II
amphitryon du premier mérite. Ensuite vous m'aiderez, moi, à manipuler la matière électorale. 11 faut bien que vous fassiez votre apprentissage. En ce moment vous ne songez qu'à plaire aux jolies femmes et à berner ces pauvres diables de maris; mais dans quelques années, lorsque, marié vous-même, vous ne serez plus bon qu'à faire un député , l'ambition vous viendra. Il est donc utile que vous étudiiez d'avance la manière d'engluer constitutionnellement ces braves électeurs. Car c'est une vraie pipée qu'une élection! Vous verrez; ça vous amusera.
— Je m'en fais d'avance une fête, dit Louis en riant malignement.
— C'est donc une affaire convenue. On vient de me dire que ma femme est à sa toilette ; je vais la remercier du sacrifice qu'elle me fait et lui communiquer notre petit arrangement : attendez-moi là.
En prononçant ces mots , le mari peu clairvoyant se dirigea vers la chambre de sa femme. Dès qu'il fut sorti du salon, M. de Morsy, qui pendant la fin de ce dialogue avait gardé un
sombre silence , s'approcha du jeune amoureux, dont le sourire moqueur semblait le braver.
— Vous n'irez pas à Limoges! lui dit-il impérativement.
— Si fait, parbleu! répondit d'Epeiioy du ton le plus décidé.
— Vous n'irez pas, vous dis-jc.
— Qui m'en empêchera?
— La contrainte , si la raison et h délicatesse sont impuissantes.
— Cette contrainte , qui se chargera de l'employer? demanda le jeune houimc d'un air de hauteur.
— Moi, répondit avec fermeté lo marqui.<^: jusqu'ici je vous ai tenu le langage ^e |'auiilié • si vous m'y forcez , j'emploierai des rnqygj]§ plus efficaces. Il n'y ^ plus «le Basj-,iJ|p pour y enfermer par lettres de cachet les jeunes ge^^ sans conduite, mais il y a encore dps pri^pns destinées h ceux qui ne p;iicnt pa$ Icfjrsfjptfc^j Vops me devez trois mjlle francs.
— Je vous dois trois mille francs! répéta d'Épenoy ; voici qui est un peu fort.
— Trois mille francs souscrits par vous au profit de M. Jolibert et endossés par lui à mon ordre. Cette dette est exigible depuis plusieurs jours , et son non-paiement entraîne la contrainte par corps. Vous n'avez pas d'argent, je le sais; or je vous déclare que si vous ne me donnez pas votre parole d'honneur de ne point aller à [Limoges , aujourd'hui même les huissiers seront en campagne.
— Qu'ils viennent chez moi, vos huissiers, je les fais sauter par la fenêtre ! s'écria le jeune homme exaspéré de ce contre-temps ; d'ailleurs, continua-t-il d'un ton plus calme , je trouverai de l'argent d'ici à demain, et j'irai à Limoges, et tous les démons de l'enfer ne m'empêcheront pas d'assister à la pipée électorale de cet estimable citoyen, et si je peux l'engluer luimême...
— Taisez-vous, le voici , dit le vieillard prudent jusque dans sa colère.
M. Gastoul rentrait en effet dans le salon ; il s'approcha des deux rivaux en dandinant d'un air gêne, et hésita un instant avant de parler.
— Ma foi , mon cher d'Épenoy, dit-il h la
fin avec un sourire contraint, je crois que tout à l'Iieurc je me suis un peu trop avancé. Vous ne savez pas ce que c'est que d'être marié ; on n'est pas toujours le maître... madame Gastoul , à qui je viens de faire part de notre projet, serait certainement ravie de vous recevoir, mais elle ^m'a fait observer qu'à Limoges on
trouverait peut-être singulier Vous savez
comme on est en province... une pruderie outrée... des cancans sans fin... Limoges surtout est horriblement petite ville... Bref, ma femme craint que la présence dans notre maison d'un lion de votre espèce ne donne lieu à des propos désagréables qu'elle désire éviter... Que voulez-vous, mon cher? c'est l'intérêt de votre
bonne mine qu'on vous fait payer-là Mais
j'espère bien que cela ne vous empêchera pas de venir nous voir plus tard à la campagne.
A mesure que M. Gastoul ânonnait cette déclaration embarrassante le front de d'Épenoy se rembrunissait, tandis que la physionomie du marquis recouvrait sa sérénité.
— Infernale coquette ! se dit le jeune homme.
— Ange adorable! pensa le Tieillard.
Malgré In formelle cléterminalion d'une rupture qu'annoiiçail la conduile de madame Gastoul, Louis d'Epcnoy ne s'avoua pas vaincu. Trois jours de suite il se présenta chez la belle provinciale, qui se montra aussi obstiné dans sa vertueuse résolulion qu'il paraissait luimême persévérant dans son amoureuse poursuite. Effort de raison ou reste de dépit, madame Gastoul lut inexorable et refusa de le recevoir. Le troisième jour, l'amant furieux, mais non dé.^espéré, apprit de ÎNL Gastoul, qui l'accueillait toujours de la manière la plus amicale, que le départ des deux époux était fixé au lendemain matin.
A l'heure indiquée par le bénévole mari, les habitants de la rue de Provence purent remarquer sur le trottoir, non loin delà rueTaitbout, un jeune homme blond qu'enveloppait un manteau drapé à la manière espagnole. Après une faction plus longue encore que celle qu'il avait montée aux Tuileries quelques jours aupaiavant, d'Epenoy, car on l'a reconnu, aperçut une chaise de poste qui sortait d'une des maisons en face desqucllesil s'était placé. Aussitôt
il releva son manteau jusqu'à ses yeux et demeura immobile.
Dans un des angles de la voilure M. Gastoul, la tète ornée d'une casquette , et ses lunettes bleues sur le nez, se livrait h une de ces méditations de politique transcendante dont il avait l'habitude. A sa droite sa femme, enveloppée d'un élégant manteau de voyage , semblait plongée dans une rêverie non moins profonde. Visiblement préoccupée , malgré la nonchalance de son attitude, en sortant de la maison elle promena dans la rue un regard interrogateur qui dépista aussitôt l'amant en embuscade. Voyant que l'ambitieux Limousin , selon son usage, s'occupait de toute autre chose que des actions de sa femme , d'Épenoy rabattit son manteau, et offrit à la cruelle reine de son cœur un regard si éloquent de désespoir, un visage si pâle , une contenance si éprise et si suppliante, que, par une rechute soudaine, madame Gastoul porta la main à ses cheveux.
Cette scène fut un éclair ; bientôt la chaise de poste disparut au tournant de la rue. D'Epenoy alors fît un pas en arrière, et rejeta le pan de son manteau sur son épaule par un
mouvement orgueilleux' que n'eût pas désavoué le plus fier Castillan ; puis sifflant entre lesdents un motif triomphal, il se dirigea vers le café Anglais où il déjeuna de fort bon appétit.
XIÏ.
Le (jépnrt de madame Gasîonl brisa le fil qui avait lié pendant quelque temps les divers personnages de cette histoire. Chacun d'eux tira de son côté et parut retourner à sa vie habituelle, comme, au tlicâlre, les acteurs qui ont joué ensemble se séparent à la chute du rideau. La pièce cependant n'était pas finie. Avant de passer au dernier acte, il convient de
compléter quelques détails accessoires mais
non superflus.
Rendue à la liberté le lendemain de son enlèvement, mademoiselle du Boissier était rentrée chez elle dans un tel état d'exaspération que cette crise, jointe au dépit rongeur produit par tant de déceptions matrimoniales et aux acres humeurs particulières à certains célibats, détermina une maladie inflammatoire qui mit ses jours en danger, et la retint au lit pendant plusieurs semaines. Toutefois, malgré sa fureur contre d'Épenoy, mademoiselle Alphonsine , ainsi que l'avait prédit l'audacieux ravisseur , se garda de publier son aventure ; car un enlèvement, si peu sérieux qu'il puisse être , est une médiocre recommandation aux yeux d'un futur époux ; et la fille majeure, plus grande que ses revers, n'avait nullement renoncé au mariage.
La maladie demademoiselleduBoissierdonna à sa protectrice un assez long relâche dont celle-ci profila pour parachever deux ou trois petites négociations conjugales que lui avaient fait un peu négliger, eh dernier lieu, ses efforts désespéâ'és pour l'étabUssement de la pauvre
Alphonsino. Mnis de pareilles broutilles d'hyménée ne pouvaient cite qu'un intermède pour l'esprit actif de madame d'li,penoy, qu'occupa bientôt , à l'exclusion de tout autre soin , une affaire plus sérieuse et qui la touchait de plus près.
M. de Morsy et Louis d'Épenoy s'étaient rencontrés plusieurs fois sans se chercher, ni s'éviter. En ces occasions ils s'abstenaient , d'un conmiun accord , de parler de madame Gasioul , et semblaient oublier qu'ils avaient clé rivaux . Ils vivaient donc ensemble comme par le passé : le jeune homme plein de déférence pour l'ami de sa mère , le vieillard bienveillant pour le fils de son ancienne amie.
D'Épenoy paraissait supporter avec résignation le coup qui avait brusquement frappé son amour. Bientôt , d'ailleurs , des soucis d'une nature peii sentimentale vinrent faire diversion aux peines que pouvait endurer son cœur. Harcelé par ses créanciers, le jeune dissipateur reconnut la nécessité de mettre ordre à ses affaires et, se résignant à une démarche qu'avait long-temps repousséé son orgueil, il se dé-
cida , pour éviter une ruine totale , à recourir à cette providence terrestre qui se nomme l'amour maternel.
Un matin donc l'enfant prodigue comparut devant sa mère, non point hâve, décharné? souillé de boue et couvert de haillons , comme son aîné de la Bible, mais élégant, leste, gracieux , l'œil câlin et le sourire sur les lèvres. Après avoir déclaré d'un air fort peu contrit qu'il venait faire une confession générale de ses énormités, il s'assit gentiment sur un tabouret, aux pieds de madame d'Epenoy, et commença un si joyeux récit de ses erreurs , contrefit si plaisamment les physionomies féroces de ses créanciers , dépeignit avec un pathétique si bouffon les tortures qui l'attendaient dans les cellules delà rue Glichy, que la vieille dame, charmée de ce mauvais sujet de fils qui à chaque gros péché lui baisait tendrement les mains, ne put se défendre de l'embrasser à son tour par forme d'absolution.
— Levez-vous, vaurien, lui dit-elle lorsqu'il eut achevé l'aveu de ses égarements , on paiera vos dettes ; mais n'en faites plus. Vous me donnerez votre procuration pour que je dégage
votre domaine des Tillots, et vous aurez la complaisance de partir sans délai pour l'Italie où vous resterez jusqu'à ce que je vous rappelle. La pénitence n'est pas très-sévère, et ce sera une occasion naturelle de rompre avec la société fort peu recommandable que vous fréquentez depuis quelques années.
A travers l'indulgence de ce langage perçait une résolution ferme que Louis n'essaya pas d'ébranler. Soit que cédant à la nécessité il eût pris son parti d'obéir sans discussion , soit que quelque arriére-pensée eût affaibli sa répugnance pour les voyages , il promit à sa mère une soumission absolue, et réalisa cet engagement en partant quelques jours après.
Au bout d'un mois, madame d'Épenoy, à qui son fils avait déjà écrit une lettre datée de Gênes, en reçut une seconde timbrée de Rome, dans laquelle il lui annonçait l'intention de passer dans cette ville une partie de l'été. Fort satisfaite d'un résultat qui semblait un acheminement certain vers le mariage qu'elle rêvait depuis si longtemps, la mère de Louis ne songea plus qu'à lui dénicher le phénix des héritières.
2û8 L'ÉGUEIL.
Pendant ce temps, l'élection dont on a déjà parlé avait eu lieu h Limoges. Malgré le patronage du comité de i'opj)Osition et l'éloquence de sa propre circulaire, M. Gasloul avait échoué. Le candidat vaincu apprit lui-même son échec au marquis dans une lettre où , sous une indifférence afl'eclée et visant à l'ironie, perçaient le dépit et la déconvenue.
— Je ne suis pas député, et peut-être ne le serai-je jamais , écrivait-il, mais la presse vaut ay moins la tribune ; je pars pour ma campagqe où je compte élucubrer dans le cours de l'été un ou deux volumes à la façon des Lettres de Junius et dans |e style de Courier, qiji feront rirejaune plus d'un de nos matadors politiques.
Quant à l'homme de cinquante ans , principal personnage de cette histoire; outre son procès, une sage résolution le retenait h Paris. Délivré de ses angoisses jalouses, il avait recpnnij que le seul moyen de prévenir le retour de cette torjure était de lui ôler tout aliment en se guérissant enfin d'une passion insensée. Il prit donc l'héroïque détermination de rie pas aljer en Lin:iOusin, et confia le traitement de sa folie à l'absence, ce grand médecin de l'amour.
Pendant près de trois mois le marquis exécuta courageusement sa résolution ; mais de quelle énergique vertu n'eut-il pas besoin pour y persévérer! Quel vide profond soudainement creusé dans sa vie! quelle solitude au milieu de cette foule indifférente! Quelle terne vapeur épandue sur tous ces objets si brillants quand elle était là! quel désœuvrement! quel ennui! quel sombre printemps.
Lies maisons où le vieillard avait l'habitude de rencontrer madame Gastoul, lui étaient de-^ venues odieuses. Il fuyait les lieux pleins de ce clier et cruel souvenir; mais ce souvenir luimême, où le fuir et comment s'y soustraire? Les plus futiles circonstances, les jiasards Ie§ plus ipiprévus lui rappelaient à chaque instant, à choqne pas , la dangereuse image qu'il vou^ lait oublier. Les sons d'un piano frappaient ils son oreille, c'était la valse où il avait admiré sa grâce séduisante, c'était la romance qu'elle aimait à chanlci'. Une jeune fenime à la taille svelte, à la tournure gracieuse, passait-pllc près de lui, Elle marchait ainsi. Et quajid cette continuelle préoccupation semblait un momcn|: s'assoupir, de blonds cheveux rapidement entre-
vus, un vague parfum, une fleur, un rien indescriptible la réveillaient aussitôt plus douloureuse et plus cuisante.
Au commencement de l'été , M. de Morsy gagna son procès. Ce souci avait en le mérite d'être quelquefois une distraction ; dès qu'il eut disparu, le mal amoureux , désormais dominateur unique, redoubla de violence et d'intensité. Le marquis tomba peu à peu dans un morne abattement. Aux gens qui venaient le complimenter sur le gain de son procès , il répondait par un sourire aussi triste que si ce triomphe eût été sa ruine. Rien ne parvenait à l'arracher aux mélancohqucs rêveries dans lesquelles il apercevait sans cesse, au fond d'un frais vallon et sous l'ombrage des marronniers fleuris, l'être charmant, unique pensée de son cœur, jeune tourment de sa vieillesse. Bientôt ces regrets, cette tristesse, ces désirs devinrent une véritable nostalgie. Dans Tatulosphère de Paris , M. de Morsy étouffait; pour lui, l'air et la vie étaient près d'elle. Il lutta quelques jours encore, mais il succomba eiitin sous l'étreinte de la passion. Un matin, sans préparatifs, sans préméditation, sans volonté pour ainsi dire, et poussé par une
force irrcsislihle , le vieillard partit pour Limoges.
Par une belle soirée du mois de juin, M. de Morsy, arrivé à sa campagne depuis une lieure à peine , se dirigeait, en suivant un chemin tortueux , vers la maison qu'habitait madame Gastoul à un quart <!c lieue de distance. Il m u^cliait si rapidement qu'un jeune homme se lut fatigué à ie suivre; mais, malgré cette impatience, SCS veux parcouraient avec avidité les moindres détails de la campagne qu'il traversait. Là , au (lanc du coteau, s'étendait la châtaigneraie où, sur la pelouse semée déroches grisâtres, il s'était souvent assisprèsd'elle; à gauche, dans le creux du vallon, serpentait la rivière où, derrière les saules, balançait au gré du courant le batelet qu'elle manœuvrait avec une si gracieuse audace. Enfin, au bout du chemin, déjà il distinguait, à travers les arbres, la maison à blanches façades et à contrevents verts qu'à Paris il avait vue en rêve tant de fois. Doucement troublé par les souvenirs qui se réveillaient en foule sur son passage, le vieillard sentait éclore en lui mille émotions fraîches et délicieuses, fleurs vivaces d'une âme toujours jeune : dé- II. 16
fiance de soi-même, jalousie, humeur chagrine , découragement, dégoût de la vie, en ce moment tout était oublié. N'ailait-il pas revoir l'ange bien-aimé dont il avait protégé les blanches ailes contre les souillures d'un monde corrupteur? D'avance il se figurait son accueil : elle le recevrait comme un ami, comme un sauveur! Quelle récompense! quel triomphe! La passion heureuse a-t-elle de plus beaux jours? Il ne le croyait pas; et en songeant à tout ce que renferme de charmant la reconnaissance d'une femme chérie, il trouvait plus légère sa vieillesse et moins insensé son amour.
Au lieu de traverser la cour principale, M. de Morsy entra par une petite porte pratiquée dans le mur de clôture, et que masquaient intérieurement des massifs prolongés jusqu'à la maison. De là il pénétra dans le vestibule sans être aperçu d'aucun domestique, monta l'escalier à pas discrets, et arriva enfin au salon où se tenait habituellement madame Gastoul. La porte était entr'ouverte. Aussi ému qu'un adolescent amoureux pour la première fois, le vieillard la poussa sans faire de bruit, et s'avança sur le seuil; mais il s'arrêta aussitôt en pâlis-
LA CINQUANTAINE. 3A2f
sant affreusement, comme s'il eût senti un poir enard lui entier dans le cœur.
Au fond du salon, couché sur un canapé qu'encombrait un amas de journaux et de brochures, M. Gastoul dormait du sommeil du juste. Près d'une fenêtre sa jeune femme, mollement étendue dans un fauteuil , avait sur les genoux un ouvrage de broderie, mais n'y tra^? vaillait pas ; devant elle Louis d'Épenoy assis sur un tabouret, et tenant un livre qu'il ne lisait pas davantage, semblait en adoration, tout en épiant le sommeil du mari bénévole. Les mains des deux amants s'étaient rencontrées, leurs regards se confondaient , lout en eux trahissait l'intelligence secrète^ la passipn piutuelle, l'amour heureux!
Près de défaillir, M. de Morsy s'appuya contre le chambranle de la porte. Si sourd qu'il fut, ce mouvement lira le couple fortuné de son extase. Madame Gastoul se leva par un bond dp gazelle surprise, rougit jusqu'aux yeux à la vue de son mentor et^ cédant à un excès de confu^ sion dont elle eût sans doute triomphé quelques années plus lard, elle s'élança hors du salon. Au bruit de Ij porte qu'elle referma brusquement,
comme si elle eût craint d'être poursuivie, M. Gastoul s'éveilla. Il se mit sur son séant, se frotta les yeux, et aperçut enfin, à rexlrcmilc de la chambre , M. de Morsy qui contemplait d'Épenoy d'un air hagard.
— C'est vous, marquis? s'écria M. Gastoul en se levant avec empressement; ravi de vous voir! Nous croyions que les délices de Paris vous avaient brouillé avec le Limousin. Votre retour fera le plus grand plaisir à madame Gastoul. Mais qu*avez-vous à regarder notre ami d'Épenoy comme s'il était une béte curieuse... Ah! je comprends. Vous avez aussi donné dans le voyage d'Italie, vous! Parfait! délicieux!
M. Gastoul partit d'un éclat de rire qui n'éveilla aucun écho. Malgré son aplomb , d'Épenoy était décontenancé ; le marquis regardait sans rien voir distinctement et n'entendait qu'un bourdonnement confus j l'action de ses sens semblait paralysée.
— Mais entrez donc, au lieu de rester ainsi à la porte , reprit le maître du logis en avançant un fauteuil au vieillard, qui se vint asseoir machinalement sans dire un mot.
— Avant tout, continua M. Gastoul , dont
l'hilarité paraissait éprouver le besoin de s'épancher, il faut que je vous raconte les prouesses de notre ami d'Épenoy ici présent ; si vous ne riez pas, c'est que vous avez un spleen conditionné. Il y a six semaines environ , le jeune et beau d'Épenoy, partant pour l'Italie par ordre de sa maman , tombe ici un beau matin. Pour venir nous voir il s'était détourné de sa route, procédé amical dont je lui sais beaucoup de g\'c. 11 nous conte tout d'abord comme quoi d'aller baiser la mule du Saint-Père lui parait une corvée peu réjouissante; non que le voyage d'Italie ait rien de si pénible en luimême , mais parce que tout ce qui est commandé devient odieux par cela seul : le cœur humain est fait ainsi 5 pour moi, je n'ai jamais su obéir. Je m'apitoyais sur la destinée du pèlerin, quand tout à coup une idée sublime me traverse l'esprit. — Qui vous empêche, lui disje, de voyager en Italie sa#!9^sortir de France .'* Voilà mon homme qui me regarde d'un air ébahi. Je lui ris au nez et je reprends : — J'ai des amis à Gênes, à Rome, à Naples; je leur envoie sous enveloppe des lettres écrites par vous, datées successivement de ces diffé-
246 L'ÉcrEIL.
rentes villes, et ndiessécs à voire mère, h Paris: mes correspondants n'ont d'autre peine que de jeter les lettres h la poste. Quant à vous, ma bibliothèque est bien fournie, vous y trouverez trente ouvrages sur l'Italie, en sorte que vous pourrez vous étendre tant qu'il vous plaira sur le Colisée ou sur Herculanum. Cette érudition enchantera votre mère. Mais il faut quevous restiez quelque temps avec nous, sans cela je ne me mêle de rien. D'Épenoy trouve le projet admirable et v adhère de la meilleure grâce du monde. La correspondance italienne va son train tout aussitôt et le tour est fait : qu'en dites-vous?
M. Gastoul se renversa sur le dossier du canapé , et recommença de rire en homme enchante de lui-même. Ce nouvel accès passé, il se tourna vers le jeune homme :
— Pendant que je tiens compagnie au marquis, allez donc voir où est ma femme, lui ditil familièrement; si elle savait que notre aimable voisin est de retour, elle serait déjà ici.
D'Epenoy, qui se trouvait mal à l'aise en face du vieillard, s'empressa de sortir, dans l'inten-
tion apparente d'exécuter la mission qu'il venait de recevoir.
— Charmant garçon! dit alors M. Gastoul; serviable, gai, toujours content: peu d'acquis, point d'instruction, rien de solide en un mot; mais du trait dans l'esprit, ce que les Anglais nomment de VJiumour. Il m'est utile. Vous saurez que mes lettres dans le genre des pamphlets de Courier, sont en pleine exécution. Je lui ai confié quelques parties comiques à aiguiser ; il a trouve des saillies incroyables. Je vous lirai ça quand l'ouvrage sera terminé. Je crois que messieurs les électeurs de Limoges pourront bien se mordre les doigts de ne m'avoir pas donné leurs suffrages. C'est fini entre ces gens-là et moi; j'ai secoué la poussière de mes sandales aux portes de leur vil le... Mais vous avez l'air souffrant, vous ne dites rien. Ètes-vous malade?
— Non , répondit M. de Morsy qui eut besoin d'un effort pour prononcer ce seul mot.
— D'Épenoy n'aura pas trouvé ma femme , je vais la chercher ; car si vous retourniez chez vous sans l'avoir vue, elle ne me le pai donne-
rait pas. Du reste , iiest bien entendu que vous
soupez avec nous.
Le successeur de Courier sortit du salon et se mit à- la recherche de sa femme, qu'il ne parvint à trouver nulle part. Madame Gastoul s'était réfugiée dans un petit bois attenant au jardin, et là, confuse, humiliée, peut-être repentante, elle attendait le départ du marquis. De son côté, d'Épenoy était devenu invisible. Las de son inutile perquisition , M. Gastoul revint au salon ; mais, à sa grande surprise, il n'y trouva personne : M. de Morsy était parti.
Le lendemain M. Gastoul, après dîner, déclara qu'il allait rendre au marquis sa visite , et d'Epenoy ne put refuser de l'accompagner, lis se présentèrent donc ensemble chez M. delMorsv, et ti'ouvèrent les domestiques plongés dans une stupéfaction qui leur laissait toutefois le hbre exercice de la parole. Leur maître, dirent-ils , en rentrant la veille au soir avait aussitôt envoyé chercher des chevaux de poste à Limoges, et il était reparti au milieu de la nuit sans qu'aucun d'eux put dire où il était allé.
— Voilà qui est étrange ! dit M. Gastoul à son hôte. N'avez-vous pas remarqué hier qu'il
y avait quelque chose d'égaré dans sa physionomie?
— En effet, répondit d'Épenoy, qui avait intérêt à dissimuler la véritable cause- de la conduite du vieillard ; que cela ne vous étonne pas. Ma mère, qui connaît M. dcMorsy depuis fort long-temps, m'a raconté qu'à différentes reprises on avait remarqué en lui des bizarreries surprenantes.
— Je ne m'en élnis jamais aperçu ; mais il y a réellement dans ce dernier fait un grain de folie.
Le départ du marquis passa donc pour un de ces caprices qu'enfante le trouble momentané des facultés intellectuelles. Sans se préoccuper de cet incident autrement que pour plaindre son voisin de campagne, M. Gastoul conlinua avec une ardeur nt)uvelle l'important ouvrage destiné à faire pâlir les lettres de Junius. Trop vaniteux pour être accessible à la jalousie, il se montrait de plus en plus charmé de d'Épenoy , qui de son côté redoublait d'humeur serviable, et prêtait à l'écrivain politique la causticilé de son esprit : à gros intérêt , il est vrai. Deux mois se passèrent
ainsi; mais enfin un jour arriva où fut découverte à Paris la mystification des lettres datées d'Italie.
Mademoiselle du Boissier, qui avait de nombreuses correspondances, scion l'usage des demoiselles d'un âge mur, fut instruite par une de ses amies, demeurant à Limoges, de la présence du soi-disant voyageur à la campagne de M. Gastoul. La fille à marier gardait rancune h son impertinent ravisseur , aussi u'ent-elle garde de laisser écliapper l'occasion de se venger. Elle courut aussitôt avertir madame d'Épcnoy, que contraria vivement cette nouvelle; non que la femme indulgente trouvât fort criminelle l'obstination amoureuse de son fils, mais elle craignit de rencontrer dans cette liaison, qu'elle croyait rompue, un obstacle sérieux à un magnifi(^ue mariage dont elle avait déjà posé la première pierre.
Sans perdre de temps, madame d'Épenoy écrivit une lettre où le bon sens et la tendresse maternelle parlaient un langage si pressant que Louis en fut touché. Ne trouvant rien de plausible à répondre à sa mère, il finit par se résigner à lui obéir. Deux ou trois mois aupara-
vont le collaborateur de M. Gastoul se fut montré peut être plus rétif; mais déjà le temps était venu on aide à la raison. D'Epcnoy avait eu cent jours d'amour heureux ; un grand empire n'a pas duré davantage , et combien de grandes passions durent moins! Le plys vulgaire mais aussi le plus inévitable des dénouements termina cette liaison qui devait être éternelle. Il y eut sans doute bien des larmes versées! il s'échangea bien des serments de s'aimer toujours! Serments sincères qui résistent mal à l'absence! larmes douloureuses auxquelles ne se fient que ceux qui n'ont jamais pleuré! La séparation des deux amants fut trisle, passionnée, cruelle; mais en résultat, un an après, d'Epenoy était marié selon le vœu de sa mère. Arrivé à l'âge où l'intérêt et l'ambition commencent à parler plus haut que la fiivolité et la galanterie, le jeune homme avait fiit ce que le monde appelle un superbe mariage , c'est-àdire avait épousé beaucoup d'argent. A la même époque madame Gastoul , il est vrai , portait encore le deuil de son premier amour; uiais son désespoir se tournait peu à peu en mélancolie, et, comme on sait, la mélancolie, au
fond, s'accommode assez de l'existence en ayant l'air de s'y déplaire , et se nourrit du passé sans être pour cela dégoûtée de l'avenir.
Tandis que se passaient ces choses si ordinaires, un jeune mari oubliant la laideur de sa femme en ^admirant la beauté de ses chevaux, et une victime de l'amour versant des larmes sans trop d'amertume , qu'était devenu M. de Morsy ? Cette question, les amis du vieillard l'échangèrent entre eux inutilement pendant près de deux ans. Il voyageait sans doute , emportant au cœur le trait empoisonné qu'il n'avait pu en arracher; mais dans quelle contrée promenait-il sa torture? Ce point demeura long-temps un mystère. Enfin M. de Morsy reparut un jour, à l'improviste, dans un salon du faubourg Saint-Germain; et sa présence, luciperçue du plus grand nombre, devint aussitôt un objet île vive curiosité pour les personnes au courant de son histoire
Parmi les femmes invitées à cette soirée se trouvaient madamed'Épenoy et mademoiselledu Boissier: la première occupée sans cesse comme autrefois, à marier autrui; la seconde, plus que jamais travaillée du désir de se marier elle-
même. La protectrice et la protégée étaient assises l'une à côté de l'autre. Ame du purgatoire depuis quelque jours, mademoiselle Alphonsine semblait en proie à une noire mélancolie , quand tout à coup ses petits yeux verdi\tres aperçurent l'homme qu'elle détestait p:ir-dessus tous les autres; elle avait pris le parti de les détester tous , mais le marquis était l'objet d'une haine à part. A cette vue, la vieille fille sourit méchamment; et se tournant vers sa voisine :
— Voilà M. de Morsy, lui dit-elle avec un accent de commisération méprisante; oh ! qu'il est vieilli ! qu'il est cassé ! on lui donnerait soixante-dix ans. Mais voyez donc ; ses cheveux sont tout blancs, et comme il est maigre! C'est pourtant cette coquette de province qui l'a mis dans ce bel état ; pauvre homme 1
En remarquant les ravages causés par le chagrin bien plus que par le temps sur la personne de son ancien ami, madame d'Épenoy éprouva pour lui une compassion douloureuse, et fut révoltée par contre-coup de l'ironie insultante qui perçait à travers la feinte pitié de la vieille fille.
— Mademoisella, répondil-elle en la regardant sévèrement, on pardonne des prétentions ridicules, mais non des scnliments mécli.ints. Vous avez un mauvais cœur, et désormais je croirais me charger d'une responsabilité trop grande si j'engageais un homme à vous épouser.
A ces mois la vieille dame tourna le dos à mademoiselle du Boissier, qui, en entendant prononcer contre elle-même cette condamnation au célibat forcé à perpétuité, faillit perdre connaissance.
A dater de ce jour M. de INIorsy sembla reprendre sa vie accoutumée ; il fréquenta de nouveau ïes amis et reparut successivement dans la plupart des maisons où il avait Thabitudc d''aller auparavant. A part une vieillesse précoce qu'on pouvait attribuer à dilTérentes causes , les gens qui le rencontraient dans le monde trouvaient en lui peu de changement. Ses manières étaient, comme jadis, dignes, bienveillantes, et même affectueuses. Il parlait peu, souriait plus rarement et restait étranger à l.i gaieté des autres j ma's cette gravité, tempéiée par une exquise politesse, n'avait rien qui ne convîi.t
à son âge. A voir cet homme d'un maintien si calme, d'un accueil si honnête, d'une physionomie si douce, personne n'eut deviné qu'il portait au cœur une plaie saignante et incurable.
A cinquante ans on ne se tue guère à propos d'une blessure d'amour; mais, celte blessure reçue, on n'en guérit pas. L'àme, à cet âge, n'a plus la force de se suspendre aux illusions, fils dorés et fragiles que du haut du ciel l'Espérance jette à la jeunesse. Désirs impuissants, découragement absolu, dédain de soi-même, tristesse mortelle, tel est le sort de ''imprudent qui n'a pas cherché dans les liens et dans les affections de la fiimille un aliment à la flamme que les glaces du déclin n'ont pas éteinte dans son cœur. Des cheveux blancs , une âme ardente et pas d'enjànts! quelle destinée ! Au lieu de railler, comme on fait souvent, ceux qui la subissent , il faut les plaindre; car ils sontassez punis d'avoir méconnu la loi divine qui, en divisant en deux paris la vie de l'homme, a donné un trésor à chacune d'elles : l'amour à la jeunesse; à la vieillesse, la paternité.
LE
Vers la fin de l'été dernier, je me promenais pensivement de mon salon à mon cabinet , de mon cabinet à ma salle à manger, et de ma salle à manger à mon salon ; car, pour le dire en passant, je partage le goût du confortable, auquel sacrifient aujourd'hui la plupart des jeunes célibataires qui ont de la lortune, et même quelques-uns de ceux qui n'en ont point. J ai
dt;nc lin cahincl de travail, quoique je ne fasse ric'ii ; un salon, quoicjue je ne reçoive pas; et une snlle à manger, quoique je dine dehors. Ma nielle, choisie avec soin cl décorée avec amour, ne serait assurément pas digne d'un saint, mais elle a de quoi plaire au pécheur qui l'habite. Ce jour-là cependant , j'y trouvais peu (î'altraits, et je me sentais travaillé d'une irrésistible tentation d'en sortir. Mais où aller? ou , pour exposer plus complètement la difficulté, comment passer le mois de septembre? L'emploi du temps , ce problème sans cesse renaissant pour les oisifs, m'embarrassait en ce moment outre mesure , et depuis deux heures j'en poursuivais vainement la solution , en pérégriuant à travers mon logis.
Vovager? Pendant les cinq derniers mois, qu'avais-je fait autre chose? Depuis le commencement du printemps, j'avais visité les bords du Rhin, la Belgique, la Hollande et les principales villes d'Angleterre : la fibre voyageuse était émoussée. Aller aux eaux? En quittant Londres , j'avais passé quinze jours à Brighton et trois semaines à Dieppe : j'avais assez de la mer. Vichy, Baréges, le Mont-Dor?
Arcliiconnus! D'ailleurs la saison des bains touchait à sa fin. Rester h Paris? Fi donc! A part les sergents de ville, qui reste à Paris à pareille époque? Les épiciers même ont des villas où ils passent les beaux jours de l'automne. Ce n'était pas que, dépourvu d'une habitation champêtre, il me fût interdit de suivre cet exemple. Je possédais près de Meaux un do maine de quelque importance où se trouvait un pavillon fort habitable , et il ne tenait qu'à moi d'y mener indéfiniment la vie de propriétaire campagnard; mais je me sentais les nerFs agacés à la seule idée des plaines de la Brie. Gomment donc venir à bout de ce maudit mois de, septembre ?
Octobre ne m'inquiétait pas; j'avais par devers les monts de l'Auvergne une aimable cousine qui devait se marier à cette époque. En qualité de proche parent et de célibataire encore jeune, peut-être aussi en raison composée d'une trentaine de mille livres de rentes dont je jouis et de trois ou quatre demoiselles à marier qui embellissent la branche de ma famille, établie aux environs de Saint-Flour, j'avais été promu , dans cette circonstance , à
l'emploi solennel de premier garçon d'honneur. Je me faisais une fête de ces noces auvergnates, et , en y songeant, mon imagination d'avance dansait la bourrée. Le mois d'octobre avait donc son emploi; mais que devenir durant les trente jours bien comptés de cet infernal mois de septembre ?
Pour la cinquantième fois peut-être je m'adressais cette question sans parvenir à y trouver une réponse satisfaisante, lorsque ma méditation fut interrompue à ['improviste par un de mes amis, l'élégant et spirituel Edmond Vanois, que je n'avais pas vu depuis quelque temps.
— Encore à Paris î me dit-il avec cette familiarité enjouée qui se prend aisément pour l'accent de la cordialité et de la franchise ; je venais vous voir à l'aventure et h peu près convaincu que je ne vous trouverais pas. Que faites-vous cet automne?
— C'est ce que je me demande , répondis-je en lui offrant ma boîte à cigares.
— Qu'avez-vous décidé?
— Rien.
— En ce cas, je suis plus avancé que vous.
J'étais depuis quelques jours assez embarrassé Je ma personne, je ne savais que faire jusqu'à la mi-octobre, quand hier au soir il m'est venu tout à coup une inspiration sublime dont rien ne vous empoche de profiter. Je vais en Suisse voir notre ami Richomme. Hein ! qu'en dites* vous?
— Je le connais à peine, notre ami Richomme.
— Laissez-donc ! j'ai diné chez lui avec vous , et il vous a invité, moi présent, à aller à sa campagne. Sa femme prise beaucoup votre esprit. D'ailleurs, le plus grand plaisir qu'on puisse leur faire est d'aller les voir. Vous savez que notre ami Richomme est fort bien nommé. II possède là-bas , près de Berne , une propriété magnifique ; c'est tout à fait la vie de château. Aimez-vous la chasse? il y a des bois superbes et du gibier à foison. Préférez-vous la pêche? l'Aar est à deux pas. Avez-vous le goût de l'étude? une bibliothèque considérable est à votre disposition. Et puis journaux , billard , chevaux de selle, voitures, en un mot toutes les ressources que doit offrir une maison parfaitement montée. Je ne dis rien de la table , qui est
excellente , ni du pays que vous connaissez. On est aux portes de l'Oberland; en fait de pittoresque, c'est tout dire. Enfin, pour brocher par-dessus tous ces agréments, une société sans cesse renouvelée : attrayantes Bernoises, agaçantes Fribourgeoises, séduisantes Lucernoises, ravissantes Zurichoises! Est-ce que cela ne vous tente pas?
— Je crois que vous avez en elTet juré de me tenter, répondis-je en souriant de la chaleur que mettait Vanois à vanter les délices de la campagne de notre ami commun.
— Vous devez comprendre, reprit-il gracieusement, que je serais enchanté de vous avoir pour compagnon de pèlerinage. Voyons, supposons que je réussisse à vous entraîner; de combien de temps pourriez-vous disposer?
— Mais... je vous avouerai que d'ici à un mois environ je ne prévois ni affaires urgentes ni plaisirs absorbants.
— A merveille : quatre jours pour aller, autant pour revenir , et trois semaines là-bas. Cela m'arrange parfaitement. Quand partonsnous?
Pouvais-je faire mieux ({ue d'accoplcr une propositiofî qui venait ainsi , comme à point nommé, terminer mon embarras? Sans élrc intimement lié avec M. Ricliomme, j'étais sûr d'être bien reçu chez lui , car, ainsi que l'avait dit Edmond, il mettait son plaisir, et surtout sa vanité, dans l'exercice d'une hospitalité fiistueuse. Il m'avait, en effet, invité à plusieurs reprises à l'aller voir en Suisse ; sa femme , d'autre part, m'avait toujours accueilli de la manière la plus aimable 5 à tout égard, je me trouvais en règle.
— Ma foi, mon cher, vous parlez si bien, dis-je à Vanois, que je n'ai pas la force d?. vous refuser. Va pour l'Helvétie, et partons quandvous voudrez.
— Après-demain , répliqua- 1- il d'un air fort satisfait.
— Après-demain , soit ; mais comment?
— 11 me semble, mon cher Duranton , que deux gentlemen comme nous ne peuvent convenablement aller qu'en poste.
— D'accord , j'ai précisémlp; un briska dont Je vous garantis la commo lité et la solidité.
266 L'ÉGUEIL.
— Vous êtes un hornme charmant. Aprèsdemain donc je vous attends à déjeuner, et après nous être lesté l'estomac le moins mal possible, fouette, postillon!
— C'est convenu, c'est entendu, répétâmesnous simultanément en échangeant une poignée de main , comme cela se pratique dans le septuor des Huguenots.
Contre l'usage , notre projet fut exécuté. Le surlendemain , nous nous mîmes en route, et, quatre jours après, nous fîmes Tentrée la plus brillante dans la cour d'honneur de l'habitation quasi princière que possédait M. Richomme à deuY. heues de Berne. Au moment où nous vlescendîmes de voiture, le maître du logis parut sur le perron et vint à notre rencontre avec un empressement hospitalier qui laissait percer une cert;iine emphase. Il était facile de lire dans cet accueil la vaniteuse jubilation de l'homme enrichi qui aime à éblouir les autres de l'étalage d'un luxe auquel lui-même n'est pas encore habitué. M. Richomme, le bien nommé, ainsi que l'appelait judU^usement Edmond, était un de ces individus grands, gros et gras , que le menu peuple, race chétivc, admire en raison de leur
prestance copieuse, et qui, dans cette boursouflure , semblent le symbole de l'opulence. En ce vaste corps, un petit esprit aurait logé fort à l'aise, si ce n'eût été un amour-propre excessif qui remplissait merveilleusement le vide. Au total , M. Richomme n'était ni plus fat, ni plus ridicule, ni plus impertinent qu'il n'appartenait à un ex-fournisseur deux ou trois fois millionnaire ; aux yeux même de beaucoup de gens, tous ses petits défauts se trouvaient amplement compensés par deux qualités admirables : il prêtait de l'argent d'assez bonne grâce et tenait table ouverte.
— Voilà d'aimables garçons! dit le crésus bourgeois eu nous tendant la main ; c'est fort bien à vous de vous être détournés de votre route pour venir visiter mon chrdet.
— Nous ne nous gommes pas détournés de noire route, répondit Vanois; nous venons de Paris tout exprés pour vous voir.
— En ce cas , c'est mieux encore, et madame Richomme sera fort reconnaissante en apprenant que vous lui sacrifiez les délices de Paris. Ma simple demeure ne vous en dédommagera pas, poursuivit le gros homme en nous mon-
trant la riche façade de sa maison ; mais, si mon hospitalilé est motlesle, du moins elle est cordiale.
Edmond me poussa du coude. Je n'avais pas besoin de cet avertissement pour remarquer le divertissant contraste qu'offraient l'humble langage de notre hôte et son geste superbe. En désignant circulairement les lointaines perspectives du jardin anglais dont se trouvait entouré le corps de logis, la main du fournisseur devenu châtelain semblait vouloir s'allonger jusqu'à l'horizon et s'approprier le canton de Berne tout entier, y compris les Alpes.
— Vous arrivez dans un mauvais moment, reprit M. Richomme en nous dirigeant vers le perron j vous nous trouvez réduits à nos petites ressources de famille. La semaine dernière, j'avais ici quinze maîtres et onze domestiques : le comte et la comtesse de Maulevrier , lord et lady PiOthsay , le prince Liparini...
— C'est vous que nous venons voir, interrompit Vanois en souriant.
— ... La comlessc Czarniwienska et sa fille, continua l'ex-fournisseur, qui semblait éprouver un [)laisir particulier à faire sonner à nos oreilles
bourgeoises les litres des liôles de disliiiclion qu'il avait reçus la semaine préeédente. Nous avons eu aussi la visite de notre ambassadeur, un homme charmant ! Nous sommes fort bien ensemble. Je vous présenterai à lui la première fois qu'il dînera ici.
— C'est à madame Richoramc que je désirerais d'abord être présenté, dis-je à mon tour; mais pour cela un changement de costume me semble urgent. Après quatre jours de voyage...
— On va vous conduire dans vos chambres, reprit le maître du logis; vous avez le temps de vous habiller avant le dîner. Liberté entière pour tout le reste, mais exactitude à table, voilà la règle de la maison. Du reste, je n'ai pas besoin de vous dire que vous êtes ici chez vous.
M. Piichomme, donnant lui-même l'exemple de la liberté qu'il proclamait , nous confia aux soins d'un domestique qui nous installa , mon compagnon de voyage et moi , dans deux chambres voisines l'une de l'autre et parfaitement meublées, ainsi que l'était toute la maison. Sans perdre de temps, nous procédâmes à l'ajustement de nos personnes. Après nous être adonisés chacun de notre côté , nous nous re-
joignîmes en entendant la cloche du dîner. Vanois , dont l'air préoccupé m'avait frappé à plusieurs reprises pendant le voyage, me parut en ce moment pensif, ou plutôt soucieux.
— Qu'avez-vous? lui dis-je en riant 5 est-ce "^ le départ de lady Rothsay ou celui de la comtesse Gzarniwienska qui jette un nuage sur votre front?
— Je suis fatigué, répondit-il en prenant un air d'insouciance ; votre briska est fort bien conditionné, comme vous l'aviez dit, mais après quatre jours de voyage il n'est plus de voiture supportable. Si c'était possible, au lieu de montrer à table ma dolente figure, j'irais tout prosaïquement me mettre au lit.
Au salon, à part les maîtres du logis , il ne se trouva que deux convives d'un âge mûr, Helvétiens de la tête aux pieds. Sans accorder une grande attention à ces indigènes , nous nous avançâmes vers la femme de notre hôte , en déployant à l'envi nos grâces françaises.
Ainsi qu'il arrive souvent en ménage , madame Richomme offrait un contraste frappant avec son mari ; lorsqu'elle lui donnait le bras, il scmbl;iit voir une chevrellealteléeavec un buffle.
Petite, maigre, délicate, l'air fin et résolu, le regard vif et pénétrant, laide au total, mais non désagréable, Fesprit chez elle compensait les défectuosités de la matière. Cette frêle créature nous laissa approcher sans faire le moindre mouvement à notre rencontre , et , loin de s'épanouir, sa figure prit graduellement une expression sérieuse qui me surprit au point de m'enlever une partie de mon assurance. Toutefois, il me fut facile de m'apercevoir que je n'avais pas la plus lourde part dans cet accueil inhospitalier. Après avoir glissé sur moi avec une sorte de distraction hautaine, l'œil brun de madame Richomme s'arrêta sur mon compagnon d'un air si glacial , qu'à la place de ce dernier j'eusse perdu contenance. Soit qu'il s'attendît à cette réception, soit qu'il fût doué d'un de ces caractères bien trempés que rien ne déconcerte , Vanois supporta héroïquement ce témoignage muet, mais non équivoque, du déplaisir causé par notre visite.
— Madame, dit-il en essayant de fléchir par un humble sourire le regard sévère fixé sur lui, M. Duranton m'a affirmé qu'en venant vous demander l'hospitalité pour quelques jours ,
nous ne vous pirail rions pas iniporUin? , et, sur celle assurance , j'ai cru pouvoir accepter une place ilans sa voilure ', j'espère....
L'étonnement où me jeta cette manière cffronlée de s'excuser à mes dépens m'empêcha d'entendre le reste de la phrase. Je fus sur le point de démentir mon compagnon ; mais souvent relTet d'une imposture hardie est de couper la parole à qui pourrait la démasquer. C'est ce qui m'arriva ; je restai muet et l'air assez niais, je suppose, tandis que mon ami Vanois, se repliant sournoisement sur les derrières , me laissait ainsi exposé en première ligne à la visible mauvaise humeur de la maîtresse de la maison. Cependant, quelque habilement exécutée qu'eût été cette manœuvre , madame Richomme n'en fut pas la dupe ; je le devinai au sourire dédaigneux qui vint effleurer ses lèvres, et je lui sus bon gré de cette clairvoyance.
Les sots ont du bon. Si d'ordinaire ils se jettent malencontreusement à travers les conversations les plus intéressantes , parfois aussi interviennent- ils à propos au milieu d'un entretien embarrassant. Au moment où je commençais à me demander si ce que nous avions de
uiioiix à laii'e n'él.iil pns tic l'cparlir poiii' Paris le soir inétiic , M. Uichotnmc nie prit par U* bras et m'attira près d'une fenêtre pour me monti'cr les cimes des glaciers de l'Obcrland , que teignaient en rose les derniers rayons du soleil.
— Eh bien ! monsieur le Parisien , me dit-il avec une fatuité railleuse, ceci ne vaut-il pas les brouillards de la Seine?
Les deux Helvétiens d'un âge mûr participèrent par un sourire de supériorité à ce propos qui flattait leur patriotisme. Évidemment le goût de rex-fournisseur pour les beautés de la nature tenait par un lien étroit à ses affections de propriétaire ; ailleurs que sur son domaine, il n'eût pas songé à critiquer le soleil de Paris. Je n'essayai pas de froisser dans son épanouissement cette vanité innocente ; le spectacle offert à mon admiration la méritait en réalité, -et j'y donnai des éloges sans réserve. Toutefois mon attention n'était pas tellement captivée par les charmes pittoresques du paysage , que l'action de mes sens se trouvât paralysée. Parmi les avantages physiques dont j'ai le droit de me prévaloir, il faut mettre au premier rang la fi- II. 18
Tlk L'ÉCUEIL.
nesse de l'ouïe. J'entends souvent sans écouter; à plus forte raison quand j'écoule. Or, je dois l'avouer , en ce moment mes oreilles étaient au moins aussi ouvertes que mes yeux , et , tout en contemplant la Jz^/z^/vY/îi, j'abusais indiscrètement de la perfection de mes nerfs auditifs pour surprendre les paroles que madame Richomme et mon compagnon de voyage échangeaient à demi-voix, à quelques pas de moi.
— Est-ce donc là un crime indigne de pardon? demanda Vanois après avoir prononcé quelques mots d'un ton si bas qu'il me fut impossible de les entendre.
— Point d'excuses, répondit impérieusement la maîtresse du logis; votre démarche me cause un déplaisir mortel ; ce n'est pas là ce que vous m'aviez promis.
— Je le sais , madame , répliqua mon ami d'un air de contrition; mais il est des entraînements invincibles auxquels succombent les plus fermes résolutions.
— Phrases que cela. Vous , un homme d'entraînement ! vous !
— Combien vous êtes injuste !
Edmond baissa la voix de nouveau, et me
priva ainsi de la suite de sa justification, qu'interrompit presque aussitôt l'annonce officielle du dîner.
Incomplet et tronqué , ce mystérieux colloque fut néanmoins pour moi un trait de lumière. A coup sûr , Vanois était amoureux de madame Richomme, qui, par vertu ou peutêtre par repentir , lui tenait rigueur pour le moment. Chose non moins évidente , en me pressant de l'accompagner, mon ami n'avait eu d'autre but que de m'cmployer, à mon insu , en manière de chaperon. Ceci me déplut : non pas qu'un pareil office outrepassât les limites des petits services qu'il est permis de se rendre entre hommes du monde, mais je trouvai hors de saison l'excessive réserve dont avait usé à mon égard mon compagnon de voyage. J'aurais accepté sans aucun doute le rôle de confident, celui d'instrument passif blessa mon amourpropre, et je me promis de punir à la première occasion favorable ce que je nommais la ridicule dissimulation de Vanois.
A table , madame Richomme plaça les deux Suisses à ses côtés. L'âge de ces deux respectables personnages justifiait cet arrangement, où
pourtant je crus voir une intention mortifiante pour Edmond (i'abord, el aecessoiremcnt pour moi. Je ne connais rien Je plus déplaisant que la maussaderie d'une jeune femme, surtout lorsque, n'ayant pas l'iionneur d'en èlre la cause, on s'en trouve atteint par ricochet. Je m'assis donc d'assez mauvaise humeur, nonobstant l'attrayante apparence du festin. Les premiers moments furent froids. Madame Richomme ne parlait que pour donner quelques ordres d'une voix brève et saccadée ; Vanois, causeur d'ordinaire, semblait également voué au silence , et tenait le nez modestement baissé sur son assielte, ainsi qu'une pensionnaire sortie la veille du couvent. Les Suisses manijeaient comme on assure que leurs compatriotes boivent ; mais d'alimenter l'entretien, c'était évidemment le moindre de leurs soucis. Pour moi, l'appétit aiguisé par le voyage, j'imitais assez brutalement leur exemple. Vainement me disais -je que quelques frais d'amabilité seraient chose convenable. Le nuage fixé sur le front de la femme de notre hôte glaçait mon esprit et ma verve. Le repas, en un mot, eût fini par une véritable pantomime, si M. Ri-
chommc, sa première fliim assouvie, n'avait brusquement ranimé la conversation languissante.
— Ah çà ! messieurs les Parisiens, dit-il tout h coup en remplissant mon verre et celui de mon compngiion , il me semble que vous êtes dianlrement mélancoliques, mais je sais pourquoi. Vous vous attendiez à trouver ici un essaim de beautés. Je vous l'ai dit, c'est la semaine dernière qu'il fallait venir; nous avions, entre autres, lady Rolhsay, la plus charmante blonde...
— Je n'aime pas les blondes , dit Edmond en regardant du coin de l'œil, à ce qu'il me parut , les cheveux noirs qui encadraient le front de madame Richomme.
— Ce qui veut dire que vous aimez les brunes, reprit l'amphitryon d'un air qui visait à la finesse.
— Oui , quand elles sont jolies , répliqua Vanois.
— Vous n'êtes pas dégoûté, dit M. Richomme avec un gros rire; eh bien! puisque tels sont vos principes, je vous dirai confidentiellement que, peut-être ce soir même, vous verrez ici
une femme selon voire cœur, brune et jolie. Un inslinct malfaisant arracha de mes lèvres la niaiserie suivante :
— Mais, h vous entendre, on dirait que nous ne la voyons pas dés à présent.
D'un regard traîtreusement souriant, j'adressai ce joli compliment à madame Piichomme, qui, loin de paraître embarrassée comme je l'espérais , eut l'air de ne pas comprendre c|u'il fut question d'elle, et conserva la plus dédaigneuse impassibilité.
— Est-ce que vous attendez ce soir madame Baretty? demanda un des Suisses, la bouche à moitié pleine.
— Ce soir ou demain, dit M. Richomme.
Vous connaissez ma belle-sœur? poursuivit-il en s'adressant à moi.
Je savais vaguement que madame Richomme avait une sœur, mais j'ignorais le nom du mari de cette sœur, ou du moins je l'avais oublié, comme on oublie les choses indifférentes.
— J'ai beaucoup entendu parler de l'esprit et de la beauté de madame Baretty, répondis-je galamment, mais je n'ai jamais eu le plaisir de la voir.
LE PARATOjNNERRE. 279
— Vous aurez ce plaisir incessamment , et vous verrez qu'en vous annonçant une jolie femme je n'ai pas exagéré.
— J'en suis convaincu d'avance , et mon admiration est prêle.
M. Richomme cligna un œil, hocha la tête à deux ou trois reprises , et ricana sourdement avant de reprendre la parole.
— Si vous voulez m'en croire, dit-il avec un accent moitié moqueur, moitié sérieux, vous la tiendrez en bride, votre admiration.
■ — Pourquoi cela? fis-je un peu surpris de ce conseil.
Le gros homme recommença sa pantomime , et se penchant vers moi :
— Avez-vous vu jouer Othello? me dit-il à l'oreille.
— Sans doute.
— En ce cas , vous connaissez mon beaufrére.
— Jaloux?
— Effréné, endiablé, enragé!
Malgré son attitude confidentielle, M. Richomme avait haussé la voix, et il parlait de
manière h être entendu de tout le monde. Un
regard de sa femme lui imposa silence.
— C'est juste, dit-il en s'inclinant. Puis , se penchant de nouveau vers moi : — Ma femme, reprit-il tout bas, ne veut pas qu'on parle devant les domestiques des ridicules du cher beaufrère; et, au fond, elle a raison, car ces marauds sont rimpcrtinence et le bavardage incarnés. Au dessert, je vous conterai cela.
Une femme jolie, un mari jaloux, il n'y avait rien là que d'assez ordinaire. Ce vulgaire prologue suffit cependant pour exciter ma curiosité, et j'attendis avec une sorte d'impatience la retraite des domestiques. Ils disparurent après avoir servi le dessert, selon l'usage établi dans la maison. Sans songer à ce qu'il pourrait y avoir d'indiscret dans ma conduite, j'allais rappeler h notre hôte sa promesse, mais il prévint ma demande. Aussi bavard que j'étais curieux moi-même, il lui tardait évidemment d'exercer aux dépens du mari de sa bellt-sœur la lourde malice qu'il prenait pour de l'esprit, et qui constituait la partie joviale de son caractère.
^- Messieurs Wendel, dit-il en s'adressant aux deux Bernois, vous avez déjà vu Baretty,
mais CCS messieurs ne le connaissent pns. N'estil pas vrai que c'est un charmant garçon ?
A cette question ironiquement articulée, les Helvétiens ne répondirent que par une grimace qu'il était difficile de prendre pour un assentiment
— Ce n'est pas parce que nous sommes presque beaux-frères , poursuivit en goguenardant M. Richomme, mais je doute qu'on puisse trouve^ un homme plus aimable. Il est vrai que les mauvaises langues l'accusent d'être difficile à vivre , hargneux , emporté , grognon , colère, et surtout jaloux comme un crocodile; mais ce sont là des calomnies, n'est-ce pas, Césarine?
Madame Richomme avait écoulé son mari ayec une impatience marquée; elle haussa imperceptiblement les épaules, et répondit d'un ton bref :
— Chacun a ses défauts; ceux de M. Baretty n'ôtent rien h la bonté de son cœur ni à la noblesse de son^aractère.
— Je te dis que l'oiseau est charmant; seulement il a bec et ongles, et il est bon d'en avertir ces messieurs. Je ne parle pas pour vous , messieurs du grand conseil : vous êtes
282 L'ECUEÏÏi.
des hommes raisonnables, pères de famille, et d'ailleurs vous savez de quoi il retourne; mais voici deux fashionables qui ne doutent de rien, en qualité de Français, et à qui une petite leçon de prudence ne sera peut-être pas inutile.
Je lançai un coup d'œil à Edmond , que ces dernières paroles concernaient autant que moi. Il pelait méthodiquement une pomme et semblait inattentif. De son côté , madame Richomme, visiblement contrariée, essayait d'un regard impiobateur d'imposer silence à son mari.
— Ma chère amie , tu as beau me faire de gros yeux, reprit le millionnaire d'une façon assez triviale, je n'ai pas envie de voir se renouveler chez moi la sotte aventure de B.irégcs.
— Quelle aventure? dis-je, au risque de déplaire davantage à la maîtresse du logis.
— Vous n'en avez pas entendu parler? l'histoire pourtant a fait assez de bruit. L'an passé, Baretly, qui souffre quelquefois d'une ancienne blessure, va à Barèges et y conduit sa femme. Ma belle-sœur , aimable et jolie , se trouve dès son arrivée entourée d'une cour nombreuse; c'est à qui aura le plaisir d'être son danseur ou
de chanter avec elle. Vous saurez qu'elle danse etchante comme un ange. Rien que de fort simple assurément, et sur cent maris quatre-vingtdix-neuf n'auraient pas songé à se formaliser; mais le cher Barctty a du sang corse dans les veines. Le voilà donc furieux, et ne rêvant plus que carnage. Massacrer en bloc la douzaine d'étourneaux qui voltigeaient autour de ma bellesœur, c'eût été embarrassant : pour simplifier la chose, mon jaloux prend le parti de faire un exemple. Parmi les galantsqui l'offusquaient, il choisit le plus empressé, et lui cherche, devant trente personnes , la plus allemande des querelles. Le quidam essaie de tourner l'affaire en plaisanterie; un soufflet eu plein visage le force de la prendre au sérieux. Un duel s'ensuit, et Barctty casse la jambe à son adversaire , qui ne dansera plus, le pauvre diable, car il a fallu l'amputer. Vacarme horrible , comme vous pouvez le croire. Tout le monde donne tort à Barelty ; la justice intervient, et, pour éviter l'esclandre d'une arrestation, mon aimable beaufrère est obligé de se constituer prisonnier. Bref, il est resté trois mois sous clef pendant l'instruction de l'affaire; fort heureux d'être ac-
quitte en définitive par le jury. Vous croyez peut-être que la leçon lui a profité ? Vous ne connaissez pas le Corse. A la première occasion il recommencera, et je serais trés-fâché que cette occasion se présentât chez moi. Vous voilà donc bien avertis, messieurs les Parisiens : quand vous verrez ma belle-sœur, permis à vous de l'admirer, mais que ce soit de loin et en silence. Autrement^ gare la tragédie!
— En vérité, vous faites de votre beau-frère un ogre, dit Vanois en souriant d'un air ironique.
— Avisez-vous de paraître amoureux de sa femme, répondit M. Richomme-, vous verrez s'il fait de vous plus d'une bouchée.
— Je n'aurai garde, reprit mon compagnon de voyage d'un ton léger; quoique je ne me pique pas d'être un beau danseur, je tiens à mes jambes.
Cette plaisanterie fit sourire les convives, à l'exception de madame Richomme, qui, conservant un sérieux glacial, se leva inopinément et rompit ainsi, en nous forçant de suivre son exemple, une conversation qui semblait lui déplaire outre mesure.
La conlradiclion csî, naturelle h l'homme : j'en eus bientôt la preuve, car raverlisscmcnt de noire hôte produisit, à mon égard du moins, un elt'et tout opposé à celui qu'il en attendait sans doute. Madame Baretty, que je n'avais jamais vue, s'empara soudain de mon imagination. Je savais qu'elle était jolie; mais ce mérite, si recommandable qu'il fut, n'eût pas suffi pour me jeter dans la rêverie où je tombai tout en humant une tasse d'excellent café. Pour mon esprit enclin au romanesque, l'aimable inconnue avait un attrait plus violent encore que celui oe ses charmes. Il est incontestable que les pommes du jardin des Hespérides empruntaient une partie de leur valeur au dragon chargé de leur garde j de même la beauté d'une femme est rehaussée par la jalousie maritale, et plus celle-ci se montre intraitable, plus cellelà devient conquérante. Madame Baretty devait être irrésistible, puisque, s'il fallait en croire son beau-frère, il y avait péril de mort à l'aimer. Or, je me piquais de n'être pas de ces cœurs faibles que glace la perspective du danger. Je ne sais quelle lubie de mon amour-propre se mettant de la partie, j'arrivai, de réflexion
en réflexion, à me demander sérieusement si la réserve rigoureuse recommandée par M. Richomme n'était pas incompatible avec le juste soin de ma dignité personnelle. Après avoir débattu quelque temps cette importante question , je la résolus de manière à n'engager en rien l'avenir,
— Je laisserai les choses suivre leur cours naturel , me dis-je ; je ne chercherai pas à m'échauffer la tête d'une ardeur factice ; mais , si par hasard je tombe amoureux (et ne l'étant pas , que puis-je faire de mieux , à la campagne surtout?), je n'opposerai pas la moindre résistance à mon penchant. Aux yeux d'un homme comme moi, tous les maris doivent être égaux, qu'ils s'appellent George Dandin ou Croquemitaine.
Cette belle résolution prise , je me trouvai tout égayé;, et mon voyage en Suisse m'offrit aussitôt un intérêt dont jusqu'alors il m'avait semblé totalement dépourvu. Dans ma riante humeur, je pardonnai à mon ami la dissimulation dont je lui avais fait un crime l'instant d'auparavant. Loin de m'offusquer encore , son amour pour madame Richomme me parut, au
contraire , fort opportun , car il me garantissait d'une rivalité redoutable et me bissait le champ libre. Il va sans dire que je comptais pour rien les deux Helvétiens d'un âge mûr.
Le café pris, nous nous promenâmes quelque temps dans les jardins; mais la fraîcheur du soir nous en chassa bientôt , et nous rentrâmes au salon , où une partie de whist ne tarda pas à s'organiser. Pour la première fois peutêtre, je regrettai de ne pas connaître ce jeu, car M. Richomme, Edmond et les deux Suisses-ayant pris place autour du tapis vert, je restai seul debout vis-à-vis de la maîtresse de la maison ; sorte de tête-à-téte que rendait assez embarrassant l'air soucieux et mécontent qui n'avait pas quitté sa physionomie depuis notre arrivée. Le dialogue était difficile , mais le silence eût été ridicule. J'entamai donc la conversation par quelques lieux communs, que madame Richomme interrompit presque aussitôt en m'adressant d'une voix incisive la question suivante :
— C'est donc vous qui avez eu l'aimable idée de venir nous voir, et à qui par conséquent mes remerciements sont dus?
288 L'ÉCUKIL.
Qiiuiciiic ineiiialciuciiL rccuncilic avec mon compagnon de voyage , je jugeai hors de propos de conllrmcr le petit mensonge par où il avait débuté.
— Il faut rendre à César ce qui est à César, rcpoiidis-jc modestement ; j'ai été assez heuleux d'accompagner Vanois, mais à lui seul appartient la pensée première de notre voyage.
Madame Richommc hocha la tète d'une façon qui disait clairement : J'en étais sûre.
— Vous êtes fort lié avec i\I. Vanois? repritelle en me regardant d'un œil pénétrant.
— Je le connais depuis dix ans.
— C'est-à-dire que vous n'avez rien de caché l'un pour l'autre?
Cette question fut articulée d'un ton si expressif, qu'à mon tour je regardai attentivement la femme du millionnaire.
— Madame , répondis-je en baissant la voix, il est des choses qu'on ne confie pas à son meilleur ami. Je ne dis pas tout à Vanois, et il agit de même envers moij mutuellement nous sommes souvent réduits à deviner.
— M. Vanois est-il habile à ce métier?
— Fort habile.
LE PARATONNKRRE. 289
— Et vous?
— INia inodeslie ni'cmpèclio (Je répondro, dis-je eu souiiant.
— Cola veut dire que vous vous croyez plus habile eucore que votre auii.
— Plus , non ; ninis autant.
Madame l\ichommc parut hésiter,
— Y a-t-il long-temps que vous n'avez trouve l'occasion d'exercer votre talent ? dit-elle enfin avec un enjouement affecté.
— Je l'exerce en ce moment même, répon dis-je d'un air railleur, car l'interrogatoire commençait à me déplaire.
. — Vraiment! reprit la femme de l'ex-îournisseur, dont les yeux bruns étincelèrent ; puisje savoir ce que vous cherchez à deviner?
— Mon ami est engagé dans une partie fort intéressante : gagnera-t-il ? voilà ce que je me demande.
Quoique j'eusse montré la table de jeu, madame Richomme ne se méprit pas au sens de mes paroles , que lui expliqua d'ailleurs mon regard. Elle comprit que je faisais allusion à une partie qui n'était pas celle de whist , et répondant à ma [)ensée :