‹ L'écrivain public, ou Observations sur les moeurs et les usages du peuple au commencement duChapitre 10 sur 13 · LE PJÀNO DANS LÀ MANSARDE · texte numérisé non relu

LE PJÀNO DANS LÀ MANSARDE

loTsqvul veut faire de Virginie une femme simple et modeste, ou de Virginie , lorsqu'elle veut faire de Justin un jeune homme élégant.

---< Ce sera moi ,, n'en doutez pas, Monsieur, dit Virginie en me présentant avec grâce une pièce de vingt-quatre sous; j ai, de mon côté, Tus^e et le bon ton qui veulent qu un hotnme établi ne ressemble pas à un ouvrier. — Oui, mais il a, dû sien , lautorité d'un père et le bon sen», qui veulent quun marchand teinturier n'ait ni la tournure, ni les manières d'un petitmaître. »

Pour connaître jusqu'à quel point Virginie s'abusait dans ses espérances, il suffit de lire la lettre suivante, que j'écrivis quelques jours après, sous la ^ictée de l'honnête Justin :

Lettre de Justin a Virginie.

« Je ne sais pas, ma chère Virginie, à qui » je dois me plaindre, et cpii je puis en accu- » ser, mais il est certain que j'ai été malheu- » reux dimanche, et que^.je me suis félicité » cent fois de n'avoir pas amené mon père. Il » m'aime tendrement jJl aurait vu que je spuf-

ï32 Lif piaKo dans ia mansarde.

» frais V^t eelâ n aurait pas avancé notre nîa^ » riage. Tu étais bien jolie et bien bonne pour » moi, mais je voyais sans cesse des commis » et des clercs papilloter autour de toi; tu » leur souriais Siiîis malice ) et f on sourire me » faisait mal ; j'éprouvais un autre chagrin , » celui de t'en tendre blâmer par ceux que tu » crois tes amis. On riait de ton bal donné » dajis une pièce dix fois trop petite pour y If pouvoir danser; on riait de ton piano misa )» la place dun buffet; oti censurait ta parure, » tes grâces, et Rosalie fin mot, fatiguée de » voir que sans cesse Henri , le, bel Henri y re- » tournait près de toi, t'accusait de coquet* M terie. Tout cela, vois-tu, bien, ne m'inquié*» » tera guère quand je serai ion mari; mais » jusque là il faut , ma bonne amie , me pro* » mettre de renoncer à une société qui me » déplaît. Pourquoi donner à des indifférens » les court» instans que nous pouvons passer » ensemble ? Que t'importent , après tout , les w louanges et les hommages de ces petits mes- » sieurs , dont le jargon me chGfque ? Sois belle , » aimable et tendre pour moi seul : qui pour- » rait fadmirer et t aîq|^r comme Justin P Tu

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» m'as dit si souvent, dans notre heureuse en- » fan ce : Justin, mon cher Justin, je veut » que tu sois bien heureux. Ah ! mon bon-^ » heur dépend de toi ; ménage mon cœur om^ » brageux ; sois bonne et simple avec mort » père, et je n aurai plus de vœux à former. »

Cette seconde requête Tut aussi inutile que la première. Virginie, se fondaint sur ce quelle . lie faisait rien de répréhensibi^, continua à recevoir ses voisirts, ses amis^ à donner de petits «oncerts , à faire valoir sa beauté par ^ une toihUte aussi bien entendue que ses facultés pécuniaires le lui permettaient. Amoureux et jaloux, Justin soufBrait et cachait son tourment; tnais Tœil attentif de son père avait deviné la source (|u mal, et j'appris bientôt par Virginie la tentative que Lanois avait cru devoir faire pour amener la famille Bôurdiu à des idées moins déraisonnables sur la conduite de leur fiUje. ^

Il était entré dans le magasin un jour que madame Bourdin s'y trouvait seule ; et avec ce ton un peu rude qui tien^ à la franchise du caractère et à l'indépendance d'un chef de maison qui ne doit rieij^à personne : « Eh bien !

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avait-il dit, où est la p^îtite? — Mais dans sa chambre, apparemment , ayait répondu la mère en hésitant un peu , car Virginie était dans larrière-boutique , à portée de tout voir et de tout entendre* -^ Eh! sans doute elle est occupée à roucouler ou à préparer quelques colifichets ? Au reste , avait continué le teinturier, je ne suis pas fâché d'être seul avec vous, car je veux, à la fin, m'expliquer sans détour. Ecoutezmoi , mère Bourdin, il y a tout à Theure six ans que nous nous sommes promis d^miir nos enfans. Alors les choses étaient à ^eu près égales entre nous. Depuis ce tems j ai amassé du bien , et, s'il en faut croire les on dit^ vous avez écorné le vôtre. C'est un malheur , mais ce n*est pas un tort. Justin est jeune ; il est bon travailleur ; si sa femme veut être économe et aage, tout ira bien dans la maison. Je viens donc encore une fois vous demander la main de Yirginie , mais je vous déclare que j entends qu'elle renoncé à la musique, à la danse ^ aux fleurs, aux chapeaux , ou qu'elle renonce à mon fils. Je compte travailler pour eux pendant quelques années, encore; il faut par conséquent que ma bru me convienne, qu'elle apporte dans

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ma «laisoiL IWâre, U gaité, le bonheur, et quelle ne sok pas uh sujet de disgorde entre Justin et moi. Voyez donc, mère Bourdin , si tout cela conrient à Virginie, et vous me répondrez ensuite y oui ou non. »

Madame Bourdin, un peu déconcertée par ime explication si brusque, avait demandé quelques jours pour répondre à cette espèce àultimatwn. « Vous comprenez bien , Mon* sieur , me dit Virginie , qu'une proposition de mariage exprimée de la sorte me parut fort offensante. Dans le premier moment, je fus prête à venir déclarer , devant M. Lanois , à ma mère que je renonçais pour toujours à une union dont on faisait valoir dune façon si dure les avantages pécuniaires: mon amour pour Justin me retint. Mais je vous demande, à ^ cette heure , ajouta- t-elle, quelle conduite je dois tenir pour me conserver à lui et maintenir mon caractère ? -r- Il n'y a pas à hésiter, luidis-je^ il faut faire à Justin le sacrifice de vos goûts et de vos occupations. — Je ne le puia> reprit Virginie avec une certaine dignité. M. Lanois n'ignore point que le sacrifice qu'il exige m'a été plusieurs fois demandé par son fils.

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Oois-je accorder aux menaces eu pèr« c^ ^e jai refusé aux pmnes de Justm ?. — « G'estdonc une ruptiii!;e que vous allez me .dicter^ clb*jd alors en préparant ce quil me felkit poiu écrire. Ce.parti est Tialent^ et je pense quq vous y avez sérieusement réfléchi* — Une rupture, reprit la jeune fille en e$;iujant ses yeux ! je voudrais bien que cette affaire h eût point un résultat si fâcheux : je vais expliqua? à Justin rembarras de ma situation , et 'i%\ res«< poir de conserver son attacbemast jusqu'à ce que des dispositions plus favorables aient rem-* placé dans lesprit de son père les prë^géf qu'il a conçus à mon égard. »

Ce moyen terme , qui était eh efiet le seul qu'on pût essayer dans iétat des choses, fut mis en œuvre dans lat^orrespondance de Virginie; et, comme elle l'avait prévu , Justin sut obtenir de l'amour de son père qu'il ajournât pour quelque tems la rés(^ution de rompre une alliance dont on ne paraissait point ap** précier les avantages. Cependant il s'en fallait de beaucoup que Justin fiit satisfait des moti£( que Virginie donnait pour justifier sa résistance. D'un autre côté ^ il ne voyait pas sans

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ombrage lassKJuité de Henri, qui venait souvent feire de ia musique avec la jeune fille. Le pauvre garçon se trouvait dans une de Ces situations indécises du le chagrin a si beau jeu contre nous. N^imaginànt point de remède à ses peines, il les subissait sans se plaindre; il maigrissait et dépérissait à vue d'œitËhfiiA' sa santé parut bientôt si affectée que son pèrecjfui , sous une écorce un peu rude, cac)iait un grand fonds dé bonté, se résélut, en moins dé huit jours , à quitter une sévérité dont lès suites ^larliiaientsa tendresse.* Eh bien ! dit-il un matin au jeune homme , tu la veux pour ta femme j cette princesse qui , loin de seconder nos travaux , rougira peut-être de nouis ii{)patlenîr ; tii veux une jeune coqueftte , habile à dépenser le ifruit de nos labeurs; tu veux etafin ufie* jolie poupée, sachant danser , chanter et mille autres fadaises : épouse donc ta Virgimiel Ëpouse-la, j y côhsens ; mais surtout tâché de me cacher par la suite tes chagrins et tes regrets ; et , si tu te repens , n en accuse que toi. ^

Quelques semaines avant oeué époque, un tel consentement eàt comblé les v«eux de Jus-^ tin ; en ce moment , il augmenta s^s doutes et

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sa perplexité. Etonné de voir que son pèrtf lui montrait une telle condescendance , tandis que sa maîtresse refusait de souscrire au moindre de ses désirs, il eut un itistant la pensée de sacrifier lamour k la raison. Puis^ par un de ces subterfuges que le cœur nous suggère pour nous aider à reyenir sans honte dune résolution sage à un acte de faiblesse , il se dit qu'i) devait éprouver lamour de sa maîtresse par une dernière demande , et se retirer «ans retour si elle avait le courage de lafHiger encj^re par un refus. Il se rendit donc auprès d elle , avec Fintention de lui dire que les visites de Henri ne lui paraissaient ni décentes, ni convenables; qu'il croyait avoir le droit d'exiger (aux termes où ils en étaient ensemble ) qu elle ne prêtât pas matière à la médisance, et qi4ei>fin, quelque innocence quil se plût à supposer dans sa relation avec Henri , il n était pas moins vrai qu'on en parlait dans le quartier. Il devait terminer cette explication par la prière instante de ne plus le recevoir , et se promettait à lui-même de déclarer l'acquiescement que son père mettait à leur mariage, ou de se retirer en silence, selon

liX ÀAMO DANS £A MAïlftAIIDE. 1%

qae Virginie adctièiHerait ou t^jetterait sa. demanâe. ,

Il fot plus' tftte jatmaia confirmé dan» se» ré-* so}ation5'l6<rsqu*il trouva chez sft maîtresse le bel Henri eplu chantait avec eUe. Dans la dîafposition â*ésprit où i) était ^ il hii sembla que les deux jeuâes gens s'appliquaient Tun à.

Tautre lès paroles tendres et passionnées que le iùio teur prescrivait ; il lui parut encore qu'il était, lui, Justin, ce rival fikcheux et jaloux ddht on déplorait la présence. Smu de pluâ en plus par l'inâuenee que la musique exerce sur les am€» tendres et par les jalouses chimères que Sôll imagination lui créait, sa tète se monta, ses idées^ troublèrent, et peut-être Justin allait faire une scène, quand Henri , qui suivait sa partition avec une extrême attention y fit sortir de sa poche, en tirant son mouchoir, un billet qui tomba entre les jambes de Justin.

En tout ^utrc moment il eût vaincu, sans doute, k désir curieux qui s éleva dans son esprit ; mais dans Tinstant de crise où il se trouvait , c'était un coup du ciel , une permission de la Providence, qui livrait en ses mains le destin de sa vie; ce fut du moins ainsi que

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Justin TouliH interpréter la chute dii billet Mettre le pied dessus, s en saisir , prétexter im. oubli et M>rtir à la bâte , tout cela ftit Taffaîre dun instant* Pâle, tremblant, oppressé jKir la crainte de trouver dans cet éçri^. la confirmation de ses dout0s, 'à ^t à peime dehors qu il ouvrit le f^tal billet.

^Comment peindre son ti^]able affreux lor9qu*il rQ0O»nut Téoriture de tous ceux qu'il a^vait reçus! Comnient peindi:e son désespoir lorsqu'il vit tracées, par cette même plume qui lui avait juré amour, fidiélité, les-^ioes promesses adressées à Henri ! « Graml I)ieu ! s'écria*t-il , en reprenant lentement le chemin de la maison de son père , poiirqucH ne suis^ie pas mor^ avant d'avioir appris que Virginie a cessé de maimer! « ,

Hélas ! la pauvre fille , ' légère j ii^M^onsé» quente et vaine , comme son éduc^^ioii levait iaite, n'était du moins ingrate ni perfide^ Justin, son cher lustin, ianû de sa jeunesse , régnait toi^ours seul dans son anie4v Trop sûre du pouvoir de ses cbi^'inips , éSé^.^t^ mgiar^lé comme une faiblesse de se plojer aux désirs d un ams^nt; mais sage au fond du cœur , elle

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