DE LA CIIAUITÉ COLLECTIVE
efforts isolés ; n’est-il pas vrai qu’il faudra renoncer à l’œuvre si chrétienne, si humanitaire, si civilisatrice, de la conversion des infidèles ?
Certes, il y a dans le monde bien de l’égoïsme; mais s’il existe des cœurs insensibles, pleins de dureté, il en est aussi qui sont animés d’une charité immense. Paris, si coupable à tant d’égards, présente, par une es])èce de compensation, l’exemple des plus belles vertus; il brille surtout par ses actes d’une bienfaisance inépuisable, qu’il jette, pour servir de contre-poids à ses désordres, dans la balance divine. Or, qui organise ces œuvres et les conserve? Ce n’est ni la charité isolée, ni l’assistance officielle réduite par son institution à ne secourir que des catégories d’individus. Ce qui les fonde, ce qui les fait vivre, c’est l’association, c’est la bienfaisance collective.
Il faut avoir été témoin de l’effet que produit la réunion de personnes s’occupant d’œmvies charitables, jiour se former une idée exacte des avantages qu’on en peut attendre. Une parole vivement sentie, le récit touchant d'une grande infortune, remuent profondément les cœurs. De même que les assemblées où s’agitent de hauts intérêts s’émeuvent et prennent feu à l’étincelle d’un discours ardent qui jette l’incendie de rang en rang, ainsi le zèle des associés s’échauffe lors- (jii’ils se racontent mutuellement les misères dont ils ont eu sous les yeux le spectacle navrant.
Ces assemblées pieuses recueillent en même temps des renseignements précieux sur la moralité des familles assistées et sur la réalité des besoins qu’exposent ceux qui sollicitent des secours. Les membres dont elles sont composées, étant recrutés dans toutes les classes
DE LA CONSOMMATION
(les citoyens, indicjuent, l’un, un atelier de travail, l’autre, un emploi devenu disponible. Cliacun apporte son conlini>ent de lumières, d’influence et de stimulant pour exciter la commisération de tous. Qui ne connaît la mémorable harangue de saint A'incent do Paul dans la réunion des dames (pii avaient accepté le soin de nouriir les enfants abandonnés, et dont le courage succombait on voyant la multitude des orphelins et 1 insuffisance des ressources mises à leur disposition ? Supposez (pi’il n’y eût point eu d’assemblée, (pie 1 œii\ re dont saint\ incent de Paul avait été l’inspirateur et était le soutien, au lieu d’être collective, eiit été abandonnée à des efforts isolés : l’bistoire n’aurait pas eu à recueillir les paroles émouvantes du saint apôtre;
1 institut des sœurs de charité n’existerait pas; des milliers d’enfants auraient péri chaque jour, dans les
rues, de faim et de froid, ou seraient devenus la patui-e des animaux.
D’un antre côté, la notoriété attachée an fait même des associations augmente les fonds de la bienfaisance. Ceux qui ne demandent pas mieux que de secourir les indigents, mais (jui, a raison de leurs affaires ou de leur manière de vivre, ne les connaissent point, sont bien aises de trouver des personnes unies pour faire le bien et dignes de confiance, auxquelles ils puissent remettre leurs oflrandes. Quelquefois même ils font des dispositions testamentaires en faveur de l’œuvre, et perpétuent ainsi leurs libéralités.
La charité isolée et secrète a sans doute sa valeur; souvent même elle est impérieusement prescrite, par exemple, quand elle sert à soulager des pauvres honteux. Cette manière de secourir la misère est aussi tou-
l)E LA CHAlUTi: COLLECTINE.
chante à raison de la délicatesse avec laquelle elle est mise en pratique, qu’édifiante par réloignement de tonte ostentation. Il est beau de couvrir les actes de générosité d’un voile sous lequel le pauvre est à l’abri de la honte; et il est également salutaire à l’homme qui donne d’être garanti contre les tentations de l’amourpropre. Néanmoins, on ne saurait le méconnaître , cette charité, isolée, agissant à part, sans concert avec les autres jiersonnes bienfaisantes, excellente, il est vrai, pour venir en aide aux familles dont il faut ménager la susceptibilité, est très-souvent peu raisonnée, et n’est presque jamais fort efficace. Elle profite moins aux indigents dignes d’être secourus qu’aux demandeurs hardis.
Supposons les hôpitaux et les hospices transformés en casernes, les maisons de charité supprimées, chacun livré à soi-même pour découvrir ceux que le besoin consume et pour leur faire des distributions. D’abord il existera une foule d’individus assez riches pour faire l’aumône, qui, à raison de leurs habitudes ou par des motifs de tranquillité intérieure, refuseront de recevoir les pauvres chez eux. La part de leurs revenus ({u’ils auraient distribuée sera ainsi perdue pour les nécessiteux, et des misères réelles, dignes d’intérêt, seront privées de soulagement jiar l’absence d’associations orû:anisées dans le but de recueillir les dons.
Ces cas ne sont pas chimériques; ils se produisent fréquemment. Mais supposons qu’un homme compatissant consente à écouter le récit des souffrances (pie lui fait le demandeur, comment distinguera-t-il les vrais pauvres ? A quelle marque reconnaîtra-t-il ceux qui lui exposent des misères inventées, ou entretenues par
DE LA CONSOMMATION
1 inconduite? Je ne doute point qn’iJ ne soit exploité parle mensonge et par l’audace; et comme il ne sait pas que d auti-es personnes secon râbles sont également trompées, il donne abondamment à des indignes, tandis que les bons pauvres, toujours timides, manquent du strict nécessaire. Au contraire, quand il existe une maison de charité, les religieuses chargées de faire les distributions épargnent le soin de s’en occiqier à ceux qui préfèrent en être délivrés. 11 lésulte de là que les aumônes sont réparties avec plus d’intelligence. Les sœurs connaissent mieux les familles qui méritent d être soulagées; elles sont plus jiropres à leur donner des conseils de bonne conduite. Leur établissement, qui centralise un grand nombre d’otfrandes, est aussi un point où convergent une foule de renseignements utiles pour prévenir les fraudes et les doubles emplois.
^ Au reste, leur action est toujours libre. Comme elles n agissent pas sous l’empire d’une loi civile, ni sous celui d’un droit rigoureusement ac([uis aux indigents, elles peuvent faire les répartitions avec choix. Si la bienfaisance exercée de la sorte, à raison de la notoriété qui 1 entoure, est de nature à exciter l’attente des pauvres auxquels le produit du travail serait suirisant poulies faire vivre; si elle traîne, à côté d’elle, le danger de donner la sécurité à la paresse et à l’imprévoyancAs cet etlet regrettable sera prévenu par la salutaire fermeté avec laquelle les demandes de secours seront écartées, lorsqu’elles ne seront point fondées sur des besoins réels et ihgnes d’intérêt. Je ne prétends j.as néanmoins que es distributions faites par toutes le.s religieuses soient toujours a l’abri d’une critique légitime. àJais, après avoir fait à l’erreur une part aussi large que possible,