‹ L'écrivain public, ou Observations sur les moeurs et les usages du peuple au commencement duChapitre 4 sur 13 · L ÉTAT J}^ MON. V'^I^E · texte numérisé non relu

L ÉTAT J}^ MON. V'^I^E

resser l^ipateur; il était question alors 4© ladjudication dune entreprise 4^ serrurerie fort importante que le gouverueinent dev^il omettre au concours, te protecteur de Félix Mauduit ayait du crédit et de Finfluence ; il engagea notre jeune homme à concourir, etprpmit.de laider si son plan répondait à Tidjée que $on travail lui avait fait concevoir de ses talens. fkicouragé ainsi , Félix osa tenler cette glandé entrisprise ; mais , ^e yoiUant pas faire partager à sojn père un espoir incertain^ il garda, sur ce projet important^ le plus profond silence. Pendant deux mois entiers, ses nuits furent employées à lire les divers ouvrages qui pouvaient servir à le guider dans son ti^avail , et à >e.ter sur le papier tout ce que son imagination lui ^ggérait pour le plan dont il s agissait. Dévoré du désir de réussir, tourmenté par la crainte de ne pouvoir justifier lestime de son pro];ecteur, Félix retouchant, corrigeant, ^refaisant sans cesse ce plan,.qui devait anéantir ou juMifier ses espérances, vit approcher Tépoque du concours sans avoir rien produit qui ^ le satisfît. Toutefois il sentit qu'il avait at(teint les bornes de sa propre capacité , et ce fut en

l'état de mon père. 35

tremblapt^'il alla soumettre son traTail à <felui qui avait promis de le protéger. Accoutumé à contenir lexpression de ses sentimens , l'homme en place ne laissa poim voir à Félix (pielle était son opinion personnelle sur le plan qu'il lui soumetjtait : « Laissez -moi cela^ lui dit-il, en jetant un œil distrait sur son ouvrage, votre zèle m'intéresse, et je me charge de présenter votre travail à ceux qui sont chargés de le juger. »

Le jour de ce jugemenlt arriva enfin; ï^élix s'apprêtait à sortir pour aller au devant de son sorjt , lorsqu'il vit paraître son père en hiabit de galas, poudré à blanc, et la canne à la main. Félix lui demanda avec anxiété si l'affaire pour laquelle il voulait sabsenter était de nature à pouvoir se remettre, « car^ en ce cas , ajoutait- il , j'attacherais le plus grand prix à ce que vous me permissiez dé fn'absenteir pendant deux heures. — Ah ! j'en si^is fâché ^ mon garçon, répondit Aïauduit; mais tu resteras ici ce matin ; c%st aujourd'hui , ajoutat-il , qu'on procède à l'adjudication de la jrfus belle entreprise de serrurerie qui se soit faite depuis vingt ans, et je suis curieux de savoir

quel est celui de nos confrères qui obtiendra la préférence sur dix ou douze concùrrehs, »

A ces mots, le cœur de Félix battit bien fort ; son visage devint aussi rouge que le morceau de fer sortant de Fa fournaise : « A la bonne heure , pensa-t-il , en voyant sortir son père, à son retour je connaîtrai mon sort. »

On devine f?icilement qu'en l'absence du vieux Mauduit, Félix 5 occupa de tout autre chose que du travail de l'atelier. Alternativement ballotté de la crainte à l'espérance , et de Vespérance à la crainte, il se promenait de long en large à pas précipités; il aUaft à chaque quart d'heure guetter sur le pas de la porte, le rieîour de son père, et revenait s'asseoir dans la petite salle, les yeux fixés sur l'horloge de bo&, dont il accusait la lenteur,

«» Quelle serait la joie de mon père , pensait- *• il , si tout à coup il entendait proclamer par les commissaires le nom de Félix Mauduit; s'il se voyait ainsi lui-même adjudicataire de cette entreprise , dont il m'entretenait ce matin avec un sentiment d'envie ! » '

Et dans le transport de plaisir que lui cause cette pensée, Félix s'élance hors de la cham-

hte, hors de latelier, hors de la rue Il lui

semble quil a des ailes! Impatient de donnaître son sort ^ son œil inquiet interroge Tes* pace..... Il ne se trompa pas, ce rîeiltard qui s'avance, la tête baissée et le dos^ courbé, c'est son père ! Il est encore loin , mais FéliK la reconnu , et ce premier regard a détrait toute illusion. « Ah ! ce n*est point ainsi que Mauduit Marcherait si son fils eût été vainqueur !» et Reprenant le chemin ^e chez lui , Félix essayait de s exciter à la résignation , en s accusant de présomption pour avp^ir osé, à son âge, entrer en lice avec les plus habiles serruriers de Paris. •^ J'étais un fou, se disait-il, j ai perdu bien du tenis à poursuivre cette cMmère ; n'y pensons plus et reprenons notre travail; au fait, ajoutat-il,*je ne perds qu'une espérance, et mon père , du moins , ne partage pas mes regrets. » Comme il achevait cette pensée, son père entra dans la petite salle; if était visiblement de mauvaise humeur; Félix n'osait lui parler ; cependant, tout désintéressé qu'il se croyait, dans ladjudichtion , un sentiment de curiosité^ bien naturel , le portait à désirer de connaître le liom de son trop heureux concurrent.' « Eh bien, mon père, dit-il enfin d'une

38 l'état de mon perê.

voix altérée , quel est celui de nos confrères qui. a été nommé par le jury? — ^ Allez Je demander vous-même ,5i vous voulez le savoir,répondit brusquement Mauduit, car, pour moi,

je ne m'exposerai pas à un nouvel affront

Morbleu , poursuivit-il , dans quel teips vivonsnous! Refuse^c lentrée de la sialle à un cidevant syndic de la corporation des serruriers , c est une chpse affreuse ! » Puis , quittant son habte marron pour passer autour de son cou la lanière qui supportait son tablier de cuir : « A quoi sert , dit-il avec humeur, de vieillir honorablement dans son état, si trente ans de travail et de probité ne donnent aucun privilège, et si le preipier blanc-bec qui se présente dans un concours Témporte sur les plus anciens de la profession. » •

En apprenant que son père ne savait rien f Félix avait senti son ame se rouvrir à l'espérance, et les dernières paroles que Mauduit venait de prononcer activèrent tellement les ];)attem9s de son cosjur, qu'il fut pendant quelques instans incapable d'articuler un seul mot. « Ainsi donc , réprit-il enfin , vous n'avez rien su, rien appris^. de ce qui s'est passé làbas? — ^ Rien de positif; tout le monde igno-

I4 ETAT DE MON PEaE. Sg

rait, en dehors dç la sajle, le nom de Fadjudicataire; on disait seulement que c'était un jeunp homme, gt ce bruit scandalisait, avec raison, les maîtres serruriers qui attendaient, ainsi que moi^ le résultat 4^ l'examen. — Un '.jeune homm«, i^n pèrel un jeune homme!

répétait JFélix^yec agitation; et vous ne savez ,pas son nom? — Ma foi, mon chf^ ami, je t avouerai que je ne me suis pas fort tpurmenté pour r2^pr>endre \ mais Mâk) , ^e j'ai rencontré, ma dix que ladjudicataire Fava^t «Importé parce qu'il était fortement ptotégé par M, ****** j au reste, ce qui me console, c'est que sans doute ce blanc-*bec n'a^ pas le premier sou pour commencer une eûtreprise qui exijge au moins j:;inquante' mille francs de déboursés , et que sans doute avant un an nous le verrons couler à fond. »

. Lorsqu'il entendit prononcer le nom de son protecteur, Félix, frappé dé surprise et de joie, manqua de tomber à la renvierse; mais 1 amour filial sut imposjer silence aux mouvemens de son cœur; il dut se contenir, dans la crainte de causer au vieillard une émotion dangereuse ; et tandis que Mauduit continuait

4o l'état de mon PERE.

d exhala son méconrefitement , Félix cherclïdt Içï moyens de le préparer par degïrés au bonheur cjui l'attendait. Toùtéfoîiil trouva la fôirde de parler au moment ou il entendit son pète dire avec dépit'*^ « Oui Je voudrais que ce jeune fou, qui s'en vient, avec sés^ idëes nonvèïles,» couper l'herbe sous le pied à noè plus anciens serrui'îeï», fut forcé dé faire banqueroute.

» — Arrête!, inoff père! secrja Félix en écoutant ce vœu fatal ; sans doute celui que vous accusez' d'audace et de témérité a calculé ses ressourceis avaht d'entrërfen'iîce; sans doute il a des parens , des amis , qui s'empresseront de l'aider à supporter cette grande entre- .

prise; sans doute il pb'sàèdè un bon père, qui ne réfusera pas des conseils à sa jeune expériencei Ali! de grâce, oubliez les prévéritions qui n'ont pas pris naissance dans votre cœur, et, bieti loin d'en vouloir à celui'qui voit récompenser d'une manière si honorable ses veilles et ses travaux , mettez-vous un instah^ à la place dW l'auteur de ses jours, songez à la joie qu'il éprouvera en serrant dans ses bras ce fils qui n'a sans doute concouru* que pour lui procurer un instant d#bonheur!... — Et voilà

l'état de mon PERE. Al

justement, s'écria Mauduit, le yéritable motif

fi

de mon dépit!... Oui, j'envie, je te le confesse, le sort de ce père fortuné^ quelle gloire pour lui! quel honneur pour sa vieillesse!... Hélas! ce*" n'est pas toi, Félix, qui me donneras jamais de^ semblables joies ! Tu jis des èon-

naissances, du "talent, de l'esprit, mais tu n'as pas d'ambition^... Quel dommage potfKant... ï — Ainsi , reprit Félix .d'une voix étouffée , vous auriez désiré qiie j'eusse concouru? — Oui , certes. — - Et si j'avais obtenu l'adjudicalion?... — Ah ! mon ami , je crois que ce bonheur aurait prolongé mes vieux jours!... — ^ Mon père!.....r — ' Eh bien! mon fils, qu'asidtu... Félix, réponds-moi! ta pâleur me frit peur!— •

Mon père, j'ai concouru! Mon plan est

agréé! » Tels" sont les derniers mots que

Félix prononce, et, succombant à la violence des sentimens qu'il éprouvait depuis quelques minutes, il vient tomber^ sans connaissance erifr^ les bras du vieux Mauduit.

Cet événement tempéra la joie dit vieillard 5 en voyant, sans couleur et comme sans vie, ce fils chéri , l'orgueil de sa vieillesse , Mauduit se mit à jeter de grands cris; de prompts se*-

42 L ETAT DE MOK PEKË»

cours furent donnés à Félix, et, comme on ne meurt pas de joie, il revint à lui pour recevoir * les félicitations de ses ouvriers , les bénédictions de son père, et pour voir Zoé lui prodiguer les soins les pltis empressés. Bien pliif; , à la faveur de la firayeur que son état avait excitée , il obtint l'aveu d un retour , qu'il avait mérité par plus de deux années de lamour le plus tendre et le plus discret.

Mais cette seconde partie du bonheur de Félix demande bien aussi quelque éclaircissement, et je dois maintenir son caractère en disant comment ce fut sa discrétion et son respect pour les vœux d un frère, qui lui gagnèrent l'estime d^ Zoé. ^

J'ai dit que, lors des premiers tems de l'absence d'Antoine, Zoé, |:out absorbée dans son chagrin, avait à peine remarqué l'air triste et contraint de Félix; cependant, comme une jeune fille, quelque innocente qu'elle soit , devine toujours la première l'amour que l'on ressent fomr elle, Zoé ne tarda pas à connaître celui qu'elle avait in^iré au pauvre Félix. D'abord çlle en fîit irritée ; il lui sembla qu'il y avait dans la nature de cette affection quel-

fL ETAT DE MON PEBE. 43

qu^ chose de déloyal ; aussi se promit-elle de confondre un coupable amant en lui reprochant, sans pitié, ses torts envers un fr^re;

inais pour prendre sur lui de tels avantages, il

aurait fallu (jue cet amant o$àt parler. Or, Félix , tpop faible pour sut'monter son amour , savait du moins aimer et souffrir en 'silence ; sa discrétion était même poussée si Igin que^ peut-être , Zoé aurait fini par supposer qu'elle jetait méprise, si elle neut aperçu^ par har sard,Mr la poiti^ne de Féli^, un.rubaQjquelle avait perdu depuis long-tems.

Une année se p^ssa ainsi. FéUx éjtait toujours bien triste , et son air malheureux commençait à inspirer à Zoé |>lus de compassion que de colère. «Ce pauvre garçon! pensaitelle, s^. dis(;;rétion m'intéresse; sans doute, il eût été plus sage de ne point diriger ses vœux sur une personne qui est, en quelque sorte,

engagée. Mais est-on maître de son cœur ?

Hélds î Félix est d autant plus à plaindre qu'il renferme ses peines, au fond de son ame. S'il parlait, je suis ^ûre qu'il éprouverait du SQula* gement. Je n encouragerais pas son amour. Oh non! bien au contraire..»». Mais je lui offrirais

mon amitié, et cela lui ferait du bien..... Ccst dommage qu il ne parle pas !»

Et , pour avoir le droit de lui offriç dés consolations , Zoé , voulant lexciter à se plaindre, parut s occuper de l'absent avec plus de plaisir que jamais. Elle recommença à compter d(;vant lui les mois, les semaines et les jours qui devaient s écouler jusqu'à 1 époque fixée pour le retour d'Antoine; enfin, elle montra beaucoup d'amour pour son prétendu ; mais c'était en regardant dii coin de 1 œil Tenet qïîe ses paroles produisaient sur Félix.

En ces occasions, la jeune fille îe Voyait pâliç et rougir. Une fois même il quitta brus<* quement la place, ^ en laissant échapper une acclamation qui semblait indiquer 'en lui la crainte de se trahir. (iC fui tour, eè'«iD en fut assez. Convaincue, par iceitë expérience, que 1 ame de Félix était aussi noble qii elle éîaît tendre , Zoé forma le projet de' îe ménager à l'avenir : elle cessa de Itii paWer d'Antbiiie.' Ce nouveau système amena un grand chaiigemeni dans l'existence du discret àmiant, et Zoë Vàjpiplaudit de sa délicatesse , en voyartt Félix devenir plus aimable et plus gai. Cependant,

i'jEïAT.BE MON PERE. 4-^

eette méthode n^était pas sans danger pour elle j car Félix é|ant presque toujours dans lattejiej: quand Zoé y venait, la jeune fille ne pouvait plus parler que rarement de son premier amant, et tout naturellement elle s'en occupait beaucoup moins. AjoRtez à cela que les lettres du militaire devenaient extrêmement rares. Le souvenir se fatigue à revenir toujours siir un bonheur passé : il faut à la jeunesse un peu de bien-être présent çt beau-' coup d'avenir^ Depuis le départ d'Antoine, Zoé avatt refusé plusieurs mariages; mais , lorsqu'au bout de deux aiis révolus, elle vit arriver une lettre qui lui apprenait que son amant devait entreprendra encore phe campagne avant de venir 1 épouser; lorsque i\lauduit lui «ommuniqua plus tard le message qui lui apprenait que son fils avait reçu U croix , et deux estafilades dans la figure ; lorsque enfin Von sut par un soldat qu Antoine , rétabli de ses blessures , s amusait à Leipsick^ au lieu de profiter de sa convalescence pour venir accomplir 3es ancienne^ pron^esses, la jeune fille ne cjbçrcha plus à. cacher son ressentiment «ypilà qui va fort bien, dit -elle au père

Mauduit devant !Pélix; votre fils com|)te apparemment m epotiser quand il aura pris sa retraite; mais je nai pas juré de rester fille aussi long-tems qu'il lui plaira d'être garçon /et, s*il n'est pas ici dans trois mois au plus tard, je pense que je pourrai me croire dégagée des promesses que je llii ai faites. »

En entendant, pour la première fois, Eoé parler de son premier amour comme d*un engagement qui pouvait Se rompre, Pëlix comprit que le cœur qui admettait Tidée d'une rupture, était bien près d'être tout-à-fait libre. Aussi surpris qu'il était indigné dé la conduite de Son ft'ère , sur laquelle le camarade d* Aûtoine lui avait donné des détails que Zoé ignorait, Féline se crut, de son côté, afifranchi des devoirs qu'il s'était imposés, et âa déftcatesse, ne contraignant plus l'expression de ses sentimens , il commença à laisser voir tout son amour.

Attentif, complaisant et tendre, il ne pouvait mailquer de plaire à l'aimable Zoé ; aussi ce fut avec plus d'anxiété que de regrets qu'elle vit s'écouler le tems qu elle accordait encore à son premier amour. La pauvre jeune fille seun

l/ÉTAÏ DE MON PERE. 4?

tait quelle eût été à jamais malheureuse s'il lui eût fallu reprendre ses premières chaînes.

Toutefois elle âut , à son tour , dissimuler ses craintes, et, sans rebuter celui quelle aimait, elle refusa de lui donner des espérances avant lëpoque où elle pourrait se croire tout-à»fait libre. /

Les trois mois accordés à Toublieux Antoine étaient près d'expirer, lorsque les cris du père Mauduit attirèrent Zoé dans la. salle où nous aVons dit que Félix venait de tomber évanoui. En ce moment d'effroi, le dés^oir de la jeune fille trahit le secret de son ôœur^ et le tendre Félix, renaissant à la vie aux accens d'une voix si chère, sentit; en attachant ses yeux sur son amante en pleurs , qu'il existe enccrre un bonheur au dessus de celui que peuvent nous donner les distinctions et les faveurs de la fortune.

Tout en attendant la réponse d'Antoine' à la le^e que son père lui écrivit pour lui faire connaître les nouveaux sentimens de Zoé, on s'occupa de la grande entreprise que Félix avait obtenue. La probité du père et la bonne conduite du fils ayant paru des gavan-

48 l'état de mon père.

ties sufGsantes , ils eurent bientôt réuni les sommes dont ils avaient besoin. Un immense atelier , situé dans le plus beau quartier de la ville, remplaça Tancienne forge du serrurier ly^uduit. Plus de trente ouvriers des meilleurs de Paris y furent appelés, et lorsque enfin la réjponse d'Antoine eut dissipé tous les scrupules, Félix, au comble de ses vœux, installa ' sa charmante femme dans un joli appartement qu elle quittait souvent pour venir animer , par sa présence, le courage de son mari, ou surveiller, en son absence, le travail de ses ouvriers. Plusieurs années s'écoulèrent rapidement ; ^ lunion , la gaité et le plaisir habitaient dans cette famille: le bon Mauduit, grâces aux vertus de sa belle-fille, voyait sa vieillesse entourjée de soins tendres et délicats. L'entreprise que Félix avait obtenue prospérait dans ses mains ; elle lui procurait de Taisance et de la réputation. Pour comble de bonheur, deux enfans étaient venus donner un but à s^. travaux. Enfin le jeune serrurier , rempli d'intelligence, de talent et d'ardeur, était un exemple du bien que l'on p^ut faire et de la considération que l'on peut obtenir dans quelque état

l'état de mon père 49

que le sort nous ait place. Aussi, disait-il sou* vent , en faisant sauter son enfant sur ses ge-Q nottx : « Ck>urage, mon garçon, tu peux grandir ; \e te fais une bonne maison , j espère que tu ne la laisseras pas tomber, et que , grâce à toi, le nom des Mauduit sera cité de pèreeif fils dans la serrurerie. »

Cependant, depuis bien long-tems , Antoine , affranchi par sa position actuelle de la subordination militaire, aurait pu laisser à quelque autre le soin de ses fourrages,, pour venir passer quelques 'mois au milieu 4.e sa famille; mais le souvenir de Zoé lui était encore trop cher pour qu'il osât risquer de la revoir. De son côté , la jeune femme redoutait un peu^sa présence ; son mari n'était point jaloux , mais il Ti*avait point oublié qu'Antoine avait eu son premier amour ; cette idée pouvait jeter entré les frères de la froideur, de la contrainte: enfin y par un accord tacite , on invitait faiblement "^le garde- niagasin à faire un voyage à Paris.

Mais un événement inattendu vint rétablir la confiance. Antoine se maria , et , dès lors , son retour devint l'objet de tous les vœux de 111. *^

5o l'état de mon PERE.

sa famille. La personne qu'il épousa était une jeune veuve française, quun mariage (inclination avait précédemment unie à un of* ficier contre le vœu de ses parens. Brouillée avec eux tous par suite de cette alliaBce, la jeune femme avait voulu suivre à Farmée son seul et unique protecteur. Voyageant habituellement a la suite, et s arrêtant dans les limites près* crites, elle rejoignait son époux dans tous les lieux où la victoire marquait lé repos de nos armes. Une si parfaite union aurait dû fléchir le. destin ; mais la cruelle mort aime à faire couler des larmes amères. L'époux chéri fiit a^ teint par le fer meurtrier , et si. la jeune femme survécut , c est que sa raison égarée lui fit pendant long-tems révoquer en doute Faffreuse perte qu'on lui annonçait. Fixé par la nature de ses foactionâ à la suite de l'armée, Antoine avait été souveutchargé par l'officier de^ protéger la. marche de sa femme. Sa sollicitude s'accrut par la pitié que hii inspira le sort^ dune jeune personne, qui, dans l'espoir d'ob* tenir des nouvelles de son mari, se refusait à retourner en France. Antoine ménageait une illusion qu'elle aimait à nourrir ; il la guidait

l'état de mon père. 5f

clan$ "ses vaines recherches , il prévenait ses besoins, dirigeait ses démarches et se plaisait à lui servir de protecteur ; et , bien avant qu il y songeât , Farmée l'avait donné pour successeur à cet époux si fort regrette.

A^nsi qu'il arrive toujours , les plus intéressés dans ces discours devaient être instruits les derniers des propos qui les concernaient. Ce fut à la suite d'un dîner où Ton s'était égayé plus que^de raison , qu on plaisanta pour la première fois Antoine Mauduit sur la conquête qu'il avait faite. La dénégation la plus absolue n'ayant pu ébranler une opinion établie, Antoine fdt trouver la veuve : « Ecoutezmoi , Madame , lui dit-il ; depuis plus de six mois vous poursuivez une ombre , une chimère. Jusqu'à Qe jour, touché de vos douleurs, j'ai ménagé votre faiblesse ; mais il est tems de réunir votre courage. Vous ne connaissez pjis encorde tous vos malheurs : apprenez donc que mes soins et mon zèle vous ont compromise aux yeux de tout le monde. Je ne saurais vous rendre celui que nous avons souvent pleuré ensemble, mais je puis vous rendre 1 honneur. Acceptez, avec mon cœur et ma main , le par-

52 l'état de mon père.

tage dune petite fortune que j'ai amassée dans les fournitures. Vous trouverez en moi un ami , nn protecteur , un mari , et personne du moins ne se permettra plus de soupçonner votre vertu. »

A la première, idée d un second mariage , la veuve , jetant les hauts cris , défendit à Antoine de se présenter jamais devant elle ; mais dès le lendemain , l'armée ayant été repoussée sur le point où elle était , elle s'aperçut qu'une femme est bien embarrassée et bien compromise lorsqu'elle se trouve sans conseil et sans guide , dans une position telle que la sienne. Obligée de rétrograder à la hâte , pour ne pas tomber entre les mains de l'ennemi , elle parvint à s'échapper sans malencontre ; mais combien de difficultés il lui fallut surmonter dans sa fuite ! J 'ai dit que son mariage l'avait brouillée avec sa famille. Il est probable que cette famille , touchée de son malheur , l'eût accueillie avec tendresse , si elle avait été y chercher un asile après la mort de son époux j mais cette résolution coûtait à sa vanité, et effrayait son courage.

De telles pensées venant aggraver l'horreur

l'état de mon père. 53

de sa situation^ son sang s enflamma au point quelle tomba dangereusement jnalade. Antoine alors, ne considérant plus que Tisolement et l'abandon dans lequel était tombée cette jeune femme , crut pouvoir Jbravcr la défense qu elle lui avait faite. Pendant le cours de cette longue maladie, il se montra si bon, si attentif et si dépouillé de tout intérêt personnel dans les soins qu'il lui prodiguait, que la veuve parut touchée de son dévouement. Il sut mettre à profit des dispositions aussi favo-^ râbles, et lorsque le tems du deuil fut écoulé, la veuve du jeune officier consentit à devenir la femme du fournisseur.

Toutefois, en faisant ce sacrifice à la rigueur de sa position , Eugénie , c était le nom de la veuve, sentit bien que ce second mari ne remplacerait jamais le premier dans son c(Bur. Vaincue par la reconnaissance , ou plu- * tôt dominée par les circonstances, elle accepta les devoirs d épouse sans éprouver les sentî- Inens qui les rendent doux et faciles. Mais elle était vertueuse et sage ; Vhonneur de son époux ne courait aucun risque , et plus heureux que beaucoup d autres, Antoine n était jaloux que d'un souvenir.

54 l'état de mon PERE.

C'est qui! y avait une grande différence entre la figure du garde-magasin et celle du beau militaire qu*Eugénie avait tant aimé; la jeune femifte appartenait, dailleuris, à une famille de la magistrature; elle avait reçu de leducation , en sorte que les manières d* Antoine , ses moustaches épaisses, son teint basané, ses larges cicatrices et la rudesse de ses manières , ne cadraient nullement avec le ton et les habitudes élégantes dune petite -maîtresse de

' vingt-cinq ans.

Désirant revoir sa famille et tenter ce que pourrait produire sur la tristesse de sa femme les jdistràctions et le séjourne la:çapitale, le fournisseur arrangea ses affaires de façon à pouvoir quitter Tarmée pendant quelque tems, et ce fut après une absence de plus de douze ans qu Antoine rentra enfin dans Paris, avec

: ce battement de cœur et cette émotion vive qu'on éprouve toujours à laspect du pays natal.

Pour surprendre ses bons pareas-^ Antoine ne leur avait point annoncé son retour. Brûlant du désîir de revoir des êtres si chers à son cœur, il ne prit que le. tems de déposer sa femmedans un hôtel, puis \\%eT€udit en toute

h ETAT D£ MON PERE. 55

Hâte au domicile qui lui ayait été indiqué dans les lettres de sa famille.

La première personne qui soffi*ii aux re* gards d' Antoine , au moment où il entrait dans le superbe atelier de son frère , ce fut son père qui se promenait de long en large en inspectant les ouvriers. Antoine le reconnut aisément; le bonheur avait préservé les traits de Mauduit des ravag:es de la vieillesse , mais le pauvre Antoine était bien changé!.... Toutefois , le vieillard attachait sur lui des yeux inquiets; un pressentiment secret lagitait , alors qu'Antoine s*écria : « Mon père !... » Ce cri p«iétra comme une flèche au fond du cœur du bon Mauduit. Au son de cette voix connue , Félix et sa femme accoururent, et le brave militaire reçut à la fois dans ses bras son père , son frère , et cette Zoé qu'il avait tant aimée.

Les premiers instans d'ivresse passés, Antoine, portant ses regards à l'entour de lui , félicita Félix sur la prospérité de sa maison. « Je n'ai point à me. plaindre de, la fortune, ajouta-t-il en soupirant ; bien d autres sont partis comme moi soldats , qui le sont encore , ou qui ont trouvé la mort sur un champ de ba*»

56 l'état de mon pëhe.

taille; pour moi ^ grâce aux bontés de motl ancien général , mon avenir est assui^ ; je possède une femme aimable , belle et sage ; mais par combien d'agitations, de, souffrances et de regrets n ai-je pas acheté cet état de choses ? et dans ce moment, mes amis, combien je suis loin encore d être aussi heureux que tous Têtes !..... Va , mon frère , poursuivit-il en tendant la main à Félix , et en attachant ^es yeux sur Zoé, tu as choisi le meilleur parti , et jeté remercie d'avoir fait pour mon père tout ce que j'aurais dû faire moi*méme. »

Lorsqu'il parlait ainsi , Antoine pensait que le mariage qu'il avait contracté n'était point de nature à le rendre heureux ; il le sentait, hélas! plus vivement que jamais, au moment où il revoyait Zoé, toujours simple et naïve. « C'est sur ce patron - là que je devais prendre une femme, » se disait- il en rejoignant sa triste et vaporeuse compagne. Toute-» fois, présentée par lui dès le lendemain , Eugénie fut fêtée et accueillie par ses parens , qui la trouvèrent charmante , en dépit de la dignité et de la réserve qu'elle conserva dans cette visite.

l'état de mon père. 57

Cependant, tandis que Tépouse du fournisseur chércbait un logement et montait sa maison y Antoine visitait chaque jour sa famille. Témoin de la satisfaction que son frère trouvait dans une vie remplie par le travail et par de douces affections^ témoin des soins touchans que Zoé prodiguait à ses eAfans, de sa tendresse pour son époux, de sa franche gaîté, de son humeur égale, il lui arrivait bien souvent -d'établir des comparaisons dangereuses pour son repos. Un événement, qui d abord lui parut heureux, acheva de l'éclairer sur lei inconvéniens du choix qu'il avait fait. Les parens d'Eugénie habitaient Paris : la jeune femme les rencontra ; elle parvint à se réconcilier avec eux. De ce moment elle parut seloigi^er plus que jamais de la famille de son époux. Jusqu'à ce' jour les égards et la déférence semblaient indiquer à cet époux peu exigeant, qu'à défaut de lamour, il possédait du moins l'estime de sa femme; mais petit à petit , lorsqu'elle se vit entourée par un cercle brillant, les manières d'Eugénie changèrent.

L'ignorance et les façons soldatesques d'Antoine la choquèrent bien plus lorsqu'elle put

les envisager du milieu de la sphère d élégance où elle avait repris sa place. Chaque fois qu'un manque d usage , un mot grossier ou quelque franchise un peu trop rude semblait accuser^ aux yeux dé tous, le peu de délicatesse de soti second choix , le front de la pauvre Eugénie se couvrait d'une subite rougeur, et soii courage lui suffisait à peine à réprimer Fexpression de son mécontentement; mais elle savait qu'une femme ne doit point paraître s'apercevoir des ridicules de son époux, et la fière Eugénie, ne pouvant se contraindre à aimer Antoine , voulait du moins reconnaître , les obligations qu elle lui avait par une conduite irréprochable. ^ ^

Toutefois, et bien que le pauvre Antoine s*aperçùt avec amertume du peu de cas qu'on faisait de lui dans sa nouvelle famille, il affectait de ne point remarquer la sotte vanité de tous ceux qui la composaient; et, trouvant toujours chez son frère des amis heureux àe le recevoir , il échappait , par de fréquentes absences, au chagrin de ne Voir chez lui que de l'indifférence ou du dédain. Mais comnje il ae flattait encore que Fesprit de sa femme

L^eTàT DE Mon PÈBE. Sg

était plutôt séduit que corrompu, il crut que laspect d*un ^ureux ménage , et 1 attrait des vertus de sa beUe«sœur, pourraieat avoir une heureuse influence sur lame honnête d'Eugénie. Dans cet espoir, il voulut un jour l'engager à raccompagner de tems en tems chez son père, et à se lier d amitié avec la modeste Zoé. Un sourire fut d'abord la seule réponse quil obtint; mais Antoine insistant : c Je sais, lui dit sa femœe, qu'en cédant à vos vœui(, j'ai contracté T^bligation de vous obéir; cependant , je me fbtte que vous n'avez pas prétendu me faire épouser toute votre famille; je veux croire que ma belle-sœur est une excellente personne , et je vous assure , mon ami , <^ j« l'estime fort; mais, en conscience, croyi^-yous que la femnie d'un serrurier puisse devenir mon amie ?..^.. Soyez bien con- Vsiincti, d'ailleurs, que ma^soçiété aurait aussi peu de charmes pour eUe que la sienne serait peu agréable pour moi. Nous n'ayons poinf été ;élevéi^>de la même manière; nos goûts et nos habitudes sont jdiiférens; enEn, pour tout dire , en un mot,. nous ne vivons pas dans le .même cercle d'idées, et nous ne pourrions

6o L*EÏAT DE MON PÈRE.

nous entendre; demeurons donc aux termes où nous en sommes, et sou|^ez que je me tienne, à Végard de yos parens , dans les barnefs de la politesse. »

Blessé jusqu'au fond du cœur par une ré«r ponse si sèche et si moï^tifiante^ Antoine ne répliqua pas ; mais, dès ce moment-là, sa détermination Alt prise. Convaincu que le bonheur domestique ne pouvait exister pour lui, il voulut du moins ressârisir son indépendance.

Abandonnant donc sur*ie-champ sa femme et sa maison , il fut demander à son frère un asile pour quelques jours. Ce fat de là qu'il écrivit à Eugénie pour lui exprimer son ressentiment et. ses intentions.

« J'ai dA regarder, disait-il; comme «ne » injure personnelle Tinjure faite par vous i » la femme d'un serrurier y car vous ne sauriez » avoir oublié que votre époux est fils d^un

» serrurier Quels que soient, ajoutait-il,, les

» travers de mon caractère ou les vices de mon » éducation, l'estime dbht jai su ettt<)ùrer ma » carrière ne m'a point appris 'à supporter le » mépris ; des nœuds aussi mal assortis que les . » nôtres, ne doivent plus dorénavant exister

L^ËTAt D£ MON PERE. 6 i

» que pour la forme; retirez-vous chez vos » parens, vous y vivrez honorablement avec « le sort que je compte vous faire, tandis que 9 j'irai dans les camps chercher à obtenir du » service pour employer d'une manière utile à » mon pays la fin d une existence dépouillée » d'avenir , etc. , etc. »

En apprenant de tels projets, la famille d'Antoine s'efforça de le retenir: Félix lui demanda s'il se croyait isolé sur la terre lorsqu'il lui restait un bon père, un frère et une amie. Mais Antoine l'interrompant : « Laisse-^ moi partir, lui dit-il; il existe souvent au fond de notre cœw des plaies mal fermées qu'un instant peut rouvrir ; laisse-moi partir , mon ami , l'aspect de ton likéhage ne vaut rien pour un malheureux tel que moi. »

Pour seule et unique réponse, Félix le serra sur son cœur, et désormail^ Antoine iiit libre d'accomplir son projet. Quand vint le moment d'un départ qui cette fois navrait son cœur , le militaire s'écria : « Ah! mes bons amis, pourquoi n'ai-je pas écouté jadis les prières et les vœux d'un père! pourquoi ne suis-je pas à cette heure Antoine Mauduit, entrepreneur

Bn l'£T\t de mo^ père.

en serrurerie? Je rivrais au milieu de vc estimé «Je ceux de ma classe;jes«^isaimi ma femme, et je travaillerais pour mes fans. Oui, je le seiu trop tard, hélas! le b heur est bien plus facile quand nos pai nous ont trac-é la route qu'il faut suivre p j arriver. Plaisirs, fortune, honneurs, j'ai) quitté pour vous poursuivre , et, ^us sage moi , mon &ère vous a tnHivés en pren ^'éeal de mon père.

LES DEUX M£NTOaS« 63

•VM«^Mrâw«/VVM«MA%Vlip«V«^»VVV«%«M/Vli«'VV»itAAAi)/V«A«VV««VV»/»t'V««

OU

Page 1