‹ L'écrivain public, ou Observations sur les moeurs et les usages du peuple au commencement duChapitre 5 sur 13 · LE VRAI MOYEN DE PARVENIR · texte numérisé non relu

LE VRAI MOYEN DE PARVENIR

J'à I connu , dans nia jeunesse , un vieux sourd qui se plaignait, avec une^sorte d'amertume} quon ne prononçait plus aussi bien que de son tems; j« riais alors du détour quej amourpropre lui suggérait pour esquiver une vérité triste f et chaque fois que j'entends mes bons contemporains répéter à satiété qu'il n est plus de femmes aimables, quon ne fait plus de bonne musique, que nous n'avons pas un seul bon actejijr, et que le Mècle dégénère, mon sourd me revient dans lesprit» Toutefois , cette disposition a sortir de la vie à reculons , c'està-dire en s'occupant du passé plus que de l'avenir, me paraît un bienfait de la Providence ^

64 ^^ DEVX MENTOR3.

qui veut nous désintéresser des plaisirs de ce monde pour adoucir en nous les regrew dU départ; aussi je ménage chez mes vieux amis cette humeur dénigrante ^ lorsqu'elle s exerce seulement sur des objets qui sont à la surface de la société actuelle ; mais lorsqu'elle attaque le fond j je me déclare le défenseur de la génération présente , et je soutiens j envers et contre tous, que les sentimens honnêtes, Fesprit reli'* gieux , la bienfaisance et la vertu , ont fait chez nous de très-grands progrès depuis la fin du dernier siècle^

Confident obligé des faiblesses du peuple, je puis juger mieux que tout autre des améliorations que ses mœurs ont subies* Ces améliorations incontestables sont, à ni0n avis, le fruit de lexpérience qu'on a faite des inconvéniens publics et privés âfttachés au relâchement des liens sociaux , et à la corruption du cœur et de l'esprit. Pour l'homme qui a étudié l'histoire de la régence et celle de la révolutjion , il est évident que cette corruption est venue de haut en bas ; la restauration de la morale publique a procédé de même : quand les bons exemples descendent du trône, ils se

L£S DEUX MËîrrORS. 65

réalisent sans effort dans la société. Un roi vertueut' fait un bon peuple , comnie un patriarche respectable produit une famille dlio«nête gens. Mais, de même qu'on yoitt'parfois des enfansntigrats et rebelles résister à lempire de la douceur et de la raison, on voit aussi , dans un état ^ des sujets viciés que rien ne peut faire rentrer dans l'ordre. Corrompus jusqu'au /ond du cœur , ils sont d'autant phis dangereux que c'est de bonne foi qu'ils contestent l'existence des sentimens généreux dont le principe n'existe pas au fond de leur cœur 9 ces hommes se sont fait un langage particu^ lier, dans lequel la bonté nest que duperie, la vertu n'est qu'hypocrisie, l'intrigue est du savoir faillie, l'égoïsme est de l'esprit de conduite , et la fourberie de l'habileté. Ces hommes propagent aisément leurs dangereuses idées à l'aide de la malignité du siècle qui sourit à leurs discours coipme à de piquantes épigrammes; mais le malheur est que des gens simplet prennent ces épigrammes au pied d« la lettre^ et tandis que des esprits sérieux n'y voient que des paradoxes sans conséquence, les jeunes gens et les hommes légers en font quelquefois

la règle de leur conduite, et se perdent dès leurs premiers pas dans le monde , en s aliénant, par de fausses démarches, la considération qui pouvait seule les mener à leur but Je viens , tout récemment , d'avoir un exemple frappant du danger que Ion court à se laisser influencer par des pr^ugés de celte espèce. Il y a dix-huit mois à peu près qu'un de mes vieux amis, qui depuis quarante ans habite la province, m'écrivit pour me recommander son fils unique qu'il désirait lancer dans la carrière des emplois. Ayant acquis dans le commerce une assez belle fortune , il avait fait donner à son Adolphe une éducation soignée. Et se flattant, ainsi que la plupart des pères, que son fils avait assez de talent pour arriver à tout, son vœu le plusardebt était de lui voir obtenir, le plus tôt possible, une place, peu ou point rétribuée , mais suceptible d'avancement. 11 envoyait donc ce fils à Paris, sous la tutelle d'un M. Boutard, homme d'esprit, à ce que m'écrivait mon ami Lisard; homme qui connaissait le monde, et serait pour Adolphe un mentor d'autant plus pré« cieux qu'il avait <léjà fait un voyage à Paris.

Toutefois, mon' ami recommandait son fils à ma vieille amitié, et me priait d'employer, pour lui être utile , tout ce que je pouvais avoir de crédit et^de protecteurs.

Enchanté de savoir que ce^îher Lisard m aimait toujours , et que ses affaires avaient prospéré, je me pronàîs de n-épargner-ni soins, ni peines pour le servir dans la perstnine de son fils; et, pendant ies deux ou trois jours qui s écoulèrent jusqu a l'arrivée du jeune homme, je repassai dans ma pensée tCMis les moyens que je pourrais employer et toutes les portes auxquelles ^e pourrais frapper pour lui trouver des protecteurs.

Mon zèle et ma bonne volonté furent augmentés par la présence d'Adolphe Lisard. Dès le premier coup d'œil , je le reconnus à sa parfaite ressemblance avec son père, qu'un souvenir trompeur me montrait toujours jeune et beau comme au jour de notre séparation ; ému jusqu'au fond de lame , je crus retrouver mon ami, et j'embrassai 1 aimable adolescent, en lui vouant une affection égale à celle que je conservais pour son père. ^ Mais^ si je fus tout-à-fait satisfait des traits

6B LES DEtJX MENTORS.

et de la tournure du jeune }ionime Je fus fort mal çonjtent des manières dç son mentor.

Qu'on se figure un homme de cinquante «ns, gros et petit, ayant le teint haut .en couleur et la figure assez commune. Un habit de lus];rine, une culotte courte , des bottes à la hussarde et des bas de coton, lui donnaient lair d'un homme simple , mais cet air de faux bonhomme cachait les prétentions ^s moins fondées à lesprit de conduite et à la connaissance du cœur humain. Dans le voyage qu il avait fait à Paris , quinze ans auparavant, M. Boutard avait eu le malheur de tomber en d assez n^uvaises mains ; rançonné par des intriguans , trompé par des coquettes , il avait reporté chez lui les . ^ préjugés les plus faux, ou du moins les plus exagérés, sur les vices et les ridicules qui ont coursa Paris. Loin de rencontrer des contradicteurs^ M. Boutard avait trouvé, dan^s sa province, des auditeurs merveilleusement disposés à adopter toutes ses préventions ; car la malice et l'envie avaient également leur compte dans ses discours ; il était donc devenu loracle de sa petite ville , Thomme qu'il fallait consulter avant d'oser entreprendre une affaire ou

risqpier un voyage ; grâce à cette flatteuse déférence, sa sottise avait acquis, en peu de temê, laplomb et la confiance que peuvent donner la vanité et les idées fixes.

Toutefois, si Ion était choqué dès Fabord par les préjugés ridicules que M. Boutard exprimait avec peu de ménagement, on était' égayé par les formes comiques dont son importance était revêtue. Cet homme , au ton tranchant/ au verbe haut , riait de ce qu il allait dire, riait de ce qu^ avait dit, et répétait toujours deux fois chacune de ses phrases, comme.se complaisant lui-même aux traits brillans de son génie. Ses manières et son ton vulgaire n'avaient rien de contagieux ; mais les idées quil énonçait me parurent ''fort dangereuses pour unjeune homme, et je me promis bien d'offrir au fils de mon ami un puissant correctif à des pi^ventions injustes , en l'introduisant dans quelques maisons respectables où *j étais raoi-ftiéme reçu avec bonté.

Je voulus essayer aussi , dans les commen*

cemens de no^tre connaissance , de ramener

^M. Boutard à des idées plus saines ,^et de lui

faire abandonner un système de conduite qui

devait renverser toutes nos espérances ; mais il n y avait pas de conversations possibles avec cet homme, non qu il parût choqué le moins du monde par la contradiction. Commen t^eutil pu l'être ? pendant qu'on lui parlait il nécoutait que sa pensée; et, semblable à un sourd qui répond à un propos qu il n entend pas , il rétorquait vos argumens par de noavelles affirmations.

Notre première discussion eut lieu cinq minutes après quil m'eut présenté son pupille; et , comme e^e put donner une idée assez juste du caractère et des manières de rhoKune auquel M. Lisard avait confié son iils, je la transcris ici telle que je lecrivis après le départ de cet original.

« Oh cà ! mon cher Monsieur . me dit- il presque dès l'abord , j'imagine que vous^^savez ce qui nous amène à Paris ? L'ami Lisard a dû vous écrire tout cela. J'y viens pour un procès ^ et ce jeune homme-'là pour chercher une* place; le papa veut absolument qu'il soit lancé dans la finance ou dans la diplomatie, et il a raison, le papa, il a parbleu raison; un jeune homme qui a des moyens, de l'esprit et de la

iig'UTe j ne doit pas vëgëter tristement en province.

» •'— Notre jeune homn^, demandai-je , at«il quelques notions préliminaires des affaires de finances? — Aucune, répondit Adolphe ^ avec ingénuité. — Parbleu, dit le provincial, voilà une réponse qu'U faudrait bien te garder de faire ailleurs : c'en serait assez pour te faire éconduire à Tinstant. De l'assurance , mon ami, beaucoup d'assurance, cest le moyen d'arriver à tout. Dis que tu as de lesprit, de la facilité , que tu te sens le génie des affai*

res! — Cette assurance , répondit Adolphe,

ne paraîtrait^elle pas bien déplacée ? je suis si

jeune, et j ai si peu de droits — Qu'est-ce

que tu dis donc ; ton père a été armateur , il a fait de grandes entreprises ; le commerce ne sert«ril pas 1 état , et Tétat ne doit-il-pas quel* que chose à celui qui s est enrichi à son service? »

En ce moment je crus devoir prendre la parole pour essayer de substituer des idées plus sensées à des plaisanteries qui pouvaient égarer un jeune homme.

(( Hé bien! à la bonne he^re, nous «n'avons

pas de droits; si vous voulez, me dit mon provincial, après que je lui eus expliqué ma pensée à cet égard ; nous n avons pas de droits mais nous avons mieux que cela....... — ^^ Comment Tentendez-vous? — Ah! d abord, nous avons une vieille expérience pour nous guider; et dans ce portefeuille une liasse de billets de banque que le papa* ma remis pour enlever la place en désespoir de cause» — Prenez bien garde, m*écriai-je, tout effrayé de letourderie du personnage, que de tels moyens sont très -méprisables; si vous tentiez den faire usage près d'un homme honnête , Adolphe serait à jamais perdu.

» — Près d un homme honnête , reprit Boutard en riant aux éclats , un homme honnête à Paris !.... Au tems où nous vivons! Parbleu, le danger n'est pas aussi grand que vous semblez le croire. Allez, mon cher Monsieur, je connais le itionde ex les hommes ; je sais comment se font les affaires dans ce pays. » Puis, adressant la parole au jeune homme : « Or ça, mon ami, lui dit-il, la première chose que tu as à faire , c est de prendre l'air du pays; tu es accoutre comme un provincial ; mais je sais le

h%S DEUX MËNTOaS. y 73

sais le mojren d'obvier à cela; en sortant d'ici, je t emmène J au Palais-rRoyal; là je te transforme de la tête aux- pieds; avec laide du tailleur, du coiffeur, du cliapelier, du bottier, je fais de toi un joli homme; l'influence de rhabit te donne de la légèreté, de la grâce; tii échanges ton' air gauche et modeste contre un ton leste et cii^yalier , car il faut plaire aux femmes, vois-tu, mon ami, c est le moyen de parvenir.... Suis mes conseils, et , si d'ici à huit jours tu n'es cité pour un homme de mérite , je consens de tout mon cœur à passer pour un sot.

» — Mais , Monsieur , m'écriai^'e alors , vous allez faire de lui un fat de la première espèce.

» — Clest/'le genre, mon cher Monsieur, c'est le genre. Vous ne savez pas cela, vous; mais , lorsqu'on est riche , aimable , joli garçon , et qu'on veut faire son chemin à Paris, il faut bien adopter le genre.

» — Eh! non. Monsieur, cent fois non, ce n'est point le genre. Il est peut-être encore quelques jeunes éventés qui , à défaut d'autre mérite, placent leut-s moyens de succès dans les boucles de leurs cheveux ou dans le nœud Ht. 4

^4 ^ ^'^ ]|£UX MËNIUHS»

de kurs cravatte«; mais i élite de notrv jeiii> nesae sait miai^ apprécier ce qu'die Ta«t; elle orne som esprit, et non pas sa^pve; enfin, Mohneur, je tous en avertiA , le riili> Gule est tout^^MÊât pass4 de nuKle. »

J'ai déjà dit que , dan» la tète dé M. fiookifd , ses propres idées tenaient une place sî large, que celles des autres ne pouvaient j trouver daoeès; aussi persista^rUtil à répéter qit*Adal^ pbe ne pouvait s^ présenter, nulle part ayaiM d*étre «éCaHioi^9iiosé.de> la tète aux pkdefel qu'enfin rinfluence de Thabir était aussi resr pectable, aussi incontestable, aussi bien^^étn^ bise dans le inonde', qi^ie riBfluenç& des-billets de niîHe francs.

V>oyant que M. Bontisrdne pouTait étre^în* terrompuque par hu-méiae, je. le laissai par*» 1er eu toute liberié. Une noureUe idée Tint soudain apporter une diversion à ses iaperti^r nences : « Parbleu! ditTtl au jeune AdoJpbe^ j'ai oublié, en descendant de la diligence , de te faire acheter une cbaîne de sûsetéi, et tu n es pas fnalbeiu*ettx d'aToir ccMEiservé ta raon^ tre depuis la rue tîotro^Damef des* Victoires jusqu'ici fma^ nous allons aU

ÙëS If eux ])tBNTOK5< 7 S

ai» iéi&k 6«e3< THvaM 4i)qp» ji}^ 9p«t gPiM«( liftf: fgioWi fimM ^'lif r qui ^Hm s^m^tihée k s^ «Qnir&^f ;T»;T«tts# d»l>-}l, <(i»ei^ wi^^A tè» ^ : jmh 9Mm adueanie- dam m^n ■- f^vUfmXi» > ittOfkBOflsi 4ai»; isan «hàpe^yu ^ mon nf^eot dans' flUB bottes «t BULMcaime à la Main f e^t ainsi «{ue^e^^urcibtidaos fi9 pap-^^ au^t ka filous* Biéiici^itcteDt. G*efl«^*euxiel'm0J«f)Oi^ fait fin

^ Bioa hpimniat fiéHie^CQiQfloi» il ^i t centré » e« riant et crian| deni^t)»^^ à dbéeousijidr k.

Lisard a dû choisir pour, guid^i^cm fife un, liMmiie faanÉiè|;€^ «t dir^ maia il fiiul j^iOiS^Teliir (|ue, sous twmt <au4se- ràppart ^ il u a paà eu k/imam heueeittse. L9 ridicule de c^ pauvre M^-BoMtord, son ixm ttànchailt et s»$ idéea de Itéutve imoade , ne réuisiront pas dans celui-» eif^ je «ii^is^tn-pceMp^ du soin de plaeer ee jeune-faoniine^car l^pertiueuce d« son meii* tiar nte-fa^ filial ajBgufer du si^ccàs dies négo»' oiatâoB» qu'il va cooduii^i. «

7 6 LES BfElîX MENTOîtS.

Je connaissais depuis. long*tems le earissieir en chef dune. kdmiiiistratiott^aMique : c etak un homme excellèt^ y d'une probité ^sérère; mais très-sierviàblë , et qui jouissait d'une considération méritée; je lui parlai de mon pro-* ^égé, je le peignis modeste et rempli de bonne i^lonté, ainsi qu'il m'avait paru; ^mais' je me gardai bien de parler de sa fortune ; car, d'après les' idées -de • >Mv ISesglosiers , * je savais qu'un jeune homme riche L'iiuéresserait moin& qu'un. autre; grâce à cette ^ omisi^n, je par* vins à év^Uer l'obiigeaiic^ ^ cet honnête homme, qtii me dit : a Puisque vous connaià^ sez la famille de ce jeune homme, àmene^-lemoi* quelqu'un de ces jours, je veux l'intetrager pimr ^voii* dans quel sens noii« pourrons lui êfre utiles» • \ • ^> ; > i

En^iaurigé par ces paroles^ je fis savoir au fils de mon ami que J'avais quelque chose à lui communiquer, et je lui appris, avec un plaisir extrême, que j'espéuais- lui avoir acquis un protecteur utile dansJa personne, dcf M. Desglosiers. Adolphe me parut fcwFt reconnaissant de mon zèle, mais il me fit entendre cependant qu'jl croyait n^avoir' pas b^somr^^ pour parvenir, de l'appui d'un simple caissier.

LES PEUX MENtOft^. 7 J

Il m'apprit alors que, parmi' les lettres dere* commandation dont il av^it ses poches garnies en arrivant à Paris, il y en avait une adressée par son père à uû homme en place, auquel il avait eu jadis occasion de rendre un léger service : comme c était plus particuli^ement sur cèUe-là que mospi ami avait fondé des espér rances , elle avait été remise une des premières, et le jeune hpmme avait oonnu, à la façon dont lavait accu)eiUi M. de Glandève, que cet adniinistffiiteiurî n'avait point la mémoire ingrate. ^ Je n'ai, ppur le moment, aucun moyen de vous employer, lui ^v^it-il dit avec l'expression du regret; mais je vous promets de songer à vous ; venez me voir de tems en tems et si vous entendez parler de quelque emploi .qui soit à votre convenance, avertissez-moi surJe^chàmp , je n'épargnerai rien pour vous Je 'faire obtenir. »

.' Par un hasard heureux, M. de Glandève était justement directeur dor l'administration dans laquelle M. Desglosiers était employé , et je savais quil fiarisait un cas particulier de cet estimable • caissier. Je cotnmençai à augurer plus ËLVorablement des projets de mon vieil

7$ I.ES I>£U^ MËNtOR^.

ami , l<yrà[U^ fàptttf&^^piel frotebtelvr îpiIkttaiH «t féspéôlftbto a âtttit ae^ti» à >géi^ fik; «lâk

jeter f «ippiii d^ M. DéàglÀâiisrs^) «tenant, ^ une ldf«gu« etpiérieiiéie y (fu^une bfiitDVGiUâiitie <)« âecbttd ^ôrdre fi W pas trajour» à dëcbi^ gner, et qiiè le con^ôtini 4e deak ^^ofetin»

devait raider à obtenir uii rësalm >piu9 sâr et pheà {yronipt Du reste, je hii conseillât d*einpIo;^Y une pat tie de seà loum actôris à se fortnet pé\ït \ei afibit^s, et à cuitt^rer sèa esprit eh suivant q«èt<|«ies coui^ publies; niais les titaximes de BoutafVd f bim {)lu^ facika à sùiyre que les tniemiei, a^ieht d^'à ^etvié dans sa jeune cervelle. « A quoi bon , me ditil , me f^gnm par dés études jiftutiies^ m^ fëdoelrtidn que j'ai rëctie, Je» saurai tmijôtit^ hiefi asses pour oée^pei* DÉf etnpM dW T|inli«e Ou dix«huit cents francs. — C'est possible ^ re*prîs-ije; mais, mon ami, i^ouS U'ffVez «pas apparemment rintentîon d'en rester là? -^ Né«», Aie dk^il , mais je sais fort *bien qae dVrst ^i^ leiiiént dans les. placer stibâthernei tfa*KvA * besoin detravailler... ; à mesure qetë Ton ràùnté en grad^, le mérite est moins nécessaire; jt

LES DEUX M£NTOBS. -Ji).

sais quil y a des formes et un laiigag0,dêstinës i e& imposer auyuigaire; mais tous les cours de droit ou de littérature du monde ne pourraient suppléer à mon ign(Mranee sui^ ce point^^ là; c'est le fin du métier, le secret de h co« médise ^i nes^prend qae dans les coulisses.

-T- Je reconnais) à de pareils discours, l'esprit et les idées de votre cher mentor! m ecriâi-je; i $es yeux tout se rapetis^, tout devient mes^ cpiin et ti^oâipeur; son humeur chagrine et nialTeillaBle plaee des sentiraéns vils dans tous les cceurs, et attribue des motifs bas et misérables aux actions les plus généreuses.

Défiezc^TOUs^ Adolphe, de ces préventions in* juétes,^ qui tendent à flétrir votre àme éti Vous montrai le vice et le mensonge comme des néoesâités de la vie, en vous peignant^commé un repaire de brigands une grande cité qui renferme sans d<9ite beaucoup de méchans, mais dims laquelle on trouve plus qu ailleurs les vertus , le talent et le vrai mérite. -^ S'il faut vems parler franchement, reprît alors AdfÀfilaeea hésituit, jai cru^ dans les com<» mencemens à» lyion séjour ici, que notre ami voyait, sôtts des çëttleurs xm peu trop som»

8o JLES DEUX ME^TOBS.

bres, les hommes et les femmes de ce* pays; mais j ai perdu j depuis huit jours, une partie de ma confiance , et c'est bien moins à ses discours qu'à mes propres remarques que vous devez imputer ce changement. — En ce cas, mon cher, je vous plains, et cela prouve seulement que vous voyez mauvaise compagnie.-

— Ah! mon Dieu non! excepté deux ou trois visites chez d anciens amis de mon père , j'ai employé mon tems à parcourir les promenades, les spectacles, et les établisseméns publics.

— Il faut donc admirer votre sagacité; les philosophes d'autrefois disaient à un homme i » Parle, a£n que je te connaisse; » mais vous, bien plus habile qu eux , vous connaissez tes mœurs d'une grande ville en jetant. un légef coup d'œil sur la population en masse. ^ — Je ne suis pas aussi extravagant que vous le supposez , reprit Adolphe un peu piqué; je puis citer les faits et Jes autorités sur lesquels j'apn puie mon opinion. — Voyons d'abord, mon cher ami , quelles sont ces autorités qui vous paraissent irrécusables; nous examinerons en* suite les faits, et nous verrons si tout cela âu& fit pour produire le triste phénomène d'un

misanthrope de vingt ans/ — N est-itpas convenu, dit alors mon jeune homoie, que la comédie est le miroir des Inoeurs, et particulièrement dès mœurs de là. capitale P*— Cest du moins, répondis-je, une de ces assertions que Ton n'a pas un grand intérêt à combattre, -t- Eh bien î Monsieiir , reprit victorieusement Adolphe, je vous demande si, dans foutes les comédies de nôtre époque , on ne trouve pas mille tràits dirigés contre la vénalité de la justice, contre Tincapacité pleine de suffisance dfes gens en place, contre 'la dureté des riches, contre la friponnerie de tous les hommes qui parviennent , contre la coquetterie des fenunes , et en général contre les mœurs du siècle où nous vivons ? — i^*en conviens , reparti*je , mais , mon cher Adolphe, de même que le décorateur habile est obligé de charger ses pinceaux s'il veut que ses décorations produisent de l'effet, nos auteurs sont bien obligés d'outrer les vices et les ridicules pour les rendre comiques et saillàns. Au reste, je veux bien vous accorder qu'il y a, dans Paris, des fripbns et des intrigans : le vice existe, soit; mais il n'est pas la règle, il est l'exception , car il fait tache dans

8ct LES IIEtJX li£«T6B«i

Tordre sàciaA, et il «ePMt ftoùVa^issi jfb^urde d^

ck j4ig]er Fétat sanitaire d'tinê ¥iUé «a iBilieii^4« son hôpital , ou de k raûloii hmmajnè àCharetH tm] câff la Acène reoueâtie «icM^éfw^ el ne»

traviT^, ^otnnie les hôpitaux i>eciieiU0<!i| i»o| fous ' e€ nos ^malades. Et mainleiîatit , ïsot) cbief enfam, éi je tous ai pcouvé fiie la cotnédie, en athmettaiit qu'elle sott un mift'oir, eat du xnoîïts un de ceux qui {grossissent dém^mtér ment les objets, passons aux &its, et conter* moi les actes de duplidté doàt to«is avez éB^ rinnoeente victime depuis cinq ou ^1x jour»

que VOU6 êtes an^iVé à Paris. »

Mon noiftYoau débarqué mé raconta alcM^s set petites utésaTentures : chez je ne siis quel trai* leur, en ^enom, on avait eu Timpolitesse de substituer à son chopestu neuf uti vieux tiui* peau sans fond; dV)à il avait ci^iclui avee M. Doutard, que les ParieieiM éiaient des fripons. Cet air de modeetie que j adiinl*w en lui avait attiré ji ce pauvre Adodphe plû*-^ sieurs épigramifies piquantes de la part de deux jolies dames qui se trouvèrent placées auprès de lui dans un eoscert public; il

tm B£l3t BtÉNTOBA 83

€11 «Tait ccnaelti, aTec M. Boutafd, qtCû fallait élre rempK d*a8suranc€ et d-effronterie pour plaire aux femmes 'de Paris ; enfin , il arait été rançonaé par lé gardien d*un monument public , et il en «vait conclu , toujours ay^c M. Boutard, que tout s'achète en ce pays, puisque dès gens gagés par le Roi vendent aux éu^aftgers les petites infractions qu'ils font aux règlemens.

Je ae pus m'empécher de rire des griefs sur lesquels ce pauvre Adc^pfae appuyait sa misanthropie^ « Une sage méKanrce est nécess«be , lui dis-je , toutes le« 6)is que vous fréquenterez les spectacles et les assemblées , et que vous vous trouverez en contact avec des iacminus; mais, crojez-moi, présentez- vous chez les gens estimables auxquels vous êtes recomiiuindé, avec un cœur ouvert, un esprit dépouillé de préventions; écoutez et voyez vousmême; que votiCe jugement soit libre et dégagé de toute influence étrangère; gardez-vous bien surtout de compromettre votre position par des démarches fausses , car les petits moyens de âéckiction dont M. Boutard espère tirer un si bon parti, nuisent beaucoup, en ce pays, lorsqu'ils ne servent pas« »

84 Ï-ES DEUX MEîiTORS.

; Le jeune provincial ayant promis de prendre mes avis en considération , et de ne pas ajouter une foi implicite aux, discours de M. Boutard, je lui demandai/ par forme de conversation,. où en était ^ le procès de ce. dernier, a Mais il paraît fort tourmenté , me répondit Adolphe; il dit que la justice est devenue revêche , et que la protection est plus chère que jamais ; au reste , ajouta-t-il, v6us en saurez bientôt là-dessus plus que moi, car il doit venir vous consulter au sujet d'un projet qu'rl n'a pas voulu me confier, et pour Fexé» cution duquel il a besoin de vous. Permettez-; moi de le recommander à vos bons offices en qualité d ami de mon père, qui, j'en suis sûr, vous saurait un gré infini de tout ce que vous fef ez pour M. Boutard. »

Je reçus en effet, dans ia même journée, la visite du provincial; En dépit du peu des» time et de penchant que m'inspirait son carac* tère, }'aurais voulu pouvoir lui être utile, et je m apprêtais à rédiger de mon mieux les^ méi^ioires ou pétitions dont je supposais qu'il allait me charger; mais les fonctions qu'il'ln'avait réservées étaient d'une autre nature, et tout ce que je pus faiç;e en faveur de Lisârd,

LES DBUX MENTORS. 85

ce fnt de ièç pas mettre à la porte son imperti* nent compatriote.

Après avoir débuté avec moi par quelques grosses plaisanteries sur ce qu il appelait ma candeur et mon innocence, il me dit que son procès prenait une assez mauvaise tournure; « et d'abord , ajouta-t-il, les consciences sont hors de prix. Autrefois, avec un écu on for* çait toutes les cousigiies , mais les l* Intimé sont deveniu^ fiers,.... Croiriez-^vous bien que, le portier de mon juge s est formalisé parce que je ' lui ai présenté cinq francs pour l'engager à faus»

ser. la consigne Il faudrait à présent lâcher

la pièce d'or à ces faquins-là ; mais pas si béte l Je ^•éserve toutes mes ressources pour frapper le^ grands coups. Vous .saurez donc , Monsieur,, que j ai vu tous mes juges; ils m'ont reçu avec de grands mots et des phrases consciencieuses ^ qui ne signifiaient rien du tout, si ce nest que ma partie adverse avait passé par là; car ma partie adverse est riche, plus riche que moi, et il n'y a pas moyen de renchérir sur les offres qu'elle a pu faire Quand on n'est pas le.

plus fort dans une affaire , il faut tacher d'être le plus fin i or , j ai découvert que la femme de

mon adversaire est laid« à faire peur... ; je puis donc reprendre tout lavantage sûr iui, à. j^ réussis à &tre soutenir hi«s droits par une jolie; solliciteuse. Le difficile pour moi, ajouta moft, provincial «[ui remarquait Tattention dmèuse que je prêtais à ses discours ^ le difficile, c*es| de savoir quelle femme je pourrai dépécher à mes juges , car il y a long*tems que j ai perdu u>ut ce monde de vue; il me reste bien encore quelques anciennes connaissances qui jq^raîént &it mon afiaire il y a quinze ans , oui , mais^.^.. elles sont trop anciennes , ell^s ne gagnent pkis

de procès Au milieu de mon embarras, jie

aie suis avisé tout à coup que le vieux confia dé^t de tant d amoureuses faiblesses pourrait facilement m'indiquer quelque adroite et jolie grisette qui eovKsentirait à être, pour quelques' jours seulement , ma sceur , ma nièce ou ma fil« l«ule% et je suis venu vous trouver pour nion^ ter avoc vous cette petite espièglerie; c'est une

bonne idée, n'est-il pas vrai ? »

Les éclats de rire de M. Boutard me per-

•mirent enfin de prendre la parole et de me

récrier contre une telle feçon de solliciter. Je

déclarai de plus que je n étais point homme à

me prêter à île setablarbles «107^1»; mais en Tâîn protestai^je de mon itis&ffisance.en mst^ aère d^intrigues, mon homme «tait lanoé, et, poursiiivatit sa pointe : « Laissez dolie, lals^ sez donc , disait-il en abondaiH fonjoars dam «on pwget , c est «ne affaire d'oi* pour celle qui s'en chargera : et d'abord je la £iis habiller de la tête aitx pieds; k roJ>e de soie pnee, le toile de dentetle, le jnonehoir dans une main ^ la pétîtîon dans l'autre, le fiaere à ITieurc, Il larme à' l'oétl; il n*y a pas de vieux juge cpû puisse résister à cela. Et si je g^^ne nion pro* ces, en sortant du tHbunal je fais avec ma BÎècé une station au Palais-Rojal ; eHe y choisi un cachemire, et notre pat'enté finit là.^.. •

Sentant Timpossibâité de faire entendre raison à ee fou, je me contentai de lui refuser nettement le singulier sertice qu'il attendait de moi ; et convaincu que cet intrigant-là ne pouvait riianquerde compromettre, té t' ou tard les mtérètsdu fils de mon ami , je m'appliquai à entretenu , <*omme une ressource précieuse , la bonne volonté de M. Désgtosiers.

Le jour marqué pour lui présenter mon protégé étant arrivé , je vis entrer chez moi

un^ espèce de poupée, un petit incroyable que je ne reconnus pas d'abord ,' et je fus coo-^ fondu eii remarquant leffet des soins que M. Boutard Vêlait donnés pour faire d'un jeune homme simple et timide un élégant du dernier genre. Un large pantalon à la Cosaque, des bottes molles, un estomac rembourré à la prussienne , un lorgnoi^ pendant, un chapeau en boule, faisaient de ce pauvre garçon la caricature vivante de là mode. L air , empnmté avec lequel il portait tout cela ajoutait encore à la disgrâce de sa tournure, «t je m écriai tristement : « Non , mon an^ii, non, je ne vous conduirai pas ainsi chez M. Desglosieçs, vous . ayez lair trop provincial. — - Commentai entendez-vous? me dit-il} je suis mis dans le meilleur genre ^ car j'ai pris pour modèle le dernier numéro du Journal des Modes. — Et voilà justement, repris-je, €e\qi^e faitun.pro« vincial ; le Parisien petit-maître n'ardopte €(ue ce qui lui sied , et modifi'e la mode par le goût; le provincial outre le ridicule , et nous fait rire en lui de ce qui nous plaît chez lautre. Ecoutez, mon ami, ajoutai-je enpore , je. tiens à vous conduire chez M. Desglosiers , parce

qae je crois qu'il peut vous être fort utile , et que TOUS serez sousr tous les rapporta heureux d^étre reçu dans cette maison; mais ce n^t point ainsi que vous devea^ vous présenter de^ vaut un homme auquel j ai fait l'éloge de votre raison. AUeï, mon cher enfant, allez reprendre vos premiers habits; je ne sais pas si vous serez aussi élégamment vêtu, mais je suis certain que vous ne serez point ridicule, et que la première impression que vous produirez ne tour* nera pas contre vous. »

. Assez embarrassé dans son nouveau costume , Adolphe consentit à en ajourner reffet, et j'eus tout lieu de m'applaudir du conseil que je lui avais donné, en voyant l'accu^l amical que lui fit M. Desglosiers. Je connus qi>'il était content de mon jeune homme, à ee qu'il nous proposa , au bout d'un quart d'heure , de venir saluer son épouse. Nous acceptâmes cet honneur. Madame Desglosiers me reçut avec sa grâce accoutumée, et remarquant bientôt l'air timide de mon pupille, elle se plut à. le faire causer^ et parut satisfaite de ses réponses. Encouragé par cet accueil, j'c^ai solliciter pour le fils de mon vieil ami la per*^

mission de ve«r <le tenis en fems se coppetor au fiouTeair du caÎMier en chef, et «aloer les dames qui composaient sa iamiUû^lieMigeMptc réponse de madame DesgkMtctar^fitîbiiUerdfflW les yeux d'Adolphe la }oîe et la iMKâpnaais^r sance. t îrr' .:u:

Cest que ces yeux n ayaienC pu Toit ia^or indiiTtérence la charmante personne assise aiRt près de madame Desglosiers. Arrivé depuis peu de jours, Adolphe Ji*a¥ait point eneort rencontré cet assemblage de grAees, de takos et de modestie qui lont d'une Pansienne bien élevée une femme vraiment accomplie. A txMtt ces div»s avantages , Adèle Oesgloiievs jcé^ gnatt une beauté peu commune, ^ ses parens avaient de la fortime. En regardant ces jeunes geps^ tous deux beaux, aimables et bien nés^ l'idée d'un mariage convenable sous tous les rapports se présenta pour la première foîrà mon esprit; et la chaleur avec laquelle AàxA* phe me remercia de lavoir introduit dans cette fiimiile, l'enthousiasme avec lequel Jl me paila de tous ceiix qtn la composaient, me firent penser que ce ne serait pas de ta paît que nai«» traient le9 difficultés.

Omoêmeè vmtxiB'Whaéqaentesj j^eiis lieu de supposer que la famille Desgloaiers était bien diâpoMeven faveur de mon protégé. Il est vrai ^e ce dber enfant se montrait, dans cette maison, sous les formes les plus aimable»; tendre et respe<;tueux près de la mère, timide affelj la jeune Adèle, modeste et<iéférant dans ses enti^etiens arec le père, lil était ià ce que la insiture et léducation layaient fait. Mais, auAsilôt qu'il retrouyâit ^son mentor et ses ha- Inis Bett&, mon jeune fou, changeant d*hu-^ meu^ et de langage^ devenait fat, étourdi, préeompHmix, et aur la foi de son oracle, il ea taisait, aotiiàesaur sottises, pour se donner kis airs d'un Jeune homme à la mode. J aurais été'forit in<{uiet sur les cohsëquences de cette conduite léjgèce, ^aVant de rintroilmre chez M.^Cles|^iers, mais en dépitée oe jai^on qirï) affectait, j avais lu dans son cosur, jy ¥<^f(ts tiaître un sentiment qui devait faire le deàtîn de sa vie; je savais quun amour hon* iiéte<est>la me^Ueiiire sauve-garde des mœurs» le livrai donc Ado^he à Fiiifluenoe de «pn Kiey^^otr, bien oonvàineii que les sots prejugés et kf <6iu«ises idées de M. Boutard seraient

92 L£S D£UX M£Ni:ORS.

cotnbattuspar les douces vertus d'Adèle mieux encore que par mes discours. ' '

Toutefois cette dangereuse i|iâ^m€e> fut bien près de détruire les projets que j'aTais conçus. Ouvert comme on lest au jejune âge^ et presque fier de son premier amour j mon jeune homifie ne tarda pa^ à confier à M. BoH" tard ses sentiitiens ^ ses espérances et jusque nom de celle qu il aimait. Les préjugés dei^cet homme borné s'épanchèrent en flots de pa* rôles; il parut fort effrayé, pour Adolphe, des conséquences de cet attachement; mais il eut beau se récrier sur des dangers imaginairesi il eut beau répéter à son pupille que les filks sont, à Paris, des coquettes habiles, créées pour le désespoir des maris, que leurs mères intrigantes n'estiment, dans un homme ai* mable et ricke, que sa qualité d'épouseur , et que les pères s'entendent -avec elles pour attirer chez eux les fils de famille dont ils cherchent à- faire leurs gendres; il eut beau lui montrer un plan de séduction, un complot formé, une espèce de guet-apens dans lacr cueil bienveillant qu'on lui avait fait; tous ces discours et beaucoup d'autres ne parvinrent

%L£S DEUX MENTORS. g3

pasit ébranler l'estime que le jeune Lisard avait conçue pour la Emilie DesgJosiers. Alors, M. B^StS^lfêMshaxigeB. tout à. coup de langage:, ne pouvii?à* ^Htëi^ér cet amour vertueux qui. bràlaiiM^anQ9"Ie cœur d'Adolphe, il entreprit dé4é diriger, et de faire tourner au profit du jelMàd -komme sa vieille expérience en matil^lNie galanterie : « Ecoute, lui dit*il, tu m'as dâffiM librement tes projets, et j ai dû chercher à t ouvrir les yeux sur les dangers aux* quels tu t'exposes... J ai rempli -mon devoir , et ce n'est pas ma faute si. tu vas, comme on dit, te, faire pt'endre la tète dans la porte; maintenant il s'agit de te servir dans tes amours, et

pour commencer, mon ami, dis-moi , là

bien franchement...... où en es-tu de ton roman ? — Mais elle rougit beaucoup lorsque je la regarde, répondit Adolphe; elle tremble toujours en chantant avec moi, enfin j'ai remarqué qu'elle me parle moins qu'à tout autre, mais avec un son de v.oîx plus doux. — • Quoi ! c'est là tout ? — Oui , mon ami. — Pauvre enfant! comme il est novice! Comment,!, tu n'as donc point parlé, point écrit, tu n'as gagné servantes ni valets? En vérité, mon cher

4^4 * ^^ îmvx MËirrong^

Adolphe , ta maîtresse doit te trociVdr bieii

4iot Mais où diable t» yeux«»tu vet^ir , avee

tes soupirs langoiireiix et^ton amouir de Cela* é^m ? "-*- M. Desglosiers ma promis, répopctil Adolphe 9 qjiill n'épaf gnerait rien pour me faire obtenir un« place <{iii s«ra bientôt Ya*^ caivie dans ses bureaux; jusque là, mon amij je crois devoir me taire; car je saisHpie mon père ne consentirait pas à^^me laisser prendre ttne femme tant que je n aérais pas un ^t; mais, grâce à Dieu, la place dont il s'agît es^ à la nomination do M. de Glan^Te, et jespère.*... --^ Ah! parbleu^ mon cher, sois bien tratKjuilte, la pkee ne saurait t'ëcbapper ! se* cria Boutard en riant; tu as pris le pkis sâr moyen pour Tobtenir; pQur peu quun honnne ait du crédit en ce pays, c^est toii^ours ainsi qu'il établit ses fittes : donner tine place pou9 dot, c'iest si commode^.... Maïs saîs^-fn, mon ami, ce qui arrive assee souyentP on est piaieé, marie, content.....; crac, vient un coop ^ bascule, un beau jour on perd son emploi?^ iét }a femme vous reste. ' — Oi bien ! dit Adntl^ff ingënuement^ c'est dumoiiis unie eo»solationé <— Oh! si tu es amoureux à ce points «pouse

liES DEUX ]ll£NTOBS« gS

dono, mon ck«r, épouse.^ tes rbques et périk} iBaisy je te le répète , si lu veux touchar le oœijHr 4e(t»;in|iîtresfie9 t^UiAte auplus.tèl les nunières et le Joi» d'un amant transi, car je taverti^ ^ ea ami ^ quie ce genre^là ne saurait reipssîr ati^iés des denoîseUes de Paris*

Séduit par l*espoir d'obtenir 1 approbation d'Adèle , et de yoît son am^ar a^anchi 4e h oontrainte cfuil smposàit, Adolpne Voulut essayer àe £ûre briller chez AL Desglosîers l'espût et les moyens de plaire que Bouiard admirait en lui; mais Tainement essayait*41 de prendre dans cette maison les airs et le jargon diui petit-maître , un seul regard d'Adèle , une douce plaisanterie de sa mère le ramenaient au ton simple et naturel qui lui a;rait gagné le cœur de. ces femmes vramient aimables , et peuttéUré il aurait eonserré toujours leur estime, en dépit des conseils de M. fioutard, si le haaard ne s était pas mis du paru de ce aalencostreux persosoage.

Ce hasard permit que Boutaird se trouvât un joui: au spectacle avec son pupiUe^ précis* sèment à cÀté d'une loge dans laqiielle^ Adèle «t sa mère ne tardèrent pas à veniv se placer.

g6 LES DEUX MENTOBS.

Adolphe les aperçut le premier. Sa timidûé aatiirelle le porta d'abord à se dérober à leurs regards, mais son second mouvement fut de se lever pour aller saluer les deux dames : son -mauvais génie le retint. « Un instant, mon ami, lui dit Boutard; tu prétends que la vue des beaux yeux de ta belle paralyse à la fois ta langue et ton esprit; place*toi dans ce coin, de manière à ce qu'eQe ne^puisse pas supposer que tu las reconnue, et profite de ce moment pour faire briller tous les avantages que tu possèdes. » . ,

Dire combien de fatuité et d'impertinence mon pauvre Adolphe déploya en un quart d'heure , excité qu'il était par les répliques et les gros rires du provincial, la <^ose serait difficile. Il déraisonna morale et littérature, beaux-art&, galanterie, politique; il débita les lieux communs, les càlembourgs, les jeux de mots que Boutard lui avait appris , avec une faconde^ et une vervede sottise qui porta au comble rétonnement et le mécontentement d'Adèle et de sa mère. Après avoir , pendant quelques instans, prêté loreiUe à ces discours étranges, elles se retirèrent au fond de leur. loge, et ne

LES OEUX MEl^TORS. 97

tardièr«Q|itpoî|>t à quitter le spectacle. Peu^atia- 4iMi de cetie brusque retraite , Adolphe se repen* ^UunJnalftnt de s'étire abandonné à ce que Bauil^di^pclaitla^fougue deson imagination; maïs ;fiQii|ilie:il^jt:, :1e» jours suivans, quon lui £aii^ ^ait lemiBfîie accueil d^us la famille de M. Desr ^}asi^p$K^ ;il:r^rit.pbis de confiance, et se téli^it;» 4'9fQir iproâté de cette occasion pour jfiettre aurjour toua ses arantages aux: yeux de 'OdU^ qu'il aimait.:

/Combien il sabusait^lorsquil croyait aToir ébloui par. quelques étincelles cet esprit juste et droit qui connaissait le vrai mérite. Aimant Adolphe, mais honteuae désormais de sa fai»

blesse, Adèle avait craint de lui miire auprès de SOU' père en racoutalit la scène du spectacle ; 4 ailleurs, en lui maintenant ] entrée^ de sa ;9iaîsoo, elle se réservait les moyens de l'ob» ^rv^r ;;et, secondée par une mère, confidente ,(j^ pui!^ mQUvemens de son cœur, elle espe^ irait ec^naiiirje enfin si le jeune homme était ;di^^ dldle, ou s'il Jkikiit se résoudre à le fbanniF de sa pensée;

: Alâ^is en 4épit des poUtesses et 'de la iiien* TeiUan€e't}ik'f>n^ Uii motntcait encore, le jeune m. 5

aipant ne tarda pas à s'apercevoir qu'un nuage plus épais lui dérobait le cœur d'Adèle. Il tou-

lut essayer de savoir la cause d un refroidissement qu'il sentait sans le voir, on repoussa toute explication, et loin de comprendre ses torts, Adolphe crut, dans son dépit, que son mentor avait raison lorsqu'il disait que toutes les femmes sont capricieuses; il crut encore, d'après la même autorité, que toutes les servantes sont intéressées.; et le pauvre jeune homme, agissant d'après cette erreur, écrivit à la jeune Adèle un billet qui fut remis à Madame Desglosiers par la femme de cham*' bre entre les mains de laquelle l'étourdi l'avait déposé avec une bague de prix.

Ce billet, par lequel Adolphe peignait. son amour daiis les termes les plus passionnés, était évidemment l'oeuvre ' d'un écolier bien plus que d'un séducteur; car, non content de cette démarche fausse, il aggravait ses torts en demandant quelle offense involontaire lui avait mérité le ressentiment d'Adèle; et ce passage, par lequel il seinblait induire qu'on avait eu pour lui des dispositions plus favora- '))leS| excita, peut-être plus encore que tout

LES DKVX MENTORS. 99

le reste , le ressentiment d une mère jalouse de la gloire de sa fille chérie. Adèle , aussi , fut offensée par un tel manque de délicatesse, et, d un commun accord , on pria M. Desglosiers de fermer sa porte à celui qui avait méconnu à ce point les devoirs de Fhospitalitév

J*appris en même teras , par le pauvre jeune homme , sa faute et la punition qui en avait été la suite. Dans le premier moment de son chagrm, je voulus essayer de récriminer :

« Eh bien ! lui dis-je avec cette satisfaction vaine et sotte que donne toujours un événement à celui qui lavait prévu, si vous aviez suivi mes conseils , au lieu d'écouter ceux de M. Boutard , vous auriez conservé les amis les plus respectables ; et peut-être qutin jqpr l'aimable fille dont vous avez offensé la vertu

eût consenti » En ce moment je levai les

yeux sur Adolphe ; son désespoir était si profond et si vrai, qu'il me parut cruel d'avoir deux fois raison contre un homme aussi malheureux : * ^

« Eh! mon ami, tire-moi du danger, » Tu feras après ta harangue. »

Ces vers ^ paraphasés dans les plaintes du jeune

1 ÔO lES DEUX MENTORS.

homme, n^e revinreat dans l'esprit, et je dis à Adolphe : « Allons, calmez -vous, mon ami, jrf vous promets que je vais m efforcer de vous €xcu^r autant que possible , mais promettezmoi, de votre côté, de quitter désormais le ton tranchant et les airs de petit - maître qui vous oat si mal réussi; je sais, de bonne partj qu'ils nuisent à vos intérêts autant qu'à vos affections, et quelqu'un qui vous vit l'autre soir chez M. de Glandève, lui entendit dire après votre départ : ^ Ce jeune homme m'a bien trompé; il m'avait paru raisonnable et bien élevé, et je vois que ce n'est qu'un sot tout occupé de sa jolie figure. »

Dans c-e premier moment de chagrin et d'humiliation, Adolphe me promit tout ce que je voulus; mais j échouai côniplètement dans mes teatatives de rapprochem^Dt; et le mauvais principe, sous les traits de M. Boutard, persuada au jeune Lisard que le seul moyen à employer pour se distraire de ses peines d'amour ,^ était de se livrer à «la dissipa* tion et aux plaisirs. Cette conduite lui aliéna plus que jamais le cœur d'Adèle et de sa mère, et je regardai comme tout-à-fait anéantis les projets d'alliance que j'avais formés.

LES DEUX MENTORS» tO I

Je n'avais pourtant rieri négligé poQr réta^ blir mon jeitne àmi dans l'esprit despersonne* quil avait offensées , et j'avoue que dans mes discours le pauvre M. Boutard avait été peu ménagéf^ mais en vain j avais fait parler en fti* veui* d'Adolphe et son jeune âge et lascendaRt que son- père avait donné sur lui à un person» nage ridicule et dangereux. « A la bonne/ heure, m avait-on répondu; mais il avait, pour redresser son esprit, vos bons conseils et la eontiaissattee des gtns honnêtes aveè les^els vous l'aviez mis en rapport depuis son arrivée à Paris. Il n'est peut-être pas ingrat et corrompu , comme nous l'avions pensé d'abord ,

niais.il manque complètement de jugement et de caractère , c'est-à-dire des deux qualités les plus nécessaires chez un honMBie ; enfin , il n'est pas digne de notre Adèle, puisqu'il a pu la mésestimer assez pour tenter d'engager avec elle une: correspondance illicite. »>

Je n'avais rien à répondre à cela , et je- m'affligeais de cette rupture, qui enlevait à la fois à mon protégé ses espérances dfe^ bonheur et son protecteur le plus ïélé; mais j6 connaissais mal Famé de M. Desglosiers, lorsque je sup--

lOS liES DEUX MENÏOKS.

posais que sa bonne volonté pour le jeune Li^ sard pouvait être refroidie par labsence d uh intérêt personnel. Fort peu de tems après cette désagréable affaire , la place dont il avait été question devint vacante ; je le sus des premiers , et je courus chez le caissier en chef. « Je m occupe de vous, me dit cet excellent homme au moment où j'entrai dans son cabinet; tenez, voici les papiers du jeune Lisard; voici les pétitions qu'il me remit dans le tems où il fut question de cette affaire; je me rends à rinstant chez M. de Gl^ndève..... Nous avons bien quelques rivaux à craindre-, mais comme il s'agit de mon bureau , j'aurai voix au chapitre; et, d'ailleurs, M. de Glandève m'a paru fort bien disposé la première fois que je lui ai parlé. Attendez-^oi donc ici, j'e&père vous rapporter de bonnes nouvelles. » Et comme j'essayais de lui exprimer ma surprise et ma reconnaissance : « Pourquoi donc vous étonnez-vous? me dit-il; de ce que votrç protégé ne sera pas mon gendre, il ne s'ensuit pas qu'il n'a point la capacité nécessaire pour remplir la place dont il s'agit ; j'ai causé souvent avec hii, et je puis certifier à M. de Glandève que

LBS DEUX MENTORS. loS

ses connaissances ne sont nullement au de&^ sous des occupations qu'il sollicite.

Enchanté de trouver la générosité de M. Desglosîers intéressée au succès de mon pauvre Adolphe, j^ttendis le retour de cet homme obligeant, et. ce- fut ayec un plaisir bien vif que je le vis rentrer au bout dune heure; car je devinai tout à coup du premier coup d*œil que notre cause était gagnée. « Nous avons vaincu, me dit-il; mais ce na pas ^tésans combattre, et M> de ,Glandève avait conçu de terribles préventions contre* le jeime Lisard; je suis parvenu, Dieu merci, à lui faire envisager tous ses torts comme des travers de jeuLnesse, et je n ai point quitté le directeur avant de^ \m savoir vu apposer sa signature au bas de larrété qui accorde la pl^ce vacante au fils de votre smcien ami. » Je ren^erciai <;et homme honnête et bon , qui avait oublié son ressen* timent pour me rendre un service auquel j attachais le plus grand prix , mais il interrompit promptement des éloges qui embarrassaient sa modestie : « Vous avez raison, me dit-il en riant , de vous réjouir du Succès de mon intervention dans cette affaire; car il est certain

i o4 US D£UX M EKVOtikS^.

^e nous avions des coDCuri^m fort r^outà?' blés. Savezi-vous bien, mon cher Monsieur, quej ai eu , pendant un instant , la peur d'être •rrÎTé trop tard?- — Comment cela? m*€criaije aussitôt. -^ Ah ! c'est une plaisante histoire*, il faut que je vous la raconte, à vous qui aimez les originaux^ Ima]g^inez*vous que j'ai rencontré, dan&le premier salon du directeur^ une espèce de fou, un cerveau briâé, postu* lant très^robableihent pour la pTaJce qtie jal* lais demander ;'Comme l'huissier m'avait averti^ dians rantichambrîe , que M. de Glandève avait quelqu'un chez lui ^ je n^assiâ ,' e*i ertti'ant y sur. une des banquettes qui garnissent le premier salon, et, sans y songer, je pris la prînaaùté, du côté de la porte, sur un individu- que j*a-^ vaîs à peine remarqué. Scandalîï^ par cette 6^>è<^e d'empiétetneiit , mon homrtie fil isùbi-^ tement tin demi-tour, au moyen duquel il se reporta à ma droite , et rétablit aîiisi son droil de présettiie. Je riais en moi-rtiême de la colère de oe pauhnca solliciteur au niomefnt où it îùe verrait passer te ^emier, en dépit de sa pi^ roueWe; et, satîs&it des avantages dé ma position , j'étais peti disposé à lui cherclier ^le*

LIS l^ttJX MEKTOUS. lo5

relie. Fatigué cependant de Fattention avec laquelle il me toisait du batit en bas, je lui dis epfin , avec un peu d'humeur : « Eh bien! quoi ! JMlonsieur^ ^"7 a-t-il? et qu'est-ce que vous demandez? » Cette question lui parut singulière^ car il se mit à rire aux éclats, et se parlant à lui-même plutôt qu'à moi : « Ah ! ces pauvres solliciteurs! ces pauvres solliciteurs! qu'ils sont plaisans! s'écriarMl^ ils pensent toujours qu on veut aller sur leurs brisées. « Puis, redressant sa tête avec tme fierté comique , et se tournant de moii côté, il ajouta : * Apprenez, Monsieur, que je ne demande rien , que je ne sollicite rien , que je n ai be« soin de rien, et que par conséquent vous pouvez être fort tranquille. — Eh bien ! à la bonne heure, » dis- je en riant aussi ^ car je commençais à comprendre que j'avais affaire à tm fou; Un silence suivit, et cette fois ce fut mon original qui le rompit. « Je parie, Monsieur, me dit-il en me regardant fixement, je parie que vous venez trouver M. de Glandève pouf lui demander la place vacante. — Et^xpiand cela serait. Monsieur, que vous importe? — Ah!

c est que , dans ce cas , je puis vous dire'ien con»

lo6 LES DEUX MENTORS.

fidence' que vos démarches sont tou^-à*Êlit sans objet. — comment Ten tendez-vous , Monsieur? — Oui, vos démarches pour la place vacante : on ne vous la donnera pas^ attendu qu elle ,est donnée. — Cela n*est pas possible 2 et pourrait-on savoir à qui? — A moij Monsieur, à moi! reprit mon homme avec emphase; et d après cela, vous voyez que ce que vous avez de mieux à faire, c'est daller vous pourvoir ailleurs. »

. >» Fort heureusement^ mon cher Le Ragois, poursuivit M. Desglosiers, M« de Glandève sortit eh ce moment de son cabinet, recondui-

^ sant la personne qui était avec lui : « Ah! vous voilà; entrez donc , me dit-il. » Je le suivis, et, comme je lui exprimais mon regret de ce qu'il avait disposé, s^ns m en parler, de la place vacante, il m apprit qu'il n'en était rien, et voulut bien tenir compte de ma prière en faveur du jeune Lisard. Je compris-àlor$ que j'avais eu tort d'ajouter quelque foi a|ix discours d'un fou, et, pour tirer une légère vengeance de. la peur qu'il m'avait causée, je lui dis ironiquement , lorsque je sortis du cabinet:

- « Je vous félicite, Monsieur, sur voti*e nomi-

LES DEUX aiENTORS. IO7.

nation; m^iis je vous avertis que le brevet n'est pi|$ signé , et je vous conseille de vous mettre au plus tôt en règle. — On s*y mettra^ Monsieur, »^ me répondit*il dun air furibond, et.se précipitant dans le cabinet du directeur , il me laissa libre de venir vous conter et ma frayeur et mes succès. »

Nous rimes pendant un instant de Teffronterie de cet astucieux solliciteur, car^je refusaj d'imputer à sa folie un mensonge évidemn^ent inventé pour écarteif un concurrent. « Vous voyez bien , dis- je à M, Desglosiers, pour appuyer "mon . opinion , vous voyez bien que ce bardi menteur a failli compromettre notre affaire; cet intrigant nest donc pas aussi fpu qu'il en a l'air. » M. Desglosiers en ^ convint; mais il ajouta qunn tel homme ne pquv^ic ' réussir auprès de M. de Glandèvc, et que. son subterfuge. n eût pu , dans aucun cas, avoir le résultat qu'il en espérait.

Apre* avoir tenté une seconde fois de lui exprimer ma reconnaissance , je quittai le chef d^ bareau , et je courus chez mon jeune homme avec l'espoir de lui annoncer le premier la réussite de son affaire. Je trouvai ce {i^uvrci

garçon plongé en des transes mortfellè^^ là' ▼cille même de ce jour il aVait reçu de sorts pète une lettre dans la(|nelle le Tléillard se plaignait de la lenteur qu' Adolphe apportait à lui complaire , et le priait de ne rieii négliger poufr troatër'une place. Impntant fort niai à propos les refus qull avait subis jusqti^^à Hë jour à Toubli des conseils de M. Boutard , il intitaitson fils à se laisser gu?ider par Itti dfltisf ses démarches; et par une autre lettre, il recommandait à M. Boutard de n'épargner ni soins, m sacrifices, pour caser au plu^ tôt son fils.

Le désir de toir son Adolphe siyttUt à^ntufê oisiveté dangereuse pour sa fortune -et pétir ses moeurs j celui de le voir débuter danst les affeirés, et de pouvoir l'établir avantageusement avant de mourir, tels étaient les motif» res^ pectables qui engageaient mon chefr Lisard à réclamer lassistance d*un homme qu il crcyjrait négociateur habile^ autant que profond politique. Cette malheureuse confeance nous perdit, et le génie malencontreux de M. Bodtard vint à bout de détruire les espérances les mieusfi fondée».

tKS l>EtJX MENtOÉS. tOCf

« RéjbuisseT^voiis, mon ami , dis-je à ce cher Adolphe eft le serrant contre mon cœur comme rïl eût été imon fils, réjouissez^vous, la place est à iioml— Eh quoi! se pourrait-il? Quoi! Boutard aurait réu^i?.... me dit-il. Mais, où' iest-il ce cher Boutard P comment n e$t-il pas' avec vo«s?..k. • Je compris qu* Adolphe se méprenait sur la marche que cette affaire atait suivie, et je crus que j'aHais augmenter encore son boTtfaenr en lui apprenant que le père de" celle quil aimait avait consenti à s'employer pour lui ; j'insinuai que cette démarche me semblait dun favorable augure; mais en vain j ajoutais au bonheur présent en lembellissant d'espérances, Adolphe étonné, confondu, me semblait éprouver plus d'inquiétude que de plaisir , et je ne pus mi'empècher de hii reprocher la froideur avec laquelle il accueillait les faveurs dii destin : « Hélas J vous ne connaissez pas , me répondît-il tristement , toutes les diffi^ cultes de la position où je me trouve î pour com* plaire à mon père , j'ai prêté l'oreille aux insinuations de son ami , et je crains bien que M. Boutard ne travaille à rendre inutiles les bontés de M. Desglosiers.— ^Eh conHnent cela?

inecriai-je. — i Apprenez donc qae sur la foi de certaines paroles par lesquelles M. de Glaïf» dève m'engageait, sans doute, à niener une conduite régulière, Boutard s est figuré que ce fonctionnaire spéculait. sur son crédit, et voulait • mettre à prix ses bons offices. D après cette croyance , aussitôt qu'il a su que la place était vacante, il s est rendu ce matin près de lui avec l'intention de négocier cette affaire. — Négocier, qu appelez-vous négocier, demandai-jé avec effroi? — Je pense, répondit Adolphe, que dans l'idée de Boutard il s'agissait de savoir si M. de Glaridève serait accessible à des offres.... -—Assez, Monsieur, assez, m'écriai-je avec indignation , votre sot isimi vous a perdu, et vous le méritez pour avoir, dans l'âge de la candeur et de la pureté, conçu des idées outrageantes au caractère d un homme intègre.

La place était à vous par des voies honorables, mais il était écrit que ce maudit Boutard détruirait tout le bien que l'on s'efforçait de vous faire. Ce n'était pas assez d'avoir gâté chez vous le plus aimable naturel, ce n'était point assez de vous fairf* manquer le meilleur mariage, U fallait encore vous ravir, avec

totre état, Testime et la protection de M. de Giandève ! v

En ce moment Boutard entra : « Tout; est perdu ^ mon pauvre Adolphe, sëcria-t-il en se jetant dans un fauteuil, il nyarierï à faire, et nous avons agi trop tard, notre homme était engagé. » S apercevant alprs que le saisissement nous avait ravi Tusàge de la parole, il reprit avec plus d'assurance : « Que veux-tu , mon ami? j'ai fait un pas de 'clerc; mais tout individu qui possède la connaissance des hommes et le dessous des cartes, en aurait fait autant ;< jugez-^n, monsieur Le Ragois. Ayant appris la semaine; dernière que l'employé qui vient de mourir était au plus mal , j engageai fortement Adolphe à faire une visite au directeur pour préparer les voies et stimuler sa bienveillance. Il fut donc chiz M. de Giandève; mais ce monsieur, qui l'avait si bien reçu dans les premiers instans de notre arrivée à Paris, le traita cette fois du haut en bas; il s'étendit beaucoup sur la difficulté de placer un jeune homme , quij dépuis six mois ^ ne paraissait pas avoir fait de grands frais pour acquérir l^ intérêt de ses protecteurs, ,^> Remarquez bien cette phrase;

1 1 2 LES DEtJX M£NT(mS«

«nfin il congédia ce pauvre Adolphe en laidi* sant(faites attention à ceci, monsieur Le Ragois), en lui disaiit en propres tetfùés : Cûndidsez vous comme vous le deiféz^ et je verrai ce que je pourrai faire pour vous. Assurément ces mots : ConduiseZ'Sfous commue cous le devez , ne pouvaient manquer d'induire en erreur tous ceux qui entendent quelque chose à la langue diplora/itique. Conduisez-vous ôomm^ vous te devez! Parbleu, c'est clair comme le jour* Cependant, j eus peine à faire comprendre au jeune homme toute la finesse de ce langage figure; j'eus beau lui répéter qu il y a de l'àrgent caché au fond de toute affaire , et que la différence du petit au grand n'est que celle du plus ou du moins , cette démarche lui repu* gnâit, et je fus obligé de m'en charger. Je me suis donc rendu ce matin chcTf le directeur; je savais que nous avions pour compétiteur uif vieil homme à l'habit râpé ; il est venu pendant que je l'attendais, et véritablement j'ai bien manqué de reconduire ; mais il a été plus habile que moi, et, certes, ce n'est pas peu dire ! — Oui , m'écriai-je en ce moment, je vous conseille de nous vanter votre habileté ; vous

âvéz <f«it de belles choses ce matin Maïs ,

pour ïyievLy vous aves donc vu M. de Glan*- 4ève.... — Oui âssuréfftent , je lai yu. —Eh f' que vous ^Mi'-îl dit? — (ue qu'il ma dit..... Vous ne le devineriez jân(lai]s ce qtt*il ma dit... If é'esl; levé gravement sans me laisser achever ma preniière phrase ; il a été fermer sa porte, «1 ra'ôrdonnaht de sortit* sur»le-champ !.... — - De sortir la porte ferméeî..., •— Vous compre* nea bien, mes amis, ^'il avait ouvert la fené*

tre^.» Une fenêtre dé vii^t pieds de haut!

A^t'On jan^ai» tu une idée bizarre comme oelle^à? Ma foi, mon ch^r Adolphe, j'ai vu l'instaioft où je ne pouvais esquiver le saut : ce diable d'homme insistait d*une manière pi'cs- ^nte«..-' Enfin , j ai balbutié je ne sais quelles excuses i et M, de Glandève a quitté la place. Marchan^t alors vers son bureau , il a déchiré vivement je ne sais quels papiers, en proférant les mots de misérable et d^lntrlgiant j^puis^je^ tant au feu les débris qu'il tenait en sa main : « Tenez , Monsieur, m'a-t-il dit , apparemment par métaphore, voilà le cas que je fais de votre ind^ne: protégé; maintenant, sortez de chez moi , et ne vous présentez jamais devant mes

yeux. » '

' n6 LES DEUX MENtOllS.

travail ; mais rindulgencê et les bontés de M« Desglosiers lui rendirenl: bientôt son coaragjB , et son malheur eut cet heureux effet qu'il émut de compassion le coeur d'Adèle. J'eus-soin

' d'entretenir ce retour favorable en instruisant les dames du changement qui s opérait à vue d'œil dans tes manières et Fesprit de mon pro-^ tégé, qui , maintenant débarrassé dç son mauvais génie , était redevenu simple, modeste etbon. Aussi, lorsqu'au bout de trois mois je fus convié pour la fête de madame Desglosiers, j'eus le plaisir de voir arriver mon Adolphe ,

. qui , rouge de plaisir et de confusion , baisa bien respeetueusement la main que madame Desglosiers lui tendit en signe de réconciliation. Adèle n'osa rien répondre aux motsr entrecoupés par lesquels Atlolphe implorait l'oubli du passé; mais elle embrassa itendre* ment l'indulgente mère' qui venait d'accueit lir Adolphe : n'était-ce pas lui pardonner?

Encouragé par le retour de ses plus chères espérances , Adolphe redoubla d'ardeur au point que son travail fat remarqué par M. de Glandève ; une place vint à vaquer , elle était de beaucoup supérieure à celle que le jeune

LIS BËUX MENTOAS. 1 1 7

homme ayaît du obtenir, et toutefois il tu/t jugé capable de la remplir. Cédant alors à «es vives instanees , j'écrivis à son père ; je lui fis connaître les mœurs ,' la fortune et h position de Ta famille Desglosiers ; j ajoutai que son fils pourrait former une plus riche alliance , mais qu'il n'en pouvait contracter de plus honorable. La réponse de mon ami fut une démode en formes qu'il me priait d'adresser en son nom aux ^parens de la jeune Adèle. Dépositaire de» plus chers intérêts d'Adolphe, je-consentis à porter les paroles d'amour et d hymen, i^eijs le bonheur de ne point échoMF dans ta nî^ociation dont je m'étais chargé ^ et mon jeiuie homme , époux d'une femme cliaroian te, admis au sein dune honnête famiBe, et placé au centre des affaires, est mciiiitenant tout-à-fait revenu des préjugés e$ delà méfiance qu'un ami maladroit avait jetés dans son esprit.

Quant à M. Boutard , après avoir perdu le procès qu'il était venu poursuivre , après avoir subi des affront^ et des désappointemens de toute espèce, il est retourné dans sa province 5 mais il n'est point encore revenu de

'ii8

ses idées iausses , car il déplore son malheur au lieu de déplorer ses sottises , et répète, à qui veut l'entendre, que son guignon lui a fait rencontrer les seuls honnêlei gens qu'il y e&t dans Paris.

Page 1