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CHAPITRE TROISIÈME

DU PRIX ET DU NUMÉRAIRE

Le prix est la monnaie courante que Ton donne pour obtenir une chose ou un service. Cette monnaie qui, par sa substance même, par son utilité individuelle et commerciale, est un équivalent de ce qui est livré en retour, sert en même temps de mesure commune aux diverses valeurs. Elle est un moven universel d’échange, l’instrument le plus propre à multiplier les transactions. Sans elle l’échange serait le plus souvent impossible. Elle le rend toujours facile, en mettant chacun à même de vendre sa marchandise et d’acquérir celle dont il a besoin.

En l’absence de la monnaie , comment le boulanger obtiendra-t-il un chapeau? Olfrira-t-il au chapelier son pain en retour? Mais celui-ci a reçu d’un autre sa pro- ' vision. Le tailleur prétendra-t-il échanger un habit contre de la viande? Mais le boiîcher se trouve complètement habillé. Le médecin ollrira-t-il ses seixices au cocher qui se porte bien? On voit, par ces exemples, combien il importe de posséder une marchandise acceptée par tout le monde, recherchée et pour sa va-

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leur propre, et pour la facilité qu’elle offre d’être échangée contre toute espèce de pioduits et de ser- \ices. Cette marchandise existe ; c’est la monnaie.

Il est à remarquer, néanmoins, qne l’objet servant de monnaie n est pas désigné formellement par sa nature piopre. Aussi n a-t-il pas été toujours et partout le même, quoiipron reconnaisse aujourd’hui généralement la supériorité de l’or et de l’argent pour servir de numéraire. Ainsi, encore de nos temps, les peuples <lont la chasse est l’occupation exclusive adoptent naturellement pour monnaie les j^eaux de bêtes. Ceux qui mènent la vie nomade emploient le bétail. La peau de castor représente l’unité monétaire dans plusieurs contrées où trafique la compagnie de la baie d’Hudson; quinze castors y valent un fusil. On trouve souvent dans Homère que les valeurs se mesuraient par le nombre des bœufs. Les Romains payaient leurs amendes en bétail, et leurs premières monnaies portaient l’image d un bœuf ou dune brebis; aussi les étymologistes font-ils dériver le mot pecunia, de pecus. En Perse, les tribus nomades se servent de moutons; et ceux qui vivent au village, de blé, de jiaille, de laine. En Abyssinie, on paye les objets avec du sel; à Terre-

Neuve , avec des morues sèches ; aux .Haidives , avec un coquillage nommé cauri.

Chez les nations civilisées, on se sert surtout de l’or et de l’argent.

On aurait pu prencfre, comme je l’ai dit, toute autre maichandise ([ue ces deux métaux précieux; mais on les a piéféiés, dit Rossi , parce qu(3 « ce sont des ma- » tières qui, mieux que tant d’autres, se conservent ') sans altération sensible et dont la garde n’exige

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» point de soins particuliers; des matières dont le , » transport est d’autant plus facile que, sous un petit

«volume, elles renferment une assez grande valeur » relative. Elles sont propres à tous les échanges : la )) métallurgie nous fournit des masses d’or ou d’argent )) assez homogènes pour qu’on puisse facilement et » sans perte de valeur les diviser en parties parfaite- » ment proportionnelles; elle sait également, par des » moyens économiques et faciles, réunir les parties sé- » parées et en former une seule masse. Tandis qu’un » diamant partagé en quatre parties n’a pins la même )) valeur, le prix des quatre petits diamants qu’on a )) obtenus étant inférieur an prix qn’on aurait tiré du >) diamant dans son intégrité, une livre d’or, partaeée » en autant de parties qn’on voudra, n’aura rien perdu ^ » de sa valeur. « (Tom. FL page 178.)

On agite une question de la plus haute importance, à savoir, si les métaux employés pour servir d’espèces monétaires conservent la propriété d’être une marchandise, ou bien s’ils la perdent dès qu’ils sont adoptés comme un moyen général d’échange.

On appelle marchandise les denrées et les produits qui sont dans le commerce, comme le fer, le bois, le vin, le sel. A s’en tenir à la rigueur du mot, un objet, pour être au rang des marchandises, doit resté? entre les mains du commerçant; du moment on il passe entre celles du consommateur, il perd cette qualification. Pour nous, nous négligerons cette précision du langage, et nous considérerons plutôt l’aptitude qu’ont 'it certains objets à être une marchandise, que le fait

même qui les amène à cet état. Ainsi , nous dirons que le drap, du papier, un livre, du fer, sont une marchan-

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(lise, parce cjue de leur nature ils peuvent l’être et qu ils le sont souvent en réalité; qu’ils sont de la classe des choses qui se vendent, se débitent, soit en gros, soit en détail, dans les bouti<j[iies, les magasins , les foires et les marchés.

U. est de toute évidence que l’or et l’argent, avant d’être monnayés ou quand ils sont ramenés à l’état de lingots, sont une marchandise. L’industrie en fait l’extraction et les arts les travaillent; le commerce les vend et les achète, sous la forme d’un ciboire, d’un couvert, d’un bijou; et, a 1 état de pureté, ils sont journellement cotés sur les places des capitales. Puisque ces matières ont une utilité en échange, elles entrent dans la catégorie de toutes les choses sur lesquelles les marchands spéculent. Chaque jour, le Moniteur nous en fait connaître le cours.

Perdraient-elles cette propriété parce qu’elles servent de mesure commune aux valeurs, en d’autres termes, parce qu’elles remplissent la fonction de monnaie? Ce ne serait pas soutenable. En effet, dès qu’il est avéré qu’elles ont toujours une valeur en échange, dès qu’on les permute contre d’autrcîs produits , elles sont en réalité une marchandise, ou du moins elles sont aptes à le devenir par une simple fusion d’une exécution facile. Remarquez que c’est la faculté dont est doué un produit d’être échangé contre un autre (|ui le range parmi les utilités sur lesquelles le commerce opère. Or, le commerce vend les espèces monétaires, non-seulement c|uand il livre au vo\ac:eur celles d’un pays étranger, mais encore quand, après les avoir fondues, il les vend en lingots. Il peut se faire que les lois d’un pays interdisent la fusion des monnaies, mais ces

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dispositions sont toutes réglementaires et ne changent rien au fond de la question. Au surplus, rien n’empêcherait de transporter la monnaie hors du territoire et de la fondre en lingots sans encourir aucune peine.

Ce qui achève de prouver qu’ aujourd’hui on prend, avant tout, en considération, dans la monnaie, la valeur des métaux avec lesquels elle est fabriquée, c’est l’usage que les banquiers suivent généralement de peser les pièces d’or et d’argent dont on leur fait la remise. Comme les pièces s’usent en passant de main en main , elles éprouvent une perte désignée’ sous le nom de frai. On maintient le rapport entre la valeur réelle résultant de la ejuantité de matière précieuse et la valeur nominale inscrite sur les pièces, en les soumettant à l’épreuve du trébuchet ou des balances, et en faisant payer le déficit a celui qui les livre.

On a conséquemment donné cours à une grande erreur, quand on a prétendu que les monnaies ne sont pas une valeur, qu’elles n’en sont que le signe. Je comprends que l’on appelle signes de valeur un billet de banque, une lettre de change, parce que ces papiers ont pour objet unique de certifier les dettes qui s’v trouvent désignées; ils n’ont pas une valeur intrinsèque égale au montant de ces titres; ils ne sont que des attestations de créance. Mais la monnaie est autre chose; elle est plus qu’un titre de créance; elle est conjointement une valeur et un signe de valeur. Celui qui possède un napoléon n’a pas à craindre la banqueroute du gouvernement ni celle de ceux (jui le lui ont remis. 11 a entre ses mains l’équivalent de sa marchandise. Comment, après cela, peut-on dire cjue l’argent n’est qu’un signe de valeur?

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Ce qui a donné lieu à cette erreur, c’est riiahitude où sont les gouvernements de mettre une effigie légale ,

sur les pièces. .Mais cette empreinte n’est pas nécessaire au fonctionnement de la monnaie. On conçoit, en effet, une monnaie ayant libre cours sans qu’elle soit éjuise par le gouvernement. Que faut-il pour qu’elle soit '

acceptée dans les transactions? Que son poids et son •

titre, c’est-à-dire son degré de pureté, soient suffisamment assurés au public. Or, c(;tte garantie pourrait être partaitement donnée par une institution particulière que surveillerait une commission de négociants, t

ou par une maison de banque dont la probité serait à ■

l’abri de tout soupçon. Si cet établissement monétaire était autorisé, au lieu de désigner les espèces qu’elle fabriquerait par leur nom actuel , on se bornerait à faire connaître leur poids en métal pur. Ainsi, au lieu *

de dire un franc, on dirait quatre grammes et demi i

d’argent. C’est, au reste, ce qui se pratique en Californie, où l’or, accepté tour à tour comme numéraire et |

comme marchandise, s’estime à l’once.

En soutenant que la garantie de l’Etat n’est pas nécessaire pour donner la valeur à la monnaie métallique, je suis loin de prétendre qu’elle soit inutile et qu’il faille la supprimer. Elle a, au contraire, une importance réelle qui ne permet pas de l’abandonner. En certiliant le titre du métal et le poids des pièces, elle rassure le public contre les fraudes dont la découverte présenterait des difficultés immenses dans le courant des transactions.

La fausse idée que la monnaie n’est qu’un simple t

signe de valeur avait conduit , au temps de la féo- |

dalité, à son altération. La fraude s’était tellement I

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accrue, que la livrp primitive d’argent, ({ui avait on effet un poids d’environ cinq cents grammes actuels, ne contenait plus sur la fin que la centième partie d’argènt pur. Voilà pourquoi le franc s’appelle une livre.

Si l’on admettait que la monnaie est un simple signe de valeur, on serait infailliblement conduit à substituer le papier-monnaie aux espèces métalliques.

D’abord , il n’y aurait pas d’inconvénieffis dans ce système à diminuer la quantité d’or et d’argent contenue aujourd’hui dans les especes à notre usage. Il suffirait de leur conserver leur effigie et leurs dénominations. Une fois en cours de réforme, on pourrait successivement remplacer un gramme, deux grammes, trois grammes d’argent par autant de grammes de plomb ou de cuivre. Mais pourquoi s’arrêter en chemin ? Si nos cent francs d’argent actuels, au lieu de quatre cent cinquante grammes de ce métal fin qu’ils doivent contenir, sont successivement réduits à cent , à dix , à un gramme, quels motifs aurait-on de conserver ce métal précieux pour l’usage monétaire au lieu de l’employer à l’orfèvrerie ? .Vidant vaudrait-il le remplacer définitivement et ne se servir pour moyen général d’échanges que du papier-monnaie dont le gouvernement s’attribuerait le monopole et dont il réglerait l’émission.

Or, le papier-monnaie, même avec V assignation d’un immeuble qui lui serve de garantie, ne peut remplacer les métaux précieux qui ont une valeur intrinsèque, qui sont une marchandise possédant diverses utilités.

En effet, pour établir l’égalité requise dans les contrats de vente, il ne suffit pas de donner en retour de l’objet livré un simple billet payable à une époque plus

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OU moins prochaine. L’acquéreur peut, sans doute, ofFiir toutes les apparences d’une solvabilité incontestable; mais, en réalité, le titre qu’il remet au vendeur n’a pas une valeur intrinsèque par lui-même, il ne vaut ni le blé , ni le vin , ni la pièce de terre pour la cession desquels il a été souscrit .

Que sont en soi les papiers de toute espèce? Une simple reconnaissance de dette, une; promesse de payer, un titre contre la mauvaise foi du débiteur, un cei tilicat de créance. \oilà tout. Mais est-ce que la reconnaissance dune dette en assure le payement? Ne peut-il pas se faire que le débiteur, aujourd’hui solvable et de bonne foi, devienne insolvable; que ses propriétés soient avilies; que ses immeubles soient grevés d’un privilège; que ses biens soient invendables" au jour de l’échéance? Cette possibilité, si souvent transformée en réalité, détruit légalité entre le vendeur d’un objet qu il livTe, et 1 acquéreur faisant une simple promesse de payer. En d’autres termes, un billet ne vaut pas, par lui-même, les sommes dont il est la reconnaissance; celui qui l’accepte court des chances plus ou moins probables de ne pas être payé ou de l’être tardivement.

Puisque les lettres de change, les billets à ordre, les obligations renferment essentiellement une promesse de payer les sommes qui s’y trouvent désignées, il faudra bien que cet engagement touche enfin à son terme et soit accompli. Or, s’il arrive que, par suite d’une panique ou d’une guerre désastre iisi; ; que, par l’etfet dune émission excessive, ces titres soient tlépréciés, tout le monde en demandera le remboursement en une valeur réelle , en argent , et il y aura évidemment une dépréciation générale de ces efl’ets, bientôt suivie de la

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banqueroute. Dès lors, le contrat par lequel on m’avait assuré un équivalent* de ce que j’avais livré ne sera point exécuté. Si, par exemple, j’ai été fournisseur d’un collège qui tombe en déconfiture, j’aurai nourri et habillé les élèves, et, en retour, je n’aurai reçu que des chiffons de papier.

Il en sera tout autrement si le payement se fait en numéraire métallique, car les especes monétaires ont une valeur réelle, actuelle, universelle. L’or et l’argent servent à l’orfèvrerie; ils sont vendables tous les jours; ils sont acceptés dans tous les pays; ils constituent une marchandise appréciée partout. Que le gouvernement soit changé, qu’il fasse banqueroute, peu importe à ceux qui les ont reçus en payement ; car l’effigie n’ajoute rien au disque d’or; c’est le poids et la pureté de la matière qui en constituent la valeur.

Lorsque les affaires entre particuliers sont traitées

pour une durée peu prolongée; lorsque leur fidèle accomplfssement est garanti par des formalités dont l’expérience a prouvé l’efficacité , la monnaie fiduciaire a une utilité immense, mais à la condition ({u’elle n’ait pas un cours forcé. Le crédit, comme je l’expliquerai plus loin , donne seul un énergique mouvement aux transactions de toute espèce; il présente sans doute de graves périls, mais les catastrophes financières dont il est la cause sont mille fois compensées par les avantages dont il est la source féconde. Or, le crédit est impossible sans le secour.s des effets en papier, qui attestent les créances et qui soient transmissibles de main en main. Ce que je blâme donc, dans le papier-monnaie, ce n’est

pas de tenir lieu de numéraire, c’est d’avoir un cours forcé.

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