdent leur place ou si elles sont frappées de maladie, elles tombent dans la misère; leurs vêtements passent du mont-de-piété à la salle des encans. Plaise au ciel qu’elles n’aillent point demander ensuite leur pain à la honte; qu’elles ne s oublient point jusqu’à se couvrir d’une livrée d’ignominie, et ne finissent point par mourir, après deux ou trois années d’excès et de soutfrances atroces, dans un hôpital où elles pleureraient, sans espoir de les retrouver, les douces et innocentes joies du village !
Au motif tiré de 1 amour du luxe, (pii pousse les habitants des campagnes à se précipiter dans les villes, il faut en joindre un autre, encore plus déplorable, moins fréquent peut-être, mais non moins réel : celui de mener une vie licencieuse, accompagnée de l’espoir d’en dérober la connaissance au public, .le le déclare à ceux qui vont chercher dans les grands centres de population un voile à leurs désordres , ils ne l’y trouveront point. Sans doute, ils n’auront pas pour témoins de leurs écarts leurs parents et leurs amis, mais l’œil de la critique n y est pas moins clairvoyant que dans le \illage. La vie de 1 homme est, en tous lieux, comme
placée dans une maison de cristal. Parmi ceux qui passent devant cette demeure transparente, il en est beaucoup d’inattentifs, mais la malignité a partout des regards de lynx et ne manque jamais de trompettes pour proclamer les hontes et les défaites. Dans les villes, elle n’est ni moins amère dans ses critiques, ni moins haineuse dans ses investigations, ni moins exagérée dans ses reproches.
On me dira peut-être que les campagnes auront plus à se féliciter qu’à se plaindre du départ de ces individus, que cet éloignement sera comme un exutoire dont les habitants qui restent éprouveront un effet salutaire. Le spectacle que les émigrants épargnent par leur fuite procurera un bien moral aux familles qui continueront à mener leur vie patriarcale. Cette observation a du vrai incontestablement ; mais il faut voir la question dans son ensemble. Il n’est pas juste d’infecter les villes pour purifier les campagnes, et de les transformer en des égouts collecteurs de toutes les immondices que les provinces lâchent contre elles. Cette exonération des campagnes au détriment des cités causerait en somme de grands maux à la France, dont le bien gémual résulte du bien de tous. Il est donc important de ne pas compromettre les intérêts moraux des grandes agglomérations, et de les protéger contre la licence, non moins que les populations éparses dans les champs.
Il est d’ailleurs à espérer que le vice sera plus aisément comprimé dans le village ou à la campagne, et que son explosion, sans contrainte loin de la demeure paternelle, sera prévenue auprès des parents par la surveillance incessante qu’ils exercent avec le concours de leur pasteur et de leurs amis. Enfin, si des fautes
RE LA PRODUCTION
Viennent à être commises , elles sont plus faciles à réparer. Il en est tout autrement dans les villes, où les retours à la vertu éprouvent plus d’obstacles et sont conséquemment plus rares. Les mauvais exemples y sont plus nombreux et les conseils d’un ami sage y font souvent défaut. Une ame blessée par le vice ne voit que trop souvent passer auprès d’elle des inditférents ou des railleurs; elle ne rencoritn; pas toujours un Samaritain pour la relever du fossé où elle a été jetée.
Enfin, au nombre des motifs qui conduisent dans les villes les habitants des campagnes, il faut ajouter l’espoir qu ils conçoivent de s’y procurer des occupations plus
douces. Pour rappeler leur esprit à une plus juste appréciation des choses, il faut leur faire observer que la soull'rance est partout la compagne inséparable du travail. L’application commandée à l’esprit, les efforts corporels exigés par les métiers, la monotonie des mêmes ouvrages, surtout la prolongation de la même fatigue durant la vie entière, réalisent l’énergique expression de 1 Écriture, d’après laifuelle nous man- .geons notre pain à la sueur de notre front. Notre travail a donc pour caractère d’être dur à la nature, assujettissant, durable autant que le sont nos besoins
et nos forces. xNous ne parviendrions .jamais à en changer les conditions ; le plus sage est de l’accepter avec ses rigueurs, comme avec ses récompenses. Il ne s’agit pas tant d avoir du loisir et de s’appliquer à des ou- \iages dune exécution aisée, que de gagner sa vie. Le point culminant d’une occupation douce et d’une courte durée serait de ne rien faire. lAIais la prétention
qu’aurait 'un ouvrier de passer la vie dans l’oisiveté
ou d exécuter des travaux qui ressembleraient à des
délassements est trop absurde pour que je m’arrête à la réfuter; le travail est nécessairement accompagné de peine, et il absorbe la journée ordinaire de l’homme. Le labourage, l’ensemencement, le fauchage, sont fatigants sans doute et coûtent au cultivateur toutes les sueurs de son front ; mais a-t-ou trouvé le moven de s’en passer ? Le froment, qui nous nourrit de sa farine, croît-il spontanément comme l’herbe des champs? Que deviendrions-nous si tous les hommes se refusaient à le cultiver?
Observons néanmoins que les travaux des campagnes ne sont excessifs ipi’à une époque de l’année. Généralement ils sont modérés et toujours sains. Ce qui montre, à cet égard, leur supériorité sur ceux des villes , c’est la force , la santé et la longé\ ité des paysans, comparées avec celles des populations agglo-
mérées, surtout avec celles des ouvriers occupés dans les usines et les fabriiiues.
Quant aux travaux des villes, ils sont loin d’être exempts de rigueurs et d’obtenir toujours de gros salaires. Ils ne sont largement rétribués que si leur exécution exige une grande habileté. Généralement la force musculaire y est estimée à bas prix. Un terrassier vigoureux ne gagne pas au delà de trois francs; tandis que les sculpteurs, les bijoutiers, certains ajusteurs gagnent de dix à vingt francs. Au reste, les journées bien payées sont 'partout fort rares : la moven ne
des salaires à Paris, où les subsistances et le logement
sont si chers, ne dépasse point trois francs soixantequinze centimes.
Encore si le travail était constant ! Mais le chômage se dresse devant l’ouvrier des villes. Or, le chômage est
H. çj
130 de la production.
le fléau des classes industrielles : c’est la faim, c’est la honte, c’est le conseiller des mauvais desseins, c’est l’instigateur des révolutions. Il est plus redoutable poulies artisans que ne le sont pour le paysan les vents et la grêle. Il engendre une calamité propre aux cités, pendant laquelle l’ouvrier qui n’a point fait de réserves est en proie aux plus affreuses misères , parce que la compassion lui est fermée presque de toutes parts. Dans la campagne, il y a sans doute des époques où le journalier ne trouve point de travail. Mais les chômages sont prévus ; des économies sont faites en conséquence. On se crée des ressources par la culture d’un jardin, par des travaux exécutés à forfait, ou par l’exercice de quelque métier supplémentaire , comme cela se pratique en Alsace, en Picardie et en Auvergne.
Le chômage que subissent les ouvriers des villes ne trouve donc pas toujours une compensation et un remède dans les avantages qu’ils tirent de leurs salaires respectivement plus élevés. Mais s’il doit être pour les hommes un sujet d’etfroi, qu’en sera-t-il à l’égard des femmes.^ Elles n’ont pas fait d’économies, parce qu’elles ne l’ont pas pu. Celles qui vont en journée, gagnassentelles six cents francs par an, ne sauraient avec cette faible somme couvrir leurs dépenses essentielles. Je dois le dire aux parents qui demeurent dans les provinces et qui trouvent ces salaires considérables : Deux francs par jour sont insuffisants pour vivre à Paris. Si petit que soit un appartement, une seule chambre à un quatrième étage coûtent au moins deux cent cinquante francs de loyer. Ajoutez à cette dépense principale celle ({u’exigent la nourriture, les vêtements, le chauffage, le blanchissage, l’éclairage, et vous serez convaincus
que l’inconduite seule peut combler le déficit. Je mets en thèse générale, et sauf quelques exceptions peu nombreuses, qu’à Paris la femme qui a besoin de son travail pour vivre, si elle n’est pas dans sa famille, ou mariée, ou domestique, est incapable de se .siitlire; elle est forcée d’endurer les tortures de la faim ou de demander un supplément à la charité ou au désordre.
J ajoute , en finissant , que le Parisien qui prospère 11 est pas tel qu’on se l’imagine en province. Ce n’est . ni dans l’indolence ni au sein des plaisirs qu’il ramasse ses richesses. Le foyer des théâtres et les maisons de débauche n ont jamais fait la fortune de personne. Le Parisien ne réussit donc que par son intelligence, son activité, sa surveillance incessante. Aussi sa vie est-elle bientôt usée. Les biens qu’il acquiert valent-ils la peine qu’il se donne? Il a souvent épuisé ses jours avant d a\ oii joui des fruits qu il attend de ses labeurs. Heureux s’il ne s’est point enrichi aux dépens de l’honneur et de la probité !
Apiès avoir fait la part du vice dans l’émigration des habitants agricoles, on en a cherché aussi la cause dans le développement excessif qu’aurait pris en France, depuis quelques années, l’enseignement primaire. On a cru que les jeunes gens et les jeunes filles, se voyant plus instruits que les autres habitants du hameau , s’imaginent être déclassés et se mettent alors en quête d’une position en harmonie avec leur prétendu savoir. Sans refuser toute influence à cette cause, je la crois, au fond, d’une importance médiocre, et, dans tous les cas , sans valeur suffisante pour motiver, de la part du gouvernement ou des personnes charitables qui entretiennent des écoles gratuites, un ralentissement dans
I >3;^ de la production.
^ leur zèle pour la propagation de rinstruction élèinen-
i taire. On enseigne si peu de chose à la campagne, et
I : les enfants y fréquentent si peu l’école , qu’ils ne peu-
i vent guère se faire illusion sur leur science. A peine
si, pendant quatre ou cinq ans, ils se rendent chez : 1 instituteur pendant la saison de I hiver; dès que le
moment des travaux est arrivé, ils abandonnent leurs leçons, et ils ne les reprennent qu’après avoir oublié en grande partie ce qu’ils avaient apj)ris.
> Au reste, rien ne serait plus facûle que de les guérir
de cette folle confiance, et de leur faire comprendre qu’avec quelques notions de calcul, une écriture informe, accompagnées d’une absence presque complète d’orthographe, il serait impossible de se pousser bien loin dans une carrière. Qu’on leur dise qu’un licencié en droit ne trouve pas toujours un emploi dont les émoluments lui permettent de vivre d’une manière convenable, et ([u’une éducation de province, après avoir épuisé une
; famille, ne garantit pas au jeune homme qui l’a reçue
une place dont le traitement sutfise à ses frais de . • nourriture et d un entretien décent. Des exemples de
, cette nature abondent dans toutes les provinces, et
il est à espérer qu’ils ne seront pas cités infructueu- :* semeiit.
> .l’ai fait une large part aux erreurs et aux vices qui
dépeuplent les campagnes au profit des giands centres de population ; toutefois, je ne crois pas que les causes
: dont j ai signalé les fâcheuses conséquences, meme en
les grossissant de celles dont je n’ai pas fait l’énumération et que le lecteur serait à même d’y joindre, rendent compte, je ne dis point de toute la force de ce courant désastreux, mais qu’elles en soient le propiil-
DE L’ÉMIGRATlüN DES HABITANTS DES CAMPAGNES. 133
seur principal. A mon avis, la cause véritable, elïicace, de ces émigrations est surtout économique et résulte de l’inégalité des salaires.
Observons, en effet, que, tout examiné, les salaires obtenus dans les villes sont en moyenne supérieurs de beaucoup à ceux que perçoivent les travailleurs agricoles.
Ce n’est pas que je rétracte ce que j’ai dit plus haut de la misère à laquelle sont exposés les ouvriers des grands centres de population, lorsque la maladie les frappe ou que le mouvement des affaires s’arrête comme une machine brisée. Surtout je persiste à soutenir que lien n’est lamentable comme la dégradation de ceux <pii tombent dans la paresse et la crapule. Mais, après avoir fait la part de ces choses, des dépenses indispensables dans les villes, des chômages périodiques dont les suites sont si funestes, il n’en est pas moins incontestable qu’un ouvrier rangé, laborieux, prévoyant, a plus d’avantages à travailler dans les cités que dans la campagne. Sa moralité y est plus en péril ; certaines crises peuvent être plus dures à traverser; mais les salaires y sont plus élevés, et on v trouve le moven de faire de plus grandes économies. Or, tant que cette inégalité des salaires durera au profit des ouvriers urbains, elle sera une cause perpétuelle qui agira sur les habitants des campagnes, et les poussera, à raison de I amour du gain, qui est un de leurs instincts les plus énergiques, à déserter leurs communes par l’espoir de gagner de plus fortes journées. Nous pouvons comparer les diverses localités où la rémunération du travail est inégale à deux bassins communiquants : le trop-plein de l’un est attiré, par son élévation môme,
J)E LA PRODUCTION
ans le vide que l’autre lui présente. Un pliénomème semblable se présente dans les salaires; ils tendent à s égaliser, et leur équation sera encore hâtée par la facilite des voyages qu’offrent les chemins de fer. .-Vprès un certain temps, les salaires différeront peu les uns des ^lulres, et il se formera une moyenne peu variable^ comme cela arrive pour le prix des subsistances et des articles manufacturés. En sorte qu’il y aura un at an-
age a peu près égal de travailler à Paris ou dans les piosinces, a la ville ou à la campagne. L’émigration au profit des cités y fera baisser le prix de la main-d’œuvre par une offre plus abondante des bras disponibles; en meme temps, elle amènera la hausse dans les campagnes par la diminution opérée dans le nombre des agi iculteurs. Ce mouvement continuera jusqu’à ce que équilibré soit établi. En attendanl, les propriétaires onciers éprouveront de grands dommages, dont ils ne 'erront la fin qu’au moment où la valeur de leurs produits s elevera assez haut pour acquitter la rente de la eue et pour payer les divers frais de culture. .Mais . (anl que les salaires agricoles ne seront pas égaux jus-
qu a un certain point aux salaires des travailleurs urbains; tant que les industriels, afin d’attirer des ou- , M’iers, leur offriront des prix supérieurs à ceux dont
I agi, culture paye ses travaux, l’appât du gain fera
eser er es campagnes par un mouvement irrésisi tiljie.
Au surplus, les ouvriers agissent comme les magistrats, les administrateurs, les employés, les médecins, etc. ; Ils s’acheminent là où ils attendent de plus larges rétributions. Ils auront des déceptions; ce n’est ^ pas douteux. Mais qui les entraîne, en les précédant, à
cette poursuite du lucre ? Où trouvent-ils des modèles de l’abnégation qu’on leur prêche? Cherche-t-on à les dédommager de leurs sacrifices? Comment oser leur demander un désintéressement qui n’existe nulle part? Ils obéissent à l’instinct de l’intérêt personnel , comme tant d’autres, et il sera bien difficile de leur persuader qu’ils soient blâmables d’aller se procurer un travail mieux rétribué, lorsqu’ils voient leurs censeurs se précipiter sur les places comme sur une proie, et ne se servir de leur éducation plus développée que pour intriguer avec plus d’adresse , au lieu d’en faire usage pour donner un exemple plus puissant et mieux respecté d’attachement au pays natal.
Le mal est grave; il atteint profondément l’agriculture, la moralité générale, les forces physiques, la religion, la prospérité publique. Toutefois, il n’est pas impossible d’en arrêter les progrès et même de le guérir. Remarquons, en effet, que ce n’est point par la force de leur inclination que les populations des campagnes se précipitent dans les villes ; naturellement elles aiment les occupations qui leur sont propres; ce qui le prouve, c’est qu’elles s’élèvent à la moitié des habitants de la France, si l’on ne compte que les individus appliqués aux travaux agricoles ; et aux quatre cinquièmes, si l’on ajoute à ce nombre tous ceux qui demeurent dans les campagnes comme propriétaires, fermiers et artisans de toute espèce. Leur amour de la vie champêtre est si vif que plusieurs, après l’avoir quittée, la reprennent dès qu’ils ont réalisé les profits auxquels ils aspiraient. Pendant leur séjour dans les grandes villes, ils travaillent avec ardeur et persistance, ils font des économies, et quand ils ont acquis une somme suffisante
436 DE LA PRODUCTION
pour leur permettre d’acheter quelques pièces de terre, ils retournent à leur pays afin de s’y livrer de nouveau à l’agriculture et de finir leurs joui s au milieu de leurs parents et de leurs amis.
Pour arrêter efficacement le mouvement qui porte les habitants des campagnes vers les villes, il n’est donc pas nécessaire de combattre leurs goûts; il n’y a qu’à ne pas trop mettre leurs intérêts aux prises avec leurs inclinations. Au lieu d’ofiVir des ))rimes aux émigrations, il faudra maintenir la prépondérance en faveur des travaux agricoles; du moins faudra-t-il s’abstenir de surexciter une désertion aussi fatale au bien-être matériel de la France qu’aux mœurs, à la religion et à l’ordre politique.
Au reste, il ne s’agit point ici de refuser aux cités les bras qui leur sont nécessaires, ni surtout d’établir un antagonisme entre les ouvriers ruraux et les ouvriers urbains. Si les travaux des champs sont les plus indispensables, ils ne suffisent pas cependant à l’accomplissement de toutes les destinées naturelles de l’homme. La culture de l’intelligence et les progrès sérieux dans la philosophie, les mathématiques , la chimie, la physique, les beaux-arts, ne se réalis(mt qu’au milieu des grandes agglomérations, où le contact fait jaillir l’étincelle du génie et développe le goût. L’agriculture même ne produit de grands résultats que, par les inventions opérées au sein des cités. Quelques exceptions n’infirmeraient pas cette remarque : non -seulement les hommes isolés ou demeurant dans les campagnes n’auraient découvert ni la navigation, ni les chemins de fer, ni les machines qui servent à l’industrie, mais ils seraient incapables de perfectioniu'r l’agriculture. Si,
de nos jours, les produits du sol sont plus abondants et plus variés, si les engrais sont mieux appréciés et plus énergiques, si les outils agricoles sont plus commodes et mieux appropriés aux besoins des terres, si des plantes et des animaux étrangers sont acclimatés, ces progrès sont dus aux sciences ou aux arts qui se cultivent dans les villes, et aux ouvriers qui y travaillent sous la direction d’hommes habiles.
Les intérêts de la population rurale sont donc liés à ceux de la population urbaine. Les habitants des villes vivent des produits agricoles, mais ils travaillent à leur tour pour les habitants des campagnes. Ils sont les uns et les autres membres d’une même famille et se rendent des services mutuels. Toutes les professions sont utiles et s’aident réciproquement , pourvu qu'aucune d’elles ne prenne un développement exagéré ayant pour résultat de troubler les conditions des autres. Or, malheureusement cette perturbation a lieu dans les émigrations que je signale : tout le monde reconnaît qu’elles s’effectuent dans des proportions excessives et funestes.
Le mal est sans doute inquiétant; néanmoins il ii’est pas sans remèdes. Pour en diminuer les progrès et le circonscrire le plus possible, il faut d’abord montrer à ceux qui sont tentés de déserter leur pays les déceptions qui les attendent. Ce que j’ai dit précédemment sur la cherté des subsistances et des logements, sur la contagion du mauvais exemple, ne pourra manquer de frapper le bon sens de plusieurs d’entre eux. La [)erspective des salaires ([ue l’on reçoit dans les grandes villes perd beaucoup de ses brillantes couleurs, lors- (ju’on met à coté de ce tableau séduisant l’éloimiement
ÜE LA PRODUCTION.
des parents, l’absence d’un travail continu, l’abandon dans un hôpital en cas de maladie.
Mais, en invitant les habitants des campagnes à demeurer chez eux, les propriétaires doivent leur donner l’exemple de la fixité. L’absentéisme, c’est-à-dire l’éloignement de ceux à qui les terres appartiennent, cause à l’agriculture d’énormes préjudices dont il est facile de se rendre compte. II empêche le maître, dont l’œil approbateur ou mécontent a une si grande influence, de surveiller efficacement les travaux; il laisse sans direction les cultivateurs étrangers aux progrès de l’agronomie, qui continuent à exploiter les champs selon les vieilles routines. D’un autre côté, le propriétaire en quittant son domaint' transporte ailleurs la totalité de ses dépenses. Tandis qu’il perçoit tous les produits du sol, il n’en emploie aucune partie dans les lieux où ses métairies sont situées : il consomme ses profits nets à la ville. Supposons qu’ayant ses biens en Bretagne , il séjourne à Paris et touche de ses fermiers vingt mille francs par an. Que rendra-t-il aux haliitants de la contrée qui renrichit? Le prix du travail, sans doute; mais les revenus nets, il les (importera intégralement. S’il demeurait sur son domaine, il ferait profiter la localité des diverses dépenses qu’exigerait l’achat de sa nourriture , la confection de s<îs habits et de ses ameublements.
D’un autre côté, vivant à la capitale, il y attire les domestiques qui le servent et qu’il enlève ainsi aux travaux des champs, il grossit le nombre des ouvriers nécessaires à l’industrie des bâtiments et des articles de luxe dont il fait usage. Rien n’est donc plus déraisonnable que les plaintes de tels propriétaires contre
l’émigration dont ils reconnaissent les résultats funestes. Qui donc s’attacherait à leurs personnes ou exercerait les métiers dans les villes si les ouvriers n’avaient quitté la campagne pour venir leur offrir leurs sers ices et leurs diverses espèces de travail? S’ils veulent arrêter etficacement l’émigration, si préjudiciable à la France, parce qu’au fond la fortune est dans les productions dont le sol est la source, il faut qu’ils habitent leurs j terres, qu’ils y donnent l’exemple de l’attachement à la
localité, qu’ils s’occupent d’agriculture et qu’ils en favorisent les progrès.
Les administrateurs départementaux et communaux peuvent , à leur tour, par une sage intervention , con-
(trii)uer à mettre une digue à ce débordement des populations rurales. Ils seront immanquablement récompensés de leurs efforts, s’ils cherchent sérieusement a améliorer la condition de ceux qui cultivent les terres. Pourquoi les villes se peuplent-elles aux dépens des campagnes? Ce n’est pas seulement parce que l’ou- I vrage y est mieux rétribué, mais encore parce qu’il y
I existe diverses institutions d’éducation et de bienfai-
sance. Les nouveau-nés y trouvent la crèche; les petits enfants , l’asile ; les adultes , les écoles du soir et ^ du dimanche. Il y a des hôpitaux pour les malades, des
hospices pour les vieillards , toutes espèces d’œuvres charitables pour venir en aide aux diverses infortunes. Voilà encore des causes qui attirent les populations rurales dans les cités et qui les y retiennent. Pourquoi n’organiserait-on pas de semblables secours au profit des \ agglomérations communales et cantonales ? Pourquoi
n y établirait-on pas des bureaux où seraient données des consultations gratuites pour les malades, et où les
iî
DE LA PRODUCTION
remèdes seraient distribués pour rien ou avec réduction de prix? Il n’est pas sans doute possible d’offrir aux travailleurs ruraux des secours abondants et variés comme ceux qui existent dans les villes; aussi bien n’en ont-ils pas besoin. On pourvoit sans autant de frais à ce qui leur est nécessaire , par la raison que dans les campagnes les maladies sont moins nombreuses et moins compliquées, (]ue les chômages y sont plus rares , que les moyens de subsister y sont moins coûteux , et que les comrs y sont plus ouverts à la compassion. Mais, parce que les besoins y sont moins grands, ou que les institutions secourables y sont plus difliciles à établir, ce n’est pas un motif de ne rien faire.
Les autorités départementales et communales doivent en outre s’efforcer de rendre les communications faciles et la vie des champs agréable. Il faut qu’elles augmentent le nombre des chemins vicinaux et celui des paroisses. Généralement les églises sont trop éloignées les unes des autres : il résuK(! de là que les gens de la campagne sont privés des ollices prescrits par leur culte, ou qu’ils perdent beaucoup de temps pour s’y rendre. Leurs enfants, quand ils \ ont au catéchisme, demeurent longtemps sans surveillance, et sont obligés à faire des courses pénibles, dont les difficultés s’accroissent par le mauvais état des chemins et par les rigueurs des saisons.
Pourquoi ne multiplierait-on pas le long des chemins et autour des églises les plantations qui, en assurant des revenus aux communes, garantiraient les habitants des ardeurs du soleil? Pourquoi n’éfablirait-on pas des jeux qui soient propres à développer les forces et l’adresse, et qui, en éloignant les hommes du cabaret.
DE L’fiMIGRATION DES HABITANTS DES CAMPAGNES, lil
et en supprimant les jeux de cartes et de hasard, leur donneraient des délassemenis utiles à la santé, et leur feraient aimer la vie champêtre ?
C’est surtout le pouvoir central ({ui peut arrêter le courant d’émigration. Son premier soin doit être d’alléger la propriété foncière des impôts excessifs dont elle est grevée. Non-seulement il exige d’elle des contributions qui l’épuisent, mais il n’en fait point une répartition équitable entre les divers départements, dont les uns ne payent (ju’un dixième de leurs revenus, tandis que les autres, les plus pauvres , sont cotés pour le cinquième. Encore, si les départements les plus chargés obtenaient les plus grandes subventions, ils n’auraient pas tant à se plaindre; mais il arrive qu’ils sont les plus oubliés dans les allocations budgétaires; ils reçoivent moins pour les améliorations de toute espèce; ils ne sont pas sillonnés par des voies ferrées ni par des canaux de navigation; à peine s’ils ont leur part dans les grandes roules ordinaires.
« La France, a dit un auteur auguste, est un des pays les plus imposés de l’Europe. Elle serait peut-être le plus riche , si la fortune publique était répartie de la manière la plus équitable.
» Le prélèvement de l’impôt peut se comparer à l’action du soleil qui absorbe les vapeurs de la terre poulies répartir ensuite à l’état de pluie sur tous les lieux qui ont besoin d’eau pour être fécondés et pour produire. Lorsque cette restitution s’opère régulièrement, la fertilité s’ensuit; mais, lors([ue le ciel, dans sa colère, déverse partiellement, en orages, en trombes et en tempêtes, les vapeurs absorbées, les germes de production sont détruits, et il en résulte la stérilité, car il
DE LA PRODUCTION
lî
donne aux uns beaucoup trop et aux autres pas assez. Cependant , quelle qu’ait été l’action malfaisante ou bienfaisante de 1 atmosphère , c’est presque toujours au bout de 1 annee ihghig cjuctutitc d cüu qui a été prise et rendue. La répartition seule fait donc la différence. Équitable et régulière, elle crée l’abondance ; prodigue et partiale, elle amène la disette.
» Il en est de meme des effets d’une bonne ou mau-
vaise administration. Si les sommes prélevées chaque année sur la générosité des habitants sont employées à des usages improductifs , comme à créer des places inutiles, à élever des monuments stériles, à entretenir, au milieu d une paix profonde, une armée plus dispendieuse que celle qui vainquit à Austerlitz, l’impôt dans ce cas devient un fardeau écrasant ; il épuise le pays , il pi end sans lendre; mais si au contraire ces ressources sont employées à créer de nouveaux éléments de production, à rétablir l’équilibre des richesses, à détruire la misère en activant et organisant le travail, à miérir
enfin les maux que notre civilisation entraîne avec elle, alois certainement 1 impôt devient pour les citoyens, comme l’a dit un jour un ministre à la tribune, le meilleur des placements. » (Exüncüoh du paupérisme, par le prince Napoléon-Louis Bonaparte. )
C’est surtout en les comparant avec les villes que l’on voit la partialité dont les communes rurales ont à souffrir. L État ne semble les considérer que comme des fermes dont le produit est destiné à nourrir l’armée , à développer 1 industrie manufactiu'ière , à embellir les grandes cités. Il leur demande des contributions jusqu’à l’épuisement , et il ne leur rend presque rien. Les villes ont leur pavage régulier, leur éclairage somp-
tiieux, leurs délicieuses promenades, leurs théâtres subventionnés, leurs écoles gratuites; les campagnes sont privées des chemins nécessaires , souvent d’une école primaire et d’une église convenable.
Je ne conteste point que l’agriculture ne profite des progrès de l’industrie. Les voies ferrées et tes canaux lui apportent les outils, les engrais, les plâtres et les graines ; ils emmènent sur les marchés éloignés les animaux, les blés, les fourrages. Mais, tout en en reconnaissant ces avantages, je ne suis pas moins autorisé à dire que les établissements industriels ont avant tout pour but d’enrichir ceux qui les possèdent et qui se livrent au commerce. Ce n’est que secondairement que l’agriculture en recueille sa part de bénéfices. Elle a droit à obtenir de l’État une autre protection ; il est de toute justice que ses chemins spéciaux soient plus multipliés et qu’un vaste ensemble d’irrigations soit exécuté sur tout le sol français.
Autrefois , il pouvait y avoir de graves inconvénients à opérer des coupures dans les rivières et dans les fleuves. Alors la navigation fluviale était le seul moyen rapide et économique de transporter les marchandises ; il était donc sage de ne pas épuiser le volume des eaux nécessaires à la navigation. Aujourd’hui, cet état de choses est changé; les eaux ne paraissent plus destinées qu’à l’alimentation , à la propreté et à l’arrosement. Il faudrait donc que le gouvernement fit procéder à un nivellement général des fleuves, des rivières, des ruisseaux, des lacs, des étangs; percer les montagnes et construire des aqueducs selon qu’il en serait besoin pour conduire les eaux d’un lieu à l’autre, quand les barrages et les déblais seraient
14i DE LA PRODUCTION.
insuüisants. Des décrets seraient rendus pour déclarer d’utilité publique l’expropriation des terres situées sur la ligne qu’auraient à parcourir les canaux agricoles. Enfin, chaque propriétaire aurait droit, sauf indemnité, à traverser les champs de son voisin pour obtenir une prise d’eau au cours le plus rapproché.
Au reste, ma pensée ne serait point d’établir le gouvernement entrepreneur de tous ces travaux. Il pourrait asir à l’égard des irrigations comme il l’a fait pour les chemins de fer. Il lui suflirait d autoriser et d’encourager les compagnies industrielles à les exécuter. Il débattrait avec elles les conditions de la concession, et, selon les circonstances, il les laisserait à elles-mêmes, les subventionnerait ou leur assurerait un minimum d’intérêt.
A celte action qui s’exercerait sur les moyens de développer les forces productrices du sol, il faudrait joindre des récompenses pour le perfectionnement des instruments agricoles. On a proposé des primes considérables pour stimuler l’invention des machines à filer le lin, et celle des meilleures piles électriques; pourquoi n’en ofPrirait-on pas de semblables pour obtenir de nouvelles défonceuses, de nouvelles moissonneuses et de nouvelles charrues ? Des instruimînts aratoires qui, au moven de la vapeur ou d’un manège, briseraient la terre en la perforant par le mouvement de plusieurs tarières , ou qui la laboureraient par l’écartement des mottes, ou qui la remueraient comme avec la bêche, tout en adoucissant et en abrégeant la main-d’œuvre, augmenteraient la fécondité des champs.
Que doit faire encore le gouvernement ? Faciliter le recours au Crédit foncier et au Crédit agricole. Pour
DE L’ÉMIGRATION DES HABITANTS DES CAMPAGNES. Uü
cela , il faut qu il obtienne que des représentants de ces <leux institutions utiles soient fixés dans chaque cheflieu d’arrondissement. Tant que des agents de cette espèce ne seront pas disséminés de manière à être partout en communication facile avec les emprunteurs, Pai is et quelques grandes villes pourront seuls recourir aisément aux établissements de crédit, créés cependant surtout en faveur de l’agriculture. Fut-il nécessaii’e en outre de garantir un minimum d’intérêt pour rendre accessibles à cette dernière les prêts dont elle a besoin, le gouvernement ne devrait pas hésiter, lui qui n’a pas hésité à contracter un tel engagement pour assurer la construction des chemins de fer.
Enfin le gouvernement doit agir directement sur les populations de la campagne et sur celles de la province. Indépendamment d’une intelligente distribution de médailles et de croix de la Légion d’honiieur , il conviendrait d’attribuer aux habitants des départements les places locales, selon que le permettraient les règles de l’avancement hiérarchique.
Je dois faire observer qu’en insistant sur l’importance d’arrêter le courant qui amène les habitants des campagnes dans les Ailles, je n ai pas entendu m’atli’esser seulement aux ouvriers agricoles. J’ai eu, en outre, la pensée de leur assimiler tous ceux dont le travail profite à l’agriculture. Aussi mes observations s'appliquent-elles aux forgerons forains, aux charpentiers, aux tonneliers, aux vétérinaires, non moins (ju’aux laboureurs, aux bouviers, aux bergers et aux vignerons. Un bon charron n’est pas moins nécessaire qu’un maraîcher intelligent ; la présence d’artisans habiles deviendra, au reste, de plus en plus indispensable, à
DE LA PRODUCTJON.
mesure que des instruments mieux conditionnés seront introduits dans la culture. II faudra même attirer au sein fies populations rurales des mécaniciens, dès (pie les machines à vajieur ou les manèges auront été plus géïK'ralement adoptés.
SECTION HUITIÈME
DE L'AGGLf)MÉKATlO\ DES OUVIUEUS DA.\ -i LES (HIANDS CENTUES
d'ixdvstuie.
L'aggloiiieralioii des ouvriers dans les grands centres d’industrie a crée des périls dont les économistes et les hommes d’Etat ne se sont pas assez occupés , et dont l’explosion, si elle n’était sagement prévenue, conduirait à d’énormes catastrophes. Cette concentration , toujours croissante, a été sans doute signalée comme devant amener une recrudescence dans le désordre des mœurs et dans les emportements des passions politiques; mais on n’a pas somié toute la profondeur du mal dont nous sommes menacés. Ce qu’il y a de plus grave dans le danger, c’est qu’il est inhérent aux conditions de l’industrie moderne. Il n’est pas de ceux qui naissent de certaines circonstances locales et temporaires; il tient aux établissements mêmes, aux phénomènes ({ui résultent des réunions ouvrières; cl , loin de s’alfaiblir par le nombre des années, il ne fera que grandir , à mesure ((ue les ateliers deviendront plus populeux et ([u’ils seront plus multipliés dans une localité. Dans la situation actuelle de l'industrie , cet ét;it de choses est donc inévitable. Quelle est la conduite à tenir en présence duiléau dont la gravité se déroule devant nos regards? C’est là l’objet d’une étude sérieuse. Il est grandement temps de l’aljorder de front et de résoudre le problème.
Il y a mieux à faire que de déclamer contre les progrès de la civilisation matérielle; il faut éclairer leur marche, et s’efforcer de les rendre profitables à la civilisation morale des ouvriers et des patrons. Aujourd hui la force d’association est lancée à toute vapeur.
On peut en régler la direction et la vitesse ; mais il n’v
a pas de bras assez vigoureux pour en arrêter le mouvement. L’action des hommes sages doit surtout tendre a prévenir les déraillements et à faire profiter le bien général de cette nouvelle puissance. Avec nos machines, la concentration des capitaux et l’esprit d’entreprise ({ui règne dans l’Occident, on ferait des efforts de soi aussi inutiles que préjudiciables à la prospérité publique, en invitant les manufacturiers à revenir de l’usine au simple métier, à quitter la fileuse mécanique pour le rouet et la quenouille.
En ellèt , il est certain qu’en réunissant les ouvriers dans un même local, les entrepreneurs opèrent des économies considérables sur les frais communs. Ils réduisent notablement la dépense sur les constructions dont se composent les ateliers, sur l’éclairage, sur l’entretien des machines, sur les salaires des surveillants. Le déchet des matières employées en est diminué. Plusieurs débris, absolument sans valeur quand ils ne sont pas en grande quantité, comme cela arrive dans les petites fabriques, sont recueillis utilement lorsqu’ils sont en quantité notable.
A ces avantages résultant de la diminution dans les Irais d’exploitation et de l’emploi utile des déchets, la réunion des ouvriers dans un même atelier en ajoute un second, tiré de la surveillance plus active ([ue les patrons sont à même d’y exercer. L’œil du maître, si
DE LA PRODUCTION
puissant pour la bonne confection de l’ouvrage, manque presque entièrement dans les fabriques isolées, tandis qu’il produit tout son elfet dans les établissements soumis à une vigilance incessante. L’industriel, en concentrant ses travaux, diminue le nombre de ses commis, et il a, en outre, 1 immense avaidage de pouvoir se procurer des directeurs et des contre-maîtres habiles. Les hommes viaiment capables ne sont pas nombreux; ils sont rares en industrie comme dans les atbdres publiques. Le patron assez heureux pour en rencontrer peut leur donner la direction aussi bien de mille ouvriers que de cinquante; mais il (;st plus que douteux qu’il trouvât un nombre suffisant de commis intelligents pour plusieurs ateliers isolés. Enfin , dans le régime que nous étudions, il est en mesure de surveiller lui-meme les ouvriers et les contre-maîtres, ce qui lui serait bien difficile , si ce n est impossible , dans le cas o(i l’ouvrage serait distribué à des fabriques multiples.
On comprend que l’on maintienne l’éparpillement de certains ouvriers, par exemple, des charpentiers, des tisserands, des brodeuses; jusqu’à ce jour, on n a pas inventé de machine qui les oblige à travailler réunis en grand nombre; voilà pourquoi ils peuvent exercer leur métier dans le hani(5au comme dans la ville, dans un petit chantier, souvent même dans leur chambre. Mais cette dispersion, désirable sous plusieurs points de vue, est impossible pour certaines industries qui emploient des machines dont la force égale celle de plusieurs chevaux. L’usure de ces moteurs achetés à grands frais, le prix du combustible qu’ils consument, exigent que l’entrepreneur en tire tout l’effet dont ils sont capables, et, conséijuemment, qu’il pro-
portionne le nombre des ouvriers aux besoins du service mécanique.
Du moment que cette agglomération est inévitable, qu’elle est le produit des exigences actuelles de l’industrie, il serait au moins superflu de la combattre. Sans doute, si elle était immorale, radicalement mauvaise, il faudrait la condamner et en demander la suppression; mais il n’en est pas certainement ainsi. Les
dangers, bien que réels, peuvent être prévenus; le
mal a son remède; par conséquent, ces sortes de rassemblements ne méritent point la réprobation des moralistes.
Il faut bien se convaincre d’une vérité décisive dans cette matière, c’est que, pour plusieurs industriels, l’agglomération de leurs ouvriers est un élément nécessaire de réussite et même de vie. Ils ne fabriquent pas seuls; ils ont une foule de concurrents contre lesquels la lutte serait impossible s’ils ne concentraient leurs travailleurs et s’ils ne fabriquaient aux mêmes conditions d’économie et de goût. En suivant tout autre svstnne, ils auraient bientôt dévoré leur fortune. Mais, outre que cette ruine serait un malheur pour eux, la morale n’en retirerait aucun avantage, car la plupart des fabricants, moins scrupuleux, continueraient à réunir leurs ouvriers afin de ne pas courir les mêmes risques. 11 arriverait de là que la fabrication aurait un entrepreneur consciencieux de moins, et que l’agglomération des ouvriers suivrait également sa marche ascendante. On aurait tout autant d’usines de cette espèce, maison diminuerait le nombre des patrons propres à y faire respecter les mœurs et la religion.
Au surplus, tous les producteurs français voulussent-
I»E la production.
ils épïirpülcr lôiirs ouvriers, c]iie leur entente ne pourrait êîre (le longue duiTe et les conduirait infailliblement a fenner leurs usines. Par suile d(3s relations commerciales qui existent entre les divers pays, la concurrence force tous les manufacturiers à mettre en œuvre les proctAlés les plus économiques et les plus perfectionnés. Comme il n’est pas à présumer que toutes les nations renoncent à leur mode actuel et fructueux de fabriquer, il faudrait se résigner à leur abandonner tous les marches de l’univers (pi’elles inonderaient de leurs marchandises à des prix plus réduits. Les débouchés à l’étranger seraient ainsi fermés à noire industrie; les ventes, même à l’intérieur de la France, seraient sans importance par suite de l’introduction des marchandises étrangères. Si l’on voulait parer à ce dernier dangei en fraj^pant de prohibiti()n les articles non indigènes, ou en les soumettant à des droits protecteurs, on rencontrerait un autre écueil également préjudiciable aux producteurs et aux consommateurs. Les autres gouvernements, prétendant protéger à leur touileuis produits nationaux, useraient de représailles; ils établiraient des tarifs onéreux sur les marchandises originaires de la France; ils gêneraient l’entrée chez nous des matières dont nous avons besoin. Le consommateur soutfrirait de toutes ces entraves, la civilisation reculerait, les rapports entre les États en seraient affaiblis; enfin on détruirait toute émulation de peuple à peuple, dont d’elïet influe néanmoins d’une manière incontestable sur le progrès des arts et de l’industrie.
Au point où l’industrie est parvenue, l’agglomération des ouvriers est donc un fait inévitable. Elle ne saurait même être considérée comme transitoire : l’avenir.
DES AGGLOMÉRATIONS OUVRIÈRES. loi
loin d’en promettre la lin, la montre se développant sans cesse et s’étendant sur d’autres métiers dans lesquels les ouvriers travaillent aujourd’hui isolément. Elle est la conséquence des progrès réalisés en mécanique, dans les systèmes de crédit, dans la science économi(jue. On ne saurait assigner de limites à ce mouvement, et, par suite, à l’absorption du }>etit fabricant par le plus grand, et à celle de l’enlrepreneur réduit à ses propres capitaux par les associations industrielles désignées sous le nom de compagnies.
On ne peut se défendre d’un sentiment d'effroi à la vue de cette j)rogression indélinie dans l’agglomération des ouvriei’s : elle a sans doute des limites naturelles, comme toute chose, mais rien ne les assigne actuellement. ïoulefois, puisque ces agglomérations sont dans l’ordre des choses, la Providence ne manquera pas de mettre les remèdes à ccjté du mal. Il appartient aux hommes éclairés de faire leurs efforts i)our jeter des lumières sur cette (piestion, qui louche à la morale, à la religion et à l’ordre public. Les progrès de la ci\ilisation ressemblent au mouvement des machines à vapeur, dont l’effet a besoin d'être calculé et dont le travail exige une surveillance de tous tes instants. Constriiites d’après les données de la science et conduites avec intelligence, elles produisent des merveilles; mais leur explosion serait redoutable et leur danger égalerait leur puissance si elles étaient mal établies ou pri\ées d’un conducteur habile.
Examinons maintenant quelles sont la cause et la nature des dangers qui naissent des agglomérations ouvrières.
La vie de famille n’est pas seulement une source de
DE LA PRODUCTION
jouissances intarissables; elle est encore, au plus haut degré, une garantie de moralité et de religion. Je n’appiendrai certainement rien de nouveau en disant que l’œil des parents préserve les enfants d’une foule de dangers ouverts sous les pas de la jeunesse. Avec un instinct qui a son explication dans la mission dont la Providence les a chargés et dans les tendresses du cœmr, ils devinent rennemi avant de l’apercevoir, comme 1 oiseau sent la présence du ravisseur (pii veut lui enlever ses petits pour en faire sa proie. Les parents, instruits par l’expérience, avertissent leurs enfonts, les surveillent, les encouragent, les reprennent. Ils en sont les premiers éducateurs; et nul maître n’est aussi
inopie cju eux a leur inspirer riiorreiir du vice et l’amour de la vertu.
Lette vie de famille n’est pas seulement profitable aux enfants, elle l’est encore aux parents. Le père se respecte par le besoin qu’il éprouve de se relever aux \eux de ses enfants et de voir ses conseils efficaces et ses ordres accomplis. Demêmeiju’il travaille pour faire vivre sa famille, de même il est sobre, moral, religieux, pour lui servir de modèle. Il rougirait de donner des avis qu’il négligerait pour sa propre conduite. Le contraste qui existerait entre sa vie et ses maximes lui commande d’être attentif sur lui-mêim', et il est vertueux, ne serait-ce que pour attirer à ses paroles la considération qui les rend profitables à ses enfants. Tel ouvrier qui serait paresseux, débauché, travaille avec activité, vit avec économie, est mesuré dans .son langage et mène une vie réglée pour sauvegarder sa dignité de père.
La mère trouve également une double sécurité dans la vie de famille. Elle est protégée par la présence de
son mari et par celle de ses enfants. Qui pourrait méconnaître à combien de tentations elle échappe dans sa jeunesse, lorsqu’elle est occupée dans la maison de son époux? Sa vie est plus jinre, sa vertu est moins exposée; il lui suffit, pour demeurer fidèle à son devoir, de se dire : « Mon mari et mes enfants sont témoins de ma conduite; j’ai besoin de leur affection et de leur estime ! »
Or, la substitution des grands ateliers aux métiers établis dans chaque maison anéantit cette surveillance; elle paralyse ces motifs puissants de moralité, d’ordre et de travail. Par l’effet des agglomérations, la famille cesse, pour ainsi dire, pendant les heures de travail. iMais le péril est tout autrement redoutable lorsqu’il faut aller chercher l’ouvrage loin du toit paternel, et abandonner même le hameau où l’on a sa demeure. Que de vertus vont échouer contre cet écueil, (jui auraient été à l’abri de l’orage auprès des parents, sous l’influence de la religion !
Ce n’est pas encore là tout le danger (qu’offre une telle situation. Les agglomérations ouvrières ont leurs périls propres, prenant leur naissance dans le fait même des grandes réunions.
Il s’engendre, par l’agrégation des hommes, des maladies morales, des épidémies funestes à la vertu qui ont leur cause propre dans le fait de ces agrégations. Comme les matières fermentescibles produisent des phénomènes d’une espece nouvelle lorstpi’elles sont réunies en grande masse, ainsi les vices, mis en contact les uns avec les autres, enfantent des vices d’une nouvelle espèce, pour la guérison desquels il est nécessaire d’employer d’autres moyens curatifs.
HH LA PllOr)U(,Tl()A.
iüi
Ces effets, {[ui se manitestcmt dans toute espèce d agglomérations , présentent plus de gravité dans les réunions composées presque exclusivement d’ouvriers. L’absence d’hommes calmes et instruits, l’emportement de ces natures impressionnables et agissant plutôt paiun mouvement instinctif que ]»ar les inspirations de la raison , laissent aux mauvaises passions toute leur impétuosité. Dans les agrégations composées de citoyens appartenant a diverses classes, les préjugés et les entraînements des uns trouvent leur contre-poids et leurs régulateurs dans l’instruction, la modération et les vertus des autres. Ici toutes les instructions sont à peu près au même niveau, toutes les passions se ressemblent.
Les mauvais exemples, partout dangereux, exercent leur plus funeste influence dans les rassemblements de cette sorte. Les ouvriers à qui leurs rapports avec une clientèle de bonne éducation avaient donné des habitudes de convenance et d’une vie réglée les perdent graduellement dès qu’ils vivent unicpiement entre eux. Non-seulement ils cessent d’avoir ce ton et ces manières qu’acquièrent naturellement les hommes d’une condition inférieure par leurs relations avec les gens bien élevés, mais ils sont singulièrement exposés à sabiutir, a mener une vie de boheme, à contracter des unions illicites, à fréquenter les lieux mal famés.
La foi n’éprouve pas moins de périls dans ces agglomérations, parce qu’elle n’y trouve point de défenseurs éclairés. Le mélange des sectes de toutes sortes, l’esprit d’impiété qui s’j glisse à l’aide d’un livre ou d’un journal antichrétien, les mauvaises passions naturellement hostiles à la religion, contribuent à
répandre les doctrines les plus dangereuses et à envenimer la polémi(]ue.
Or, quand la religion est une fois étouflee dans le cœur de l’ouvrier, la morale n’y conserve pas longtemps son empire. Il ne faut pas croire que les devoirs auxipiels on donne uniquement la raison pour princi])e soient bien tidèlemeut observés, surtout dans les circonstances où riîomine se trouve aux prises avec de grandes tentations. On a beau dire que la loi naturelle résulte de notre organisation et de nos facultés, (pi’elle est l’harmonie des divers rapports existants entre les êtres intelligents, qu’elle est nécessaire comme les lois de la physique et de la mécanique, on admirera, sans doute, celle harmonie, comme celle des momements imprimés aux astres, mais on ne se mettra pas en peine de contribuer à cet accord en se contraignant dans sa conduite. La beauté seule de la morale n’est pas suffisante pour amener les volontés à en suivre les prescriptions, qui exigent souvent de grands efforts et des sacrifices héroïques. Il faut d’autres motifs que ceux
(|ue l’on puise dans des considérations platoniques pour arrêter le bras du meurtrier, les cond^inaisons coupables de l’ambitieux; pour déterminer l’avare à être généreux envers les pauvres ; pour rendre les époux fidèles à leurs promesses conjugales.
Une fois la l’eligion éteinte dans les cœurs et la morale privée de son appui , les théories destructives de l’ordre, de la famille et de la propriété, se propagent dans les ateliers avec une rapidité eÜVayante. Là se troiue le foyer des sociétés secrètes. Lorsqu’un conspirateur veut préparer une émeute, il sème ses funestes principes parmi les ouvriers et il excite leur convoitise.
DE LA PRODUCTION
Il emploie de grands mots pour frapper leur imagination. Il leur parle de leurs droits, mais non de leurs devoirs. Il accuse les patrons et les riches d’exploiter les travailleurs. Il nie la légitimité de la propriété. En un mot, il allume Ternie, justifie l’insurrection, provoque les mauvais instincts et montre la révolte comme le remède à tous les maux dont soutfrent les classes ouvrières.
Ce langage est facile à comprendre, parce qu’il répond aux fibres des passions coupables. Les mauvais ouvriers le répètent et le commentent. Ils s’entretiennent les uns les autres dans ces pernicieux principes, et quand le moment de descendre dans la rue est venu, ils s’y jettent avec Taideur d’une irritation longtemps excitée et parvenue à son comble.
Au reste, rien n’est plus facile que leur embrigadement et leur organisation. Comme ils se rencontrent tous les jours pour se rendre à l’ouvrage, ils sont enrôlés sans attirer l’attention de l’autorité publique. Leurs réunions clandestines n’éprouvent pas plus d’obstacles ; elles s’efiectuent sans bruit, soit à la sortie, soit à la rentrée de l’atelier.
Ce sont encore les agglomérations qui créent ordinairement et favorisent toujours les coalitions formées pour faire hausser les salaires. Rares parmi les travailleurs agricoles et parmi les ouvriers des petites fabriques, quand elles s’y produisent , elles n’y présentent pas des périls sérieux pour Tordre public, et ne sont accompagnées ni de graves menaces ni de voies de fi\it. Mais il en est autrement des coalitions concertées dans les grands centres d’industrie; le nombre de ceux qui y participent les rend redoutables, surtout lorsque, sous
DES AGGLOMÉRATIONS OUVRIÈRES. loT
la bannière du travail, se trouve caché le drapeau des conspirations politiques et quelquefois sociales.
Les grands ateliers portent, en outre, un notable préjudice à Tagricullure. Autrefois, il se faisait un heureux mélange de travaux agricoles et de travaux industriels. L’ouvrier, à une certaine partie de Tannée, surtout pendant le chômage et les crises commerciales, s’occupait à la culture des champs ou des jardins; puis, quand les atïaires industrielles reprenaient leur essor, il remontait son métier. Par cette intelligente combiliaison, il n’était jamais sans ouvrage : cette alternative de travaux profitait également à l’agriculture, à l’entretien d’une movenne dans les salaires, assez uniforme, et enfin à la sécurité des mœurs.
Aujourd’hui la machine a tué le métier. L’ouvrier ne peut exercer alternativement des professions di\ erses; passer de la bêche et de la charrue à la carde et à la navette. Aussi, dans les crises commerciales, n’a-t-il pas la ressource des travaux agricoles, auxquels il n’est pas d’ailleurs accoutumé, et est-il soumis à toutes les suites du chômage sans qu’il ait des travaux de rechange. Ce n’est pas que je demande le rétablissement de cet état de choses. Je sais combien il est défectueux. La souplesse de la main et la finesse du toucher, nécessaires à une foule de produits, ne sont guère compatibles avec la rudesse des travaux agricoles, et les mains accoutumées à confectionner des tissus délicats et à faire des dentelles ne seraient jias assez fortes pour conduire la charrue et manier la faucille, ôlais, tout en reconnaissant les ditlicultés de partager la vie de l’ouvrier entre les travaux agricoles et les travaux industriels, je ne dois pas non plus méconnaitre les avan-
(jl
DE LA PRODUCTION
tages que ce mélange produisait autrefois, et dont le retour devient de plus en plus diflicile par l’accroisseluent des grandes usines.
p]ntîn les agglomérations entraînent les antipathies entre les ouvriers et leurs inaîtixis.
Lorsqu’un chef d’atelier n’avait auprès de lui qu’un ou deux compagnons et autant (rapj)rentis, il vivait avec eux comme en famille. Il leur donnait de sages conseils, les encourageait au travail, les portait à mener une l)onne conduite. Il les soignait dans leurs maladies, leur faisait quelques avances dans les moments de chômage. Les ouvriers, traités comme des enfants de la maison, recueillis, repris, soutenus par de bons exemples , étaient reconnaissants envers les patrons et s’intéressaient à l’ouvrage. Ils étaient respectueux, obéissants, dévoués. Mais ces heureuses relations, si favorables à la moraliié des oin riers et à leurs bons rapports avec leurs chefs, ont cessé forcément par l’agrandissement des manufactures et des usines, et, à leur place, on ne voit c[ue trop souvent les haines, les récriminations récipro{{ucs, les luttes les plus violentes.
Les agglomérations ouvrières ])résenlent d’immenses dangers, mais ce n’est pas un motif pour en demander la suppression. Si l’on condamnait à la destruction toutes les institutions, toutes les découvertes, tous les progrès dont les hommes peuvent abuser, la société serait impossible, et les nations qui les repousseraient deviendraient les esclaves des autres. Les armes qui nous protègent contre l’ennemi scîrvent aussi aux meurtriers. Est-ce que la vie dans les cités, dans les camps, sur mer, est exenq^te de périls sous le rapport de l’ordre moral? Tout ce qui nous sert peut nous être
DES AGGLOMERATIONS OUVRIÈRES. 1Ü0
nuisible, parce que nous avons la liberté d’en pervertir l’usage providentiel et de l’employer à des buts défendus. Les agglomérations ouvrières n’écliappent pas à cette loi; mais, si leur existence exerce par son etîet propre une action délétère, cette maladie n’est pas cependant incurable : elle a ses préservatifs et ses remèdes. Que faut-il donc faire pour neutraliser l’influence pernicieuse dont ces rassemblements sont le fover? Les régulariser, y propager les saines doctrines, gagner la confiance des ti-availleurs par la justice et parla charité, ménager leurs forces, introduire parmi eux les instituiions ({ui ont pour objet d’encourager l’épargne et de faciliter les pratiques du christianisme.
Cette action moralisatrice est d’autant plus nécessaire que les périls sont plus redoutables. Il ne faut pas se le dissimuler, les agglomérations toujours croissantes des ou\ riers portent dans leur sein le germe du socialisme et du paupérisme, par où finiraient les sociétés modernes si l’on ne prévenait cette elfroyable catastrophe.
Les premiers intéressés à détourner ce malheur, ce sont d’aliord les patrons et les ouvriers. Ils en seraient les premiers et le plus gravement atteints. Il leur faut, à tout prix, le conjurer, en apportant dans leurs prétentions réciproques et dans la discussion de leurs intérêts un profond sentiment de justice et un esprit sincère de conciliation. Leur désaccord engendrerait une situation qui leur serait également funeste, tandis que leur bonne harmonie assurera leurs avantages mutuels.
Les jiatrons reprochent aux olu riers susceptibles à l’excès. Ils les accusent
d’être jaloux d’abuser des
ICO DE LA PRODUCTION
moments de presse pour exiger une augmentation de salaire et se mettre alors en grève; d’être paresseux, insouciants, frondeurs; de ne pas travailler avec soin et de gâcher souvent la matière i[ui sert à l’ouvrage.
Les ouvriers élèvent des plaintes à leur tour. Ils disent que les patrons manquent de justice, d’égards, d'humanité. Ils les accusent de ne pas payer le travail à un prix équitable et proportionné aux profits qu’il procure. Voici comment ^I. Villermé s’exprime à cet ée:ard :
(( L’organisation actuelle de l’industrie a rendu le maître et l’ouvrier étrangers l’un à l’autre. Gomliien il serait important que le contraire eût lieu! Certes, il ne ])eut y avoir communauté de vie entre eux; mais rabandon complet des ouvriers par le maître hors de ses ateliers et leur renvoi sans s’inquiéter de ce qu’ils deviendront, quand, après s’être usés à son service, ils ne lui procurent plus les mêmes profits, sont des iniquités contre lesquelles prot(îstent tous les sentiments humains. Il serait temps ({u’à cet abandon succédât de la part des maîtres une pensée plus généreuse, plus humaine, un patronage qui leur serait au moins aussi profitable (jue leur égoïsme. » (Villermé, État pht/sique et moral des ouvriers, t. II, p. 308.)
Il V a sans doute de l’exagération dans les accusa-
tions que les patrons et les ouvriers portent les uns contre les autres; souvent même elles manquent de fondement. Les torts, quand ils existent, ne sont pas généraux, et ils sont moins grands qu’on ne l’affirme. Les enquêtes faites à cet égard témoignent d’une manière incontestable qu’une foule d’entrepreneurs sont humains, justes; qu’ils portent un intérêt réel au sort
des travailleurs. Ils achètent en gros des denrées poulies leur revendre en détail sans profits; ils accordent des suppléments de paye à ceux qui consentent à déposer une partie de leurs salaires à la caisse d’épargne ou à celle des retraites pour la vieillesse ; en certains lieux, ils construisent de petites habitations indépendantes, avec faculté pour les ouvriers d’en devenir acquéreurs et d’en payer le prix par minimes fractions; ils leur font donner gratuitement des remèdes et les soins du médecin; ils respectent leurs croyances, et, loin d’exiger d’eux des travaux aux jours que la religion consacre à la réparation des forces épuisées et au culte de Dieu, ils leur facilitent raccomplissement de leurs devoirs chrétiens et leur en donnent l’exemple. Enfin, ils fondent des crèches, des salles d’asile, des écoles du jour, du soir, du dimanche, où les enfants des ouvriers sont gardés, instruits et formés à la vertu.
On voit également des ouvriers, et en grand nombre, laborieux, économes, soignant leur ouvrage, s’attachant à leurs maîtres. Ils comprennent les exigences de la fabrication, et ils savent faire la part des ditlicultés commerciales. Ils acceptent sans murmure la réduction des salaires, quand elle a pour cause nue crise inévitable ; mais ils ne sont pas alors pris au dépourvu ; comme ils ont été appliqués à leur tache et rangés dans leurs dépenses, ils puisent dans leurs réserves, formées pendant les jours où l’industrie était prospère, pour vivre à l’époque d’un chômage forcé. Il en est qui sont si peu inconstants qu ils ne quittent jamais le patron dans 1 atelier duquel ils sont entrés. Pour tout dire en quelques mots, ils sont bons ouvriers, bons fils, bons époux, bons pères et sincèrement religieux.
'ii
162 DE LA PRODUCTION
Il y a donc de bons et de mau^ ais patrons , de lions et de mauvais ouvriers. Le devoir des uns et des autres est d’examiner ce qu’ont de fond(' les reproches qu'on leur adresse, afin de ne plus les mériter, et, en supprimant toute cause de plaintes légitimes, de faire régner une entente ({ui leur sera également profitable.
Examinons maintenant quels sont les moyens les plus propres à prévenir les maux dont nous menacent les agglomérations ouvrières .
Le plus puissant, le mieux éprouvé, est celui ipie nous fournit la religion. Mais, sous le nom de religion , je n’entends pas des aspirations vagues, un culte purement intérieur, solitaire, que le cœur rendrait à Dieu; ce niot réunit dans ma pensée les croyances de la foi , les règles de la morale et les praticpies commandées par le christianisme véritable. Je ne sépare pas ces trois éléments qui sont étroitement liés, (pii ont besoin de leur secours mutuel, et dont aucun ne produit des effets efiicaces et durables s’il ne reçoit le concours des autres. La morale. Je l’ai (iéj.i dit, a besoin d’ètre vivifiée par les croyances et soutenue par l’exercice des devoirs religieux. Si elle ne reçoit sa sève de la foi, elle est semblable à une branche desséchée qui est incapable de se couvrir de feuilles et de fruits. Ce sont les diverses observances de la vie chrétienne qui fortifient l’esprit et le cœur, qui, en ramenant nos pensées vers le ciel , nous font triomplu'r des mauvais penchants et nous affermissent dans l’accomplissement de nos obligations.
La morale, séparée de la foi, ne serait qu’une théorie dépourvue de l’influence dont nous sentons le besoin. Elle constituerait l’idéal d’une (conduite sans tache.
I mais elle demeurerait presque toujours dans le do-
maine des belles et nobles conceptions. Si elle s’empare de la vie de l’homme pour la régler, ce n’est qu’à l’aide J de la foi et des pratiques religieuses.
1 Dans ma pensée, les institutions paroissiales ne satis-
; font pas aujourd’hui entièrement aux besoins créés pai-
i les agglomérations nombreuses de certains ateliers. Les
I services religieux ordinaires offrent sans doute toutes
les ressources désirables aux travailleurs qui sont peu nombreux et qui se mêlent au reste des habitants ; ils sont insuffisants lorsque la population des manufactures est considérable et forme comme une commune à part, parfaitement distincte par ses mœurs, ses goûts et son éducation. Dans de telles circonstances, il est indispensable d’en établir qui soient séparés et spécialement ' organisés pour les ouvriers. Un tel genre de ministère
devra être exercé par un curé ou un aumônier particulier, dont le langage soit adapté à l’intelligence des I auditeurs composant cette classe de fidèles. Il faudra
que cet ecclésiastique instruise leurs enfants et les prépare à la première communion; qu’il visite les malades ; qu’il s’occupe des œuvres charitables fon- I dées au milieu d’eux; qu’il prenne une part active
I aux réunions ayant pour objet les diverses caisses de
I prévoyance. Cette nouvelle institution de prêtres spé-
ciaux a les mêmes raisons d’être que celle des aumôniers établis dans les collèges et dans les armées de terre et de mer.
I Afin de donner au service religieux, approprié aux
* ouvriers, toute l’importance qu’il mérite, on lui affec-
tera, quand les ressources le permettront, une église , ou une chapelle particulière. Il n’est pas douteux que ,
DE LA PRODUCTION
si un édifice spécial reçoit celle destination, il ne soit plus fréquenté par les ouvriers, qui le considéreront comme leur appartenant, et s’y attacheront par le souvenir de quelques actes de la vie chrétienne accomplis dans son enceinte par eux ou par leurs enfants. Dans tous les cas, ils y seront plus recueillis et ils n’y seront pas troublés par les offices de la paroisse. Cette pensée a été réalisée dans quelques manufactures, et le succès a pleinement couronné l'épreuve. L’essai ayant parfaitement réussi, comme le constate le savant rapport de M. Louis Reybaud sur le régime des ouvriers qui travaillent la soie, il est à espérer que d’autres industriels entreront dans la même voie , et qu’à l’avenir les grands ateliers, comme les collèges nombreux, auront leurs aumôniers.
L’etfet salutaire, pour le développement de l’élément
moral au sein des classes industrielles, produit par l’intervention du clergé, n’est pas seulement proclamé par les ecclésiastiques et par quel(|ues hommes pieux; il est encore reconnu par les philosophes sérieux et par les économistes les plus distingués. J’ai déjà cité M. Reybaud; écoutons àl. Baudrillard :
(( Je ne sais si je me trompe. Messieurs; mais n’y aurait-il pas dans cette intervention de la puissance ecclésiastique, qui enrôle déjà des milliers d’ouvrières dans de nombreux établissements, un symptôme sérieux? On a beau se défendre, la moralisation des classes dites inférieures sera en giande partie l’œuvre du clergé. Que nos grands réformateurs nous indiquent un moyen de sauvegarder la pureté morale, de créer
l’être moral de la jeune fille et de la femme, qui soit autre que la religion chrétienne; nous ne demandons
pas mieux. Sera-ce, par hasard, au saint-simonisme ou au fouriérisme que vous confierez ce soin-là? Sera-ce à la philosophie positiviste de M. Auguste Comte? Vous bornerez-vous à adresser à l’âge des passions, des émotions vives, quelques conseils bien sensés et bien secs de prudence mondaine? Est-ce avec ce talisman que vous vous flatterez de conjurer les périls qui tiennent à ce premier éveil des sens et du cœur, et que vous empêcherez des millions de victimes de tomber dans le gouffre de la misère et du vice ? Il ne suffit pas d’opposer des raisons à des émotions, à des entraînements. Il faut que le cœur soit ému, et que des habitudes salutaires, mises sous la garde de sentiments inviolables, préservent la jeune fille contre ellemême. C’est donc, encore une fois, sur le for intérieur qu’il faut agir, et cela n’est possible que par la force des impressions morales. On a présenté la démocratie et l’industrie d’une part, la religion d’une autre, comme des ennemies. Permettez-moi de vous dire que je crois que c’est le contraire qui est vrai. J’ai plusieurs fois, dans ce cours, cherché à réfuter l’accusation de matérialisme intentée à l’industrie, et je vous ai démontré, par toutes les preuves que j’ai pu trouver, qu’elle ne vit qu’à l’aide de certaines vertus de prévoyance, de courage, de tempérance, comme de probité et de justice. Mais j’ai ajouté, Messieurs, que je ne croyais pas que les vertus issues de l’intérêt bien entendu fussent suffisantes pour une société véritablement civilisée, pour une société d’âmes et d’esprits; qu'elles fussent suffisantes au point de vue de cet intérêt bien entendu lui-même, pris dans sa plus grande élévation et dans sa plus grande largeur. L’écueil de ces
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vertus économiques que nous voudrions voir se ré- [)andre et pénétrer dans les classes livrées à l’iniprévoyance et à l’incurie, c’est une sorte d’industrialisme affairé, étroit, qui se borne à la terre et à l’individu, ou qui ne franchit guère le cercle des intérêts de la famille. Il faut donc quelque chose de plus que les vertus économiques, outre qu’il est besoin peut-être d’un certain arôme qui conserve ces vertus elles-mêmes et les empêche de se corrompre. Cet arôme, c’est le sentiment religieux. » (Des rapports de la morale et de l'économie politkpie, p. 568.)
Les intérêts religieux qu’il faut ménager au milieu des ouvriers sont sans doute les premiers de tous, mais ils ne sont pas les seuls. Je place <m seconde ligne l’instruction primaire et l’instruction professionnelle.
L’instruction primaire n’est pas seulement une condition indispensable pour devenii- chef d’industrie ou contre-maître, elle l’est pour être bon ouvrier. Toutes choses égales d’ailleurs, l’ouvriei- sachant lire, écrire et calculer, ayant des notions de d(issin, est plus capable de bien exécuter un ouvrage que celui à qui ces connaissances manquent, et il gagne de plus gros salaires. Il y a peu de professions où ces éléments soient inutiles, tandis (juc la plupart les exigemt impérieusement, parmi lesquelles il faut énumérer celles qui tiennent à l’intelligence et au goût. Si quehpies journaliers n’en ont pas un besoin aussi rigoureux, ils perdent toujours à ne les pas posséder, ne serait-ce que pour être dans l’impossibilité de tenir le compte de leurs travaux et de devenir régisseurs ou fermiers.
Les écoles ont encore l’avantage de soustraire les enfants au vagabondage et de laisser à la' mère de
famille la liberté de se livrer aux travaux du ménage, l.es enfants qui ne fréquentent pas l’école courent la rue ou vont à la maraude. Ils contractent de mauvaises habitudes, se lient avec des camarades dont les exemples et les conseils les pervertissent. C’est parmi eux ([ue se i-ecrutent les apprentis de tous les vices, que s’organisent les bandes de jeunes voleurs. A l’école , ils sont à l’abri de ces dangers, ils acquièrent des connaissances utiles, ils reçoivent de bons exemples, ils se fortilient dans les principes qui font les bons citoyens et les chrétiens fervents.
L’école leur est encore profitable sous le rapport de la santé. S’ils étaient contraints à un travail mécanique pendant toute la journée, ils succomberaient à leur tâche. Leur taille dévierait; leur constitution en recevrait des atteintes pour le reste de leurs jours. Le temps que dure la classe met un repos entre les heures de leur travail, et les préserve de l’ennui attaché à l’exécution incessante du même ouvrage. Ils changent d’occupation et d’air en même tem])s. Au lieu de celui de l’atelier ou de l’usine, presque toujours malsain }>ar les débris des matières qui le traversent, ils respirent celui de l’école, qu’il est facile de maintenir dans un état de salubrité. Ainsi, les écoles, qui fournissent aux enfants les éléments d’un meilleur avenir, les moralisent et contribuent au développement de leur santé.
Les écoles du soir pour les adultes ne sont pas moins nécessaires. Elles sont particulièrement destinées aux ouvriers qui, pour une raison ou pour une autre, ont été privés de l’instruction primaire, ou dont l’enseignement a été incomplet. Tout en remplissant une lacune regrettalde , elles ont encore l’immense avantage d’oc-
Di: LA PRODUCTION.
cuper utilement les ouvriers, de leur ôter l’occasion de passer la soirée dans les cabarets.
Il est, en outre, important d’établir des écoles du dimanche où les jeunes ouvriers et les jeunes ouvrières reçoivent des conseils salutaires jiour leur bonne conduite, et ou, en continuant a être enseignés comme dans les classes destinées a l’enfance et à la première jeunesse , ils conservent et étendent les connaissances qu'ils avaient acquises.
Enfin, à ces diverses écoles il faut joindre celles qu’on appelle professionnelles. L’enseignement qu’on y donne, en initiant les ouvriers à la théorie de leur métier, en leur signalant les ressources qu’ils peuvent tirer de la science, en leur expliquant les di\ erses méthodes employées dans les ateliers, leur rend le travail plus aisé et plus attrayant, en môme temps qu’il développe leur esprit et leur ouvre la voie des découvertes et des perfectionnements.
11 est presque superflu de dire qu’il faut mettre le plus grand soin dans le choix des maîtres et des maîtresses. Des instituteurs sans religion ne sauraient remplir une tache qui tient de la paternité et du sacerdoce.
Il ne siillît pas qu’ils s’abstiennent d’afi'ecter l’impiété; il est nécessaire que leur conduite soit irréprochable, digne d’estime, chrétienne. Certainement, des laïques peuvent mériter la confiance à tous les points de vue; néanmoins, dans l’ensemble des circonstances, il est préférable d’appeler des Frères et des Sœurs, parce que, indépendamment des garanties particulières qu’ils olfrent , ils sont membres d’une corporation constituant une personne morale qui ne meurt pas. Souvent il. est impossible de remplacer un instituteur séculier
DES AGGLOMERATIONS OUVRIERES.
par un autre également instruit et également recommandable, tandis que, dans les instituts religieux, les membres sont remplacés facilement par d'autres de même valeur.
Des instituteurs dévoués, se faisant respecter par une vie sans reproche, exerceront sans aucun doute la plus heureuse influence sur les ouvriers, surtout s’ils sont sédentaires dans les mêmes établissements. Cette fixité leur permettra de continuer à être les conseillers de leurs anciens élèves devenus chefs de famille. Ces bonnes relations seront également utiles à la religion et aux ouvriers. Elles préviendront bien des écarts et profiteront non-seulement aux parents, mais encore à leurs enfants.
Pour complément de l’instruction qu’il faut donner à la classe ouvrière, j’assignerai rétablissement d’une bibliothèque, et même, quand les ressources le permôttront, celui d’une salle de lecture. Cette salle, bien tenue, suflisamment éclairée le soir et même chauftee jiendant l’hiver, offrira aux ouvriers un liut de sortie et les éloignera des sociétés dangereuses, tout en leuiprocurant les moyens de s’instruire.
Les livres, choisis avec intelligence, devront être instructifs et propres à entretenir les bons sentiments. On n’en tolérera pas de mauvais ni même de douteux sous aucun prétexte. On pourra en acheter d’amusants, pourvu qu’ils soient sans danger pour la morale, la religion, les mœurs et les principes sociaux; mais, généralement, ils doivent être de nature à développer quelque faculté de l’homme et à élever l’esprit et le cauir.
Quant aux mesures d’ordre pour le maintien des
bonnes mœurs dans les grands établissements , il est de la plus haute importance que les sexes soient complètement séparés; que même les plus jeunes ouvriers soient mêlés le moins possible avec les plus grands, dont les
paroles, les exemples et le contact leur sont souvent bien funestes.
Il ne m’est pas possible de déterminer ici la part d’intervention que l’État est appcilé à exercer dans les ateliers. Mais, en principe, on ne saurait nier qu’il n’ait lin droit de sunTillance. En France surtout, où les associations même religieuses sont assujetties à un légime d exception, les manufactures ne sont pas admissibles à réclamer une liberté sans contrôle. L’État, qui doit rester étranger aux luttes de la concurrence commerciale, ne peut l’être aux questions qui intélessent 1 ordre, la morale, la protection de l’enfance et de 1 inexpérience ; il faut qu’il assure la liberté de conscience et qu’il sauvegarde les droits respectifs des patrons et des ouvriers.