‹ L'Economie sociale au point de vue chrétien [microform]Chapitre 38 sur 57 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

DE LA CONSOMMATIOxV.

La consommation anéantit, altère, déplace les utilités que les choses possèdent; son effet immédiat est le contraire de celui de la production. L’homme qui mange du pain détruit la propriété dont jouit celte substance de servir à l’alimentation. Le voiturier qui conduit sa charrette sur la voie publique altère la viabilité du chemin. L’ouvrier (jui fabrique une bêche transforme l’utilité dont est douée une barre de fer à

l’état rigide en une autre utilité dont l’agriculture profite.

L’usage , qui amène cet anéantissement ou ces transformations des utilités et qui constitue la consommation, est le but le plus ordinaire dont les hommes se proposent la réalisation dans leurs divers travaux. Les ouvrages d’une durée sans fin sont fort rares. Les pyramides d Égypte et les ports creusés pour toujours sont des exceptions dans l’ensemble des œuvres dues à l’industrie et aux arts. Généralement les produits sortis de la main de l’homme s’altèrent ou se détruisent plus ou moins vite : tels sont ceux c|ui sont destinés à la nour-

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ritiire, à 1 habillement, à rameublement. Cette altération on cette destruction amenée par l’usage que l’on

lait des choses, c’est ce que je désigne par le mot consommation.

La consommation ne présente donc pas toujours les mêmes phénomènes ni des eflets sensibles au même degré. Tantôt elle cause la perte réelle des choses dont il est fait usage : on peut citer pour exemple de cet anéantissement l’emploi de la poiulre qui entre dans les pièces d’un feu d’artifice, et celui du tabac au moyen dmpiel on confectionne un cigare. En brûlant la poudre et en fumant le cigare, on sacrifie réellement une valeur et le produit d’un travail.

Tantôt les consommations amènent un véritable accroissement de richesses. Alors les objets sur lesquels elles agissent renaissent comme des rejetons sur une tige. Ainsi, le laboureur qui ensemence son champ, le \igneron qui enfouit un sarment pour provigner une treille, en mettant en terre, l’un \a grain, l’autre le cep, opèrent une destruction reproductive qui est le résultat d’un calcul intelligent.

A côté de cette consommation naturellement lucrative, multipliant les richesses par la force même des choses, il en existe d’autres ne procurant des avantages réels qu’à raison des conditions dans lesquelles se trouvent l’industrie et le commerce. Citons pour exemple la houille : l’emploi de ce combustible au chautfage des machines à vapeur est-il favorable ou nuisible aux richesses? On ne saurait répondre à cette question d’une manière absolue, apjilicable à tous les temps. Si la dépense occasionnée par l’usage de la houille est inférieure aux profits que l’on en retire , le

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sacrifice du charbon minéral réalisera un avantage; si, au contraire, la force obtenue au moyen de ce produit ne compense point le prix d’achat, l’industriel doit recourir à un autre aeent.

Aujourd’hui, on se sert de la houille parce qu’elle constitue le plus énergique et le plus économique moyen de chauffage. Au contraire, on repousse les étliers et les gaz, bien qu’ils développent beaucoup de calorique, parce que leur prix de revient, pour obtenir le même etfet, est considérablement plus élevé. 3Iais une pratique contraire pourrait s’introduire; il subirait pour cela que l’invention d'un nouveau procédé mécanique rendît plus économique et plus commode l’usage des éthers.

On voit, par ce qui précède, qu’il y a des consommations productives et des consommations improductives. Les premières, tout en détruisant les utilités existantes, servent définitivement à l’accroissement des richesses; les secondes, au contraire, en diminuent la quantité. Par exemple, l’emploi d’une somme d’argent à l’amélioration d’un champ est une consommation reproductive, tandis que les salaires payés, à Paris, aux ouvriers des ateliers nationaux pour transporter la terre d un lieu à un autre et la ramener ensuite au point de départ constituaient une consommation improductive.

C’est à tort que des auteurs mettent le boire et le manger parmi les consommations improductives. L’alimentation est, au contraire, une source de forces pour l’homme, la condition nécessaire de son activité. Sans

doute, les substances qui la composent sont détruites comme telles; mais en subissant une transformation, elles entretiennent la vie et la santé des travailleurs.

DK LA C0XS03LMATI0N.

Je ne connais point de dépenses ])liis reproductives; car elles sont un élément essentiel du Iravail hninain,' sans lequel il n’y aurait point d’industrie. Si la consommation du charbon introduit dansune locomotive ne peut être regardée comme une perte sèche, il en est à plus lorte raison ainsi des aliments nécessaires à l’ouvrier. La nourriture, prise selon les règles de la tempérance^ n est donc pas improductive par elle-même; en s’altérant, elle devient propre à créer d’autres utilités.

Bien que j aie considéré les consommations au point de vue économique, je suis loin de ne leur donner que cette destination. Jl en est qui sont permises, d’autres prescrites, quoiqu’elles puissent avoir pour résultat de diminuer la somme des richesses. C’est ainsi que la l)ienlaisance fait un j)récepte de suiivenir aux besoins des enfants abandonnés et des vieillards sans ressources; que la religion ordonne aux croyants de contribuer à [entretien du culte et des œuvres chrétiennes; que la politique oblige les gouvernements à élever des monunmnfs somptueux et à donner des fêtes publiques; que 1 intérêt de la science et des arts impose des sacrifices pour encourager les inventions, les explorations archéologiques, l’enseignement abstrait, la peinture, etc. Ces sortes de dépenses, bien qu’elles ne dussent contribuer en rien à la prospérité matérielle, ne seraient pas moins justifiables, car l’homme n’a pas seulement des besoins matériels à satisfaire : il a, en outre, des obligations à remplir. Même sous le rajiport des légitimes jouissances, toutes ne se réduisent pas à celles de la vie physique; il en est qui ont une autre sphère, un objet plus noble, savoir : l’accomplissement des devoirs qui naissent de la vie sociale et religieuse, et les dé-

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lassements que donne la culture de nos facultés intellectuelles et morales.

11 est cependant digne de remarque que l’emploi des richesses aux consommations de cette espèce ne cause point ordinairement une véritable perte; il accroît, au contraire, presque toujours la fortune publique. Par l’elfet d’une affinité qui lie entre elles toutes les choses utiles à l’homme, il arrive ((ue l’usage des biens consacrés à atteindre des buts élevés contribue puissamment au bien-être des nations. En effet, l’industrie demande des lumières à la science et s’inspire des conceptions réalisées par les beaux-arts; les grandes récompenses encouragent les actes héroïques, et des émoluments sagement gradués attirent dans la magistrature, l’armée et le sacerdoce, les hommes les plus propres à sauvegarder la propriété et la vie des citoyens, à défendre l’honneur du drapeau et à propager efficacement les principes d’une religion sincère et éclairée.

Mais pour que les consommations soient légitimes, il faut qu’elles aient un but utile; car si elles ne devaient servir à aucun besoin réel de l’homme ni à des satisfactions avouables, elles mériteraient la réprobation de la science économique comme celle de la morale et de la religion. Voilà pourquoi il faut condamner sévèrement le langage des ouvriers qui témoignent du contentement à la vue d’un incendie, sous prétexte que la reconstruction de l’édifice fournira de l’ouvrane aux maçons, aux charpentiers, aux tapissiers. Indépendamment du mauvais sentiment caché sous un tel lan-

gage, il est à considérer que celte destruction par le feu constitue une perte réelle pour la société, l^argent

DE LA consommai ION.

(oiihacn'a construire une nouvelle laaisonsera détourné d une autre destination profitable ; les loyers deviendront plus chers , les matériaux seront plus coûteux. Le même raisonnement est ap|)lical)le à tout anéantissement de valeurs, par exemple à la casse de la vaisselle, à la déchirure des habits. Pour un ouvrier rpii gagne à I occasion de ces accidents, dix en éprouvent du dommage; et, dans tous les cas, il n’est jamais permis de se réjouir du mal qui arrive au ])rochain.

Est-il a désirer que les hommes consomment peu afin d’accroître les capitaux, ou bien est-il plus avantageux que la consommation soit abondante, afin de multiplier les jouissances et d’exciter la production?

<( Le sujet qui touche à la morale des peuples ainsi qu a leur richesse, dit le judicieux et regrettable Joseph Droz, ce sujet tant de lois discuté, n’est pas encore exempt de vague et d’incertitude

» On peut créer deux systèmes erronés. Si les revenus, sauf la somme nécessaire poui- exister, se transformaient en capitaux, il y aurait encombrement de la production, à moins que les habitants de l’État n’eussmit d’immenses débouchés au dehors. Dans ce cas même, ils vivraient mal; ils se refuseraient des plaisirs qu’ils sont appelés à goûter; ajoutons que les [ihis belles facultés de l’intelligence resteraient engour- (lies chez ce peuple d’avares. Si la jiresque totalité du levenii était, au contraire, jetée dans la consommation, les capitaux ne prendraient point l’accroissement que léclament les besoins des arts; les instruments de travail cesseraient d être sutlisants; la misère et les vices

étendraient leurs ravages chez ce peuple de dissipateurs.

DE LA CÜN.SOMMATION

)) Lorscpi’on approfondit le sujet de ce chapitre, on reconnaît qu’un sage emploi du revenu est à la fois le plus agréable pour le possesseur et le [)liis utile poulie public. Lecteur, je ne veux point créer une utopie, je rapporterai les faits avec impartialité et je parlerai le langage le plus exact de l’économie politiijue.

» Observons un père de famille opulent, éclairé, cpii, pour le bon emploi qu’il fait de sa fortune, mérite d’être cité pour modèle.

» Ses goûts, l’intérêt de ses enfants et ses idées de

bien public, le portent à ne pas consommer la totalité de ses revenus. Il en destine une partie à l’accroissement de ses capitaux. 11 améliore ses domaines; il ordonne des bâtiments de ferme, des clôtures, etc. Si ses travaux n’absorbent pas toutes ses épargnes, il prête le surplus à quekpie entrepreneur dont il connaît rintelligence, et lui procure ainsi les moyens de créer ou d’agrandir un établissement utile à son pays.

» Souvent on lui a dit que les riches doivent consommer beaucoup afin d’exciter la production; mais il a rélléchi, il sait ([ue la partie de son revenu qu’il transforme en capitaux ne sera pas moins consommée que celle qu’il destine aux dépenses de la maison. Les épargnes employées à l’amélioration d’une terre ou prêtées à un fabricant sont consommées par les divers ouvriers qu’elles font travailler. Cette partie du revenu va directement à des consommateurs laborieux, honnêtes, dignes d’être encouragés. Ajoutons (|ue le fermier jouit de plus d’aisance et peut, au renouvellement du bail, augmenter la rente, que le manufacturier recueille des profits et paye des intérêts. Ainsi, nonseulement beaucoup d’ouvriers ont vécu , mais le fer-

DE LA CONSOMMATION

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