‹ L'écueil (volume 3)Chapitre 3 sur 15 · II · texte numérisé non relu

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de ma réputation? reprit la jeune femme de plus en plus animée; qu'un mari, qu'un père , qu'un frère même surveillent ou dirigent la conduite d'une femme , je reconnais leurs droits; mais vous, vous n'en avez aucun , et votre sollicitude n'est qu'une usurpation à laquelle je suis peu décidée à me soumettre.

— Vous contestez donc à l'amitié son plus précieux privilège.

— L'amitié! avec cela on croit répondre à tout. Mais d'abord il faudrait s'entendre sur ce mot. L'amitié comme je la conçois est bienveillante, douce, serviable , discrète , et non défiante, grondeuse, intolérante, îracassière, telle que la vôtre enfin. L'amour peut se croire le droit d'être maussade, jaloux, injuste ; Tamitié, non.

Madame Gastoul appuya ses dernières paroles d'un regard si pénétrant, que M. de Morsy, par une timidité habituellement inconnue à son âge , finit par s'y soustraire en détournant les yeux.

— Vous avez raison, et nous ne nous entendons pas , dit-il enfin d'une voix mal assurée ;

à vos yeux ramilié n'est qu'une liabiUide, et je sens qu'elle peut être une passion.

— Tant pis pour elle î s'écria la jeune femme avec vivacité ; à devenir une passion , elle a tout à perdre et rien à gagner. Je lui conseille donc de ne jamais sortir de la modération et du calme qui lui conviennent. Mais5Continua-t-elIc d'un ton beaucoup plus doux, voilà une dissertation qui nous éloigne de notre sujet , revenons-y, je vous prie. Voici le fait dépouille de toutes les broderies romanesques dont voudrait l'enjoliver votre imagination. Une pauvre je une femme, c'est moi , élevée au couvent et conQnée depuis son mariage au fond des montagnes du Limousin , s'est prise d'une belle passion pour Paris, qu'elle ne connaissait pas, quoiqu'elle y fût née. Quoi d'étrange jusque-là? C'est l'histoire de toutes les pensionnaires. Six mois de liberté à Paris, quel beau rêve 1 N'ai-je pas raison de vouloir rêver le plus long-temps possible? Eh bien ! oui, dussé-je vous scandaliser, je suis décidée à ne pas faire grâce à mon mari d'un seul jour. Les six mois qu'il m'a promis sont mes vacances à moi, et j'en veux jouir jusqu'à la dernière heure. Quel mal lais-je, après

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tout? Suis-je donc coupable (raluicr, à viuc;tdcux iins , le bal, la musique, le lliéàtrc , le monde, le plaisir cnliu? Est-ce commcltrc un bien grand péché que de butiner, comme l'a^ beille, afin de rapporter quelques agréables souvenirs dans ma pauvre ruche où les distractions sont si rares? M. Gastoui comprend cela, lui, et il est le premier à me dire de m'amuser. D'où vient que vous blâmez ce qu'il approuve?

— Gela vient de ce qu'un ami voit toujours mieux qu'un mari,

— Gela vient de ce que vous êtes aussi méchant qu'il est bon. Oui, il faut avoir un mauvais caractère pour disputer ainsi un peu d'air et de soleil à une captive ; car notre campagne est une vraie prison, vous le savez bien. Allons, mon bon monsieur de Morsy, poursuivit-elle en donnant à sa voix l'inflexion la plus cares-' santé, voulez-vous être aimable? voulez-vous que je croie à votre amitié et que j'y réponde par la mienne ?

— Que faut il faire ? demanda le marquis avec une anxiété visible.

— Sourire d'abord air lieu de prendre votre air de tuteur , répondit madame Gastoui en

souriant elle-même avec une grâce séduisante ; puis compatir aux faiblesses d'une pauvre femme folle de la danse , et qui serait désespérée de s'en aller avant la fin du bal. Vous ne savez donc pas que je viens d'acheter encore trois belles robes avec lesquelles je ne me trouve pas trop affreuse ? Les garder pour le Limousin, ce serait un sacrilège, convenez-en. Est-ce que vous n'avez pas envie de les voir? Je suis sûre qu'elles vous plairont, et vous savez combien je tiens à votre suffrage ! Vous vovez qu'il y aurait de la cruauté h me contrarier. C'est donc convenu : vous ne conseillerez plus à M. Gastoul de retournera Limoges ; et, s'il vous reparle le premier de cet odieux projet, vous userez de tout votre crédit pour l'en détourner. Gela vous sera facile, car il est plein de déférence pour vos avis. Vous ferez ce que je vous dis là , n'est-ce pas? Vous me le promettez? '

Pour résister aux cajoleries de regard , d'accent et de sourire dont fut accompagnée cette demande, il fallait une insensibilité étrangère à Tàme tendre du marquis; et cependant , loin

de se rendre, il hocha la tête en signe de

refus.

— Votre langage confirme toutes mes craintes, dit-il d'un air morne : Paris a son attrait ; mais un intérêt plus fort vous y retient , ne le niez pas ; j'en suis sur. Que votre mari soit aveugle , il ne m'appartient pas de l'éclairer , mais je ne veux paé non plus aider à le tromper.

Depuis le commencement de cette conversalion madame Gastoul avait invoqué à plusieurs reprises la patience et la prudence , ces deux vertus jumelles si nécessaires aux femmes disposées à prendre le chemin de traverse. Pour ployer à la prière sa voix habituée au commandement , pour prodiguer ses plus gracieuses minauderies à l'homme qui s'arrogeait sur elle un droit de censure^ toujours odieux lors même qu'il est légitime, mais particulièrement révoltant quand il semble usurpé , elle avait dû dompter la fougue naturelle de son caractère et imposer silence à son orgueil. Un peu lasse déjà de son rôle, elle en fut entièrement dégoûtée après avoir entendu la déclaration sévère du marquis. D'autant plus irritée qu'elle venait de se montrer plus humble , elle éprouva

une violente tentation de se venger , par quelque bonne égratignure, de son inutile patte de velours. Déjà un éclair brillait dans ses yeux , et la contraction sardoniquc de son sourire présageait une de ces réponses foudroyantes dont les femmes ne sont jamais dépourvues lorsqu'on les pousse à bout. Par un héroïque effort madame Gastoul comprima Tcxplosion prés d'éclater, et composant son visage au point de lui donner l'impassibilité d'une figure de marbre :

— J'ai quelques visites à faire avant dîner , dit-elle; voudriez-vous me reconduire à ma voiture?

Les conseils du marquis avaient été trop mal accueillis pour qu'il lui parût opportun de prolonger un entretien qu'il ne désespérait pas de renouer avec plus de succès dans un meilleur moment; il inclina donc la tête en signe d'obéissance, et se dirigea aussitôt vers l'entrée du jardin. Pendant ce trajet, aucune parole ne fut prononcée de part ni d'autre. En arrivant près du landau, madame Gastoul quitta le bras du marquis et s'élança sur le marchepied avec l'empressement d'un écolier qui, après avoir

àO L'ECUEIL.

itxlc (le la férule, parvient à échapper à son poclaijoorue. Ce mouvement fît éclore un triste souriresur les lèvres de M. de IMorsy, qui, avant de laisser fermer la portière, se pencha dans l'intérieur de la voiture.

— Vous me détestez? demanda-t-il h voix basse.

— Pourquoi ne faites-vous pas ce que je veux ? répondit madame Gastoul d'un ton boudeur.

— Ce que vous voulez ! le savcz-vous bien vous-même ?

— Ce que je sais du moins à merveille, c'est qu'il m'est insupportable d'élre contrariée ; et puisque vous prétendez être de mes amis, il me semble que vous devriez me témoigner plus de complaisance : car, quand même vous me trouveriez un peu capricieuse, un peu étourdie... ce n'est pas une raison...

Madame Gastoul hésitait à chaque mol, comme si quelque accident inattendu fût venu rompre le fil de ses idées, et le marquis remarqua qu'en lui parlant elle ne le regardait pas. Par un brusque mouvement il tourna la tète, et aperçut aussitôt M. d'Epenoy qui, depuis

LA CINQUANTAINE. ^d

quelques instants, rsvait repris sa position (jerriére la grille. A cette vue odieuse il adressa un salut glacial à la jeune feuime et rentra d'un pas rapide dans le jardin. Loin d'éviter sa rencontre, M. d'Epenoy vint au-devant de lui , le sourire sur les lèvres.

— Je vous cherchais, dit ce dernier d'un ton dégagé; je suis chargé d'une commission pour vous, et tout à l'heure j'ai oublié de m'en acquitter.

— Une commission ? dit le marquis en s'efforça nt de paraître calme.

— C'est ma mère qui voudrait vous voir, le plus tôt possible. Sans doute quelque uégoci:ition matrimoniale pour laquelle votre concoiu\s lui est nécessaire. Vous savez que, bon an mal an, ma mère fait sa douzaine de mariages. Je ne conçois pas que M. de Foy ne lui intente pas un procès en contrefaçon. Providence des veuves inconsolables et des (illes sur le retour, lorsqu'elle n'a pas arrangé une entrevue, préside à Tacliat d'une corbeille ou discuté les préliminaires d'un contrat, il lui semble, comme à Titus, qu'elle a perdu sa journée. Elle voulait vous écrire; mais comme elle sait que j'ai l'hou-

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neur de vous voir à peu près tous les jours, elle m'a chargé de vous présenter sa requête. Si vous voulez aller chez elle aujourd'hui, vous êtes sûr de la trouver.

— J'irai , répondit M. de Morsy d'un air distrait.

Pendant ce temps la voiture de madame Gastoul s'éloignait. Quand elle eut disparu, M. d'Epenoy, qui jusqu'à ce moment l'avait suivie du coin de Pœil ainsi que faisait de son côté son interlocuteur, reprit la parole avec un accent de persiflage.

— Monsieur le marquis, dit-il, savez-vous que tout à l'heure vous avez fait bien des jaloux ? j'en connais plus d'un , moi le premier, qui enviaient votre place ; mais si j'en crois l'air rébarbatif dont vous m'avez accueilli, on eut été mal reçu à vous la disputer. Oh ! ce n'est pas un reproche que je vous adresse; je sens par moi-même que , si j'avais l'honneur insigne d'être le chevalier d'une aussi charmante femme que madame Gastoul , les adorateurs de sa beauté auraient peu à se louer de ma politesse : mais , hélas ! je ne serai jamais mis à pareille

épreuve ; tant de gloire ne saurait être mon partage.

Indiscrétion d'amant ou vanterie de fat , M. d'Epenoy parlait des succès publics auxquels il devait renoncer, en homme amplement dédommagé par de mystérieuses victoires. Sous la fausse humilité de son langage perçait une ironie triomphante qui semblait dire au marquis : A vous, vieillard , pour qui a passé Tâge de plaire , si la folie d'aimer vous dure encore, à vous le droit de donner officiellement le bras aux femmes dont vous seriez le père , et au besoin Taïeul ; à moi , jeune homme , sûr de plaire quand je daigne aimer, à moi le droit de baiser en secret les belles mains dont vous ne toucherez jamais que les gants; à vous, respectable personnage , la confiance des maris , car vos cheveux gris leur disent que vous êtes sans conséquence; à moi, charmant cavalier , leur jalousie , car la flamme de mes yeux leur apprend qu'ils ont en face un ennemi redoutable ; à vous, surveillant fâcheux mais impuissant, les soucis, le pcdanlisme et Thumeur chagrine du tuteur; à moi, habile et intrépide amoureux, l'art d'endormir Argus et de fer-

Uli L'ÉCUEÎL.

mer la gueule à Cerbère. A vous, dragon , In garde de la toison d'or; à moi , Jason , sa conquête.

La bravade de M. d'Epenoy redoubla l'irritalion du mnrquis; et peut-être allait-il y répondre avec un emporlement peu digne de la maturité de son âge, lorsqu'il en fut empêché par un tioisième personnage qui se plaça sans façon entre les deux interlocuteurs : c'était M. Gastoul.

— Eli bien! et ma femme! dit ce dernier d'un air d^'tonnement.

— Madame Gastoul avait des visites à faire ^ répondit M. de Morsy ; je viens de la cpiitter. Vous n'êtes donc pas resté à la Chambre jusqu'à la fin de la séance?

— Ma foi ! j'en ai assez comme ca. Des phrases, et puis des phrases, et toujours des phrases! Point d'idées, point de logique, point de synthèse! — Bonjour, monsicui* d'Epenoy; vous vous portez bien ?

— A merveille, monsieur; et vous-même?

répondit le jeune homme, qui n'avait pas attendu celte interrogation pour saluer avec toute

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la prévenance iniciginablc le mari clc la femme qu'il courtisait.

— Les plus simplet élémenls de la matière méconnus ou ignorés 1 continua le candidat à la députation, en médisant sans scrupule de ses futurs confrères; et l'on appelle cela discuter ! Au surplus, marquis, je n'ai pas vu mon homme , qui est au palais , à ce qu'on n/a dit. C'est donc encore une fois partie remise.

— Messieurs, vous avez peut-être à causer d'affaires, dit M. d'Epenoy, je ne veux pas vous gêner.

— Ah ! je savais bien que j'avais quelque chose à vous dire, reprit M. Gastoul en le retenant par le bras au moment où il s'éloignait. Si vous n'avez rien de mieux à faire ce soir, venez donc aux Français; nous causerons. Madame Gastoul a fait louer une loge , et il y aura une place pour vous. Loge de première gale-

rie, n° 22.

A ce trait de mari, M. de Morsy joignit les mains et leva les yeux au ciel.

— Accepte! dit avec empressement M. d'Epcnoy, qui s'éloigna en riant sous cape.

— Qu'avez'vous donc? demanda M. Gasioul

au marquis; souffrez-vous quelque part? vous voilà tout pale !

M. de Morsy était pâle en effet, mais c'était de colère. Mécontent de madame Gasloul, outré contre le jeune d'Epenoy, la sottise caractéristique par où venait d'éclater l'aveuglement conjugal de l'homme aux besicles avait mis le comble à son courroux. Peu s'en fallut qu'à l'exemple de Louis XIV il ne jetât sa canne, de peur de succomber à la tentation de s'en servir, procédé qui, de célibataire à mari, eût été tout aussi blâmable que de roi à gentilhomme. Résistant à cette démangeaison incongrue, le marquis sentit que sa patience était épuisée, et il ne voulut pas s'exposer à de nouvelles épreuves.

— Adieu, dit-il brusquement, j'ai aussi des visites à faire.

A ces mots, il s'élança hors du jardin, sans égard pour les réclamalioiis de M. Gastoul^ qu'il laissa un peu surpris de ce départ précipité.

Madame d'Épenoy, chez qui se trouvait appelé le marquis de Morsy, était sa contemporaine, à quelques années prés qu'elle avait de plus que lui. Contre l'ordinaire, elle avait pris son parti de vieillir, avec plus de résignation qu'il n'en montrait lui-même ; contre l'ordinaire encore, elle ne se croyait pas obligée d'expier, par les austères minuties de la vie dévote, les

plaisirs d'une jeunesse qui, au dire de quelques personnes sans charité, avait brille sous le consulat d'un éclat un peu profane. Chez elle, l'oratoire n'avait pas hérité du boudoir. Les pratiques pieuses, seul intérêt que conservent vei's leur déclin tant d'existences féminines, n'occu[)aient dans la sienne c[u'une place assez exiguë ; elle paraissait s'en acquitter par convenance, plutôt que par conviction. On ne la voyait à l'église que les dimanches; elle n'était d'aucune confrérie, et le nom de son confesseur restait inconnu: aussi, aux yeux de sa société habituelle passait-elle pour un esprit fort, témérité qui ne profite guère aux femmes de cinquante ans, mais qui , dans ce cas particulier, rencontrait une indulgence presque universelle et si peu ordinaire , qu'il n'est pas inutile d'en expliquer les raisons.

Si madame d'Épenoy n'accoi'dait aux choses de la vie future qu'une application peu fervente, en revanche elle apportait au maniement des intérêts mondains un goût ardent et infatigable. Homme, elle eût abordé la politique : comme M. Gastoul, elle aurait briqué la députation, et peut-être fût-elle devenue ministre; femme, elle

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exerçait l'activité de son esprit dans une sphère moins retentissante mais non moins animée. Depuis que la jeunesse évanouie, et avec elle la beauté, lui avait fermé la carrière de la coquetterie , acceptant philosophiquement cetlc mise en retraite, elle avnil formé un établissement nouveau sur un terrain approprié à son âge. Sans parler du soin d'une fortune assez considérable, qu'elle administrait avec une vigilante économie dont on connaîtra bientôt la cause, on la voyait sans cesse occupée d'autant d'affaires qu'il s'en traite dans l'étude d'un avoué en crédit. Appartenant à l'ancien régime par son père mort en émigration, et au nouveau par son mari tué à Montmirail, elle avait dans les deux camps des amis qu'elle accueillait avec une impartiale bienveillance. Exempte de préjugés et indépendante par caractère^ elle inclinait sans doute vers les opinions progressives plus que vers les croyances rétrogrades, mais la sûi'eté de^ son goût maintenait dans de justes bornes cette propension à marcher du même pas que le siècle. Elle savait qu'un peu de retard et même de résistance ne messied pas aux vieillards; et que trop peu ingambes pour le II. à

rôle d'éclaireurs, leur place est à rarriére-garde. Après avoir trouvé moyen dans sa jeunesse d'être coquette avec approbation et privilège du monde où elle vivait, madame d'Épenoy n'était pas femme à se brouiller avec lui vingt ans plus tard pour de puériles dissidences ; elle habillait donc irréprochablement la hardiesse un peu virile de ses idées, et selon Tusage des gens habiles, faisait passer le fond à la faveur de la forme. Grâce à cette conduite pleine de mesure, madame d'Épenoy , qui habitait la rue de Grenelle-Saint-Germain, avait conquis dans la société assez peu tolérante qu'elle voyait d'habitude, une position exceptionnelle dont on eût difficilement trouvé un second exemple. Indévote et libérale, ce double péché qui eût accablé toute autre, lui était pardonné par les plus rigides; il semblait que ses erreurs échappassent de droit à toute censure, et fussent couvertes d'une indulgence plénière.

Mais la science du monde que déployait madame d'Épenoy en toute circonstance , n'avait pas établi seule la considération, et l'on pourrait dire l'ascendant dont elle jouissait dans un assez grand nombre de maisons. Une cause plus

efficace, puisqu'elle était fondée sur l'intérêt personnel, lui assurait partout un accueil empressé et affermissait son crédit; c'était le profit presque certain qu'on tirait de son commerce. Son ancien désir de plaire s'était transformé au lieu de s'éteindre ; les affections qu'elle ne pouvait plus conquérir par la beauté, elle les recherchait par la prévenance. Véritablement dévouée à ses amis, elle aimait à rendre service aux indifférents mêmes ; mais en obligeant, elle obéissait moins à l'inclination naturelle d'un caractère officieux qu'à la sollicitation d'un esprit actif qui lui rendait pénible le repos. Par cette double raison, sa bienveillance était infatigable ^ et ce n'était jamais en vain qu'on y avait recours.

Madame d'Epenoy se trouvait en excellente position pour satisfaire son humeur serviable : fort répandue sous l'empire et la restauration, elle conservait des relations avec beaucoup d'hommes influents de ces deux époques , et , comme nous l'avons dit, par sa naissance et son mariage elle avait un pied dans Tancien régime et l'autre dans le nouveau. Son crédit s'exerçait sur ces deux terrains avec une assiduité pres-

que égale; tel qui l'avait renconlrée le matin Jans le silon d'attente d'un minisire, prête h solliciter quelque faveur pour un de ses protégés dévoué au gouvernement de juillet , pouvait la retrouver le soir dans un hôtel du faubourg Saint-Germain, plaidant la cause d'un réfugié espagnol ou d'un prisonnier vendéen. Légitimiste, juste-milieu, républicain étaient égaux devant son patronage qui , à l'instar du soleil, ne faisait acception de personne , et luisait pour tout le monde.

De ce qu'on vient de lire il est facile de conclure que madame d'Epenoy possédait une clientèle nombreuse; d'ailleurs le ministère bienveillant qu'elle aimait à remplir n'eùt-il eu qu'une seule branche , la principale , il est vrai, son activité y eût surabondamment trouvé de quoi se tenir en haleine. Cette branche, couverte de haut en bas de feuilles vertes parfois, mais plus souvent jaunissantes, était celle dont avait parlé assez irrévérencieusement M. d'Epenoy dans sa conversation avec le marquis de

Morsy.

Ainsi que la plupart des femmes qui ont accompli leur destinée en connaissant l'amour et

la malcrnité, madame d'Epenoy éprouvait une compassion sincère pour les créatures qu'un sort injuste semble condamner à ignorer toujours l'un et l'autre. Le célibat , dont les hommes tirent quelquefois un assez bon parti, lui paraissait ppur son sexe un état anormal , affligeant, presque ridicule ; et comme un appitoiement stérile ne convenait pas à la vivacité de son tempérament , h la vue du mal elle songeait d'aboid au remède. Les veuves disposées à convoler en seconde noces trouvaient en elle encouragement et assistance; elle s^intéressait chaudement aux filles sans fortune ou sans attraits , dont l'une ou l'autre de ces défectuosités rendait l'établissement difficile: mais c'est surtout à faire refleurir conjugalement les demoiselles montées en graine qu'elle employait la ferveur de ses bons offices. La position de cette dernière classe la touchait particulièrement, et ses droits à un tour de fiveur lui semblaient d'autant plus incontestables qu'ils étaient fondés sur l'ancienneté.

— Les pensionnaires ont un avenir, et les veuves un passé, disait-elle quelquefois ; à la rigueur elles peuvent attendre, car, avec l'es-

poir ou le souvenir, leur condition est supportable; mais quelle patience prescrire aux vieilles filles qui n'ont, pour se résigner au présent, ni les consolations de la mémoire, ni les illusions de l'espérance?

Conformément à cette distinction équitable, madame d'Epenoy divisait ses protégées en trois catégories, et, quoique également dévouée à chacune, elle s'occupait surtout de celle ou l'ennui du célibat, combiné avec la maturité de l'âge, constituait ce qu'elle nommait, en riant, un cas d'urgence. Selon elle, cette urgence commençait à poindre à vingt-cinq ans ; à trente ^ elle devenait impérieuse; à trente-cinq, pour * emprunter aux légistes une locution de leur argot , il y avait péril en la demeure : à quarante ans , enfin , la demoiselle à marier passait à l'état d'âme du purgatoire. Lorsqu'à force de démarches et de négociations, madame d'Epenoy était parvenue à tirer de la géhenne où il languissait un des membres de cette dernière subdivision, elle éprouvait Torgueil que dut ressentir Louis XIV en plaçant son petit-fils sur h trône d'Espagne; orgueil plus juste encore, il faut le dire, car d'un prince à une couronne

il y a moins loin que d'une fille deux fois majeure à un bouquet de fleurs d'oranger.

D'après ce qu'on sait maintenant du caractère de madame d'Epenoy, il est inutile d'ajouter qu'elle conformait sa conduite, à l'égard du sexe masculin , aux combinaisons d'hyménée dont elle était occupée sans relâche. Elle accordait peu d'attention aux hommes mariés; car, la bigamie étant interdite, il n'y avait rien à tirer d'eux. Ils ne reprenaient a ses yeux un peu de valeur que quand, pères de famiile, ils possédaient sous leur autorité plus ou moins de jouvenceaux habiles à contracter mariage. Mais autre chose était des célibatiiires : quel que fût leur âge, adolescents sortis la veille des bancs de l'école, ou barbons en puissance de gouvernante, pourvu que la fortune ne les eût pas traités en marâtre, elle les regardait comme lui appartenant par droit de poursuite , tout aussi légitimement que le lièvre appartient au chasseur, ou le bâtiment d'une nation ennemie au corsaire muni de ses lettres de marque.

La manière dont madame d'Epenoy chassait aux maris participait du magnétisme; autour d'elle s'épandaient je ne sais quelles vapeurs

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conjugales qui fînissaientparnlteindre au cerveau les célibataires les plus récalcitrants. Nul ne traversait impunément cette atmosphère : d'ahord le danger restait inaperçu ; mais bientôt, h mesure que Tliabile femme vous attirait dans son intimité, on se trouvait pris par une sorte de courant électrique non moins irrésistible que celui de la montagne d'aimant dans le conte des Mille et une Nuits , et l'on sentait ses plus fermes résolutions de vivre et mourir garçon s'envoler clou à clou , Ferrure après ferrure. Que si l'on échappait h ce péril , on n'était pas sauvé pour autant. Animée par la résistance , madame d'Epenoy redoublait son attaque; jusque-là elle avait procédé par détour et par insinuation plutôt que par agression directe: mais alors, selon son expression énergique , elle ouvrait franchement son feu; feu terrible sou j d'inoffensives apparences! Feu de filles et de veuves, feu de brunes et de blondes , feu de mineures et de majeures! Elle avait de tout dans ses caissons , même des héritières. Le moyen de se tirer sain et sauf de cette mitraille!

Grâce à sa connaissance du cœur humain , à son esprit ingénieux , à sa persévéïance infati-

gable ; grâce, en un mot, à des talents supérieurs qui eussent honoré un diplomate de premier oi'dre, madame d'Epenoy réussissait souvent dans le charitable ministère qu'elle avait adopté. Elle V obtenait même de temps en temps des résultats dont elle demeurait étonnée la première, et qu'elle qualifiait de fabuleux. On voit combien étaient en réalité légitimes ses droits au litre de providence des demoiselles à marier, qu'en riant lui avait décerné son fils. Il ne s'écoulait pas de jour sans qu'elle ne cherchât à le mériter encore davantage. Récompensée par la salisfaction un peu vaniteuse que laisse le succès^ quelquefois môme par la reconnaissance de celles qui lui devaient leur établissement, elle recueillait en outre un autre fruit qui seul lui eût paru un bénéfice suffisant : elle employait sa vie; problème dont la difficulté augmente à mesure qu'approche la vieillesse, et surtout difficile à résoudre pour les femmes aimables qui, ayant chanté tout l'été, se trouvent, comme la cigale , dépourvues d'autant quand la bise est venue.

Les amis de madame d'Epenoy prétendaient qu'illeur était aussi impossible de se la repré-

senfer sans l'accompagnement obligé d'une cliente à pourvoir qu'il le serait à un artiste de peindre Jupiter sans barbe ou Cupidon sans ailes. Cette assertion un peu satirique était pleinement justifiée au moment où a commencé ce récit par un colloque confidentiel qui avait lieu, rue de Grenelle-Saint-Gcrmain, entre madame d'Epenoy en personne et une autre femme couchée sur sa liste indubitablement.

Le lieu où se passait cette conférence était un petit salon assez bas d'élage , et tendu d'un papier gris, à bordures veloutées , qui ne se recommandait ni par sa fraîcheur , ni par son élégance. Les meubles dont il était garni semblaient y être h l'étroit. La pendule et les candélabres étaient trop grands pour la cheminée; les tableaux touchaient au plafond; un canapé masquait une porte, tant il était disproportionné à l'exiguité du local. Ces meubles évidemment avaient appartenu à un appartement plus vaste , et sans doute une même raison d'économie, en le réduisant , les avait conservés. Mais, si mesquin et si suranné que parut ce salon comparé aux magnificences des ameublements modernes, il avait ses habitués et sur-

tout ses habituées, dont l'assiduité ne le cédait en rien à celle que montraient au lever du grand roi les courtisans de POEil-de-Bœuf. Ce fait n'a pas besoin de commentaires, puisque on sait déjà qu'au coin de cette cheminée étroite, sur les rosaces de ce tapis fané , à l'abri de ce paravent mystérieux , fonctionnait une des plus intéressantes industries de la vie sociale : une fabrique de mariages!

Madame d'Epenoy était assise dans une vaste bergère , les pieds sur le garde-feu , et le coude sur une petite table où l'on apercevait péleméle un journal, une tabatière, des lunettes, une boîte de pâte de jujube; le tout sous la garde d'un chat qui dormait. La vivacité de son regard , ses traits réguliers et Fagrément que conservait son sourire, témoÎLJjnaient de sonancienne beauté, tandis que la franche exhibition de ses cheveux gris et la simplicité de sa toilette disaient avec quelle résignation sans arrière-pensée elle avait accepté son rôle de vieille femme.

En face de madame d'Epenoy siégeait au bord d'un fauteuil, dans l'attitude la plus perpendiculaire, un être en qui Ton était obligé de

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reconnaîlreaussi une femme, en raison du châle, de la robe et des autres attributs peu virils dont se composait sa parure , mais qui aurait pu adopter le vêlement masculin sans qu'il fût venu à l'esprit de personne de soupçonner la fraude. Cette créature ossue et mal équarrie avait de gros traits enlaidis par une physionomie chagrine ; son teint rougeaud à l'état ordinaire s'enflammait en cas d'émotion , et sa lar^e fioure alors ne ressemblait pas mal à un bassin de cuivre rouge. Le fût de la colonne ne dédommageait pas du chapiteau ; mais indemnité insuffisante, au contraire de la statue du son^e de Nabuchodouosor, qui avec sa tête d'or et sa poitrine d'argent péchait par la base , cet ensemble disgracieux se terminait par d'assez jolis pieds: aussi les méchants disaient-ils que, de toute la personne de mademoiselle Alphonsine du Boissier, c'était ses pieds qu'on vovait d'abord, tant, assise eu debout, elle manœuvrait savamment pour attirer sur eux les veux du public. Nous achèverons ce portrait par une observation qui nous semble indispensable, en disant qqe l'original n'avait plus que quelques

années à parcourir pour prendre place au rang des âmes du purgatoire.

C'est à prévenir celte catastrophe que travaillait principalement madame d'Epenoy depuis quelque temps; et quoique ses efforts eussent obtenu peu de succès, elle y persévérait avec un entêtement admirable. Plus l'établissement de sa protégée rencontrait de dilfîcultés, plus elle prenait à cœur de le conclure ; car l'amour-propre avait fini par joindre son aiguillon à celui de la bienveillance, et, la nonréussite de ses premières démarches ayant eu quelque retentissement, elle se faisait un point d'honneur de fermer la bouche aux mauvais plaisants par une victoire. En un mot le mariage de mademoiselle du Boissier était devenu l'idée fixe de madame d'Epenoy, à qui souvent, en causant avec ses intimes de choses étrangères à ce sujet , il échappait de dire d'un air rêveur :

— Tout cela est iurt bien, n)ais ca ne nous trouve pas un mari pour cette pauvre Alphonsine.

Avec les gens dont la discrétion lui était connue, elle terminait la conversation par cette

phrase non moins inévitable que le Delenda Carthago ! de Galon , ou le vote du général Bertrand pour la liberté illimitée de la presse :

— Aidez -moi donc à marier cette pauvre Alphonsine.

En dépit de la criée désespérée dont elle était l'objet, mademoiselle du Boissier n'avait pas encore rencontré le généreux mortel qui devait rélever au rang de femme. Peut-être fallait-il attribuer aux ennuis de cette longue attente la mauvaise humeur que trahissait ordinairement son visage, et qui au moment dont il s'agit offrait un caractère d'abattement ou plutôt de consternation.

Le silence durait depuis quelques instants dans le salon de madame d'Epenoy. La maîtresse du logis jouait du piano sur sa tabatière, et regardait à la dérobée la demoiselle ultramajeure qui, les yeux baissés, se tenait sur son fauteuil, raide et immobile, comme la femme de Lotli après sa métamorphose.

— Que voulez-vous, nion enfant ! dit enfin

la vieille dame avec un accent de commisération : c'est désngréablc, je l'avoue ; et puisque M. Fcrrand vous aurait convenu, il est doublement fâcheux que vous ne lui conveniez pas. !Mais auFsi quelle idée de venir à cette entrevue en manches plaies?

— Mais, madame, c'est la mode, répondit mademoiselle du Boissicr en relevant la tête.

— Il est une chose encore plus importante que la mode, c'est le goût. Je n'attaque pas les manches plates, maiselles ne conviennent qu'aux lemmes dont le buste et les bras sont irréprochables.

— Il me semble. ..

.»— Il vous semble, ma chère Alphonsine, que vous clés sans défauts; nous nous faisons toutes plus ou moins d'illusions sur ce chapitre-là : je vous apprendrai, moi qui ai le droit de tout vous dire, qu'un peu d'art ne vous est pas toutà-fait inutile. Avec des manches raisonnables, vous n'auriez pas fourni à M. Ferrand l'occasion d'exercer son esprit satirique, etpeut-élre votre mariage serait-il conclu maintenant.

— Ce sont donc ces malheureuses manches

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qui lui oui déplu? demanda mademoiselle du Boissier en élonfranl un soupir.

— Pas précisément les manches...

— Quoi donc alors?

— Il est inutile de s'arrêter sur ce sujet : c'est une affaire finie, et le mieux est de n'y plus penser.

— Je vous en piie ; répondez-moi; je tiens beaucoup à savoir ce qu'a pu vous dire ce monsieur.

— ïlicn d'offensant pour vous, je ne l'aurais pas souffert. îU'agit d'une simple plaisanterie.

— Ail ! une plaisanterie...

— D'assez mauvais goût; mais ce n'est pas par la légèreté de l'esprit que brillent ces messieurs de la Faculté.

— Enfin, il vous a dit.,.

— Eh bien ! il m'a dit... Mais n'allez pas vous fâcher. Vous savez que tous les médecins sont un peu matérialistes; celui-ci paraît tenir beaucoup à la forme. Peut-être l'habilude de tout observer du point de vue médical influe-t-ellc sur son goût , et il est possible que son antipathie pour la maigreur vienne de ce qu'il la juge incompatible avec une santé robuste.

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