‹ L'Economie sociale au point de vue chrétien [microform]Chapitre 45 sur 57 · DC MONOPOLE DE 1/ÉTAT · texte numérisé non relu

DC MONOPOLE DE 1/ÉTAT

livrer, des consolations à m’olfrir dans mes afllictions? Je les aurais acceptées avec une vive reconnaissance. Mais, jusqu’à ce jour, je n’ai trouvé en vous ni assistance ni compassion. Vous prétendez avoir le droit exclusif de me venir en aide dans mon. indigence; je serais heureuse que vous l’exerçassiez; hâtez- vous, avant que mon fils meure de faim sur mon sein éjiuisé.

Et vous, vieillard, pourquoi avez-vous désobéi à la loi? Hélas! répondra-t-il, parce que j’avais faim et soif. Je m’adresse à ceux qui me donnent. Ceux-là ne sacrifient point leur conscience à d’indignes jalousies; ils se réjouissent ([uand d’autres imitent leur générosité. Ils sont touchés de mes infortunes, et ils me secourent avec dévouement. Ajoutez vos libéralités à leurs offrandes, ils vous applaudiront; mais si vous m’abandonnez dans ma misère, ne persécutez point les personnes charitables ({ui sont émues des infirmités attachées à mon grand âge ?

Y a-t-il rien de plus insensé, de plus inique, de plus inhumain que les prétentions de la charité officielle en présence de son impuissance ? Que dirai-je de ceux à qui une opposition systématique et voltairienne fait oublier les sentiments les plus sacrés de la bienfaisance? Afin de dépouiller les prêtres de l’influence légitime que leur donne la multiplicité de leurs bonnes œuvres, ils n’hésitent point à laisser les malades sans remèdes, les vieillards sans asile, et les enfants sans instruction. Cet abandon des pauvres, })lutot que d’en permettre le soulagement à la charité catholique, est une insulte criante à riinmanité; j’en dénonce les dér fenseurs à findignation publique.

Je ne nie point que l’exercice de la charité privée

450 DE LA CONSOMMATION

et collective ne soit sujet à des al)us, mais les abus ne sont pas des motifs suffisants pour le supprimer. Où aboutirions-nous avec le système d’interdire tous les actes qui entraînent des inconvénients, et d’en accorder le monopole à. l’Etat ? Nous serions plus asservis que ne l’étaient les esclaves de Sparte et qne ne le sont ceux des colonies espagnoles. Vous avez les tribunaux pour juger les escroqueries, et les prisons pour les châtier: sévissez donc contre ceux qui s’ea rendent coupables en trompant le public par des misères feintes; mais, au nom de riminanilé, de la justice, de la foi, ne frappez point les mallieiirenx que des revers immérités ont plongés dans l’indigence; ne punissez [loint comme des malfaiteurs l’homme compatissant, le prêtre, la sœur de charité, qui, obéissant à un sentiment de compassion religieuse, soulagent les soiilïrances et sont fidèles aux préceptes de Jésus-Christ !

L’État n’a donc pas le droit de se constituer le bienfaiteur général et exclusif des pauvres. Il n’y a pas non plus un intérêt sérieux. Bien mieux, rien ne lui serait plus préjudiciable que d’accepter une telle charge. En se donnant pour le bienfaiteur titulaire de tous ceux ({iii seraient dans l’indigence, il entrerait dans une voie dont auraient également à souffrir les finances du pays et l’ordre politique. Ne serait-ce point commettre une extrême imprudence que de voter des subsides dont il serait aussi im})0ssible do mesurer actuellement l’étendue qu’il le serait, plus tard, d’en supprimer ou même d’en diminuer le montant? Les fausses mesures à cet égard amèneraient des périls incalculables; surtout en France, où le budget est déjà si enflé, il faut bien se garder de le grossir encore. Or,

DU monopole de L’état. 451

c’est à ces conséquences fàclieuses qu’aboutirait l’adoption d’une loi qui réserverait à l’État le soin d’assister les pauvres. Certainement personne ne jiourrait dire où conduirait cet engagement insensé; on voit seulement qu’il serait ruineux pour les contribuables et menaçant pour la société. A moins de dispenser l’État de secourir les indigents , tout en lui réservant le monopole de l’assistance charitable, ce qui serait le comble de l’injustice et de la cruauté, il résulterait de cette législation antichrélienne ({ue les dépenses annuelles votées en faveur des indigents s’accroîtraient dans une progression sans fin. Les ouvriers, assurés de leur subsistance pour tes moments de crise et de maladie, cesseraient de travailler ou, du moins, de faire des épargnes. Dès que le gouvernement se serait emparé du droit exclusif de soulager les misères de toutes sortes, il serait a leurs yeux obligé de leur fournir des secours proportionnés à leurs besoins, et ils iraient sans honte les réclamer comme le payement d’une créance. Dans le système de la charité libre, ils sont moins exigeants, |)arce {{u’ils savent que les dons dont ils profitent sont tout volontaires, et ils se montrent reconnaissants pour des libéralités auxquelles ils n’ont aucun titre légal.

On ne préviendrait point les dangers que je signale en accordant aux administrateurs la liberté de repousser, selon les inspirations de leur sagesse, les demandes qui ne leur sembleraient pas suffisamment justifiées; car si les refus, comme les admissions, étaient prononcés sans être soumis à des règles fixes, les pauvres crieraient à la partialité et à l’arbitraire; et il faut avouer que ce ne serait pas sans fondement. Les rejets discrétionnaires sont admissibles lorsque chacun est libre de ses dons ,

io2

DE LA CONSOMMATION

et que les néeessiteux iie troiiveuf point une ])arrinc légale entre eux et les cœurs compatissants: mais ils sont injustes là oi'i la bienfaisance est devenue un monopole.

-iu leste, cet accroissement perpétuel des misères publiques, produit par l’assistance légale, n’est pas une crainte chimérique. Nous pouvons en étudier l’existence et la marche ascendante en Angleterre. La taxe des pauN res dévore les Royaumes-Lnis ainsi {ju’une larve qui avance sans cesse sous l’écorce de l’arbre. Tous les publicistes la considèrent comme conduisant à de grands désastres. Le ver donnera-t-il la mort à ce cliêne gigantesque dont les branches s’étendent sur l’univers ? Dieu seul le sait; toutefois des hommes sages le redoutent. La décadence a paru faire halte pendant quelques années par suite d une législation énergique; mais le péiâl s’est depuis révélé avec une recrudescence (|ui donne l’etfroi. Cependant, en Angleterre, l’État ne s’esi pas réservé le droit exclusif de S(;courir les malheu-

leux; il en a pris la charge sans prétendre s’en attribuer le monopole.

(( L’expéfience de la charité publique, dit àî. Molinari, a échoué en Belgique comme dans tous les pays où celte expérience a été faite. J1 est bien constaté, chez nous comme partout , que la charité publique est chère et mauvaise; qu’elle aggrave et qu’elle étend le mal du paupérisme, au lieu de le soulager et de le réduire. Et pour peu que l’on se donne la peine d’étudier les conditions nécessaires d’organisation de tout établissement destiné soit à façonner des produits, soit à rendre des ser- \ ices, on se convaincra aisément que la charité publique doit être inévitablement, partout et toujours, chère et

DU monoiu lk de l état.

mauvaise. Supposons, en clfet, que rorgaiiisa'ii;!. ( j vigueur pour la charité soit appli(piéc à la [irctiiu tien des choses nécessaires à la vie. Supposons (|u’au li. :i d abandonner à 1 industrie privée le sein de nourrir les populations et de les vêtir, on en chargeât des élablissement dont l’administration et la gestion seraient cal- (}iiées sur celles des établissements chari'aities , qu’en I esulterait-il ? Les populations seraient-eih’s mieux et plus économiquement nourries et vêtues? Non, à coup sui . Elles ne tarderaient guère à être décimées par la famine et a aller vêtues de haillons; car tout le monde admet, a 1 exception d’un petit troupeau de communistes, que 1 État ou la commune ne saurait se chai’cer utilement d’organiser ragricultiire et rindustrie. Poulies mêmes raisons doit-il échouer et échoue-t-il lor.^qu’il

s agit d organiser la charité. » {^Questions (V économie politique, 1. I, p. 337.)

« Sans doute, la liberté de la charité peut avoir aussi ses abus. Il y aurait inévitablement sous ce régime des établissements charitables mal gérés et mal administrés; on aurait même plus d’une fois à déplorer des inhdéiités, des fiiponneries dans la gestion du bien des pauvres. Absolument comme, sous le régime de la liberté de l’industrie, on trouve des manufactures mal dirigées, des fabricants qui se ruinent, et quelques-uns même qui font des banqueroutes frauduleuses. IMais, à tout prendre, la charité librement organisée serait autant supérieure à la charité en régie gouvernementale ou communale que l’industrie libre peut l’être à l’industrie organisée conformément au système des ateliers nationaux de M. Louis Blanc. » {Questions d'économie politique, 1. 1, p. 341 .)

iî>4 DE LA CONSOM.MATION.

— Voyez plus haut la section relalive à la liberlé de la charité.

SECTION NEUVIÈME

DE lTm.MIXTIOX n& I.’ÉTAT dans les ffl-.ÜVRES CHARITABLES.

Dans quelques départements les préfets, en interdisant la mendicité, ont organisé des comités communaux qu’ils ont chargés de recueillir les aumônes et d’en faire la distribution aux pamres. Ils ont compris que l’homme incapalde de se procurer du pain par son travail a le droit incontestal)le de le demander à la compassion de ses semblables ou d’étre secouru par ceux qui lui défendent de provoquer la commisération publique. L’indigent n’a pas, sans doute, un droit rigoureux à être assisté, parce (jue la charité est essentiellement volontaire ; mais si la justice n’impose pas le devoir d’exercer la bienfaisance, elle prescrit du moins de subvenir aux besoins des malheureux, dès qu’on leur enlève la faculté de faire appel à la charité des riches.

A ce point de vue, je ne puis cfue louer les honorables administrateurs (pii, en prenant des arrêtés pour la suppression de la mendicité dans leur département , se sont efforcés de pourvoir aux besoins des véritables nécessiteux. Je citerai particulièrement, parmi ceux qui ont compris ce devoir, 3î. de Magnitot, préfet de la Nièvre, qui a conq^osé sur ce sujet un ouvrage couronné par l’Institut, et qui a organisé des comités de secours fonctionnant sous sa direction.

3Iais si je n’ai que des éloges pour les bons sentiments dont ces zélés magistrats ont été animés, je ne saurais approuver do même l’organisation chari-

DE L’IMMIXTION DE L’ÉTAT. 4‘iü

tal)le qu’ils ont établie. Je ne crains pas de dire (pie leur intervention permanente, (pie la concentration entre leurs mains des dons offerts par la bienfaisance conduisent à un abîme; elles poussent à l’assistance légale, à la taxe des pauvres dont les économistes et les publicistes ont démontré le jiéril, et dont l’Angleterre nous offre l’etfrayant spectacle.

D’abord, quelle sera l’innuence que cette direction préfectorale exercera sur l’abondance des secours? Il n’est pas douteux cpi’elle ne lui porte un coup funeste. A tort ou à raison, il y a une foule d’individus qu’on ne saurait déterminer à remettre leurs aumônes aux distributeurs olîiciels. Que ce soit par préjugé religieux, cpie ce soit par défaut de conliance dans la philanthropie et le discernement des administrateurs légaux , peu importe : le fait n’en est pas moins constant. On aura beau dire que les soupçons sont injustes, (pie les citoyens désignés par l’autorité supérieure sont juridi- (piement réputés aptes à renqilir leurs fonctions. Que voulez- vous! tout le monde ne pense pas ainsi. Aujourd’hui, pour des motifs dont je n’ai pas à juger ici la valeur, beaucoup de riches se refusent à prendre les bureaux de bienfaisance et les administrations hospitalières pour intermédiaires dans la répartition de leurs aumônes : ne multiplions point les causes de leurs répugnances en créant de nouveaux comités, car les

pauvres seraient victimes de ces erreurs administratives.

Or, autant plusieurs personnes charitables ressentent d’éloignement pour remettre les secours dont elles ont à disposer aux délégués officiels, autant elles ont de confiance dans le zèle intelligent des distributeurs qui agissent iiar un mouvement de charité chrétienne.

io6

DE LA consom:ùation.

Elles voient dans le prêtre, dans la religieuse, dans la dame de charité, dans le membrcî des sociétés catholiques, le dévouement et la pureté des motifs qui les animent. Elles n’apprécient pas seulement en eux l’activité, 1 inqjartialité, l’aptitude à discerner les besoins véritables et à les soulager, mais encore le don de con-

soler les malheureux et de les ramener au devoir lorsqu’ils s’en sont écartés.

Ces considérations frappent les hommes vraiment chrétiens d autant plus ^ivement qu’ils connaissent la pensée qui détermine pour l’ordinaire le choix des administrateurs olliciels. Ils n’ignorent pas que tous les cultes étant égaux aux yeux de la loi, que l’alî.-ence même de toute religion n’étant pas une incapacité légale, les commissions de bienfaisance sont parfois composées de protestants, de juifs, do voltairiens, de malthusiens. Or, il leur répugne de prendre pour confidents de leurs aumônes des individus ennemis de leurs

croyances. Ils craignent même (pu; les attributions de secours ne soient pas à l'abri d’injustes préférences, et que le ministère pastoral ne soit plus ou moins paralysé par des règlements peu favorables, si ce n’est hostiles, au catholicisme. En un mot, ils redoutent les influences antichrétiennes, ils se défient des administrateurs étrangers à leur religion; tandis qu’ils ont une pleine confiance dans les intermédiaires de leur choix, qui leur offrent la double garantie d’une vocation sainte et d’une vie écoulée dans la pratique des bonnes œuvres.

J’admets que les accusations dont je viens de faire l’énumération ne soient pas toujours fondées; qu’il existe des admini.'îtrateurs officiels vraiment libéraux, ne se préoccupant cjue du soulagement des malheureux

Page 1