‹ L'écueil (volume 4)Chapitre 5 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

Au moment où semblait commencer Pintérét de sa narration , mademoiselle Alphonsine fat interrompue par le domestique de madame d'Epenoy, qui venait annoncer à sa maîtresse la visite du marquis de Morsy.

— Vous me conterez le reste plus tard, dit la vieille dame; je ne puis pas renvoyer M. de Morsy, que j'ai fait prier de venir me voir pour une affaire qui m'intéresse.

— Je reviendrai demain, répondit mademoiselle du Boissier en se levant discrètement: adieu, madame; si j'ai dit quelque chose qui vous déplaise , j'espère que vous ne m'en voudrez pas.

— Eh bien! où allez-vous donc? reprit madame d'Epenoy, qui la vit se diriger vers la chambre à coucher.

— Je suis fagotée indignement , et je ne veux pas rencontrer ce monsieur dans l'antichambre ; je vais passer par le petit escalier.

— Mais il a cinquante ansl dit en riant madame d'Epenoy.

— Ce n'est pas une raison pour que je lui fasse peur.

En prononçant ces paroles, qui promettaient

une prochaine conversion aux sages maximes de sa prolectrice , mademoiselle tlu Boissier ouvrit Ja porte de la cliambrc à coucher et disparut au moment où le domestique rentrait dans !e salon pour annoncer M. do Morsy.

Madame d'Epenoy accueillit le marquis avec un empressemonl familic- annonçant à la fois les liens d'amitié qui les unissaient depuis longtemps et le plaisir particulier qu'elle avait à le voir en ce moment.

— Je vous attendais, lui dit-elle ; j'étais bien sûre que vous viendriez à mon premier appel. Vous avez vu mon fils?

— Je l'ai rencontre tout à l'heure aux Tuileries, n'ponfjit le marquis.

— Pauvre [.cuis ! il ne se cloute guère qu'en le chargeant de vous prier de passer ici , je l'envoyais cheichcr la férule qui doit le corriger.

— Qu'a-t-il donc fait?

— C'est tout un procès à instruire ; attendez-moi là, tandis que je vais chercher les pièces.

Madame d'Epcnoy entra dans sa chambre à coucher , prit plusieurs papiers dans un tiroir de son bureau , et revint ensuite au salon ; mais auparavant elle eut soin de s'assurer du départ de mademoiselle du Boissier , précaution qui semblait indiquer peu de confiance dans la discrétion de la fille à marier.

— Préparez votre patience , dit-elle en s'asseyant dans sa bergère tandis que le marquis prenait un fauteuil ; il s'agit d'écouter une confidence : il y a une trentaine d'années vous n'auriez peut-être pas attendu mes avances pour solliciter l'emploi que je vous impose; aujourd'hui c'est à moi de risquer le premier pas, trop

heureuse encore s'il ne vous fait point battre en retraite.

Le marquis avait accueilli par un sourire mélancolique l'allusion de la vieille dame aux jours de leur jeunesse; mais, au lieu d'y répondre en appuyant lui-même sur ce sujet , il s'inclina et dit d'un ton sérieux :

— Vous savez , madame , que je suis le plus dévoué de vos serviteurs.

— Je le crois; et sans plus de compliments je commence. Permettez -moi seulement un préambule indispensable. Il y a cinq ans , lorsque M. d'Epenoy mourut, Louis venait d'atteindre sa majorité ; il entra donc aussitôt en jouissance de la fortune de son père, fortune composée du domaine des Tillots , estimé i4o,ooo francs , et de i ,000 écus de rente en cinq pour cent. C'était un revenu de près de 8,000 francs dont je ne lui demandais aucun compte, de plus il était logé et nourri chez moi , lui, son domestique et ses deux chevaux. L'appartement que j'avais alors dans la rue Varennes était vaste , et ma fortune personnelle me permettait de faire les choses grandement. Voilà donc M. Louis disposant, à peine majeur,

d'une liste civile de 8,000 francs sur laquelle il n'av.'iit à payer (jue ses dépenses de loilelle , les gages de son domestique , ses stalles aux théâtres et les dîners de garçon qu'il lui plaisait de donner à ses amis. Ne pensez-vous pas que plus d'un fils de bonne maison se fût accommodé d'un pareil budget?

— Moi le i)remier5 à son àgo, répondit le marquis; à vingt-deux ans j'étais lieutenant de dragons, et mon père m'allouait pour tout supplément de solde 1,200 francs par an.

— Mon bon sujet de fils parut trouver d'abord sa condition supportable ; mais bientôt la société déjeunes étourdis dans laquelle il s'était lancé lui inspira des idées d'indépendance et de dissipation incompatibles avec une conduite régulière. Sous le prétexte de ménager mon repos, qu'il troublait quelquefois en rentrant au milieu de la nuit , il ne tarda pas à m'exprimer le désir de louer un appartement particulier dans le quartier où il avait ses relations habituelles. De la sorte, je ne penserais plus à veiller en l'altendanl; ou mon sommeil ne serait plus interrompu h son retour par le bruit de son cabriolet: ses chevaux eux-mêmes

Y gagneraient on étant moins faiij^niés, et une foule d'autres raisons de pareille force. Cela signifiait qne M. Louis trouvait ma domination trop lourde, si tolérante qu'elle fût en léalité, et voulait devenir le maître absolu de ses actions. Que faire? résister c'eût été compromettre mon autorité. De quel droit d'ailleurs enchaîner l'existence de mon fils h la mienne ? N'était-il pas majeur ?

Je cédai donc malgré moi , et quoique je prévisse ce qui allait arriver ; mais le jour où Louis •alla s'établir dans son nouvel appartement, je ne pus résister au triste plaisir de prophétiser à la manière de Cassandre. — « Mon cher ami, lui dis je, à présent que te voila hors de ma tutelle, ton premier soin va être t!e manger la fortune de ton père; cela ne sera pis long, si j'en crois les dispositions que tu manifestes depuis quelque temps. Si tu es un fou, et je le crains, tu ne t'arrêteras pas que tout n'y ait passé ; si tu deviens raisonnable , et Dieu le veuille! tu comprendras bientôt qne le l)onhour n'est pas dans le dérèglement. Dans tons les cas, le veau gras sera toujours prêt à être mis à la broche; et plus tôt reviendra l'enfant pro-

digue , plus il rendra sa mère heureuse. Maintenant retiens ceci : le bien de ton père t'appartient, et je ne puis past'empccher de le dissiper; mais ma fortune est à moi , et pour aucune considération je n'en distrairai la moindre parcelle en ta faveur avant ton mariage. C'est un dépôt que je te garderai fidèlement et que je saurai défendre contre toi-même. Ainsi, lorsque tu feras des dettes, car tu en feras , ne compte pas sur moi pour les j^iayer , et rappelle-toi qu'il sera inutile de donner mon adresse à tes créanciers. »

Louis essaya de tourner en plaisanterie mes prédictions et jura de m'édifier par sa conduite. Fort peu tranquillisée par ces protestations, je mis en pratique sans délai un plan de vie propre à atténuer les désastres que je prévoyais. Ce fut alors qu'à la grande surprise de mes amis, qui ne comprenaient rien à ma soudaine avarice , je quittai mon bel appartement de la y* rue Varennes , pour m'établir dans cette mo-

deste demeure. Je vendis mes chevaux, et je n-e conservai qu'un domestique et une cuisinière; à mon âge, on se passe fort bien de fenmie de chambre et, n'ayant plus de voiture,

je n'avais pas besoin de cocher; en un mot, je réduisis ma dt'pensc au nécessaire de ma condition. Sur mes Lrcnîo mille livres de renie, je m'étais imposé la loi d'en économiser vingt mille, et il n'est pas d'ann-'^e où je n'aie mis de côté davantage. Ainsi , tandis que mon vaurien brûlait ses chandelles par les deux bouts, je soufflais les miennes comme Harpagon; ce qui fait qu'en riant de ses extravagances on n'épargnait pas ma ladrerie , et que plus d'une Fois dans le monde j'ai eu le plaisir d'entendre circuler autour de moi le proverbe : « A père avare, enfant prodigue! »

— Excellente mère! dit M. de Morsy on pressant affectueusement la main de sa vieille amie.

— îSIon fils est un beau jeune homme, qui deviendra, je l'espère, un homme distingué, reprit madame d'L[)enoy avec un mouvement d'orgueil ; ses défauts sont ceux de son âge et, si sa léle est légère, il a le cœur excellent. IMoi je suis une vieille femme qui ne sert plus à grand'chose dans le monde; n'cst-il pas juste que je vive jiour lui? C'est mon boiilieur d'clre avare, puisqu'on (in de compte, sa fortune dis-

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