‹ L'Economie sociale au point de vue chrétien [microform]Chapitre 34 sur 57 · II · texte numérisé non relu

II

duit des taxes réglées pour les dispenses et pour les

expéditions diverses émanées de la chancellerie; mais

les recettes de cette espèce sont foiT bornées, et elles

seraient loin de suffire aux besoins créés par l’administration papale.

Pénétrons-nous d’une vérité importante, c’est que les ressources indispensables au gou\ ernement spirituel de l’Église ne doivent avoir rien de précaire, ni être fournies à l’aide d’expédients et de combinaisons passagères. Leur destination et la nature des œuvres auxquelles elles sont appliquées exigi'nt qu’elles soient assurées et régulières, que la perception en soit fficile et ne jette pas d’odieux sur la religion. Il faut que les missionnaires, envoyés dans les pays les plus reculés du monde, ne soient pas laissés sans secours; que les fonctionnaires et les employés, attachés à l’expédition des affaires, soient assez rétribués pour attirer au milieu d’eux des hommes intelligents; que les facultés de théologie, et les séminaires de la propagande, où

sont formés les missionnaires pour les pays infidèles, soient suffisamment dotés. " ’

Eh bien ! ces ressources dont la fixité et l’abondance

sont également necessaires, !e Pape ne les trouve en grande partie que dans celles de son domaine temporel. Mais aussi les produits de cette sorte, joints aux perceptions que lui procurent les dispenses, les frais de chancellerie et les dons volontaires, suffisent à ses besoins. Par le concours de ces branches multiples de levenus, le budget du gouvernement romain permet au pasteur suprême de contribuer comme il convient aux œuvres chrétiennes. Il est à l’abri des critiques qu’en feraient des Chambres mal disposées pour la

• ehgion, et des suppressions exercées par des souverains hostiles. Il ne surcharge ni les États du Saintbiége, ni les fidèles répandus sur le globe entier, parce que le monde catholique acquitte les frais indispensables a son administration spirituelle, sans être grevé

lui-meme au profit des Romains, les taxes pontificales étant fort modérées.

\oici l’explication des avantages réciproques que, <lans 1 ordre financier, les catholiques de l’univers et le peuple romain trouvent à ce que le Pape réunisse dans ses mains le sceptre de roi et les clefs de l’Église; c’est que les divers fonctionnaires du Saint-Siège "sont génélalement employés à sa double administration civile et reigieuse. Les cardinaux, qui sont les conseillers du souverain, le sont aussi du pontife; les nonces, tout en remplissant la mission d’ambassadeurs, traitent aussi selon l’occurrence, les questions religieuses. Les inênms palars et les mêmes employés peuvent en plusieurs cas servir a l’expédition des affaires temporelles et des alïaires qui concernent l’ordre spirituel. Joignez à cela es (‘conomies réalisées par la vie simple du pontife les sœmnes considérables apportées à la ville éternelle pai affluence des étrangers que la présence du chef de la chrétienté y attire, et il vous sera facile de compiendre que la nation romaine et les catholiques épars sur le globe entier ont un intérêt égal à ce que le Pape soit souverain et que le souverain soit Pape

La principauté temporelle n’offre pas seulement au paste, U- suprême les moyens les plus dignes et les plus economiques de couvrir une partie des dépenses exigées par sou administration spirituelle ; elle est encore egide la plus sure de son indépendance pour exercer

sa mission apostolique dans l’univers chrétien, selon l’esprit de l’Évangile. Or, cette indépendance est une condition indispensable à la liberté des cultes ; elle' est la sauvegarde de la distinction radicale qui existe entre l’autorité humaine et l’autorité religieuse.

Remarquez quei’Église a été fondée par Jésus-Christ sans le concours des princes. Elle ne doit son origine à aucun acte législatif; ni César, ni Hérode, ni Pilate, ne fut appelé à autoriser sa formation ou à lui donner un eæequalur. Rien n’est plus contraire au droit évangélique que la théorie de quelques écrivains touchant la nécessité de faire octroyer par la loi civile la liberté des cultes : comme si cette liberté pouvait être de création législative! Comme si elle n’était pas aussi fondée en raison, aussi inviolable que celle de notre personne, de nos pensées, de nos propriétés! L’Église a son indépendance établie sur le droit naturel et sur le droit divin ; elle a sa sphère propre et distincte comme l’État, même avec cette différence, toute en sa faveur, que son autorité, venant immédiatement de Dieu, ne saurait être amoindrie par la volonté des peuples.

Cette indépendance n’est pas toujours respectée. Le pouvoir spirituel, vivant à coté du pouvoir temporel, est souvent entravé par lui. Qui ne connaît les luttes du sacerdoce et de l’empire ? Les attaques dirigées contre le premier ont été tantôt sanglantes, tantôt savamment oppressives ; mais la violence et l’astuce n’ont pas réussi à transformer les prêtres catholiques (m fonctionnaires de l’Etat; on peut les faire mourir, on ne les réduira point à accepter la condition de popes. Sous le glaive des bourreaux, l’Eglise a prêché l’Évangile; elle a défendu ses droits. On coupe par-ci par-là quelques

DE LA SOüVERAIXETE TE.MPORELLE Dü PAPE.

têtes aux ministres courageux, mais la voix de la justice ne crie que plus fort pour réclamer contre la force et l’abus du pouvoir. Ces combats de la foi offrent un spectacle magnifique au monde moral: ils sont beaux, surtout au milieu de la dégradation actuelle des caractères en France, mais ils ne sauraient constituer un état normal. R faut que l’Eglise trouve des moments de repos, et qu’elle jouisse quelque part de son entière liberté.

Or, comment fonder solidement l’indépendance ({ue la religion catholique réclame au nom de l’Évangile }

Les évêques sont trop sous la main des gouvernements pour que les droits dont Jésus-Christ les a investis soient toujours respectés, et que leur résistance soit toujours etficace. Leur voix est souvent étouffée par les étreintes administratives; la publicité de leurs réclamations leur est interdite. La prison, l’exil, la mort même, sont les peines infligées à leur hardiesse apostolique. Sans remonter bien haut, nous pouvons invoquer les souvenirs de la Révolution française et du premier Empire, pour montrer comment on sait fouler aux pieds la liberté des évêques. Même de notre temps, pendant quel- ({ues semaines, les journaux ont reçu défense de publier les lettres pastorales relatives à la question romaine.

S’attendre à voir tous les gouvernements administrer les États selon les lois de la justice, ce serait bien peu les connaître et ne pas avoir lu une page d’histoire. Aussi, quelque inviolable que soit l’autorité épiscopale dans les matières spirituelles, il ne faut pas espérer ‘ qu’elle soit toujours à l’abri de toute atteinte. Du

moins, qu’on laisse au Pape les garanties qui, depuis dix siècles, le protègent contre la force dans l'exercice

de son pontificat universel. Éj^al d<îs rois en dignité humaine, il ,élèvera avec plus de [luissance sa voix apostolique contre les oppressions dont ses enfants dans la foi ont à souffrir. Du haut du Vatican où il gouverne en maître, entouré des ambassadeurs de toutes les nations, il parlera en sa qualité de prince, et ses réclamations seront portées, dans les formes et le langage diplomatiques, aux chefs qui violent les droits du peuple et de l’Église. Sa parole en seia mieux écoutée, et ses doléances obtiendront plus facilement justice.

S’il était possible de déposséder le jiape de son trône temporel sans le soumettre à l’autorité d’un autre souverain , le mal ne présenterait pas le même caractère do gravité. Le pontife serait privé des éléments de bien dont j’ai signalé l’importance, mais, du moins, il ne serait pas en butte aux persécutions d’un prince despote, comme le fut Pie Vil au château de Fontainebleau. 3fais, dès qu’il cesse d’être roi, il faut qu’il devienne sujet, qu’il obéisse aux lois les plus tyranniques faites exprès pour lui lier les mains; qu’il soit exposé a passer sa vie en réclusion, s’il ne consent à

être soumis jusqu’à l’ignominie, comme le sont les évêques de Russie.

On a dit avec raison que le schisme peut être provoqué, dans beaucoup d’États, par le renversement du tione papal. Cette prévision est facile à motiver. Supposez que Victor-Emmanuel règne dans toute l’Italie; que s étant rendu formidable par le commandement qu’il exerce sur vingt-cinq millions de citoyens, et parla possession des plus beaux ports du monde, il déclare la gueiie a la France ou a 1 Auti'iche : qu’arrivcra-t-il , ou du moins qu’y aura-t-il à craindre? C’est qu’il ne

tente de jeter l’évêque de Rome dans son parti. Si ce dernier se laisse entraîner à une fausse démarche par séduction ou par crainte; si même il est accusé, quoique injustement, d’avoir voulu favoriser les desseins de son maître, il sera compromis aux yeux des autres belligérants. Les récriminations les plus violentes seront la suite de cette situation. Le souverain, qui se dira sacrifié, interdira à ses sujets toute relation avec Rome, et il finira peut-être par organiser un schisme.

A l’époque où les empereurs romains avaient sous leur autorité presque toute l’Europe, le pouvoir temporel du Pape, quoique désirable , n’était pas du moins nécessaire pour dissiper les ombrages des autres têtes couronnées; mais de nos temps, avec le grand nombre des chefs de toute espèce qui se partagent l’Occident , la sujétion du pasteur suprême à un d’entre eux serait un acheminement à autant d’églises particulières qu’il v a d’États divers.

Mais, me dira-t-on, est-ce que les Italiens n’ont pas le droit de se choisir leur chef ? A qui pourrait-il être permis de paralyser, dans leur pays, l’exercice de la souveraineté nationale? Il serait injuste de repousser chez eux le principe du suffrage universel proclamé chez nous comme l’origine de tout gouvernement rationnel. Puisque nous admettons qu’en France l’Empereur n’a droit de régner que parla volonté de la nation, nous devons reconnaître aussi que le Pape doit|êtrc l’élu, quant au pouvoir temporel, des divers peuples soumis à son sceptre.

J’aurais beaucoup d’oi)servations à faire sur la souveraineté nationale, la manière de l’exercer, la sincérité des votes, la perpétuité ou la révocation des princes

régnants; mais je n’entre pas dans de telles discussions, inutiles à l’éclaircissement de mon sujet. Je me borne ici à dire que, si j’invoquais purement et simplement la théorie du suffrage universel pour soumettre au creuset de la critique la situation de l’Angleterre, de l’Autriche, de la Prusse, de l’Italie, de la Russie et de la France même , tous ces États seraient bouleversés. L’Irlande, l’Inde, la Pologne, la Hongrie, Venise, Gênes, l’Algérie demeureraient-ils attachés à la mère Patrie?

Ce n’est pas encore tout. Le princi])e de la souveraineté nationale, poussé à ses dernières conséquences, amènerait à celle des provinces, à celle des cités, à celle des hameaux, à celle de chaque famille et de chaque individu. Si Bologne avait le droit de se séparer de Rome, Marseille l’aurait de se séparer de Paris. Au fond, la souveraineté réside dans chaque individu, qui, étant né l’égal de ses semblables, n’en saurait être le sujet que par son choix, ou par des nécessités d’ordre public, de paix générale, de besoins sociaux, d’un précepte divin. La raison n’admet pas que le Breton, le Provençal, l’Auvergnat, le Gascon, le Basque, qui ont chacun leuis moeurs, leur idionn^, leur caractère piopies, soient plus ou moins obligés à demeurer annexés malgré eux aux Parisiens qui leur envoient leurs mauvaises doctrines et périodiquement leurs révolutions, que ne le sont les habitants d’Ancône à demeurer sous 1 autorité du Pape. Pourquoi regarderions-nous cependant 1 insurrection de l’une de nos provinces comme une rébellion? Pourquoi le gouvernement se croirait-il en droit d’envoyer des troupes pour la comprimer? C’est parce que des raisons d’ordre public, des nécessités sociales réprouvent ces fractionnements du

DE L.4 SOüVERALNETf: TEMPORELLE DU PAPE.

pays qui, de degré en degré, tiniraient par anéantir toute espèce de gouvernements. Eh bien! la raison d’intérêt général qui permettrait au gouvernement français d’empêcher les Provençaux de fonder un Etat à part , est I aussi celle qui défend aux Italiens d’abolir la souve-

I raineté du Saint-Siège. Deux cents millions de catho-

liques exigent, pour la sûreté de leur pontife et pour l’indépendance de son administration spirituelle, que i le pouvoir temporel du Pape soit maintenu.

Certes, si les États se croient légitimement autorisés à intervenir dans les questions agitées chez les nations voisines, seulement pour ce motif qu’ils ont un grand intérêt à conserver leur influence chez elles et à y yiro-

Itéger leur commerce; ils ont ce droit, à bien plus forte

raison, lorsqu’il s’agit de sauvegarder les intérêts de leur '4 religion, et de défendre leur chef spirituel contre les atta-

ques des révolutionnaires, des hérétiques et des impies.

Mais, si les papes refusent de procéder aux réformes nécessaires à un bon gouvernement, faudra-t-il rendre leurs sujets victimes de cette obstination? Est-il juste qu’un peuple soit réduit à demeurer sans fin étranger aux progrès de la civilisation ; à vivre toujours sous l’empire de lois surannées; à ne participer ni à la di- I rection île ses propres affaires, ni à l’exercice d’une

I liberté raisonnable? Je réponds: assurément non! Les’

I droits des peuples sont trop sacrés pour qu’il soit per-

^ mis de les fouler aux pieds, même sous prétexte de reli-

j gion. !Mais, est-ce que les papes qui ont, dans les siècles

j antérieurs, rendu Rome si resplendissante, lorsque le

-f-' reste des nations était plongé dans les ténèbres de

|, l’ignorance, la ramèneront dans la barbarie quand l'Eu-

1 rope jette, de toutes parts, des faisceaux de lumière?

26G DE LA mSTUlBUTIOX DES RICHESSES.

Est-ce que Pie IX a refusé quelque chose aux idées libérales de l’époque? N’a-t-il pas même été accusé de se précipiter trop vite dans le mouvement libéral? Qui donc a arrêté cet élan ? Ne sont-ce pas les révolutionnaires, en assassinant Rossi, et en chassant de sa capitale le réformateur généreux? Qu’on laisse le Pape libre, et on verra comment il saura renouer son œuvre de réformes , interrompue par l’astuce et la violence , par Mazzini et Garibaldi !

Au demeurant, il y a beaucoup à rabattre de la prétendue infériorité dans laquelle on suppose placé le gouvernement pontifical. La mauvaise foi ne fut jamais si patente que dans les accusations portées contre lui ; le mensonge, la calomnie s’y sont élevés jusqu’à la plus extrême impudence. Citons quelques faits:

Ou se plaint du trop grand nombre de prêtres dans 1 administration des a fiai res publiques; on demande, comme s il n’en était pas ainsi, que les laïques y soient introduits dans une large proportion. Or, voici les faits d’après le rapport que M. de Rayneval, notre ambassadeur à Rome, adressait au gouvernement en 18ofi :

« Hors de Rome, c’est-à-dire dans toute l’étendue des Etats pontificaux, à part la capitale, dans les Légations, les Marches, 1 Ombrie et toutes les provinces, au nombre de dix-huit, combien pense-t-on que la cour de Rome emploie d’ecclésiastiques ? Leur nombre ne dépasse pas 15, un par province, sauf trois où l’on Il en compte pas un seul. Ils sont délégats, nous dirions prétets. Près deux, conseils, tribunaux, employés de toutes sortes, sont laïques. Le nombre de ces derniers s’élève à 2,313 de l’ordre civil, G20 de l’ordre judiciaire, en tout 2,933, soit un seul employé ecclésias-

tique sur 195 employés laïques. Serait-il possible à l’esprit le plus prévenu de faire un crime à un pouvoir ecclésiastique d’un chiffre aussi restreint d’hommes de sa robe, dépositaires de l’autorité dans toute l’étendue du territoire ? Qui pourra croire qu’il y a là un abus intolérable ? »

Même à Rome, la supériorité numérique des laïques est frappante.

« Le conseil d’État compte 3 ecclésiastiques sur 1 0 laïques.

» Le ministère de l’intérieur compte 7 ecclésiastiques outre les 13 présidents des provinces dont j’ai déjà parlé; 22 ecclésiastiques en tout sur 1,il 1 laïques.

» Le ministère des finances compte 3 ecclésiastiques sur 2,017 laïques.

)) Le ministère de la police compte 2 ecclésiastiques sur 404 laïques.

)) Le ministère des armes ne compte pas un seul ecclésiastique. (Aujourd’hui, le ministre, ancien militaire, est ecclésiastique.)

» Le ministère de la justice, en y comprenant les tribunaux supérieurs, qui sont de nature mixte, compte 59 ecclésiastiques sur 927 laïques. »

Ce n’est pas avœc plus de sens et de justice qu’on a demandé la refonte des lois romaines. M. de Ravneval et M. Sauzet , juges si compétents en cette matière , sont loin de les juger aussi défectueuses que le publient les ennemis du Saint-Siège. Mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’on prétend substituer le Code Napoléon à celui qui est en usage dans les États pontificaux, comme si notre Code était la réalisation de l’idéal en ce genre! Comme si, depuis sa promulgation, il n’avait

pas été retouché sur plusieurs points! Comme si la jurisprudence ne le modifiait pas chaque jour! Comme si les Romains devront être obligés de remanier leur législation à mesure que nous remanierons la notre! Et pourquoi n’exigerait -on pas aussi que l’Angleterre, l’Autriche, la Turquie, l’Espagne, la Prusse, adoptent nos Codes? Allons donc! ce n’est pas sérieux!

Est-ce bien à nous, encore soumis à une foule de lois révolutionnaires, menacés par le décret relatif à la sûreté générale, dépouillés du droit de nous associer; est-ce bien à nous, qui ne jouissons ni des franchises municipales, ni du régime parlementaire, ni d’une vraie liberté de la presse, à critiqu(;r la législation en vigueur dans les États de l’Église ?

M. Pépoli accuse le Saint-Siège de ne rien faire pour 1 instruction à Rome. « C’est bien assurément, lui répond Mgr l’évêque d’Orléans, la plus étrange calomnie que l’on puisse imaginer. M. Pépoli est donc le seul à ne pas savoir que les Papes ont de tcuit temps protégé plus qu’aucun souverain et qu’aucun parlement les lettres, les sciences et les arts? Il ignore donc qu’à Rome les sciences, les lettres, les arts, ont partout des sanctuaires, des chaires, des bibliothèques, et que l’instruction du peuple en particulier est si peu négligée (jue chaque commune a un instituteur, de même qu’elle a un médecin et un chirurgien gratuits? A Rome même, on compte plus de quatre cents écoles primaires ou secondaires, et proportionnellement le double d’enfants de ce qu il y a à Paris dans les écoles primaires , qui sont toutefois, on le sait, plus avancées dans la capitale de la France que dans toute l’Europe. Pour la haute instruction, c’est bien plus encore. Ce petit État de

trois millions d’âmes a sept universités pourvues de toutes les facultés et fréquentées par près de mille sept cents élèves; c’est, proportion gardée, deux fois plus qu’en France. » (La Souveraineté pontificale , p. GOo.

Ajouterai-je que les impôts y sont beaucoup moindres, que les pauvres n’y sont pas aussi nombreux et qu’ils sont mieux secourus? Mais je suis forcé à me restreindre. Voyez pour la réfutation des diverses accusations portées contre le gouvernement pontifical, l’ouvrage de Mgr l’évêque d’Orléans, déjà cité, et celui de M. Sauzet, intitulé : Rome devant l’Europe.

Est-ce à dire que tout est pour le mieux à Rome, (pi’il n’y ait ni réformes à opérer ni améliorations à introduire? Certes, cette situation serait bien merveilleuse; elle n’a existé et elle n existera jamais dans aucun État : il faut y tendre toujours, sans espérer de la réaliser jamais entièrement. Mais parce (|ue l’administration du Saint-Siège paye son tribut à la faiblesse humaine, est-ce un motif pour en demander le renversement? On dit qu’on veut des réformes! Je ne crois pas à ces paroles : réformes, améliorations, ce sont des mots inventés pour échautfer les masses et tromper les niais. Non , les révolutionnaires ne veulent pas de réformes; ce qu’ils veulent, ce qu’ils s’etforcent à obtenir, c’est l’abolition de la papauté.

— Voyez plus haut ce que j’ai dit de l’influence que le catholicisme exerce sur la prospérité des peuples.

Au surplus, il ne faut pas que les gouvernements se méprennent sur les conséquences dont la destruction du troue pontifical serait le principe. Ils perdraient infailliblement l’influence que leur donnent sur plusieurs déterminations papales leurs relations diploma-

tiques. Réunissant à sa conronne de pontife celle de roi , aujourd’hui le chef de la catholicité communique facilement et sur le pied d’égalifé avec les autres princes; comme aussi ces souverains entretiennent avec lui des rapports plus suivis et plus propres à- amener dans la complication des affaires, une solution conformé a leurs vues. Les ambassadeurs accrédités auprès du saint Père, comme ceux que ce dernier envoie dans les cours exposent leurs vœux et leurs griefs, débattent les difficultés sur les lieux et se donnent réciproquement salishiction pour le plus grand inténit de la religion et

< es .tats. Otez au Pape ses ambassadeurs revêtus d’un caractère public, décidez que les princes retireront ' ceux qu’ds députent auprès de lui, vous n’aurez plus

< e relations de puissance à puissance, les enquêtes seront difficiles, les égards officiels seront affaiblis. Il en résultera que les hauteurs des princes froisseront e pasteur suprême, que les rapports en deviendront tendus et parfois peu bienveillants.

Aujourd hui, lorsque les priuces veulent agir sur les cveiiues avec rapidité et sans tiraillenuînts, ils Invoquent I inlervention respectée du Pape; de même qu’ils s adressent directement aux évêques pour désarmer opposition du clergé inférieur. Ils arrivent ainsi plus sûrement à leur but et par une voie plus rapide, parce (ju Ils n ont à traiter qu’avec un seul homme, au lieu ( entrer en pourparlers avec autant d’évêques qu’il y a de diocèses, et avec autant de prêtres qu’il y a de paroisses. Ces facilités seraient considérablement diminuées , SI les communications dijilomatiques avec le Saint-Siége étaient supprimées; il faudrait aux souverains presque autant de chargés d’aff'aires qu’ils auraient

de nén:ociations à conduire. Sans doute, ils auraient toujours le droit de s’adresser au Pape et de iui exposer leurs vœux et leurs doléances, mais leurs relations étant moins suivies et leurs intérêts plus séparés, ce ne serait ni avec la même rapidité, ni avec les mêmes éléments de succès.

Une seconde conséquence inévitable, qu’amènerait la destruction du pouvoir temporel dont le Pape est investi, serait la révocation des concordats. Comment supposer que ces conventions seraient maintenues, lorsque celles dont l’objet était de garantir le territoire pontifical auraient été violées, et que la situation de celui qui a fait aux princes de si larges concessions aurait été radicalement changée? Les traités de IHIo sont actuellement regardés comme abrogés par l’effet des circonstances dans lesquelles se trouve placée l’Europe; quels arguments ne tirerait pas de cette jurisprudence internationale le chef de la chrétienté pour s’affranchir, à son tour, des concordats octroyés par ses prédécesseurs dans un état de choses tout différent ? Ainsi, il n’appartiendrait plus aux gouvernements de nommer aux évêchés vacants; d’agréer ou de repousser les nouveaux vicaires généraux, les curés et les chanoines; de transférer un évêque d’un siège à un autre; de présenter pour le cardinalat les prélats qu’ils désirent voir promus à cette dignité. Cependant ils mettent le plus grand prix à exercer ces prérogatives qui leur offrent le double moyen de s’attirer la reconnaissance des ecclésiastiques élus, et d’éloigner des fonctions les plus élevées ceux dont ils redoutent l’opposition.

Ajoutons enfin que la dépossession du Pape deviendrait une source d’agitations et de guerres pour l’Eu-

rope. Si ce chef vénéré du catholicisme, ce vieillard que la foi nous représente comme le successeur de saint Pierre, se trouvait contraint à quitter Rome dont il est l’évèque et d’où il doit exercer le souverain sacerdoce sur l’univers chrétien, il s’élèverait, parmi les populations soumises à son autorité , un cri de douleur indéfinissable; deux cents millions de catholiques réclameraient son rétablissement sur le trône que ses prédécesseurs ont illustré par leur génie et par leurs vertus, et des pieds duquel sont partis des milliei s d’apôtres pour convertir les nations les plus sauvages. Le clergé, navré de voir le pasteur suprême errant de cité en cité, gêné dans ses rapports hiérarchiques avec lui, souvent persécuté parce qu’il lui demeure;-ait soumis et dévoué, ne cesserait de faire entendre sa voix aux quatre coins du monde pour protester contre cette situation, et redemander en faveur de son chef les conditions de liberté dont il jouissait avant l’usurpation jnémontaise. Les fidèles, témoins de ces entraves sans nombre et atteints dans leurs convictions les plus énergiques, joindraient leurs protestations à celles de leurs pasteurs. Il ne faudrait pas tant que ce tableau de la servitude imposée au Pape et que les plaintes unanimes du sacerdoce et des membres attachés à la communion romaine, pour émouvoir la politique des gouvernements et pour leur suggérer la pensée de replacer le successeur de saint Pierre, de Léon X, de Benoît XIV, sur le trône d’où la violence l’aurait précipité. Le premier prince, soit par esprit de religion, soit par hostilité contre les rois de Piémont, soit par la noble ambition d’inscrire son nom dans une grande page historique, qui se sentirait assez puissant pour accomplir une restauration , lèverait l’étendard

I d’une guerre sainte. Soyez-en surs, il ne ferait pas vaine-

< ment appel au concours des hommes religieux. Il ne

j manquerait pas d’exciter un élan général au cri de l’indé-

pendance chrétienne. Il trouverait un écho, non-seulement au sein de la nation qui lui serait soumise, mais encore chez tous les catholiques, même dans le royaume de Piémont, dont les sujets regarderaient le souverain comme traître à leur foi et persécuteur de l’Église.

I Voilà donc une nouvelle cause de guerre })our l’Eu-

rope. C’est pour aboutir à une restauration du Pape que les rois demeureraient aujourd’iiui passifs en face d’une spoliation inouïe et qui lùesse au cœur les chrétiens convaincus! Hélas! il n’existe que de trop nombreux sujets de guerre, sans qu’on y en ajoute de nouveaux. Si ce n’est pas l’amour de la justice, que du moins l’intérêt de la paix décide les chefs des Etats à mettre un terme aux envahissements piémontais, à rétablir et j a garantir l’indépendance papale. Alors l’univers catho-

li(}ue aura reçu la satisfaction à laquelle il a droit, et la religion bénira le nom de ses protecteurs sages et ()uissants, comme elle bénit le nom de Charlemagne.

SECTION DEUXIÈME

Dr DROIT AU TRAVAIL.

Au premier aperçu, chacun comprend que la notion de liberté ne saurait être confondue avec celle de r/roif. La faculté d’acquérir un champ ne confère pas le pouvoir de se le faire vendre, comme celle de voyager n’impose pas au possesseur d’une voiture l’obligation do la prêter à celui qui la lui demande. Cependant, J c’est sur la confusion de ces deux idées essentiellement

distinctes que les socialistes ont hati leur système. Il 'devient donc nécessaire d’établir, dès le début, que le droit au travail n’a rien de commun avec la liberté du travail.

La liberté du travail a pour objet de laisser à chacun le choix de sa profession et de l’ouvrage auquel i! lui plaît de s’appliquer. Mais, tout en défendant de mettre obstacle à l’exercice de ce choix, elle n’oblige

personne à fournir aux ouvriers du travail et les instruments nécessaires à leur métier. Mlle n’est (ju’une application particulière de la liberté prise en général, consistant dans la faculté de vouloir ou de ne pas vouloir, d’agir ou de ne pas agir.

Le droit au travail a une autre portée; il n’implique pas seulement la liberté d’embrasser une profession

quelcon(jue et de l’exercer sans entraves factices, provenant d’un fait dont un individu ou l’Etat serait cou-

pable; il autoriserait, s’il était admis, à intenter une action devant les tribunaux pour obtenir de l’ouvrage à un prix raisonnable. Il en est autrement de la simple liberlé du travail : si elle permet de faire appel aux pouvoirs publics, ce n’est })oint pour contraindre à fournir du travail à ceux qui en demandent; elle réclame seulement que le choix et l’exercice des professions ne soient interdits à personne. En invoquant l’appui de la loi, elle ne prétend point exiger que les ouvriers soient munis des capitaux nécessaires à leur industrie; elle se borne à prescrire (ju’ils soient protégés contre la violence, l’injustice, les privilèges et les monopoles arbitraij-es.

Lorsque les économistes et les publicistes sensés traitent du droit au travail, ils ne mettent point en

doute que tout citoyen ne soit naturellement autorisé à embrasser l’état qui lui convient, à être, selon son gré, laboureur, industriel, négociant, artiste, prêtre, avocat, médecin, etc. jlais ils nient, contre les i^ocialistes, que les ouvriers soient admissibles à forcer les j)articuliers ou l’État à leur procurer de l’ouvrage.

La confusion qu’on a faite du droit au tra\ail avec la liberlé du travail a été la cause logique qui a égaré quelques esprits sur la grave question dont nous nous occupons. Lue fausse appréciation des attributions dévolues à l’État, de sa puissance effective, de ses vraies ressources, est venue i*endre l’erreur séduisante, suro (-0^3 clas..,es ouvrières. On a représenté le gouvernement comme le moteur principal de l’industrie et du commerce, comme le nourricier des cito\ eus indigents. On a suppose que les chefs placés au sommet de l’administration ont assez d’intelligence, de prévoyance, d’activité pour tout diriger, jiour faire réussir toutes les entreprises. On ne se boi iie jias à demander qu’ils rendent la justice , qu’ils maintiennent l’ordre; que, dans des cas particuliers, ils viennent en aide au commerce et aux malheureux; on veut qu’ils rendent le pays riche, qu’ils donnent de l’ouvrage à tous les travailleurs, qu’ils assistent tous les pauvres. Une telle puissance n’appartient à aucun gouvernement, et exiger de ceux qui le composent une action d’une telle nature et d’un effet si étendu, est aussi absurde que dangereux. Les princes et leurs ministres ne sauraient suppléer par leur intelligence celle des citoyens. Leur mission n’est pas de se constituer les entrepreneurs généraux de la nation , mais de protéger la paix et la justice. Quant aux ressources dont ils peuvent disposer

envers les pauvres, elles sont évidemment limitées à celles dont le pays leur confie la répartition. Rien n’est plus inepte que de considérer l’État comme avant entre les mains des flots d’or dont il serait la source; en réalité il n a a sa disposition que les sommes prélevées sur les contribuables. S’il lui est donné de puiser dans sa caisse, c’est seulement après l’avoir remplie aux dépens des citovens.

Une seule remarque suffira pour démontrer combien il importe de ne pas faire intervenir sans nécessité le gouvernement dans la constitution de la propriété et dans l’organisation du travail; c’est que partout où il y a le plus de liberté à cet égard, il y a aussi plus de bien-être. Ainsi dans l’Inde, dans la Turquie et chez tous les peuples où les souverains laissent la propriété privée sans garantie, et prétendent tout réglementer, il n’y a ni industrie, ni commerce, ni véritables progrès agricoles. Au contraire en Angleterre, en Belgique, en France, la propriété s’est développée selon le degré de liberté dont on y jouit. C’est facile à concevoir : dans les pays affranchis des entraves administratives, la sécurité s’unit à l’activité individuelle. Certes, en France, le génie de trente-huit millions d’hommes doit être tout autrement fécond que celui d’un ministre aidé de quelques chefs de bureau.

Reprenons notre sujet. Je suppose un ouvrier, partisan du système que je combats et venant demander du travail a un agriculteur : \oiis exigez de moi, dira celui-ci, que je vous occupe à ma ferme; je ne désirerais pas mieux que de vous satisfaire , mais je n’ai pas besoin de votre concours, je sutlls avec ma famille à la culture des champs.

— J’ai droit de vivre, répliquera l’ouvrier. Je vois chez vous une pièce de terre en friche; je veux la labourer.

— Vous avez le droit de vivre, repartira le fermier, je ne le conteste point. Je suis, au contraire, disposé à vous prêter mon bras contre ceux (pii prétendraient y apporter atteinte. Appelez-moi contre les assassins qui menaceraient vos jours, je prendrai courageusement votre défense. Mais il y a loin du droit de vivre à celui de m’imposer vos services et le taux auquel v^ous entendez fixer vos salaires. Sans doute la pièce de terre que vous me désignez n’est pas travaillée, mais elle le sera par moi-même; mais j’ai retenu d’autres ouvriers; mais aujourd’hui il fait trop mon pour y entrer; mais je n’aurais jias d’argent pour vous paver avant la récolte, ce qui ne ferait pas votre affaire; mais au lieu d’employer la bêche, je veux me servir d’une machine; mais je ne vous crois pas un laboureur intelligent; mais j’ai des enfants pour lesquels je redoute vos ojiinions et 1 influence de vos exemples; mais, etc., etc.

Pendant qu’il explique au défenseur du droit au travail pourquoi il refuse de l’admettre au nomlire de ses journaliers, sa maison est envahie jiar un vétérinaire qui prétend guérir ses moutons, par les forgerons de deux lieues à la ronde qui demandent à aiguiser les socs de ses chai rues, par les tonneliers et les menuisiers de la contrée. Que dirai-je des médecins, des avocats, des notaires ?

Il ne sera tenu, me dira-t-on, de fournir des fièvres à guérir, des procès à soutenir, des contrats à passer, que selon ses ressources et ses besoins. A la bonne

2T« DE LA distribution LES RICHESSES.

heure! Me voilà rassuré eu grande partie : si le droit au travail ne peut être invoqué contre le jiatron à iiui les ouvriers ne sont pas nécessaires ou qui manque d aigent pour les payer, il offre liimi moins de danger Mais je fois observer que la focult<> laissée au proimiétaire de refuser les services dont l’utilité est soumise à son appréciation, do choisir ses travailleurs, de fixer a duree et le prix de la journée, est, au fond, la négation du système qu’on prétend établir, il y a dès lors

d-'bat, convention libre, partant liberté des deux côté'^ absence du droit au travail. ’

Des considérations précédentes, il résulte qu’il serait injuste et absurde de vouloir contraindre les particuliers à fournir de l’ouvrage à tous ceux qui leur en deman- ( eraient. Le travail d’autrui, dont chacun a besoin et peut acquitter le prix, est nécessairmnent fort restreint, tandis que le nombre des professions est incalculable, fi ^ ^ pi opi iétaires fonciers ni industriels assez riches pour payer les services qui leur seraient olferts en une année. Aussi les socialistes ont-ils renoncé à leur système par rapport aux simples individus : ils les déchargent de ce devoir pour l’iiiiposer à l’État. Il me reste donc à examiner la question à ce nouveau point 1 e vue. La solution ne sera pas ditférente de celle que je viens de donner. L’inqiossiliilité de réaliser la théorie socialiste, même ainsi restreinte, pour être moins sailante, n en est pas moins certaine.

Ln etïet, la première condition absolument nécessaire pour que 1 État, personnifié dans le gouvernement put efre contraint a donner de l'ouvrage à tous les ouvriers serait qu’il en eiit d’utile à foire exécuter ; c’est une vérité élémentaire bien sûre. Tous les trésors existant

Dü DROIT Aü TRAVAIL.

dans le monde seraient bientôt épuisés, s’il fallait payer sans fin des travaux stériles.

àlais supposons que les travaux soient utiles; comment l’Etat sera-t-il en mesure de les multiplier selon le nombre des demandeurs? L’industrie privée, si intelligente, si intéressée à étendre ses opérations, est parfois impuissante à occuper tous les bras qui s’olfrent à elle; est-il croyable que les maires, les préfets, les intendants seraient plus heureux? Est-ce (me l’expérience ne constate point que le gouvernement se laisse surpasser de beaucoup en activité et en entente des atlaires j)ar les compagnies et surtout par les entrepreneurs privés? Que ne serait-ce pas lorsqu’il aurait à procurer du travail de toute nature à chaque citoyen? Parvînt-il à remplir cette tache impossible, le problème ne serait pas résolu pour cela. 11 faudrait, en outre, que l’ouvrage fût assez ai)ondant, non-seulement pour que îous les travailleurs fussent occiip(‘s, mais pour qu’ils le fussent selon la mesure de leui's forces et de leur temps ilisponible, autrement la substitution de l’État à l'indpstrie privée serait inutile ou plutôt aboutiràit à une mystification. Ce ne serait pas certainement atteindre le but qu’on se propose que d’offrir à un homme la moitié, le dixième, le centième des travaux qu’il est à même d’exécuter. Il est indispensable de lui en donner en quantité telle, que le montant des salaires qu’il [)erceM’a suffise [)our couvrir ses légitimes dépenses, üi-, l’Etat n’étant que la collection des citoyens dont il est formé, d’où tirera-t-il cet ouvrage qui, par supposition, manque actuellement aux entrepreneurs particuliers ?

Le gouvernement se trouverait encore eu face d’autres diÜicuités insurmontables. Comment arriverait-il à

2»» r)E LA DISTRIBUTION DES RICHESSES.

Iiorler le prix de la main-d’œuvre à un taux éciuitable SI les produits lui étaient mal payé.s, si les citoyens ne

es ui achetaient pas, si la concurrence étrangère lui fermait les marchc% extérieurs?

C est une grande erreur populaire de croire que le gouvernement est maitre des prix. Il tenterait vainement de les fixer à sa convenance. Un tel pouvoir n’est pas seulement en dehors de ses atiributions, il lui fait radicalement défaut. La menace de la guillotine n’empecha point, pendant la grande ré^olution française, la epreciation toujours croissante des assignats, eMa meme peine n’aurait pas à l’avenir plus d’elfet, si jamais le socialisme, venant, à prévaloir, prétendait régler la 'aleur du travail et celle des subsistances; car il v a quelque chose de plus puissant ([ue la volonté des législateurs, c’est la force des choses et la nécessité qu engendre l’ensemble de tous les intérêts.

Se figure-t-on ce qui arriverait ?i l'État prenait l'engagement (le livrer à fous de l’ouvrage bien rétribué et dont l’exécution rentrât dans les aptitudes de cbacpœ travailleur .2 .Monsieur le préposé, dirait l’nn, je réclame des clievaux à ferrer; moi, ajouterait un antre, je suis ciiriirgien, et j’ofîre mes services pour amputer des memlires. Les pharmaciens, les artistes ambulants, les maîtres d’armes, les écuyers, exigeraient à leur tour qu on achetât leurs drogues, qu’on assistât à leurs jeux, qu on apprit à tirer des armes et à monter à cheval.

.Messieurs, répondrait le fonctionnaire municipal, nous n’avons que du terrassement a vous donner. Du terrassement pour les bijoutiers, les typographes, les prolesseurs, les avocats, les musiciens, les peintres! Est-ce sérieux? Ce genre de travail ne durerait pas

l)ü DROIT AU TRAVAIL. ?8I

même longtemps, s’il devenait l’occupation permanente d’un grand nombre d’ouvriers, et les caisses publiques seraient bientôt insuffisantes pour en acquitter le prix.

La (fuestion du droit au travail n’implique pas seulement des impossibilités pratiques (jue les socialistes ne lèveront jamais; elle touche, en outre, au droit de

propriété, à la morale, à la liberté et à la dignité des citovens.

En etlet, le gouvernement ne saurait être fourni.<;seur général du travail, à moins d’être propriétaire unique des champs à cultiver; d’avoir à sa disposition les outils, le numéraire et les ateliers indispensables; d’être mis a même d’écouler avantageusement ses produits; en un mot, il faudrait qu’il se trouvât dans la position d’un entrepreneur qui prospère. Or, d’où se procurerat-il les ressources nécessaires pour remplir sa tâche immense? Se mettra-t-il à la tête d’un monopole absolu ? ou bien laissera-t-il à côté de lui des propriétaires et des industriels qui lui fassent concurrence ? Respecter la propriété individuelle, laisser le travail libre, il ne le ])ourra pas, car s'il n’a entre ses mains les biens de toute sorte, il n aura pas le moyen d’otlrir de l’ouvrage aux industries de tous les genres; et s’il laisse subsister la concurrence, il sera écrasé par elle, parce que les entrepreneurs privés lui seront toujours supérieurs en activité, en assiduité, en surveillance, en variété de ressources intellectuelles.

L’Etat demeurant chargé de fournir de l’ouvrage à tous les citoyens est logiquement conduit à exiger qiu' les divers instruments de travail soient mis entre ses mains, jiour les répartir selon les besoins. Il serait

DE LA DISTIUBUTION DES LICIIESSES.

absurde de l’obliger à occuper les laboureurs , les mineurs, les forgerons, les charpentiers, sans mettre à sa disposition le sol, les carrières, les fers, le bois. Il faut (|ue, pour être le moteur, le centre, le distributeur de tous les travaux , il soit à la fois possesseur de toutes les terres et entrepreneur unique de toute esi)èce d'industries.

On ne s’était pas rendu compte pourquoi M. Proiidlion disait à l’Assemblée constituante : « Donnez-moi le droit au travail, et je vous abandonne celui de la j)i opriété. » On voit, par ce qui précède, que le socialiste avait compris la portée de ce droit qui entraîne a\ ec lui l’organisation du travail et la suppression de la liberté individuelle.

Or, savez-vous où nous amènerai(mt le monopole de

l'Etat et l’organisation forcée du travail? A un despotisme tel que ne l’ont jamais senti l’Inde et la Tunjuie. A^ous serions enrégimentés et conduits à la corvée nationale sous la verge d’un caporal. Au lieu de choisir uous-mêmes notre profession , nous serions rangés dans celle qui nous serait assignée par le chef politique. Sans doute les socialistes prétendent que chacun sera classé selon son mérite, mais, s’il n’y a pas de choix dans les vocations, comment se révélera le mérite? Si, par exemple, Mozart, âgé de huit ans, avait été mis en apprentissage chez un boulanger, comment aurait-il connu son génie pour la musique Est-ce cpie nous ignorons l'ineptie, le mauvais vouloir des administrations?

Ce qui semblera paradoxal au premier aperçu, c’est que le droit au travail crée le droit à la paresse. Pour trop vouloir assurer une rémunération aux ouvriers,

DU DIlOtT AU TRAVAIL. 28,î

on supprime le travail lui-même. Ce n’est pas pour faire une antithèse (jue je viens ir<'noncer ainsi ma pensée. Les termes dont je me suis servi sont d’une vérité incontestable. Iis sont l’expression naturelle d’une déduction évidemment renfermée dans le sv.stème que je combats. Oui, proclamer le droit au travail, c’est promulguer celui de la paresse. En etfet, dès qu’un homme serait assuré de trouver sa subsistance à l’aide d’un ouvrage quelconque, il n’aurait plus besoin de se mettre en peine de le bien exécuter, ni de s’actpiérir la réputation d’un ouvrier assidu et honorable. Il choisirait la profession la ])lus douce, la moins assujettissante. Il remplirait sa tâche comme il lui conviendrait. Il ne faut pas s’imaginer (ju’ii serait facile de le contraindre à s’en acapiitter loyalement. Des poursuites exercées pour 1 y forcer seraient impossibles, car la multitude des délinquants déborderait la magistrature, et l’on mampierait de moyens ellicaces pour constater l’incurie des paresseux et la mauvaise volonté des prévenus.

Ce ne serait pas sérieusement que l’on nierait l’existence d’ouvriers paresseux, gâchant la matii're don' ils ont la manipulation, produisant une amvre défectueuse [)ar mauvais vouloir. Aussi bien , pour la constater, je ne serais pas réduit à de purs raisonnements, je n’aurais pas à argumenter sur de simples possibilités, mais il me sullirait d’invoquer le témoignage de l’expérience. L’Angleterre a eu île-' ateliers nationaux. Eh bien, les chefs y étaient sans aucune espèce d’autorité ; les ingénieurs étaient poursuivis à coups de pierres. En France, l’essai n’a }>as été moins déplorable. Nous avons vu, au Champ-de-Mars, les terrassieis

fournis par toutes les professions maltraiter ceux de leurs camarades ([ui se montraient assidus et appliqués à leur tâche, et s’organiser, sur le chantier, en bandes épouvantables qui, au mois de juin, furent sur le point de jeter la société dans l’abîme.

Je dois revenir ici sur une observation que j’ai faite ailleurs. J’ai dit que l’homme n’est pas naturellement porté au travail. Sans doute, dans l’état de civilisation, il aime à s’occuper; il se plaît à l’étude, à la culture des terres, a l’exécution de certains ouvrages manuels, âfais il n’arrive là que progressivement , et, s’il n’y avait été originairement contraint par le besoin, il aurait préféré végéter dans la }>aresse. Quelques exceptions ne détruiraient pas cette observation générale. La plupart des hommes demeureraient oisifs, si les diverses nécessités qui les pressent ne les avaient d aboi d forcés a travailler. Le goût d’une vie active ne vient que postérieurement. On trouve le vice de la paresse chez les enfants et chez les peuples non ci^ ilisés.

Quand 1 escla\e aspire a la liberté, c’est surtout à celle de ne rien faire.

L homme commence à être aiguillonné au travail par la faim et par le froid : ce sont d’abord les besoins matériels qui l’excitent; puis viennent ceux d’nne nature plus élevée, se rattachant aux jouissances de rârne. Mais, dans tous les cas, il lui faut un stimulant tneigique; aussi le sage ne se plaint-il pas que l’humanité soit soumise a des besoins; s’il trouvait moyen de 1 en délivrer, autrement que par l’assujettissement à une vie laborieuse, il se garderait bien d’ouvrir la main pour en laisser tomber son secret ; car la moralité est dans le travail. Assurer à l’homme sa subsistance

en le dispensant d’une occupation sérieuse, ce serait en réalité le provoquer à la paresse; il pourrait, en effet, léduire sa tache a un si petit nombre d’heures, et la remplir avec tant de négligence, que la valeur en serait insignifiante et n’aurait aucune proportion

avec les salaires dont le montant est indispensable à l’entretien d’une famille.

On me dira peut-être que l’ouvrage de chacun sera lixé et que la confection en sera soumise à une expertise. .Mais tout cela n’est aisé qu’en théorie; dans la pratique, c’est irréalisable. Remarquez qu’avec le droit au travail , chacun serait admissible à exiger un salaire déterminé, un minimum dont le tantième lui permît de fouinir a ses besoins et à ceux de sa femme et de ses entants. Or, tandis que les dépenses de toute sorte nécessaires à un ménage sont appréciables, la quantité de 1 ouvrage qu’un individu est capable d’exécuter n’a pas de vraie mesure. Car, d’après quelles règles incontestables évaluerait-on les forces et l’adresse" de chaque travailleur.^ Selon quel type jugerait-on de la bonne ou mauvaise confection ? L’ouvrier prétendrait toujours être irréprochable, il se comparerait avec tel autre qui serait plus faible, ou malade, ou incapable. Je le répète, son droit serait précis et son devoir vaeue, indéterminé; on serait donc forcé de s’en tenir à sa parole et à sa délicatesse.

De cet état de choses résulterait la conséquence que j ai déjà énoncée, savoir, que son droit au travail jiroduirait son droit au salaire, sans engendrer l’obligation de le gagner. L’ouvrier paresseux, négligent, de mauvaise volonté, ne pourrait être contraint à un travail convenable, et, en même temps, il serait recevable à

DE LA DlSTRiBUIlüX DLS RICHESSES.

actionner la sociclo pour obtenir li’elle une rémunéra-

tion proportionnée aux besoins qu’il éprouve. 3Iais. dès lors, ce ne serait plus un prix légitime qu’il perce\iait; ce ne serait qu une auinbne. La France serai! tiansfoiiuée en un peuple de men<liants, ou mieux, de spoliateurs, de parasites. Qui travaillerait pour faire viM-e les paresseux? Je ne vois pas d’autres moyens que de rappeler les esclaves.

Let état social, si favorable à la paresse, éteindrait

toute émulation dans le cœui- des travailleurs. Assuré: de leur subsistance pour l’avenir, et privés en même temps de tout espoir d’améliorer leur sort , ils ne si' metti aient [joint en peine de surpasser les autres en actixité et en adresse dans la main-d’œuvre. Aujourd hui, dès ([u un enfant est mis en apprentissage dans un atelier, on lui fait remarquer l’importance d’être bon ouvrier. On lui dit qu’à cette seule condition , i! trouvera un jour de l’ouvrage et obtiendra de gros salaires. On lui dépeint l’apprentissage comme nue école où il commence son éducation industrielle et où il jette les fondements de son bien-être futur, et inêine d’une fortune possible. On s’etforce de lui faire compiendie que le succès et les récompenses sont les prix accordés à ceux qui travaillent le mieux et avec le plus de rapidité. Pour lui rendre la chose plus sensible, on lui cite les ouvriers qu’il a sous les yeux et dont les salaires sont les plus élevés, et on lui explique que, s’ils sont mieux rétribués , c’est parce qu’ils sont plus laborieux et j)lus habiles. De tels exemples frappent les apprentis,

et ils ne manquent guère, tôt ou tard, de porter leurs fruits.

Mais si tous les ouvriers étaient

garantis contre le

nu DROIT AU TRAVAIL.

chômage et contre l’insuflisance des salaires , ils ne se mettraient plus en peine de se perfectionner dans leur profession. 3Iême aujourd’hui, dans l’état de notre organisation sociale, au sein d’une activité qu’engendre le besoin et qu’impose la concurrence, on en rencontre de paresseux et de maladroits; à quoi ue faudrait-ii pas s attendre si le stimulant de l’émulation venait à leur manquer? Ils seraient semblables aux sauvages de l’Océanie, qui , assurés de leur subsistance par la plantation de trois ou quatre arbres à pain, passent leur vie dans l’indolence et les vices qu’elle enfante.

Sous le régime du droit au travail, la prévoyance ne leur ferait pas moins défaut que l’émulation. Rare dans la jeunesse, si elle est plus commune et plus active aux autres époques de la vie, c’est parce qu’elle est vivement excitée. L’homme parvenu à un certain àee. placé au sein de sa famille, sent la nécessité de l’ordre et de l’épargne pour lui, pour sa femme et pour ses enfants. La pensée d’améliorer son sort et celui des personnes t[ui lui sont chères, quelquefois même l’espoir de laisser une grande fortune à sa descendance, l’empêchent de dissiper ses profits : ils le rendent économe après l’avoir rendu laborieux. Songera-t-il à l’avenir si ses privations ne doivent tourner qu’à 1 avantage de 1 État ? Ce serait bien peu connaître l’espèce humaine que de la croire capable d’imposer un frein à ses instincts, dans le but d’accroître la somme des revenus publics. Des sacrifices de cette sorte présenteraient sans doute un beau spectacle , mais est-il raisonnable de les attendre des masses ?

Une autre didiculté , non moins insurmontable , naîtrait du choix des états. Les emplois les plus émi-

288 DE LA ]){STHIBüT10X DES UICHESSES.

nents seraient les [)liis convoités; par contre, personne ne voudrait de ceux qui demandent l)eaucoup de peine et qui offrent peu de satisfactions à l’ainour- Jji’opre. Aujourd’liui que les citoyens se classent à leur gre, dans les diverses professions sociales, ils n’ont pas a se plaindre d’y etre employés. Ils y sont entrés, et ils y restent volontairement; il leur est parfaitement libieden sortir. La situation serait toute différente, dans le cas où le travail serait légalement organisé selon un ordre hiérarchique et contraint. Personne ne voudrait accepter les métiers pénibles, insalubres ou dégoûtants. Dans Létat actuel des choses, une augmentation de salaire lève toute difficulté, mais sous le régime nouveau , chacun prétendrait choisir le genre de ses occupations. Celui qui serait assujetti j)ar la force à un travail épuisant ou malpropre, crierait a l’injustice. ïirera-t-on au sort la désignation dos états? Sera-ce le bulletin jeté dans une urne qui décidera des vocations? Ce système est trop absurde pour qu’on le mette en pratique. Adoptera-t-on celui des saint-simoniens? Tentera-t-on de placer chacun selon ses aptitudes et son mérite > Ce serait se tailler une rude besogne. Comment établir des classifications équitables et acceptées par les citoyens? Comment persuader a Cotin qu’il est moins poëte que Boileau, et a un licencié en droit qu’il n’est pas destiné à écraser Démosthène ou M. Berryer? Des hommes, d ailleurs habiles dans leur profession , parlent parfois de leur mente personnel avec une exagération d éloges ({ui excite la plus douloureuse compassion Croyez-vous qu’il serait possible de leur assigner un rang propre à contenter leur ambition ?

Les désastreux effets du droit au travail ne se borneraient pas au renversement de tous les intérêts privés. Le malheur atteindrait la fortune publique et la .sécurité delà nation. Nous finirions par être livrés à la conquête après avoir été mis au dernier rang des peuples.

En ollel , l’aljsence de (ou(e émulation ainonorait la Im de tout progrès dans les sciences, les arts et les hnances. Cltacnn , convaincu que ses efforts intellectuels augmenteraient ses travaux sans rien ajouter à son bien-être, se livrerait à la paresse et à l’apathie, qui ont conduit le Turc et l’Indien à l’accroupissement de l immobi ite, et préparerait de la sorte la nation à devenir la proie du premier guerrier qui serait muni des ressources créées par le mouvement de la civilisabon. Pendant cet état de dégénérescence, les peuples voisins, demeurés fidèles aux vraies conditions du développement régulier de la vie intellectuelle et phvsique, augmenteraient la somme de leurs eonnais'an'ces et de leurs capitaux. Ils perfectionneraient leurs armes et accumuleraient leurs provisions de guerre Or tout le monde sait aujourd’hui que ce sont surtout les capitaux de toutes sortes qui sont les instruments de la victoire. .Autrefois, ce fut d’abord la force musculaire qui assurait le triomphe. Cet élément de succès fut remplacé par l’invention des armes, surtout des armes a feu, et par la lactique militaire. De nos temps, où la science des combats est devewie générale, la victoire est promise aux capitaines qui ont à leur disposition les meilleurs vaisseaux, les meilleures armes, les meilleurs chemins, la plus grande abondance d’engins de toute espèce et les mieux confectionnés.

Jiieii que les ouvriers ne puissent invoquer en leur

DE LA distribution DES RICHESSES. *

faveur le droit au travail, ce n’est pas à dire qu’il n’v ait rien à faire pour eux. L’État, qui ne saurait être actionné à l’effet de leur fournir les moyens de vivre .

Kj 7

a cependant l’obligation rigoureuse, dans la mesure de ses ressources et de ses attiibutions, de faciliter l’ouvrage, de détruire les abus nuisibles à l’industrie, et d’aider à l’élévation des salaires.

La religion aura une grande part dans la réconciliation des ouvriers avec les patrons, et dans la fixation du taux auquel il est juste de porter la rémunération de l’ouvrage. Si l’on accepte largement son concours, par l’intervention des lois évangéliques qu’elle promulgue elle maintiendra avec vigueur les droits des maîtres contre les spoliateurs, et elle obtiendra, d’un autre côté, que les ouvriers soient traités liumainement et qu’ils reçoivent des salaires équitables.

Elle rappellera à l’ouvrier (jm;, s’il a été affranchi du servage, il a perdu le droit rigoureux d’être nourri par son maître; qu’en acquérant sa li!)erté, il est force d’en subir les conséquences; (jiie, s’il a été rétabli dans le droit de s’appartenir, il faut (pi’il accepte la condition de vivTC à ses risques et périls. H agit sous sa responsabilité : il est libre, mais le patron l’est également: il y a complète réciprocité de droits.

La religion dira en même temps au propriétaire et à 1 entrepreneur : Votre droit à ne pas être contraints par la force dans la fixation des salaires n’est pas contestable; toutefois, gardez-vous d’être durs envers les ouvriers qui sont vos frères. Payez-les selon (pi’ils le méritent et que vos profits vous le permettent. Si vous vouiez goûter des satisfactions plus douces et plus dui'ables que celk^s dont l’opulence est la source, si

VOUS mettez du prix à être bénis de Dieu et des hommes, n écoutez pas seulement la voix égoïste de vos intérêts, j)rêtez aussi l’oreille à celle de la charité chrétienne.

SECTION TROISIÈME

Di: LIBRE ÉCHANGE.

La liberté d’échanger les produits de toute espèce entre les divers peuples de l’univers n’échappe pas aux conditions des autres libertés. Elle a ses dangers, ses obstacles, ses abus: aussi* est-il permis, dans des circonstances données , d’en limiter les évolutions natui elles. Mais, s il est parfois nécessaire d’en comprimer 1 expansion , on ne doit pas moins la regarder comme un but vers lequel il importe de tendre sans cesse. Partisan convaincu de la liberté industrielle, je ne laisse pas de reconnaître qu’elle peut avoir be.<=oin d’être soumise à des restrictions. En me déclarant favorable a son adoption, j’admets, pour certains cas, une réglementation intelligente. La politique, des ménagements transitoires pour des intérêts respectables, réclament parfois une protection légale en faveur de certains produits. 3Iais il ne faut point que les exceptions <lébordent le principe général, et surtout que les consommateurs soient sacrifiés à un petit nombre de pri-

On a travesti l’enseignement des libres échangistes, lorsqu’on a prétendu qu’ils demandaient la siqipression radicale et actuelle de tous les droits de douane qui égalisent les prix des articles français avec ceux auxquels se vendent les marchandises de provenance étrangère. Les économistes sensés, formant une école

nombreuse, ue demandent pas que l’on procède avec une telle précipitation, ni même qu’il n’existe plus de droits protecteurs. Ils savent trop les dangers qu'entraînerait la ruine d’une foule d’industries dont la prospérité tient à la continuation temporaire du régime qu’ils critiquent en thèse générale. Ils ne veulent point de perturbation; mais ils s’élèvent courageusement contre les prohibitions etle système douanier, dont l’effet ordinaire est d’endormir le |)r()ducteiir abrité contre la concurrence du dehors, et de l’enrichir, aux dépens des consommateurs, sans profit pour la nation.

Le libre échange est la faculté reconnue par la loi de céder un produit à quiconque, indigène ou étranger, consent à rendre en retour un prix ou un objet convenu. Il n’est pas borné dans son exercice à une province ou à un royaume; il s’applique à toutes les nations qui veulent entretenir des relations d’atïainis. Combattu généralement par les socialistes, les manufacturiers, les privilégiés de certaines industries, il est chaudement défendu par la foule des éconoriiistes et par les commerçants, qui adoptent la célèbre maxime : Laissez faire J laissez passer; ce qui signifie qu’il ne faut gêner ni la liberté du travail ni celle du commerce.

Le libre échange a pour but et pour résultat de faire profiter chaque nation des produits qu’elle n’a pas et que les autres lui offrent en retour de ceux (pi’elle leur livre. S’il est repoussé, chaque contrée sera réduite à ses propres ressources; au contraire son adoption légale mettra entre les mains de tous les peuples les richesses du monde entier. Dieu n’a pas uniformément répandu ses dons sur tous les points du globe. Il ne le pouvait

notre usage. Les couches terrestres ne recèlent pas les mêmes métaux, les mêmes pierres, les mêmes eaux <‘uratives. La surface du sol n’est pas recouverte des mêmes herbes, des mêmes récoltes, des mêmes arbres. Chaque contrée a ses insectes, ses oiseaux et ses quadrupèdes. Cependant tous les biens sont susceptibles d’être appropriés à nos besoins, et nous avons le droit de n’en pas être arbitrairement privés. Le Nord envoie au Midi sa potasse, ses bois, ses lins, ses fourrures. Le Midi lui rend services pour services, en lui expédiant ses vins, ses huiles, etc. Il se fait ainsi des mutations perpétuelles entre les diverses parties de l’univers, dont le résultat final tourne à l’avantage de tous. Mettre obstacle aux échanges respectifs des provinces, des Etats, c’est donc méconnaître les vues bienfaisantes de la Providence, et priver en même temps les hommes des ressources destinées à la satisfaction de leurs besoins. Les divisions artificielles des royaumes, l’ambition guerrière des princes, la cupidité des industriels, ne doivent pas empêcher ce partage des jirodiiits entre les membres de la grande famille humaine. Les aliments, les habits, les remèdes, les matières précieuses, en s’échangeant entre les peuples, ileviennent communs à tous. La terre avec ses trésors est ainsi à tous ses haliitants, et, au moyen de la liberté commerciale , elle les fait tous jouir de ses richesses aussi abondantes que variées.

La théorie du libre échange protège donc l’intérêt de la communauté universelle. Afin de rendre cette vérité plus saisissante, analysons quelques faits. Je suis persuadé que cet examen dépouillé des formes scientifiques mettra hors de doute le droit et le besoin

DE LA mSTUlBüTlON DES RICHESSES.

qu’ont les divers peuples <réchang(U’ librement leurs richesses entre eux. Supposons deux petits États limitrophes dont l’iin est établi au nîili(ui d’un pays montagneux, et l’autre dans la plaine. Le premier possède de hautes forêts dont le bois est également propre au chaulfage et à la charpente, de riches vallons où sont nourris des bœufs et des chevaux de la ])lus belle espèce. Le second est fertile en froment, vignes et oliviers. Le chef de la principauté située sur les montagnes, grand partisan du système protectionniste, met sur les bois et sur les animaux des dr«3its de sortie assez élevés pour décourager les exportateurs. Son intention est d’ailleurs des plus louables; il a pour but de faire chaullèr ses administrés et de leur faire manger la viande au meilleur marché possible. Le prince voisin , mu par les mêmes motifs, ou par un sentiment de représailles, impose des tarifs d’exportation proportionnés à ceux dont ses sujets ont à soutïrir de la part de l’État contigu. Qu’arrivera-t-il de là? Les cultivateurs des deux régions, ayant un débouché plus restreint , produiront moins et plus mal, et les consommateurs ne pourront varier leurs achats selon leurs désirs, sans se soumettre à de grands- sacrifices. Au moven de l’échange, ils se seraient procuré facilement les uns et les autres du bois, des fruits, de la viande, du froment, de l’huile; par la prohibition ou par l’etïêt des tarifs exagérés, ils sont réduits à leur production respective et limitée.

Supposons que les tarifs, au lieu il’être établis pour prévenir la sortie des marchandises indigènes, le soient pour protéger, comme on le dit, h; marché national contre l’envahissement des articles étrangers dont

l’abondance amènerait une concurrence capable de déterminer une grande baisse de prix. Les conséquences ne seraient pas moins désastreuses que dans le cas précédent. Donnons un exemple. Les chefs dont j’ai parlé plus haut, persuadés qu’il ne faut pas se rendre tributaire des autres pays, ni laisser sortir le numéraire national, encouragent la venue en terre chaude du tabac, des melons, des oliviers, des orangers, des vignes. L’un des principaux jardiniers obtient un décret par lequel l’entrée des fruits méridionaux sera soumise à des droits tels que les consommateurs seront forcés de s’adresser à lui. 11 est facile de voir où aboutira cette protection inintelligente. On payera plus cher, les denrées seront de moins bonne qualité et moins précoces. Plusieurs qui auraient pu s’en procurer si les prix eussent été abordables seront contraints à s’en priver. Ce n’est pas tout : les voisins dont les produits sont ainsi écartés useront de représailles; ils feront venir d’ailleurs les bois qui leur sont nécessaires, et dont les habitants des montagnes ont en excès; ils mettront des droits de douane considérables sur le bétail qui \iendra de ce côté, et ils pousseront ainsi leurs cultivateurs à élever des bœufs et des moutons, par l’espoir qu’ils leur ouvriront d’obtenir des prix sullisamment rémunérateurs, ü v aura donc encore

jierte de part et d’autre, plus mauvaise nourriture, plus mauvais chauflage. Si chaque habitant s’était attaché à produire selon qu’il y était invité par la nature de ses terres et par le climat du lieu où elles sont situées, il aurait produit à bon marché et avec abondance. Avant voulu lutter contre les conditions de température et de sol , il perd un temps précieux ,

et il consacre à une culture infructueuse des champs propres à donner d’autres cultures plus lucratives.

Élargissons le cercle des produits et supposons la France divisée en deux régions : celle du 3Iidi, nous fournissant ses huiles d’olive, ses savons, ses vins; celle du Nord, riche par ses sucres, ses houilles et ses tissus. N est-il pas de l’intérêt de tous que les échanges soient rendus faciles entre les deux contrées? La nation ne serait-elle pas appauvrie si, soumise par provinces à des tarifs excessifs, elle était réduite à produire plus cher, plus mal et moins vite? Alors les Provençaux couperaient une partie de leurs oliviers pour leur substituer des betteraves que les chaleurs étoutleraient. Les Normands se passeraient d’huile d olive et de vin, ou cultiveraient dans leurs serres, comme des raretés, l’olivier et la vigne. Les habitants de Mulhouse briseraient leurs métiers pour se livrer suides terres ingrates à la culture du froment. Les Bordelais abandonneraient la navigation, faute de houille pour leurs bateaux à vapeur. Ou bien, si ces divers producteurs continuaient leurs industries, ce serait avec une diminution prodigieuse de profits. Ils ne sei aient pas cependant les plus mallieureux; ceux dont les souffrances seraient les [)lus grandes seraient les consommateurs, dont on s’occupe peu, et ([ui payeraient fort cher d’être protégés par des tarifs ruineux.

Oi , ce qui est vrai de commune à commune, de province à province, l’est également de royaume à rovaume. On a beau accumuler les so[)hismes, rien ne pourra détruire la nature des choses. Il n’arrivera jamais que les montagnes de l’Auvergne nous livrent l’argent , le cuivre , le mercure qui nous sont néces-

saires; que la Garonne roule de l’or, comme les torrents de la Californie; que file d’Ouessaut nous fournisse le café, la cannelle et les parfums; que la Champagne soit ombragée par le campêche et l’acajou. L’autruche, la martre, l’éléphant n’habiteront ni nos Ijasses-cours ni nos forêts. 11 est donc de toute nécessité que, pour obtenir ces diverses choses, la France combine ses tarifs de manière à ne pas en faire un moyen indirect de prohibition. Comme elle a, d’un autre coté, certains articles dont l’abondance excède ses besoins, elle en facilitera l'écoulement par la modération de ses droits à la sortie. C’est, au reste, à l’aide de tels échanges internationaux, mais manquant de largeur, qu’aujourd’hui le simple ouvrier use pour ses vêtements du coton de l’Amérique; pour sa nourriture, du café des colonies et des aromates de l’Afrique; pour son mobilier, du bois des îles; et que l’univers entier achète nos vins et nos produits appelés articles de Paris, inimitaldes par leur élégance et par le fini de l’exécution.

En ouvrant les frontières aux marchandises de tous les peuples, le libre échange contribue puissamment aux progrès de l’industrie. Tant qu’un manufacturier n’est pas aiguillonné par la concurrence , il se contente de ses vieilles machines, il demeure dans la routine, au lieu d’adopter les nouveaux procédés de fabrication. Que lui faut-il pour le retii-er de cet engourdissement? I.a crainte d’être surpassé par d’autres dont les articles seraient exécutés avec plus de perfection, ou li\rés à meilleur marché. La concurrence, qui réalise des merveilles entre les entrepreneurs d’un même pays, obtient les mêmes résultats entre ceux des diverses nations.

VH

Hi

*298 DH LA DiSTRIBUTlOX DHS BiCilESSHS.

L’admission des produits de pro\eiianee étrangère récipro([iiement autorisée chez tous les peu])les excite une rivalité profitable aux consommateurs, généralise les inventions et met à la portée de toutes les i)ourses les articles que des droits excessifs de douane réserveraient à un petit nombre de riches.

Ajoutons enfin que ce sont les contribuables et les malheureux qui supportent, en définitive, les frais de la protection accordée aux industriels indigènes. Si, par exemple, les tissus en soie acquittent un droit d’entrée de pour 100, et que j’en achète poin- 1,000 francs, je payerai à nos fabricants, par l’entremise de la douane, 2,500 francs de subvention. Comme le gouvernement n’a pas jugé à propos d’accorder sur sa caisse aux manufacturiers français une prime du quart de la valeur, il en a mis la charge sur le compte des consommateurs; mais il n’en est pas moins vrai que si cet article n’était pas protégé contre la concurrence, j’aurais économisé 2,500 francs.

La liberté commerciale enti’e les jmuples, si favorable à leurs intérêts matériels, exerce aussi une grande influence sur leurs relations amicales et sur la paix, au sein de laquelle se développent toutes les prospérités. Lorscpi’il existe de nombreux rapports d’aflaires entre deux pays, les hommes turbulents trouvent plus de résistance à leurs projets guerriers. Les armateurs de navires, les assureurs, les industriels qui attendent des matières premières ou qui les exportent, les banquiers qui ont du papier sur toutes les places de l’univers, les négociants, pèsent m'oessairement sur l’opinion pour empêcher les hostilités qui les ruineraient et ([ui jetteraient dans la misère leurs commis et

leurs ouvriers. Les gouvernements n’entendraient pas sans etfroi les plaintes que feraient arriver à leurs oreilles les victimes de leur ardeur belliqueuse, et ne seraient point insensibles à la diminution des revenus douaniers; car il est à remai-quer qu’en réclamant la suppression des droits protecteurs, les libres échangistes sont d’accord qu’il faut conserver la perception de droits fiscaux, dans l’intérêt du Trésor, et rémunérer l’État de la protection qu’il accorde à la sécurité des transactions. Au surplus, les nations civilisées comprennent de plus en plus le malheur des gueri'es, et combien il serait plus sage d’employer les sommes qu’elles absorbent à favoriser l’agriculture, l’industrie et le commerce. Voici, d’après M. de Reden, un aperçu des dépenses occasionnées pendant les trente années qui ont précédé la guerre de Crimée.

« L’elfectif militaire actuel de l’Europe (et sous cette dénomination nous comprenons tout ce qui est payé sur les fonds consacrés à l’entretien des forces de terre et de mer) se compose de quatre millions d’individus environ, soit à peu près un demi pour cent de la population totale, ciui doit s’élever aujourd’bui 5267 millions d’âmes. La valeur du travail annuel d’un adulte mâle ne saurait être évaluée à moins de 222 fr. 50 cent . ; en .\ngleterre elle est en moyenne de 556 fr. 50 cent., et en France de 296 fr. 80 cent. Il en résulte qu’en enlevant aux arts utiles de la paix quatre millions de jeunes gens, on sacrifie une valeur annuelle d’au moins 890 millions de francs. C’est à peu près la moitié de la somme que l’Europe consacre au service des intérêts de sa dette. Les dépenses ordinaires du personnel et du matériel des forces de terre et de mer figurent

actuellement au ljudget des États européens pour un surplus de deux milliards de francs. Cette dépense, jointe à la perte résultant de l’envoi annuel sous les drapeaux de quatre millions de jeunes gens, forme une somme de pies de trois milliards. Les frais d’entretien des forces militaires des divers États de l’Europe forment 30,24 pour cent de la totalité de leurs dépenses ordinaires. Ils s’élèvent à un peu plus de 7 fr. 42 cent, par tête d habitant, et à o04 fr. 55 cent, par tête de combattant. La dépense totale pour cet objet, pendant les trente dernières années, a été de GO milliards. » (Lettre au Congrès de la paix, août I(S50.)

On objecte qu il faut protéger le travail national. Il laut du moins le laisser libre. Mais, pour démêler l’erreur cachée sous cette maxime patriotique, examinons de quelle nature doit être le travail pour mériter une faveur. Évidemment on ne saurait l'encourager par des sacrifices dont chacun payerait les frais, s’il n’est réellement profitable à la communauté, s’il n’en résulte un avantage pour les citoyens. Supposons qu il y ait aujourd'hui, comme au temps de la féodalité, des individus occupés à battre les marais pour empêcher les grenouilles de crier, nous ne critiquerions guère la suppression de ces sortes d’ouvriers. Le même nous ne croyons pas devoir repousser le caoutchouc pour favoriser l’industrie indigène des sabotiers. Supposons qu’un agronome américain construise une machine à labourer doublant nos récoltes ; ne serait -il pas insensé d’en interdire l’usage, afin de maintenir celui delà charrue? Ouaiid il s'amt de piotéger le tiavail national, il faut donc avoir en vue celui dont le pays tire un plus grand juolil, mais non

celui qui enrichirait quelques individus au détriment de tous.

Je suppose que les mineurs anglais nous offrent leurs charbons pour rien. Faudra-t-il, afin de maintenir eu état de prospérité notre industrie houillère, refuser cet acte de libéralité? Evidemment, il serait insensé d’imposer aux consommateurs l’obligation de payer à un prix élevé le chauffage qu’il leur serait possible d’obtenir gratuitement. Mais ne nous jetons pas dans une hypothèse irréalisable; bornons-nous à supposer que les Anglais vendent leur combustible avec une réduction de 30 ou de 25 pourcent sur les prix français. Est-ce qu’en économisant les trois dixièmes, ou le quart de la somme destinée à mon chauffage, je n’obtiens pas le même résultat que si l’on me donnait pour rien les trois dixièmes ou le quart de mon combustible? On a beau me dire qu’il faut protéger le travail national, je sens que je suis victime d’un sophisme et que l’on me fait payer fort cher un patriotisme chimérique, qui ruine les pauvres au profit des compagnies houillères.

Qu’il soit politique et convenable de donner la préférence aux marchands français, ce n’est pas douteux, mais c’est à la condition que les consommateurs et la majeure partie des citoyens n’en éprouveront pas de préjudice. Le travail de nos compatriotes ne mérite d’encouragements que s’il nous est plus avantageux. Ceux qui l’exécutent seraient de mauvais citoyens si, exclusivement préoccupés de leurs intérêts, ils prétendaient nous imposer des privations pour les enrichir, ou des produits inférieurs à ceux que nous offrent d’autres régions. Ils ne seraient que des exploiteurs.

Supposons (jue les brasseurs anglais raisonnent de

fil

la manière suivante, en s’adressant à la Chambre des ; communes : Vous devez protéger le travail national,

; et , par conséquent, garantir notre bière contre la con-

; currence des vins français. Il n’est pas possible que

nous soutenions la lutte contre les produits vinicoles de Bordeaux, de la Bourgogne et du l)as Languedoc.

: Notre infériorité est manifeste; pour protéger etiica-

■ cernent notre industrie nationale, il est indispensable

r (lue vous frappiez les vins de prohibition ou d’un droit

fiscal qui équivaille à une prohibition.

: Les hommes sensés du Parlement leur répondraient :

j Le travail n’est pas national seuhmient parce qu’il

s’exécute dans le pays; mais il est tel parce qu’il est profitable à la nation. Si la bière remplaçait identiquement le vin, si elle produisait les mêmes effets sur la santé, si elle procurait les mêmes jouissances, vos réclaj mations seraient acceptables. Mais vous faites appel au

I patriotisme de vos concitoyens par un motif d’intérêt

personnel. Lotis exploitez ce beau sentiment pour vous enrichir. Soyez vous-mêmes animés d’amour pour le i bien public, et vous cesserez alors de réclamer que le

public se sacrifie à vos vues égoïstes.

Les chefs d’ateliers sont, au fond, si peu préoccupés de fournir du travail à ceux dont ils occupent les bras, tju ils sont sans cesse à la recherche de nouvelles machines. On croirait davantage à la sincérité de leur ' jdiilanthropie, s’ils ne s’efforcaient de substituer de plus

^ en plus les agents mécaniques à la main de l’homme.

^ Une machine nuit plus au travail national exécuté par

" les ouvriers indigènes que l’invasion des produits étran-

gers. On a calculé qu’en Angleterre les instruments de cette s(2rte accomplissent l’ouvrage de cinq cents mil-

fl

DU L I B RE É C H AN GE, :m

lions de travailleurs. Ce seul fait prouve que l’intérêt des ouvriers touche moins les entrepreneurs que le leur propre. En réalité, le patriotisme n’est pour rien dans la question du libre échange , et il ne faut pas permettre {{u’on leurre les consommateurs av.ec ce beau mot, ni (ju’on épuise leur bourse en exploitant un sentiment généreux.

Mais (|ue deviendra le travail indigène? 11 sera plus abondant et ])lus fécond en résultats utiles; seulement il changera d’objet. Vous affinez, je suppose, des minerais de plomb qui renferment une petite quantité d’argent; tout comparé , vous vous apercevez que les parcelles du métal précieux vous reviennent plus cher que de les demander aux mines du Mexique; vous cessez vos opérations ruineuses, et vous appliquez vos ouvriers à l’atlinage de l’or ou à d’autres travaux rémunérateurs. Autre exemj)le ; vous occupez deux cents ouvriers à tondre les draps à la main; pendant (jue vous employez ce mode long, imparfait et coûteux, il vous arrive d’Angleterre une machine qui, conduite par quatre liommes, fait l’ouvrage de cent; vous l’adoptez et vous réduisez le prix aiupiel vous vendiez auparavant votre drap. *Mais jiour cela le travail national, se traduisant en utilités créées dans l’intérêt de l’haliilleinent, non-seulement n’y perdra rien, mais il sera augmenté j)ar celui des machines , tandis c|ue celui des anciens tondeurs se portera sur d’autres industries. Ne perdons pas de vue que nous avons surfont intérêt à la création d’utilités, de moyens projires à satisfaire nos vrais besoins. Sans doute on ne peut que regretter les perturbations temporaires que les progrès amènent dans quelques situations acquises, et il est de la sagesse

'fi

tJ

‘iVI

304 DE LA niSTRIRUTIOX DES RICHESSES.

‘les gouvernements (le k‘s acioiicir mitant (jne possible: mais il ne serait donné à personne de les empêcher. Toutes les concpiêtes de l’industrie sont soumises à ces dures conditions. Ce qui console, c’est que le malaise n’est pas de longue durée. Les individus déclassés prennent une autre profession et en donnent une autre a leurs enfants. C’est ce qui arriva à l’époque où furent mises en usage les machines à peigner la laine, à tisser, a fouler les draps; où le roulage remplaça le transport a dos de mulet, et où les moulins à eau furent substitues aux femmes occupées à broyer le froment entre deux pierres. Au moment où furent nvalisées ces améliorations dont nous recueillons les fruits, il v eut des existences troublées, mais le malaise fut passager et les générations futures béniront les inventeurs qui Imir

ont procuré un pain de meilleure qualité et des vêtements moins coûteux.

Enfin, on prétend que la liberté commerciale nous mettrait sous la dépendance des nations dont nous recevrions les prodiiils; et l'on exprime la crainle (ju une déclaration de guerre ne nous prive tout à coup

des clioses indispensables dont réiraiiger serait ilevenu notre pourvoyeur.

Si ce raisonnement devait tMre applicpié dans ses conséquences rigoureuses, nous derrions cultiver en France l’indigo, le café, les épices, une foule de plantes médicinales qui nous arrivent des diverses contrées de la terre. .Mais ne voit-on pas ipie nous pouvons user de^ représailles? Si, par exemple, la Belgique' nous refusait ses houilles, ne s’exposerait-elle pas à se voir retirer nos vins? Est-il d’ailleurs si diflicile, au moyen dun supplément de prix, d’obtenir les articles exo-

DU LIBRE ÉCHANGE. 30o

tiques par l’intermédiaire des États neutres.^ Au surplus, ces soutfrances seraient nécessairement de courte durée : l’état d’hostilité n’est pas un état normal; il constitue une fièvre transitoire. Or, un homme ne règle point son régime ordinaire eu prévision d’une maladie, (pioiqu’il doive tenir compte de ce danger. Pendant sa santé, il se fortifie, il prend la nourriture convenable à son tempérament, et lorsque le mal l’atteint, il se traite de son mieux, selon la nature de ses soiilfrances. Au reste, le libre échange, comme je l’ai foit observer, éloigne les chances de guerre; et on est d’autant plus attentif à les détourner que l’on se fait ime idée [)lus juste des désastres dont sont la cause les querelles (jui arment les peuples les uns contre les autres.

« L’échange, dit Bastiat, est un droit naturel comme la propriété. Tout citoyen qui a créé ou acquis un produit doit avoir l’option ou de l’appliquer immédiatement a son usage, ou de le céder à quiconque, sur la surface du globe, consent à lui donner en échange l’objet de ses désirs. Le priver de cette faculté, quand il n’en fait aucun usage contraire à l’ordre public et aux bonnes mœurs, et uniquement pour satisfaire la convenance d’un autre citoyen, c’est légitimer une spoliation, c’est l)lesser la loi de la justice.

» C’est encore violer les conditions de l’ordre; car (juel ordre })eut exister au sein d’une société où chaque industrie, aidée en cela par la loi et la force publique,

cherclie ses succès dans l’oppression de toutes les autres ?

» C est méconnaître la pensée providentielle qui préside aux destinées humaines, manifestée par l’infinie variété des climats, des saisons, des forces natu-

30G de la DISTKIliUTION DES UlCllESSES.

igHgs Gt des aptiliulGS, 1)Îgiis que DiGii ii’a si iiiGgalciiiGiit répartis Gnti'G Igs hommes que pour les unii-, par rGchange, dans ies liens (rime universelle fraternité.

» C’est contrarier le développement de la prospériti' publique, puisque celui qui n’est pas libre d’échanger ne l’est pas de choisir son travail, et se voit contraint de donner une fausse direction à ses efforts, à ses facultés, à ses capitaux et aux agents que la nature avaient mis à sa disposition.

» Enlin, c’est compromettre la paix entre les peuples, car c’est briser les relations qui les unissent et qui rendront les guerres impossibles à force de les rendi'e onéreuses. » (Bastiat, t. Il, p. ] .)

« Nous croyons, dit encore 31. AVolowski, que la liberté commerciale entre dans les vues de la Providence. Nous repoussons la pensée de ceux qui menacent les ouvriers d’un [lays de la faible rémunération ac- (piise aujourd’hui aux ouvriers d’autres pays , eu disant : \ ous ne pouvez pas soutenir la concurrence des ouvriers de ces divers États; retirez-vous dans votre (îgoïsme; élevez des barrières chez vous, afin que le bas salaire des ouvriers des autres États n’inllue point sur votre salaire.

» Telle n’est pas l’action réciproque que les pavs doivent exercer les uns sur les autres. La Providence a voulu ([lie, par l’échange des produits, rimion et la Iraternité fussent entretenues entre tous les hommes. La Providence a voulu que les hommes les plus avancés dans la carrière de la civilisation relevassent les autres; elle a voulu qu’ils fussent intéressés à ce que le sort de tous les membres de la famille humaine devînt meilleur.

DE LIHHE Éc: II ANGE.

)) Nous avons tous travaillé à l’émancipation des esclaves. Nous y avons travaillé pour qu’une créature humaine ne fût pas plus longtemps courbée sous le joug de la volonté tyranni([ue d’une autre créature humaine, pour qu’elle ne fût pas plus longtemps traitée comme une’ chose. 3Iais nos cœurs ne doivent-ils jias aussi être émus au spectacle de la dégradante misère qui pèse sur tant de nos frères? N’est-ce pas là un esclavage contre lequel nous devons agir? Et nous agirons en ce sens, en cherchant à détruire les causes de cette iniseie, en lelevant la situation des autres peuples, en les appelant à profiter de la situation à laquelle nous sommes parvenus. 3'oici, selon nous, le dessein de la Providence.

» Souvenez-vous de la parole divine : Ne fais pas à autrui ce ({ue tu ne voudrais pas qu’on te fît à toi-

meme. On peut faire découler de cette parole, expression de la suprême sagesse, le dogme de la liberté commeiciale. Ne faites pas a autrui ce (|ue vous ne voudriez pas qu’on vous fît à vous-mêmes; n’élevez pas de barrières de douane contre vos voisins, alors que vous ne voulez pas qu’ils en élèvent contre vous. Pro- ( damez la lilieité commerciale chez vous, alors ([ue vous voulez profiter de la liberté commerciale chez les autres. Voilà le principe qui commence à pénétrer tous les esprits, à s’emparer de toutes les convictions, à s empaier, j eu suis sur, de la conviction de nos adversaiies eux-memes. » [Études d'économie politique page 385.)

SECTION QUATRIÈME

Page 1