CHAPITRE DEUXIÈME
DE LA VALEUR ET DES RICHESSES
La théorie de la valeur sert de fondement à celle des prix. Si l’on donne une somme d’argent pour obtenir un service ou acquérir un meuble , c’est parce qu’on attribue une valeur à ce service et à ce meuble. Le permutant qui se prive d’un objet pour en obtenir un autre, l’artisan qui confectionne des habits, ont pour but, l’un au moyen de l’échange, l’autre par son travail, de se procurer les choses à la possession desquelles ils s’attendent à trouver une utilité.
La théorie de la valeur est une des plus dilliciles que présente l’enseignement de l’économie politique. Je prie le lecteur de ne pas se décourager par les ditlicultés qu’il y rencontrera. Il n’a pas tenu à moi de les lui épargner. Comme les notions qui font l’objet de ce chapitre sont fondamentales, il m’était impossible d’en négliger le développement. Au reste cette application , exigée pour une matière abstraite et nouvelle, ne sera pas de longue durée. Une fois que la valeur aura été bien comprise, le reste de la discussion sur les prix et sur l’égalité requise dans les contrats n’offrira qu’une lecture facile.
L’homme ne subsiste point par son activité isolée. 11 conserve la vie, il exerce ses facultés multiples à la condition d’être en rapport avec ses semblables et avec le monde matériel. Le sol qui le porte, l’air qu’il respire, le soleil qui l’éclaire, sont indispensables à son
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existence. L’eau, les fruits, les animaux le nourrissent ; la société l’élève et l’entoure de sa protection.
Ces secours nécessaires et incessants l’établissent dans un état perpétuel de dépendance à l’égard du inonde physique. Ils lui montrent en même temps quels rapports essentiels le lient à ses semblables dont il reçoit des services sans fin. Mais les services doivent
être réciproques, et ils ne lui sont accordés qu’à sa charge de les acquitter par d’autres services réputés équivalents.
Il est manifeste que les objets dont notre existence dépend , que les soins donnés à notre personne par nos semblables, que les choses nécessaires, utiles ou de pur agrément ont une valeur pour nous. Ces qualités, ([ui nous les rendent désirables, sont désignées en économie politique par le mot iViitilités. On appelle donc utilité la qualité qui rend une chose propre à satisfaire nos besoins et nos désirs. Nous dirons en conséquence que le blé, le vin, une maison, l’air, la lumière, l’enseignement d’un métier ou d’une science, sont des utilités, parce qu’ils ont la propriété de nous nourrir, de nous procurer les jouissances de la vie , de nous faciliter le travail et de nous instruire.
Parmi les utilités , il en est que la Providence a données à tous pour être recueillies sans efibrts et sans travail; qui, à raison de leur abondance, ne sont pas suscej)tibles d'appropriation exclusive. De ce nombre sont celles que nous procurent l’air, la lumière, l’Océan. On les a appelées utilités gratuites, valeurs en usage. Aujourd’hui les auteurs leur refusent généralement la
(jualification de valeurs, parce qu’elles ne peuvent être évaluées pour remplir les conditions de l’échange.
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Ils appellent donc valeur en échange ou, pour parler plus scientifiquement, simplement valeur, la propriété qu’ont les utilités de permettre à leur possesseur d’obtenir, au moyen de l’échange, d’autres utilités. Ainsi, le froment a une valeur, parce que je puis l’échanger contre du vin, un habit, une leçon de grammaire. ]Mais l’air, qui certainement a une utilité, et une utilité plus grande que le froment, n’a pas de valeur parce que chacun en est suffisamment pourvu; que, pour l’appliquer à nos besoins , il ne faut aucun effort , et que dès lors il est inutile d’en opérer l’échange contre d’autres produits. Il en est également de l’eau, à moins que quelque travail n’ait été requis pour la puiser et en faire le transport. Mais alors la valeur proviendrait du travail , du service au moyen duquel l’eau, supposée inépuisable , aurait acquis la qualité qui la rend propre à l’échange.
De ces notions il résulte que la valeur n’est pas synonyme d’utilité. 11 ne suffit pas pour son existence que l’objet dans lequel elle réside ait des propriétés utiles, il faut en outre qu’il soit de nature à ce que d’autres personnes (jui en seraient privées aient intérêt à l’obtenir. La valeur suppose donc, dans les choses, des qualités qui les rendent désirables à quelque point de vue, et une certaine rareté qui les mette en disproportion avec les besoins d’autrui. C’est sur la valeur ainsi comprise (pie roulent les traités théologicpies de la justice et des contrats, le plus grand nombre des questions réglées par le Code civil, et l’économie politique. La partie du Décalogue cpii place la propriété sous la sauvegarde de Dieu , les dispositions légales qui jirotégent la possession légitime des biens meubles et im-
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meubles, n’ont d’autre but, an fond, que de garantir la valeur et d’en faciliter l’accroissement.
Le sens du mot valeur une fois déterminé, j’ai à examiner si sa quantité, c’est-à-dire si la supériorité de prix qu'un objet a sur un autre , a un principe naturel et régulier, pris, dans la nature des objets.
Au premier coup d’œil on s’aperçoit que cette appréciation ne repose sur aucune donnée philosophique. Elle suit sans doute certaines règles, mais elle n’a pas son fondement dans les ciualités mêmes des choses échangées. De quelque manière c{ue l’on considère ces utilités, que ce soit dans leur origine, dans leurs tendances ou dans leur nature, il est impossible d’expliquer le degré de préférence qu’une chose obtient sur une autre, par des considérations puisées dans les propriétés intrinsèques des obj<3ts échangeables. Telle valeur qui s’échange au pair contre une autre valeur. rend des services mille fois plus grands par leur dignité et leur importance. Quelques exemples rendront cette vérité sensible. Un être doué de vie est sans contredit d’une nature plus excellente que la matière inerte; cependant un cheval vaut moins en échange qu’une maison. De même l’homme est bien supérieur à une locomotive , toutefois ses services ne sont pas également rétribués. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que, pour la fixation de la valeur, non-seulement on ne se détermine point par la nature élevée des services rendus ou par le caractère de ceux dont on les reçoit, mais qu’on ne la mesure même point par les degrés de ses utilités. Ainsi un fabricant n’échangerait pas des dentelles, mètre par mètre, contre de la toile ou du drap. De même, quoiqu’un
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tailleur exerce un métier plus utile que la profession d’un maître de danse, on n’obtiendrait pas de ce ^ dernier qu’il permutât son travail, durée pour duree,
avec celui de l’ouvrier qui lui fait ses habits. On n expliquerait pas mieux pourquoi il faut trois cents journées d’un laboureur pour payer la soirée d’une actrice, et les revenus de tous les bureaux de bienfaisance pour l’achat d’un diamant.
Les produits industriels doivent cependant être mis dans une catégorie à part. Bien que soumis a plusieurs des critiques énumérées plus haut , ils ont à un point de vue, pour la fixation de leur valeur, une base rationnelle et appréciable. En effet, comme personne ne se livre à une industrie pour son plaisir et surtout pour se ruiner, on cesse de l’exercer dès qu’on est en perle i ou qu’on n’obtient pas une juste rémunération. D’un
autre coté , la concurrence se porte rapidement vers les entreprises où il y a de gros bénéfices à réaliser, et alors la baisse des prixprend une pente continue jusqu’à ce qu’elle soit arrivée au niveau des profits ordinaires. Prenons pour exemple la fabrication du drap. Si le manufacturier ne trouvait pas dans la vente de son produit le loyer de son établissement , le salaire de ses ouvriers, l’intérêt de ses capitaux, l’amortissement pour remplacer les machines qui s’usent, etc,; en un mot, si tout examiné il était en perte, il cesserait de produire. Si, au contraire, il parvenait à des profits supérieurs à ceux qui rémunèrent ordinairement les entreprises, ses succès éveilleraient la concurrence, et alors
rétabliraient l’équilibre. Ce n’est pas que les producteurs ne soient quehjuefois en perte, et que dans d au-
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nifiiblos, n'ont d'initrc an fond, que de garantir la NaUnir et d'en faciliter raceroisseinent.
I.e sens tlii mot \aleur une fois déterminé, j’ai à examiner si sa quantité, c’est-à-dire si la supériorité de prix (pi'iin objet a sur iin autre, a un principe nainii l et régulier, ju is dans la nature des objets.
Au premier coup d’œil on s’aperçoit que cette appréciation ne repose sur aucune donnée pliilosopliique. Klle >'uit sans doute certaines règles, mais elle n’a pas -on fondement dans les qualités mêmes des choses ( changées. IV ipielque manière que l’on considère ces nliliiés. que ce soit dans leur origine, dans leurs tendances ou dans leur nature, il est impossible d’explitpier le degré de préférence qu’une chose obtient >iir une autre, par des considérations puisées dans les propriétés intrinsèijues des objets échangeables. Iclle \aleur ipii s’échange au pair contre une autre \aleiir rend des services mille fois plus grands par leur dignité et leur importance. Quel({ues exemples rendront cette vérité sensible. Un être doué de vie est sans contredit d’une nature plus excellente que la matière inerte; cependant un cheval vaut moins en échange (prune maison. De même l’homme est bien supérieur à une locomotive, toutefois ses services ne sont pas également rétribués. Ce qu’il y a de plus reman[uable, c’est que, pour la fixation de la valeur, non-seulement on ne se détermine point par la nature élevée des services rendus ou par le caractère de ceux dont <311 les reçoit, mais qu’on ne la mesure même jioint par les degrés de ses utilités. Ainsi un fabricant n’échangerait pas des dentelles, mètre par mètre, contre do la toile ou du drap. D(‘ même, ((uoiqu’un
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tailleur exerce un métier plus utile que la profession d’un maître de danse, on n’obtiendrait pas de ce dernier qu’il permutât son travail, durée pour durée, avec celui de l’ouvrier qui lui fait ses habits. On n’expliquerait pas mieux pourquoi il faut trois cents journées d’un laboureur pour payer la soirée d’une actrice, et les revenus de tous les bureaux de bienfaisance pour l’achat d’un diamant.
Les produits industriels doivent cependant être mis dans une catégorie à part. Bien que soumis à plusieurs des criticjues énumérées plus haut, ils ont à un point de vue, pour la fixation de leur valeur, une base rationnelle et appréciable. En effet, comme personne ne se livre à une industrie pour son plaisir et surtout pour se ruiner, on cesse de l’exercer dès qu’on est en perle ou qu’on n’obtient pas une juste rémunération. D’un autre côté , la concurrence se porte rapidement vers les entreprises où il y a de gros bénéfices à réaliser, et alors la baisse des prix prend une pente continue 'jusqu’à ce qu’elle soit arrivée au niveau des profits ordinaires. Prenons pour exemple la fabrication du drap. Si le manufacturier ne trouvait pas dans la vente de son produit le loyer de son établissement, le salaire de ses ouvriers, l’intérêt de ses capitaux, l’amortissement pour remplacer les machines qui s’usent, etc,; en un mot, si tout examiné il était en perte, il cesserait de produire. Si, au contraire, il parvenait à des profils supérieurs à ceux qui rémunèrent ordinairement les entreprises , ses succès éveilleraient la concurrence , et alors l’offre venant à s’accroître , les prix s’abaisseraient et rétabliraient l’équilibre. Ce n’est pas que les producteurs ne soient quehpiefois en perte, et que dans d’au-
VAU-Ull HT J)HS KlCllHSSHS.
très circonstances ils n’arrivent à des gains excessifs; mais cette situation ne saurait durer longtemps : par la foi ce des choses, les valeurs tinissent par se proportionner aux frais de production et aux profits légitimes d’une intelligente opération.
Non-seulement la valeur n’est i-égie par aucun principe philosophique, et ne se déduit ni de l’excellence des choses qui en sont l’objet, ni de leur utilité, mais en outre elle manque d’un type fixe, d’un étalon invariable, propre à traverser les siècles. Nous avons le mètre, le litre, le gramme pour les mesures et les poids, dont la longueur, le volume et la pesanteur sont constants et reposent sur les données de l’astronomie et de la physique. Dans dix siècles on pourra s’assurer de combien une nouvelle colonne surpassera en élévation celle de la place Vendôme en comparant ces deux monuments à la longueur du mètre. La diflérence sera déterminée avec précision, parce que l’étendue de la mesure linéaire ne sera point changée. Mais il n’en est pas ainsi de la valeur; elle n’est qu’un rapport, et change sans cesse comme l’estimation des choses (jue 1 on compare. Aujourd’hui deux grammes d’argent ont une valeur égale à un litre de vin ordinaire : qu’en sera-t-il dans cent ans ? Personne ne le sait. Si l’argent devient plus abondant par rapport au vin, sa valeur sera respectivement moindre; si le contraire arrive, elle sera augmentée. Ainsi, les deux quantités d’argent et de vin, soumises à l’échange, seront les mêmes, mais leurs valeurs n auront pas conservé les mêmes rapports de grandeur.
Aujourd’hui, en France, l’argent et l’or servent de point de comparaison pour déterminer la valeur des
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choses; le second de ces métaux renferme, d’après la loi, à poids égal, une valeur quinze fois et demie plus grande que celle du premier. 3îais ni l’or ni l’argent ne sauraient seixir d étalon, de mesure constante. Pour que leur rapport actuel fut modifié, il sutîirait que l’un des deux devînt plus abondant et d’une extraction plus facile; et le prix de toutes choses serait subitement élevé, si par la découverte de nombreux gisements aurifères on argentifères une grande quantité de numeraii’e était tout à coup jetee sur le marché, ainsi qu’il arriva à l’époque où le 3Iexique et le Pérou
expédièrent le produit de leurs mines à l’ancien continent.
Comme on vient de le voir, ces métaux ])récieux ne peuvent pas servir de mesure fixe, propre à constituer pour toujours un étalon qui permette de comparer les valeurs de tous les objets dans tous les temps et dans tons les lieux. Ainsi, tandis que nous avons un jioids invariable auquel nous comparons fous les autres, au moyen duquel, dans fous les siècles, il sera tacile de déterminer la différence spécifique de pesanfeui qui existe entre les divers métaux, nous ne possédons pas d’objet échangeable dont la valeur soit constante et propre a servir d’étalon pour reconnaître
a jamais la différence de valeur que les choses ont enfre elles.
Cependant, comme nous le verrons plus bas en parlant des prix, 1 or et 1 argent constifuent aujourd’hui les espèces monétaires (pii méritent la pndérence sur tons les autres moyens d’échange.
Certains économistes ont proposé pour mesure de la valeur le prix auquel est fixée la journée d’un travail-
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leur ordinaire, pour l’apprentissage duquel des frais particuliers n’ont pas été nécessaires. Ce mode d’évauation n est pas à dédaigner; toutefois, il ne donne point au problème une solution rigoureuse. Le travail de l’homme offre sans doute un point de comparaison utile a consulter, carie minimum des salaires doit suffi! e à 1 ouvrier pour sa subsistance; mais ce qui le lend défectueux pour servir de mesure à la valeur, c’est que le taux des salaires est soumis à une foule de variations. Il dépend de la force de l’individu et de son liabilete, de l’urgence des travaux, de la perfection des outils, de 1 offre et de la demande.
Enfin, 1 on a proposé comme mesure de la valeur le blé, qui entre généralement dans la nourriture de tous ot en des proportions assez déterminées, et dont le prix moyen offre peu de variations. En effet, depuis cinquante ans, la moyenne prise de dix ans en dix ans a été de 20 fr. 20 c., de 21 fr. 82 c., de 19 fr. 69 c., de 19 fr. 03 c., de 20 fr. Oü c. Dans l’antiquité, le pain, à Rome, semble même avoir conté un peu moins que (le nos jours. Ces données sont sans doute utiles à recueillir, mais elles sont loin d’offrir les éléments nécessaires pour résoudre la question. Il est manifeste que le blé est sujet à des hausses et à des baisses de prix, Dièine dans ses moyennes. Ce seul inconvénient sullirait pour lui refuser la propriété do servir d’étalon. Los motifs de l’écarter sont surtout sensibles lorsqu’on réfléchit aux prix extrêmes auxquels il est soumis, et qui ont cela de particulier de ne j>as correspondre à la rareté de cette denrée. On a évalué qu’un déficit d’un dixième de froment fait monter le prix de trois dixièmes; s'il est de deux dixièmes, le prix s’élève de huit
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dixièmes. Ln déficit de quatre dixièmes élève le prix à près de trois fois son taux ordinaire.
La valeur, quoique souvent soumise à la mode et au caprice , suit cependant des lois que je dois faire connaître. En soumettant les faits à une étude rigoureuse, les économistes ont déduit cette formule, qu’une valeur augmente ou diminue, par rapport aux autres valeurs, en raison de l’offre et de la demande que l’on en fait. Quand des marchandises ou des services doivent être échangés, il s’établit entre les offrants et les demandeurs une lutte, un concours dont le résultat est la fixation du prix. Si un objet échangeable, c’est-à-dire une valeur, abonde sur le marché, le prix en est diminué; si, au contraire, elle est plus demandée qu’offerte, le prix en est augmenté. Ce phénomène se présente avec des caractères d’autant plus saillants, que 1 offre et la demande sont plus permanentes, moins
soumises à une surprise, et ont lieu sur une plus vaste échelle.
Au reste, comme l’indiquent ces dernières observations, la loi relative à l’offre et à la demande n’est pas absolue, \raie dans sa généralité, elle souffre des exceptions. Différente de celles qui règlent le mouvement du monde physique, elle ne présente point de phénomènes que le calcul puisse assigner d’avance, et dont il lui soit donné de mesurer l’intensité. Son action est donc soumise a des causes qui la modifient, en augmentent ou en diminuent les effets naturels.
Ainsi, plus est grande l’importance que met le possesseur à conserver sa chose et le demandeur à l’acquéiii, plus sont modifiées les conditions de l’offre et de la demande. Supposons deux amateurs de tableaux.
ni' LA VALEUR ET 1>ES RICHESSES.
dont lun est propriétaire d’un Raphaël, objet de son admiration et source de ses plus chères jouissances, mais que des circonstances impérieuses l’oliligent à vendre. S’il n’était que marchand, il le céderait peutêtre pour vingt mille francs; mais, parce qu’il est amateur enthousiaste, il ne le livrera pas à moins de cinquante mille. D’un autre coté, les olfres de l’acquéreur seront plus considérables : il les élèvera dans la pi'oportion du désir qu’il a de posséder ce chef-d’œuvre, et des ressources dont il dispose. Ce sont des faits de cette espèce qui expliquent les prix extraordinaires
auxquels sont vendues les œuvres artistiques des grands maîtres.
Les conséquences naturellement produites par la vi- . vacité du sentiment qui nous excite à obtenir une chose ou a la conserver ne se réalisent pas toujours : les causes ([ui seraient propres à les engendrer sont surtout contre-balancées par les exigences d’autres besoins plus impérieux. Lorsipi’on n’a pas le moyen de les contenter tous, on est forcé de faire aux uns le sacrilice des auties. Ainsi, bien qu’une jeune fille désire ardemment une brillante parure, qu’un jeune homme attache un grand prix à conserver dans ses écuries un beau cheval dont il est propriétaire, néanmoins, si tout à coup ils venaient à manquer de nourriture, comme cela peut arriver dans une ville assiégée, ils céderaient diamants et chevaux pour quelques livres de pain ou pour ({uelques verres d’eau.
Plus les demandeurs sont nombreux, toutes choses égales d’ailleurs, plus augmente la valeur des objets mis en vente. Néanmoins, cette élévation naturelle des prix est artificiellement arrêtée dans son mouvement
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ascensionnel, lorsqu’il y a concert entre les acquéreurs pour ne pas dépasser un certain taux.
De même, la multitude des vendeurs est une cause de baisse dans les valeurs; mais l’eflet en peut être amoindri par leur commune entente. S’ils se concertent pour ne pas livrer la marchandise au-dessous d’un certain prix, cet accord ralentira la baisse qui aurait été la suite naturelle de l’excédant de l’oflre sur la demande.
De telles coalitions ont lieu souvent à la Bourse. Lorsque les joueurs jugent conforme à leurs intérêts de pousser à la baisse , ils s’entendent pour jeter avec fracas des titres de rente sur la place, et pour les racheter à bas prix au moment où la panique les a dépréciés. S’ils veulent, au contraire, déterminer une hausse, ils se concertent pour raréfier les titres, et les vendre plus cher à ceux qui en désiient, ou qui se sont obligés à les acquérir pour les livrer à d’autres acheteurs.
Les mêmes opérations se font pour la vente de certaines marcliandises. Citons un exemple : un spéculateur, comptant sur la diminution des cours actuels , vend au prix du jour mille hectolitres de froment, livrables a la fin du mois. Il ne les possède point, mais il croit qu’il lui sera facile de se les procurer à bas prix à l’époque convenue, pour les remettre aux acquéreurs. D’autres meuniers, venant à connaître cette spéculation, s’entendent pour diminuer leurs apports sur le marché et raréfier ainsi le blé. Or, la valeur des marchandises augmentant lorsfpie les offres diminuent, il résultera de la coalition dont j’ai parlé {jiie le spéculateur sera à la merci de ceux qui
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se sont concertés pour opérer la hausse. Il sera forcé d’acheter, à tout prix, au jour désigné pour la livraison, et il sera victime d’une augmentation de valeur tout artificielle, qui aura pris sa source non dans le jeu régulier de l’otfre et de la demande, mais dans une coalition immorale.
Enfin, les monopoles exercent une influence considérable sur les valeurs, en supprimant ou en restreignant la concurrence. Il est facile de comprendre que si le vOndeur est seul en possiïssion du marché, il ne livrera sa chose qu’au prix au delà duquel il ne trouverait point d’acquéreur. Si, au contraire, il existe une véritable concurrence, le prix de vente devient naturel, et s’accommode aux intérêts l espectifs du bailleur et du preneur. Alors l’offre et la demande jouissent de tout leur ressort, et tombent d’accord au point où les profits sont rémunérateurs, sans être excessifs.
Les théologiens ont parfaitement observé que la valeur n’a pas de fondement philosophique ; qu’elle n’est pas proportionnée au rang d’honneur que les choses occupent dans la chaîne des êtres. « Illiid in primis » observandum est, justum pretium non ex naturis » rerum secundum se , quoad earum nobilitatem ac » perfectionem esse jiidicandum, sed quatenus ad hu- » manos iisiis inserviunt : eatenus enim ab hominibus » æstimantur, atque in commerciis et commulationibus hominum inter se pretium habent.... iinde provenit » quod domus juste majori pretio vendi soleat, quam » equus imo et quam mancipium, esto equus et man- » cipium longe excellentioris sint naluræ. » (Molina, De justitfü et jure , de contractibus, tract. 2, disp. 348.) Ils ont également fait remarquer que la valeur n’est
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pas non plus rigoureusement subordonnée au degré d’utilité dont elle est la source. « Observandum est ^îdeinde, pretium justum rerum non etiam attendi » soliini penes res ipsas quatenus veniiint in usus ho- » minum, quasi ex natura et necessitate usus cui res » inserviunt, absolute sumatur quantitas pretii, si cætera » paria sint; sed pretii qiiantitatem pendere plurimum » ex æstimatione, qua homines plus, vel minus æsti- » mare volunt rem aliquam ad ejus usum. Atque hinc » est quod justum gemmæ pretium , ad solum orna- » tum, majus sit, quam justum pretium ingentis copiæ ))frumenti, vini, carnium, panni et equorum, cum » tamen harum rerum usus ex natura rei utilior me- » liorque sit quam gemmæ usus. » (Ibidem.)
Les mêmes auteurs n’ont pas moins bien constaté les faits économiques qui changent les rapports des valeurs, et les conséquences qui en résultent pour la fixation des prix. Ainsi ils ont unanimement reconnu l’influence qu’exercent sur la hausse et sur la baisse
des marchandises : 1“ fabondance et la disette des choses offertes; 2“ la quantité et la rareté du numéraire ; 3“ le nombre plus ou moins grand des vendeurs et des acheteurs; 4“ l’affection particulière qu’a le possesseur pour l’objet dont il se dépouille ; o” les ventes faites aux enchères au lieu de l’être dans les boutiques; G“ la livraison opérée en gros et en détail ; T les payements à crédit et au comptant; 8“ la différence des temps et des lieux où les transactions s’accomplissent ; 9Mes monopoles et les coalitions.
Ce n’est pas que les théologiens aient traité de la
valeur comme ayant en soi un intérêt ils font examinée surtout pour assignej’
économique ; les causes qui
la valeur et des richesses.
icndent Ic'gilimos la liaussc et la baisse du prix. Mais ds ne l’ont j)as moins analysée avec une sagacité extrême, et ils n’ont pas moins reconnu (pie la cont^cience autorise à jirotiter des diverses tluctuations naturelles auxcpielles elle obéit. Leur seule erreur a été de croire, comme je le montrerai en parlant de légalité dans les contrats, (pie le droit, considéré au point de Mie imjral, de jirotiter des oscillations aux- (pielles la valeur est sujette, provient de ce que l’opinion commune y autorise, au lieu de constater (pi’elles sont une ri'gle fatale, entraînant par une force invincible l’opinion commune à l’adofiter, toutes les fois ipi’il n y a eu ni erreur, ni fraude, ni manœuvres coupables, ni pression, ni violation des l'cglements édictés par l’autorité compétente.
I^a valeur, d après les notions exposées précédemment, n’a rien d’absolu, de constant, de fondé sur la nature des choses. Elle est, au contraire, relative, mobile, soumise à une foule de variations. Elle n’est qu’un rapport entre les besoins vrais ou factices de rhoinme et les objets échangeables propres à les satisfaire.
Quant aux richesses, elles sont autre chose (ju’un sinijile rapport; elles sont les objets mêmes dans les- ([uels résident ces ([ualités utiles (pii constituent la valeur. Ainsi le blé, l’huile, le drap, le bois, doivent être classés au nombre des richesses, parce qu’ils }>ossèdent des propriétés ayant une utilité pour l’échange. Leurs qualités leur donnent une valeur : c’est leur
individualité, j(3inte à leurs propriétés, qui en fait une richesse.
On agite une question d’une haute importance et dont la solulion erronée a eu des conséc[uences bien
Hf>r
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funestes à la France. On demande si les richesses d’un pays sont surtout formées par le numéraire qui s’y trouve; ou bien si c’est, avant tout, par les choses (pii sont jiropres à satisfaire nos besoins.
1) abord il est incontestable (pie le numéraire, considéré comme métal, comme marchandise transformable en objets d’art, fait partie des richesses. 11 a des utilités réelles : au moyen de la fusion et du marteau, il est
susceptible de passer à l’état de liijou, de calice, de vaisselle.
Sous sa forme d’espèces métalliques, le numéraire est encore une lichesse, parce que dans cet état il a une grande utilité': il facilite jirodigieusemenf les transactions.
Mais le numéraire ne constitue pas la grande richesse d’un pays. En etfet, il n’est pas l’olijet réel des échanges; il n’est qu’un moyen de les ivaüser plus aisément. Or, c’est le but réel des échanges (pii excite l’industrie humaine. Je ne travaille point précisément pour acquérir du numéraire. Lors(pie je m’efforce à obtenir des disques monétaires, ce n’est pas pour les employer comme tels à mon usage, mais bien pour me procurer, en les livrant à d’autres individus, les choses qui sont à ma convenance. Les véritables richesses sont, en dernière analyse, les olijets qui me sont nécessaires, utiles ou agréables; qui servent à ma nourriture, à mon vêtement, à mon éducation, à mes délassements légitimes.
L’or et l’argent, en tant que moni^aies, ne sont ([u’une marchandise intermédiaire pour faciliter les échanges de services : ils ne satisfont pas les besoins pour les(piels on se livre aux opérations commerciales;