‹ L'écueil (volume 3)Chapitre 9 sur 15 · II. U · texte numérisé non relu

II. U

cruel de ne devoir votre consentement qu'à la contrainte ; c'est aux nobles instincts de votre cœur que je m'adresse. Oh! dites-moi qu'en attendant de vous un courageux effort je n'ai pas trop présumé de votre caractère, de votre raison, de votre vertu! Vous partirez, n'estce pas?

— Vous seul êtes mon véritable ami, dit madame Gasloul entraînée par Témotion du moment; je partirai.

A l'instant même où la jeune femme prononçait cette parole décisive, la porte s'ouvrit ; et Louis d'Épenoy, dont la physionomie annonçait un orage près d'éclater, entra brusquement dans le salon.

L'entretien de madame Gasloul et dn marquis s'étaittrouvé interrompu au moment où !a jeune femme, un peu remise de son émotion, allait cherchera satisfaire sa curiosité. Parmi les faits inexphqués, mais certains, qu'offrait la restitution de ses Ieltres, un surtout l'avait frappée de surprise et singulièrement irritée tout aussitôt. L'homme vers qui inclinait la faiblesse de son

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cœur avait perdu ou s'était laissé ravir le billet

qu'elle lui avait écrit Négligence , élourdcrie

ou indiscrétion, la faute était odieuse. C'était là

un de ces méfaits qu'une femme a peine à par-

donner.

Outrée contre d'Épenoy, madame Gastoul sentit redoubler son mécontentement en le voyant arriver si mal à propos et d'une manière si peu cérémonieuse. Composant aussitôt son maintien et son visage, elle l'accueillit d'un air glacial et, tandis qu'il la saluait^ elle aftbcta de regarder la pendule dont les aiguilles marquaient à peine midi. Malgré son agitation , le jeune homme remarqua ce jeu muet destiné a lui faire comprendre l'importunilé de sa visite. Un peu déconcerté d'une réception que la présence du marquis rendait plus mortifiante , il s'efforça de dissimuler son dépit.

— Madame, dit-il avec un sourire lorcé, j'espère que vous voudrez bien excuser une visite peut-être un peu trop matinale. Je n'aurais pas pris la liberté de me présenter chez vous à pareille heure , si en passant devant votre porte je n'eusse aperçu la voiture de M. de Morsy, qui m'a appris que vous étiez visible.

Pour toute réponse à cette apologie, la jeune femme inclina légèrement la tête sans que sa physionomie s'adoucît; et se tournant aussitôt vers le marquis :

— Et vous , lui dit-elle comme si elle eût repris la conversation interrompue par d'Épenov, irez-vous bientôt en Limousin?

— A la fin de mai , répondit M. de Morsy, à moins que le procès qui me retient à Paris ne soit pas encore jugé à cette époque.

— Par conséquent je vous précéderai de deux mois. Vous verrez que je ne perdrai pas mon temps: je veux que le kiosque de la pelite île soit bàli quand vous arriverez; je vous y ferai dîner la première fois que vous viendrez nous voir.

— Gomment, madame, est-ce que vous retournez à Limoges? demanda Louis fort surpris de ce qu'il venait d'entendre.

— Oui , monsieur , répondit d'un ton bref madame Gastoul.

— Bientôt?

— Le plus tôt possible.

— Voilà une résolution bien subite Ces

jours derniers encore vous parliez autrement...

Ne vouliezvoLis pas restera Paris une partie de l'été?

— J'ai changé d'avis.

Le laconisme des réponses de madame Gastoul, le ton tranchant dont elles lurent articulées, et le regard hautain qui les acco-mpagna , enchantèrent le marquis autant qu'ils blessèrent d'Épcnoy.

— Quelle mouche l'a piquée? se dit celui-ci; je parierais que c'est encore un tour de ce vieux trouble-félc !

Louis regarda de travers M. de Morsy et le vit souriant à la jeune femme d'un air d'approbation.

— Monsieur , lui dit-il emporté par son dépit, je sors de chez vous ; je voulais vous demander un moment d'entretien.

Avant que le vieillard eut répondu , madame Gastoul se leva.

— Vous pouvez cuiser ici , dit-elle; pendant ce temps je vais m'habiller : la veille d'un départ on a mille emplettes à Faire.

— Vous partez donc demain , madame? s'écria d'Epenoy avec une véhémence à demi comprimée.

— Cela dépend de M. Gastoul. Pour moi, je voudrais élre déjà partie. Paris est charmant, mais on n'est bien que chez soi. Monsieur de Morsy, aurez-vous la complaisance de m'accompagner dans mes courses ? Je vous préviens que la corvée durera peut-être jusqu'au dîner.

— Je suis à vos ordres, madame, s'empressa de répondre le marquis.

D'Épenoy ne se méprit pas sur le motif'd'un pareil arrangement.

— C'est une manière polie de me faire comprendre qu'il faut renoncer à la revoir aujourd'hui, se dit-il; mais que lui ai-je fait, à cette capricieuse ?

Malgré sa mauvaise humeur, il adressa un regard suppliant à la jeune femme, qui, au lieu de se laisser fléchir par celte muette sollicitation , lui dit d'un ton froid et cérémonieux :

— Peut-être , monsieur, n'aurai-je pas le plaisir de vous revoir avant mon départ. Veuillez donc recevoir mes compliments d'adieu.

D'Epenoy s'inclina, le désappointement et la colère dans le cœur \ lorsqu'il releva la tète ,

la coqueltc corrigée était déjà près de la porte de sa chambre.

— Ètcs-voiis content de moi? demanda- t-elle tout bas à M. de Morsy, qui l'avait reconduite jusque-là.

— Vous êtes un ange ! répondit le vieillard, dont le visage exprimait la reconnaissance et le ravissement.

Peut-être l'homme decinquante ans voyait-il h travers un prisme trop flatteur le traitement sévère que venait de Hiire à son amant madame Gastoul. Le dépit avait à cette conduite au moins autant de part que la raison ; mais quand un fait est louable, à quoi bon en analyser la cause? La vertu est un beau fruit qu'il faut admirer des yeux sans y porter la main , car parfois une pression indiscrète en l'ait jaillir un suc moins pur que son écorce.

La joie dans les yeux , malgré ses efforts pour jouer l'indifférent, M. de Morsy revint à pas lents vers l'amoureux déconcerté dont il venait enfin d'obtenir la disgrâce.

— Vous avez quelque chose h me dire? lui demanda-t-il d'un air d'amitié; car dans son contentement le vieillard était prêt à pardonner

à son rival : parlez , mon cher Louis ; serais-je assez heureux pour pouvoir vous rendre service ?

Ce propos bienveillant parut un intolérable persiflage à d'Épenoy , qui avant d'y répondre sourit amèrement.

— Non , monsieur, dit-il avec un accent qui , sans manquer à la déférence due à l'âge du marquis, trahissait un courroux en ébullition et près de se répandre; je n'ai pas de service à TOUS demander, mais une petite explication. Vous êtes l'ami de ma mère; je connais les égards dus à ce titre , et j'espère ne m'en écarter jamais. S'il m'échappe malgré moi quelque parole un peu vive , je vous prie d'avance de me la pardonner; mais si je parviens à m'exprimer convenablement , cette modération sera très-méritoîre : car rien n'est lourd à digérer comme une colère légitime.

— Vous êtes donc en colère? reprit le marquis d'un air paisible.

D'Epenoy parut employer mentalement la recette réfrigérante qui consiste , lorsqu'on se sent irrité , h penser sept lois à ce qu'on va dire , avant de parler.

— Je crois ne pas manquer au respect que je vous dois, dit-il enfin, en vous déclarant que je donnerais volontiers la moitié de ma fortune pour qu'en ce moment vous eussiez mon âge.

— Et moi , mon ami , répondit le vieillard en souriant tristement, je donnerais pour cela ma fortune entière, dussé-je en outre payer ce rajeunissement d'une petite promenade en votre compagnie au bois de Boulogne ou à Vincennes.

— Vous avouez donc que j'ai le droit de me plaindre de vous. Mais procédons par ordre. Permettez-moi d'abord de vous adresser une question : Est-il vrai qu'hier mademoiselle du Boissier vous ait remis une lettre?

— C'est vrai.

— Fort bien. Maintenant aurez-vous la bonté de m'apprendre ce qu'est devenue cette lettre , sur laquelle je prétends un droit légitime ?

— Elle est entre les mains d'une personne dont les droits à cet égard sont, je crois, au moins aussi légitimes que les vôtres.

— A merveille! Voilà ce qui m'a valu Taccueil que je viens de recevoir. Je comprends

Là cinquantaine. 21t

que vous vous applaudissiez de votre ouvrage; mais je prendrai la liberté de vous dire ce que je pense d'un pareil procédé : car il est odieux, poursuivit d'Épenoy en s'échauffant malgré lui, il est révoUant de traiter un homme comme vous me traitez depuis trois mois. Eh bien! oui, j'aime madame Gastoul! C'est le droit de chacun; c'est le vôtre, et, morbleu! vous en usez comme moi.

— Louis, vous n'y pensez pas, interrompit le vieillard d'un ton sérieux.

— J'y pense fort bien, monsieur; je ne suis pas aveugle. Nous sommes donc rivaux; jusque-là rien de mieux. De mon côté, je cherche à plaire; vous faites votre cour du vôli'e : chacun pour soi 5 le ciel pour tous! Voilà comme on se conduit entre hommes du monde. Mais est-ce ainsi que vous en avez usé envers moi ? Vous ai-je jamais empeclîé de cherchera réussir? Faites-vous aimer si vous pouvez, je ne m'v oppose point. Pourquoi ne m'accordez-vous pas la même tolérance? D'où vient coite obstinalion , cet acharnement à me barrer le chemin? Si vous étiez marié, je pourrais supposer que

vous êtes mon ennemi par esprit de corps; mais

notre position n'est-clle pas la même?

— A vingt-cinq ans près, dit M. de Morsy en étouffant un soupir.

— Qu'est-ce que ça fait?

— Gela fait que j'envisage froidement et raisonnablement une chose que vous jugez selon vos passions de jeune homme. Écoutez-moi , Louis; mais d'abord ciiassez de votre esprit l'idée absurde d'une rivalité que mon âge rendrait si ridicule. Je ne suis pas amoureux ainsi que vous venez de le dire, mais j'éprouve pour celle jeune femme une amitié paternelle...

— Oh! paternelle!

• — Paternelle. Son mari ne veille pas sur elle avec autant de soin qu'il le devrait...

— N'en dites pas de mal, interrompit Louis en souriant malgré sa mauvaise humeur; c'est un fort galant homme: il sait vivre, celui-là!

■ — Mariée à un pareil être, reprit le marquis avec une indignation méprisante, elle est exposée a mille dangers. Puisse mon amitié que voiHf^rouvez si gênante , puisse mon dévouement que vous traitez d'espionnage l'en préserver toujours! Dans sa position, accueillir l'a-

mour d'un homme, le vôtre surtout, c'est se vouer à des regrets certains.

— Ne calomniez pas jnon amour; il est profond et sincère.

— Parlez plus bas; elle est dans la chambre à côté , et elle pourrait nous entendre. Si votre amour est tel que vous le dites, vous devez comprendre les suites fatales qu'il peut avoir pour son repos. Supposons qu'elle y réponde , poursuivit le vieillard d'une voix un peu altérée, ce sera le malheur de sa vie! Tôt ou tard il faudra qu'elle retourne à Limoges. Que deviendra-telle alors, si elle vous aime? et vous, que ferez-vous ?

— Je la suivrai.

— Pour la perdre, aux yeux d'une ville de province , foyer de tracasserie et de médisance ? Cette démarche serait plus qu'une folie 5 ce serait une mauvaise action, et vous ne la commettrez pas. Allons , mon cher Louis , soyez raisonnable. Vous êtes jeune, et je ne prétends pas vous imposer les vertus d'un anachorète; mais manque-t-il à Paris de femmes dignes de vous plaire ? JN'cst-il pas temps, d'ailleurs, de songera vous marier?

— Vous avez vu ma mère, dit ironiquement d'Épenoy.

— Oui , j'ai vu voire excellente mère. Nous avons parié long- temps de vous, de vos l)onncs (juaiités , mais aussi un peu de vos étourderies, et surtout des projets si pleins de dévouement et de tendresse qu'elle forme pour votre avenir. Votre mère s'est expliquée à cœur ouvert, comme on fait avec un vieil ami. Je ne vouî? cacherai pas que le dérangement de votre fortune lui cause de l'inquiétude. Elle donnerait beaucoup pour vous voir rompre avec cette vie oisive, déréglée et pourtant si monotone! Il est impossible qu'un homme de votre portée n'en sente pas le vide, et je suis sûr qu'nu fond la société de vos gants jaunes vous paraît souvent ce qu'elle est en réalité. Votre mère, en m'exprimant le plaisir que lui ferait éprouver un changement dans votre conchiitc, m'a parlé de son désir d'arranger vos affaires. Vous avez t'es dettes, elle ne m'a pas paru trop éloignée de les payer.

^3-^ Je ne m'y oppose pas , dit avec empressement Tenfant prodigue.

— Vous comprenez qu'elle mettrait à cela une petite condition.

— Ma retraite à la Trappe, peut-être?

— Il ne s'agit pas de la Trappe, mais d'une démarche qui prouve à votre mère que vous avez l'intention de justifier ses bontés en réformant votre manière de vivre. L'épreuve après tout n'aurait rien de si désagréable. Que diriez-vous d'un petit voyage en Italie ou en Allemagne, où vous voudrez enfin ?

' — A Limoges , par exemple ? dit d'Épcnoy d'un air sardonique.

— La plaisanterie me semble hors de saison, reprit sévèrement le marquis.

— Ce qui me paraît^ à moi, encore plus hors de saison, c'est d'être sermonné lorsque j'ai le droit de me plaindre. Notre conversation, monsieur, a décrit une étrange parabole; permettezmoi de revenii' au point de départ.

Le jeune amoureux allait sans doute récapituler ses griefs contre le marquis ; mais il en fut empêché par M. Gastoul , qui en cet instant entra dans le salon. ^

— Votre serviteur, messieurs , dil le maître du logis avec la brusquerie d'un homme sur-

chargé de soins et d'affaires. Hé bien , mar-

quis,avez-vous parlé à ma femme , où en som-

mes nous?

—MadameGastoul est prête h vous accompagner à Limoges, répondit M. de Morsy d'un ton

sérieux.

— Bravissimo ! vous êtes un homme charmant! reprit le mari en se frottant les mams, tandis que d'Épenoy ricanait sourdement ; quel dommage que ce maudit procès vous retienne à Paris! je suis sûr que vous auriez pousse l'obligeance jusqu'à être du voyage. Vous auriez été mon cornac dans la ville de Pourccaugnac : ça rime et joliment.

— Je suis fâché de ne pouvoir vous rendre ce service, répondit le marquis tenté de hausser les épaules ; vous savez qu'en ce moment .1 m'est impossible de quitter Paris.

Monsieur Gastoul se tourna vers l'amant de

sa femme.

Parbleu! dit-il tout a coup, frappé d'une inspiration soudaine ; vous n'avez pas de procès, vous. Voilà le carnaval fmi ; un lion de votre espèce ne peut pas décemment passer 1 cte a

Paris : qui vous empêcherait donc de venir fliire un petit tour en Limousin?

— Rien absolument , répondit d'Épenoy, dont l'œil brillant de satisfaction se reposa aussitôt avec la plus triomphante moquerie sur la physionomie consternée du vieillard son rival.

— Ètes-vous vraiment capable d'accorder un instant de trêve à vos victimes, pour venir passer pastoralement mi mois ou deux dans notre désert?

— Non seulement capable, mais charmé ; on m'a précisément ordonné l'air delà campagne.

— Alors, louchez là.

— De tout mon cœur.

— Mais n'espérez pas que je vous laisse jouir des délices champêtres avant mon élection. Les affaires d'abord , mon cher hôte. Je ne vous cacherai pas, d'ailleurs, qu'il entre un peu d'égoïsme dans mon invitation. Je compte sur vos talens diplomatiques pour me faire Ihbas des prosélytes. D'abord , je donnerai des dîners ; et vous aurez la bonté de seconder madame Gasloul : car, avec mes distractions continuelles, je suis un maître de maison détestable ; tandis que vous, je vous ai vu à Tœuvre :

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