LE DROIT DES PEUPLES
L'Eglise pousse si loin le souci de l'ordre social et de tout ce qui sert à le garantir, que tout en laissant aux fidèles, la liberté théorique de leurs opinions et de leurs préférences, elle n’hésite pas à leur demander l’acceptation pratique des gouvernements de fait suffisamment établis: “Lorsque, déclare Léon XIII, (1) dans une société, il existe un pouvoir consti-
12. -— Ibid. — 11 faut donc renoncer à cette définition, aussi suspecte que pompeuse, de la démocratie: ‘Le gouvernement du peuple par le peuple”, à moins que ces derniers mots ne s'entendent, dans un sens large, des élus du peuple.
1. — Lettre aux Cardiñaux français, 3 mai 1892. — Voir, à titre documentaire, D’Alès, Diction. apolog. de la Foi cath., au mot Insurrection, pp. 1064-66: on y exprime l'opinion la plus large, semble-t-il, qui puisse être professée par des catholiques sur la question de l'attitude à prendre vis-à-vis des gouvernements de fait.
tué et mis à l'oeuvre, l'intérêt commun se trouve lié à ce pouvoir, et l’on doit, pour cette raison, l'accepter tel qu'il est”
Est-ce à dire qu’il n'y a pour les peuples aucun remède, aucune protection contre les excès et la tyrannie des pouvoirs publics?
Ici, nous posons le pied sur un terrain délicat, et il convient de n'avancer qu'avec la plus grande circonspection.
L'hypothèse où nous nous plaçons, c'est que l'autorité, soit dans la personne qui commande, soit dans la forme de gouvernement, est légitime, mais que cette autorité, par des lois injustes et des mesures oppressives, forfait à son devoir. L'insurrection en pareil cas, c’est-à-dire la rébellion contre le pouvoir lui-même, n'est pas permise. (2) L'abus du commandement n’enlève pas, en soi, le droit de commander.
Toutefois, notons bien les deux remèdes légaux indiqués, pour les cas de tyrannie extrême et intolérable, par saint Thomas d'Aquin: “Si d'abord il appartient à une autorité supérieure de juger semblable litige, c'est d'elle que l'on doit attendre la repression des excès dont on souffre.” (3) Cette autorité supérieure, fait observer Zigliara, on la trouve dans le Pape, dans l'Eglise véritable qui est la tutrice des peuples, de qui relève en dernier ressort toute question de droit naturel, et vers laquelle les nations chrétiennes en détresse devraient se tourner. — Si, en outre, les lois fondamentales d’un pays sont telles que la Constitution met entre les mains de la société ou mieux de ses représentants l'élection du souverain, la socifté, en cas d'abus tyrannique, et par un droit inné de défense, peut intervenir, soit en tempérant le pouvoir abusif, soit même en le cassant.
“Et il ne faut pas croire, ajoute saint Thomas, (4) que celte société-là agisse d’une manière injuste en chassant un tyran qu'elle s'est donné, même à titre héréditaire, parce qu’en se conduisant en mauvais prince dans le gouvernement de l'Etat, il a mérité que ses sujets brisassent le pacte d’obéissance.”
En dehors de ces remèdes supérieurs et souverains, l’enseignement catholique autorise une attitude de résistance pas-
2.— Cf. Lortie, ouv. et t. cit., P. II, IL. I, ec. IV, art. 5. 3. — De regim. prince. L. I. ch. 6.