‹ L'écuelle et la besace; scenes historiques du 16eme siecleChapitre 181 sur 184 · IMPRIMERIE DE L. J. DE CORT · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE DE L. J. DE CORT

L'existence future d'une littérature nationale, est une question ([ui , au moment actuel, préoccupe trop vivement les esprits en Belgique, pour qu il ne soit pas, en quelque sorte, du devoir de tous ceux qui en comprennent l'importance, de concourir, selon leurs vues et leurs forces, à la débarrasser des nuages qui l'obscurcissent et des obstacles qui en ai'rèlent la solution. On nous permettra donc de hasarder notre opinion sur ce fait d'intérêt général, avant d'émettre, au sujet du nouvel essai que nous publions aujourd'hui, le peu que nous avons à en dire.

Les peuples dont le développement intellectuel , ou pour nous renfermer dans un sens plus précis, dont le génie littéraire se manifeste à une époque tarcliAC relativement à l'ensemble de la civilisation des nations contemporaines, reçoivent nécessairement et s'assimilent une partie des idées, des principes, des tendances, des procédés et des théories d'art, qui composent la littérature

de ces nations. Celte observation est vraie surtout à l'égard des temps modernes où les relations de peuple à peuple ne rencontrent pas d'obstacles qui en entravent l'influence. Pendant l'antiquité, l'isolement dans lequel se renfermait un grand nombre d'étals, laissait un champ beaucoup plus libre à un développement individuel , intime , dégagé de principes étrangers. A mesure que l'on s'éloigne des époques primitives, les traces de ces héritages de la pensée , deviennent plus nombreuses et plus sensibles. L'influence littéraire de l'Orient sur la Grèce est bien moins grande que celle de la Grèce sur les Romains. Celle-ci est à son tour moins considérable que ne l'a été plus lard l'action des littératures grecques et romaines sur les peuples modernes, surtout à l'égard de ceux dont la langue est d'origine romane. A notre époque, les faits de ce genre doivent se montrer plus frappans encore. On ne trouve pas là, du reste, matière à reproches envers le peuple dont la manifestation intellectuelle ayant lieu tardivement, subit les conséquences nécessaires de sa position. Il n'y a que l'étroitesse d'un esprit exclusif qu'il n'est plus permis d'apporter aujourd'hui dans l'examen de questions semblables, qui puisse non-seulement refuser *à une nation le droit de profiter de la civilisation de ses aînées, mais encore méconnaître l'opportunité qu'il y a pour elle à le faire. Remarquons d'ailleurs que ces emprunts faits à des littératures étrangères, n'excluent pour elle ni l'originalité complète de la forme, ni la nationalité de ses idées essentielles. Et pour en citer deux preuves prises, l'une dans les temps anciens, l'autre dans l'époque moderne, la littérature des Romains ne fut-elle pas nationale, quoique entée sur les productions grecques? Nous ne parlons pas de leur poésie, de leurs traditions primitives, évidemment romaines d'origine, mais de ce que l'on a appelé leur littérature classique. Dans celle-ci, ne se révèle-t-il pas partout un esprit unitaire , né du sol, éminemment national ; la préoccupation constante de l'idée de cette grande Rome, idée devant

laquelle s'effacent toutes les individualités? Qu'y a-t-il de plus romain que la largeur et la simplicité de César, Pesprit satyrique et le patriotisme ardent d'Horace , la profonde éuerjjie et la grandeur de Tacite? Parmi les peuples modernes, il en est peu dont la littérature ait été aussi nationale que celle des Espagnols jusqu'à la fln du seizième siècle. Tout y reflète la noblesse, la pureté morale, le génie sévère et religieux de l'ancienne Caslille; et pourtant, celle littérature s'est largement abreuvée à quatre sources différentes: les poésies provençales, arabes, portugaises^ italiennes. 11 résulte de ces faits et d'un grand nombre d'autres analogues , que l'influence d'une littérature étrangère n'implique pas pour celle que celte influence éveille ou modifie, l'exclusion d'un caractèi'e spécial, d'une allure particulière d'idées et de forme. C'est une situation qui n'admet plus, il est vrai, la naïveté primitive, les épanchemens limpides, le développement libre des peuples jeunes ; mais qui, en revanche, fait marcher d'un pas bien plus rapide vers la perfection les littératures qui dirigent leurs propres inspirations par l'expérience de leurs devancières et le contact de la civilisalion contemporaine.

La Belgique louche aujourd'hui à cette situation. De quel côté tournera-t-elle ses regards? Où puisera-t-elle la sève qui semble lui manquer? Quels élémens doit-elle assimiler à sa propre nature? La solution de ces questions, déterminerait le caractère de sa littérature a venir. Si nous ne pouvons y répondre complètement, du moins essaierons-nous de déduire de leur examen les probabilités qu'autorise l'étude consciencieuse des faits suc lesquels elles reposent.

Il importe peut-être à notre but, de déclarer ici que nous n'entendons point par influence, agissant d'une littérature faite sur une littérature naissante, ce despotisme tyrannique qui fait mourir toute inspiration originale sous des principes de commande et des formes d'emprunt. Ce ne sont point des imitations

inintelligentes et serviles , une superposition violente d'idées étrangères, des j)rocédés factices appliqués ri l'esprit d'une nation, qui serviront à fonder sa littérature. L'abdication complète du type national est aussi funeste au développement du génie littéraire d'un peuple, que les discussions de mots le sont à son maintien , lorsqu'il a atteint son apogée. Nous ne voulons pas plus pour la Belgique, de la latinité du moyen âge, que nous ne lui souhaiterions l'école sophistique qui marqua la décadence de la littérature grecque.

La civilisation des peuples modernes, et par conséquent leur littérature , se compose d'élémens dont une partie leur appartient en propre, et dont l'autre leur fut léguée par les âges antérieurs. Lorsque le christianisme vint remplacer les théogonies primitives, et séparer profondement le monde ancien qui finissait du monde nouveau qui allait naître, l'aspect de la société aussi bien intellectuelle que politique, se présentait tout différent de celui de la haute antiquité. Dans celle-ci , en effet, les civilisations s'étaient développées chacune d'après ua principe unique. Le plus souvent ce principe était théocratique, comme chez les Indiens, les Hébreux, les Egyptiens, les Etrusques, les Pelages. D'autres peuples avaient pour caractère la suprématie d'une caste conquérante ; d'autres , l'élément démocratique. La société nouvelle ne se présente guère avec celte unité d'idées et de formes. C'est au contraire une lutte incessante, animée, féconde d'ailleurs en résultats progressifs, des divers élémens de l'antiquité entre eux , et de ceux-ci avec les forces nouvelles qui surgissent j lutte de principes et lutte de faits; lutte de crojances qui se succèdent et de nations qui se déplacent. Le double aspect de cette époque si mémorable , nous semble pouvoir être exprimé, sauf les divergences de détail que notre cadre trop restreint ne nous permet pas de caractériser, d'un côté par la lutte du néoplatonisme, cette dernière et puissante expression des philosophies grec(jues, contre lechris-

tianisme qui va s'élever sur ses débris; et de l'autre par celle de l'empire romain contre les populations germaines qui l'entament de toutes parts. La civilisation moderne est la conséquence de ces deux faits.

En suivant dans l'histoire intellectuelle des nations, le développement des élémens nouveaux apportés par le christianisme et la domination germanique, on est frappé des immenses résultats dont ils sont la cause. D'une part une religion spiritualiste, morale , lumineuse et profonde à la fois , se substitue à une théogonie, poétique si l'on veut, dans ses attributs mythologiques, mais essentiellement matérielle dans son essence; de l'autre, une race d'hommes jeune, forte, vivace, introduit dans la vieille Europe qu'elle régénère, ces principes d'indépendance personnelle, de développement individuel et libre, inconnus avant elle. Le génie poétique des Germains était d'ailleurs en harmonie avec leur caractère social ; et lorsqu'il se fut allié au christianisme, lorsqu'il eut dépouillé sa rudesse native, il devint la véritable source du développement des littératures modernes. C'est lui qui conservant, tout en devenant chrétien, des traces de son culte primitif, sa croyance naïve au merveilleux, ses fées, ses génies, ses nains, sesgéans, ses sorciers, créa les poèmes chevaleresques, ces cycles de fables épiques dont s'inspira tout le moyen âge. Dans la suite, les peuples auxquels la race germaine ne s'était mêlée que faiblement, et qui étaient restés le plus longtemps sous la domination romaine, furent aussi ceux que le débordement des littératures anciennes, teignit le plus profondément de couleurs étrangères à leur type national. Leur langue, d'origine latine, favorisait d'ailleurs cette assimilation. C'est ainsi que leur littérature s'incorpora les élémens principaux du génie grec transmis primitivement par le monde romain; les subtilités de sa rhétorique, son esprit vif et pénétrant, la marche de sa philosophie, son système de composition historique, les formes de sa tragédie, et jusqu'à la

malheureuse poe'sie didactique de l'école d'Alexandrie. Aujourd'hui même, nous voyons un de leurs partis littéraires, faire revivre à heaucoup d^égards, avec ses qualités et ses défauts, la poésie toute matérielle d'Aristophane. Un des caractères de leur physionomie, qui, rappelant les époques les plus tristes de la société grecque et romaine, contribue à les séparer des peuples germains, est le malaise profond, le découragement, le doute bien près de formuler la négation , l'isolement et la froideur de l'àme , résultats d'une analyse qui s'est attachée trop souvent à dissoudre le ciment social. Dans le Nord , le champ intellectuel n'est pas jonché de ruines ; la philosophie n'a point déraciné les croyances; l'enthousiasme de la pensée et du cœur s'est allié à une érudition immense; les peuples n'ont abdiqué leur type national , ni dans leurs mœurs ni dans leur expression littéraire. Le génie du septentrion a pour symbole cette magnifique architecture chrétienne, essentiellement germanique, qui, pendant trois siècles, a couvert de ses monumens le sol de rAllemagne, de la Belgique , de l'Angleterre et d'une partie de la France ; architecture savante et naïve à la fois ; riche et pleine d'unité; mystérieuse dans son origine, étincelante dans son développement; manifestation la plus sublime que l'homme ait pu faire d'un sentiment religieux d'amour, de grandeur et de foi,

]\laintenant que nous avons essayé de caractériser, autant que nous le permettent les limites d'une préface, les deux aspects de la civilisation et de la littérature modernes, recherchons celui d'entre eux vers lequel l'origine, Fhistoire, la constitution, les tendances, le génie particulier, en un mot la nationalité de la Belgique, doit la porter davantage : est-ce le Midi ou le Nord ?

La souche de la plus grande partie des peuplades qui habitèrent l'ancienne Belgique , est évidemment germaine. L'élément gaulois ne se montre que dans les provinces du sud. Tout d'ailleurs dans l'esprit, dans les coutumes, dans les institutions des Belges, dans leur goût d'un libre développement individuel,

flans leur attachement à leurs croyances et à leurs franchises, dans leurs traditions populaires et jusque dans leurs noms propres où dominent les consonnes, tout, disons-nous, rappelle cette origine. Leur physionomie morale, sérieuse parce qu'elle reflète un jugement ferme, un sentiment profond du devoir et une certaine contemplation intérieure ; franche parce que les vertus de famille et le bonheur du foyer domestique y répandent leur sérénité, accuse encore leur fraternité avec les races germaines. Si actuellement on admet la vérité de ce rapprochement qui repose non sur un paradoxe , mais sur des faits , la question de savoir vers quel côté les essais de notre littérature doivent se diriger, n'attend plus une réponse : elle est résolue.

Oui, le Nord avec l'immensité et la profondeur de ses ëlaborations intellectuelles; le Nord avec son entrainement poétique et ses recherches laborieuses; ses travaux sur le passé et ses aspirations vers l'avenir ; le Nord avec ses édifications, ses idées, la persistance de ses travailleurs, ses luttes quelquefois ; l'enthousiaste et pensive Allemagne; l'Angleterre avec son esprit critique et positif, son grand poète dramatique, ses historiens et ses romanciers ; l'Ecosse, l'Irlande, le Danemark avec l'originalité de leurs chansons populaires ; la Russie qui s'éveille ; la Norwège qui, tout en perfectionnant l'enseignement du peuple, concourt à éclairer l'histoire de l'antique Scandinavie ; l'Islande enfin avec son Edda si large dans son allure poétique , si étonnante dans sa théogonie ; — tels sont les élémens principaux dont le contact avec le génie propre à la Belgique , ses légendes nationales , ses vieilles traditions et la richesse de ses documens historiques , peut lui donner une littérature.

Nous ne prétendons pas dire toutefois qu'il faille, en étudiant le monde germain , élever un mur de séparation entre les peuples méridionaux et nous. Cette prétention serait aussi étroite, aussi injuste que vaine. Notre époque a plus que toute autre, cherché à détruire les barrières élevées à l'encontre des relations

xn.

intellectuelles des peuples. Personne d'ailleurs ne conteste les beautés éraineutes de l'ensemble de la littérature française par exemple. Seulement, s'il est vrai que c'est l'imitatiou trop servile de la forme et de l'esprit actuel de cette littérature, qui nous perd, alors qu'il nous soit permis de désirer et de rechercher l'antidote de notre mal. Kous ne nous dissimulons pas du reste les obstacles que les écrivains belges qui se serviront de la langue française , trouveront à se séparer de formes longtemps étudiées, pour empreindre leur style d'une couleur qu'ils n'ont pas bien distincte dans la pensée. Il n'y a que des études longues , tenaces , consciencieuses , qui puissent mener à ce résultat; et nous ne savons que trop, pour notre part, quelles difficultés surgissent dès les premières tentatives.

Ici se rencontre une question que l'on a rendue très-irritante, et qui ne nous semble qu'oiseuse, celle de l'emploi des langues française et flamande. On a eu le grand tort, selon nous, de vouloir rendre cet emploi exclusif. Les discussions véhémentes qui se sont élevées à ce sujet, tombent, croyons-nous, devant une argumentation bien simple : y a-t-il aujourd'hui en Belgique deux masses de population qui, parlant chacune une langue différente, sentent le besoin d'une littérature nationale écrite dans cette langue? En cas d'affirmative, donnez à ces deux fractions du pays les œuvres qu'elles réclament. Ce qui en résultera pourra même devenir une littérature unitaire dans son esprit et ses tendances, quoique s'exprimant en deux idiomes différens. La supériorité relative sera en faveur des auteurs qui écriront le mieux, qui auront le plus d'élévation dans la pensée, et surtout qui se montreront les plus nationaux, dans la véritable acceptio'ti du mot, qu'ils parlent flamand ou français. Nous ne sommes pas de ceux qui professent pour le flamand un mépris hautain et systématique : nous croyons même que les écrivains qui choisiront cette langue d'origine toute saxonne, rencontreront bien moins de difficulté que les autres à donner une phy-

sionomie originale à leurvS livres. Seulement nous regrettons que beaucoup de ses amis s'évertuent en de frivoles discussions, et oublient que Corneille n'attendit pas que l'on eût décidé entre le v et ïu rivaux pour produire des chefs-d'œuvre. Il fait peine à les voir s'arrêter , au plus sérieux de leur travail, pour remplir nos feuilles politiques des bulletins journaliers de l'enfantement laborieux de leur orthographe, et des consultations orageuses qu'il provoque.

On sent qu'au point de vue où nous nous sommes placés, les autres obstacles qui entravent de tous côtés les essais littéraires que l'on tente en Belgique, n'apparaissent que comme une question de second ordre. Si nous les passons aujourd'hui sous silence , ce n'est pas toutefois que nous en méconnaissions la valeur. Nous savons aussi bien que personne , ce qu'il faut de dévouement à la cause, de résignation dans le présent et de foi dans l'avenir, pour lutter contre les découragemens qu'ils amènent. Mais que ceux qui croyent à une littérature nationale, qu'ils écrivent en français ou en flamand, ne se rebutent point dès les premiers pas. Une telle œuvre ne demande ni travail commode, ni loisir nonchalant, ni marche timide. Si le noviciat est rude, que le courage soit à son niveau. Si le terrain est dur, que la bêche soit tranchante et la main vigoureuse. Le but est assez beau d'ailleurs, pour ne pas reculer devant la difficulté des moyens.

Qu'on nous permette actuellement une observation à l'égard du recueil que précèdent ces lignes. Les pièces qui le composent, triées parmi un grand nombre de poésies écrites à différentes époques , premières manifestations telles quelles de la vie intérieure , d'un regard sur le passé , d'un reflet du monde actuel ou d'une espérance vers l'avenir, ne portent pas, et nous devons être les premiers à le reconnaître, l'uniformité du caractère spécial auquel nous voudrions atteindre, bien que nous sentions toute la distance qui nous en sépare. On pourra donc

nous adresser le reproche de n'avoir pas fait ce clioix assez sévère, et nous y souscrivons d'autant plus volontiers que la justesse de ce reproche sera une approbation des idées que nous avons émises plus haut. Nous tenons beaucoup plus à la fortune de principes qui peuvent devenir profitables et qui embrassent une question générale qu'au sort de nos propres ouvrages. Si de bienveillantes sympathies ont été acquises à notre premier essai, ce n'est sans doute ni pour sa valeur intrinsèque , ni pour son stvle qui trahit trop souvent des préoccupations antérieures de forme et d'expression , mais peut-être à cause de ses tendances à se rapprocher du sérieux propre au type naticmal, par son caractère historique et la simplicité de son développement. Nous oublierons donc le peu que nous avons fait , pour nous tourner vers l'avenir. Pour nous, l'avenir est tout ; et si , en marchant vers lui , les forces nous font défaut , nous apporterons du moins dans le labeur commun, le recueillement de l'étude et la constance du dévouement.

6 Octobre, 1859.

Uotn-SIttmc Î>'2lnt)fr0.

Ils étaienl beaux les temps où de ses chastes flammes La foi jeune et féconde illuminait les âmes; Où, sortant du tombeau, la vieille humanité Levait au ciel ouvert un oeil de confiance j Où la terre priait"; où la sainte croyance Dorait tout des reflets de sa virginité.

La Home impériale avait creusé sa loiiibe : Quand elle y descendit, vaste et morne liécatoml^e, L'univers un instant douta d'un lendemain ; jMais le Seigneur souflla sur ce débris innnonde , Et sa puissante main cou\rit un nouveau monde De langes arrachés au suaire romain.

O Christ ! du Golgotha la cime ténébreuse Avait \u s'arrêter ta niarclie douloureuse: Elle avait entendu mourir ta grande voix; Tes yeux s'étaient fermés sur le sanglant mystère; Ton esprit avait fui vers les cieux ; et la terre, La terre respirait à l'ombre de ta croix.

La terre rajeunie et d'espérances pleine, Mêlait à l'air du ciel une joyeuse haleine : Le jour, elle aspirait l'amour et le soleil ; Et dans les rêves d'or de ses nuits étoilées, D'un avenir divin les splendeurs dévoilées Passaient, aube éternelle au front pur et vermeil.

la lerre tressaillait aux accens des cantiques Qui, des dômes dorés et des cliaumes rustiques , S'envolaient en cliantant , comme de blancs oisf;)Ux : Océan d'harmonie aux vagues nuirmurantes ; Saints accords qui, partis de bouclies différentes, Trouvaient près du Seigneur, tous, les mêmes échos.

La terre s'enivrait des légendes pieuses, Beaux et naïfs récits aux trames merveilleuses Que la voix des vieillards déroulait lentement : Si beaux et si naïfs que leurs formes légères Dans l'esprit des enfans, des hommes et des mères, Comme un rêve divin, flottaient incessamment.

La terre se peuplait de hautes cathédrales Qui, des clartés de l'aube aux ombres vespérales, Entouraient leurs piliers de nuages d'encens : Leurs longs vitraux versaient un jour mélancolique Sur le peuple à genoux ; et l'orgue magnifique Jetait sa voix puissante aux arceaux frémissans.

Alors, alors, yIHc féconde, Anvers faite d'un dur ciment, Qui , dans l'Escaut à l'eau profonde Baignes tes pieds nonchalamment ;

Alors tu creusais tes entrailles l*our qu'une vaste église, un jour, Pût abriter dans ses murailles La foi sainte et le saint amour ;

Et, dans la céleste patrie, Chercliant un nom pour son autel , Tu pris le doux nom de Marie, Le plus doux qui résonne au ciel.

Creusez , creusez , pioches actives !

Creusez : ne vous arrêtez pas , Que les eaux sous le sol captives Des travailleurs mouillent les bras.

Creusez la profonde spirale !

Plus encor, fers laborieux !

Car elle doit, la cathédrale, Monter bien avant dans les cieux !

Que les lourds béliers réagissent Sur ces longs pieux au feu durcis y Que les fondemens s'élargissent Sur de solides pilotis !

Voici que le contour se ferme Sous la figure d'une croix :

C'est le symbole, c'est le germe Du culte et du temple à la fois !

OMS.

Grandissez , croix myslériciise !

Qu'assis sur vous , le monument Puisse tourner sa nef pieuse Vers le sépulcre, saint aimant !

Allons ! truelles , point de tiève !

Exhaussez le vaste contour.

Bien! avec le mur qui s'élève, Travailleurs, remontez au jour !

Bien ! la voilà qui sort de terre, La belle église aux cent piliers ; Son large et puissant caractère Déjà rayonne sur ses pieds !

Déjà, chaque fois que naît l'aube.

Plus éclatante de splendeur l'-lle revêt sa blanche robe , Comme luie épouse du Seigneur !

Elle est faite, la nef immense !

Demain les chants l'ébranleront :

Elle est faite j et déjà commence A s'élever son double front !

Son double front, ses tours superbes Qui vont grimper aux cicux béans, Comme sortent d'entre les herbes Côte à côte deux pins géans !

Non : — elles n'iront point ensemble Une seule atteindra si haut , Car, pour que sa sœur lui lessenible, j\os temps sont arrivés trop tôt.

Eh bien donc, monte solitaire :

Qu'importe au Seigneur, en effet Lorsque la croyance est sincère, Quel monument elle se fait ?

Qu'importe au Seigneur que la pierre S'embellisse d'un art mortel ?

11 entend toujours la prière :

Le cœur est son meilleur autel !

Mais toi, puisque la foi t'élève, Laisse sa main hausser ton front; Laisse en tes flancs couler sa sève Laisse son fer tailler ton tronc.

Elle croît, la tour gigantesque :

Mille bras hâtent son essor.

A'oici que l'ogive mauresque Se superpose, et monte encor.

Voici que ceux dont la jeunesse Bâtit ses premiers escaliers, Un jour atteints par la vieillesse, Sont morts, et dorment oubliés.

Les fils ramassent leur truelle :

Les fils s'en viennent à leur tour, Hausser d'une ogiv e nouvelle La vaste et grandissante tour.

Et puis , ils passent éphémères, Sans achever l'œuvre entrepris :

Les marches que firent les pères Ne sentent plus monter les fils.

Et d'autres ont en héritage L'incessante construction , Qui j pour s'élever d'un étage Prend une génération.

Ainsi, dévorant les années.

De la racine au faîte allier, Cet arhre aux feuilles burinées Mit à grandir, un siècle entier.

Enfin dans les sombres nuages , Superbe , il peut baigner son front , Tandis que sur ses flancs les âges En groupes s'amoncèleront !

Voyez! voyez! sa haute cime Où de la terre meurt la voix, Dans son isolement sublime, Sert de piédestal à la croix ;

La croix qu'en la base du temple Un autre siècle renfermait, Et que tout œil enfin contemple Etincelante à son sommet !

La croix qui plane dans l'espace.

Signe auguste , nœud solennel Qui lie à la terre qui passe , Celui qu'on nomme l'Eternel !

Et maintenant, montez sur vos ailes de flammes, Le psaume des esprits et l'hosanna des âmes ! De la terre qui prie, ô cantique puissant! Montez, mourez aux cieux, et renaissez encore ! Que chantent avec vous, et la cloche sonore Et l'orgue monstrueux au clavier frémissant !

Seigneur! l'urne s'épanclie.

L'urne sainte du cœur.

Afin qu'à sa liqueur Ta soif d'amour s'étanche !

Elle est pleine d'accens De tendresse infinie, D^extase et d'harmonie, De prière et d'encens !

Seigneur ! la voix profonde Qui s'élance vers toi , Est l'hymne de la foi Que te cliante le monde !

L'hymne de l'univers ; L'hymne de toutes choses ; Du cœur où tu reposes ; Des nids sous leurs toits verts !

L'hymne de la nature, Des mers, des monts, des hois Qui parlent par la voix De chaque créature !

L'hymne, mot éternel Que l'arbre à l'oiseau nomme, Que l'oiseau dit à l'homme, Que l'honune chante au ciel !

Mot pur que tout renferme, Qu'exhale toute voix; Mot du monde à la fois Et la fin et le germe !

Mot que dans le saint lieu Les âmes se révèlent Par deux sons qui s'épèlent L'un : Amour , l'autre : Dieu !

Notre-Dame frémit aux accords du cantique; Les vagues de l'encens baignent la nef gothique ; La tour remplit les airs d'une immense clameur ; Le prêtre à cheveux blancs lève un bras séculaire, Et l'homme agenouillé sur le sol tumulaire, Sent passer près de lui le souffle du Seigneur.

ôO ODES.

Ce siècle a fui. Le Temps, vieux semeur de ruines Touche d'un doigt glacé les croyances divines, Et les arcanes saints où veillaient leurs esprits, Dans les cœurs dévastés retombent en débris. Tout s'éteint sous ce doigt que sur tout il promène. Le flux et le reflux de la marée humaine Désertent lentement de leurs flots desséchés Ces rivages flétris que le temps a touchés. Mais quand la foi se meurt, l'espoir survit encore : L'âme sombre, parfois, à l'espoir se redore, Comme le vaste écueil, quand le soleil a fui, Brille au phare éclatant qui rayonne sur lui. L'âme que la foi quitte, au jour de la souffrance, Triste s'en vient frapper au seuil de l'espérance, Dernier asile ouvert à ses vœux éperdus-, Et l'homme espère encor quand il n'adore plus.

Mais hélas! à son tour, perdant son auréole, Comme la foi , sa sœur, l'espérance s'envole : C'est récho qui s'endort quand s'éloigne le bruit; C'est le reflet qui meurt quand le rayon s'enfuit.

Alors le cœur humain tout jonché de décombres , Voit s'épaissir sur lui de larges masses d'ombres Qui dans tous ses replis traînent leurs noirs lambeaux ; Et le reptile impur qu'enfantent les tombeaux, Qiii vit de la poussière, et qu'on nomme le doute, A travers ces débris se frayant une route, Vient chercher dans le cœur une place qu'il mord , Y verse son venin, et l'athéisme en sort.

Quand le vaisseau puissant sur les mers s'aventure,

Les matelots joyeux chantent dans la mâture.

La paix est dans leur cœur comme elle est dans le ciel .

Le zéphyr parfumé, d'un souffle fraternel

Gonfle la voile blanche; et la vague marine

Berce comme un enfant sur sa blonde poitrine

Le navire qui fuit, emportant dans son cours La foi dans l'arrivée et l'espoir de beaux jours. Il fuit. Il fuit encor. L'isolement commence. Autour de lui la mer étend sa nappe immense. La nuit lève bientôt un front silencieux : Il va toujours; il a sa boussole et les cieux ! . Le lendemain , on voit une blanche nuée Dans un coin du ciel bleu doucement remuée. Elle est blanche, elle est loin, et pourtant le marin Interroge les airs d'un regard moins serein. Il écoute parfois, penché sur le borda ge, Le bourdonnement sourd, que fait l'onde au sillage ; Il écoute le vent qui l'elïleure en sifflant. Et puis regarde encor le beau nuage blanc... Mais ce n'est plus déjà cette nue argentée , En frange vaporeuse au haut du ciel jetée j C'est une masse opaque au contour grandissant , Profonde, et qu'un éclair illumine en passant. Elle avance, toujours plus éj^aisse et plus sombre ; Elle avance, et le ciel se voile de son ombre. Soudain tout l'océan tourbillonne et gémit : La ralale l'élreint; le navire frémit:

Et le nuage noir suspendu sur sa tête, Éclate avec fracas et vomit la tempête. La lutte est furieuse entre l'onde et le vent : Le navire s'incline , et dans la mer souvent Tourne et craque, broyé sous la vague écuraante. Enfin, lasse d'efforts, s'appaise la tourmente; Mais le vaisseau n'a plus ni gouvernail ni mâts, Et les marins vaincus, laissant tomber leurs bras. Pressés dans les débris des vergues et des voiles , Errent désespérés sous un ciel sans étoiles.

Ainsi l'bumanité, confiante en partant, Sur l'océan des jours s'aventure en chantant. Bientôt dans son cliemin, la tempête des âmes Se décliaîne , et l'étreint de bondissantes lames ; Bientôt elle n'a plus que le morne horizon D'un océan sans bord et d'un ciel sans rayon.

O monumens vieillis, ô sombres cathédrales, Pourquoi lever encor vos immenses spirales.

Vos grandes croix d'airain, et vos fronts mutilés, Vers des cieux sans espoir que l'homme a dépeuplés ? Laissez de vos arceaux tomber toutes les pierres, Puisqu'ils n'abritent plus le cbœur saint des prières ! On rajeunit vos murs que le temps altéra ; Mais les rides du cœur, qui les effacera ? IN'avez-vous point encore assez subi d'orages, Monumens échoués sur le rocher des âges. Symboles d'une foi que le néant atteint, Tombeaux prédestinés d'un culte qui s'éteint!

Seigneur, est-ce ainsi que le monde.

Un jour, tristement doit finir?

Est-ce là tout ce que la sonde Rencontre au fond de l'avenir?

IN'a-t-il pas d'autres destinées?

Et ses espérances fanées Sont-elles mortes sans retour?

Est-il un germe salutaire

Qui du sein flétri de la terre, Seigneur, doit s'échapper un jour ?

Est-il une moisson de plus larges croyances, De désirs plus divins, de moins vaines sciences, Qui naîtra, fécondée au feu d'une autre loi? L'âme , si bas qu'elle aille en son chaos étrange, Pourra-t-elle , jetant les restes de sa fange. Remonter par l'amour aux splendeurs de la foi ?

Alors, si Dieu se manifeste.

S'il ouvre aux cœurs d'autres chemins ,

— Quelque soit le signe céleste

Qui rayonne sur les humains, —

Alors, toi qui dans les nuages

Laisses passer le flot des âges

Qui respecte ton corps d'airain ,

0 coq que la tour séculaire ,

Ainsi qu'un gardien tutélaire.

Plaça sur son front souverain,

Alors au premier signe apparu dans l'espace, N'est-ce pas que soudain , comme l'aigle qui passe. Tes ailes de métal battront d'un air joyeux ? jN 'est-ce pas que ta voix éclatante et profonde, A cette aube nouvelle éveillera le monde, — ]N 'est-ce pas, n'est-ce pas, sentinelle des cieux?

Anvers , 1 859.

Il est des jours où l'homme en marchant dans la vie,

Veut arrêter soudain ses pas irrésolus,

Jeter un long regard sur la route suivie,

Et, comme un livre aimé, relire avec envie

Tous ces feuillets remplis des temps qui ne sont plus.

Alors, tout lui revient et luit dans sa pensée; Tout revêt une forme et tout parle à ses yeux : Il revoit son enfance en riant dépensée. Feuille verte qui vint, doucement balancée, Errer si peu d'instans sur le flot soucieux.

11 revoit le jour sombre où la \ie eutr 'ouverte Frappa son jeune esprit de tant d'étonnemens; Où maint espoir déçu fit son âme déserte; Où la félicité, vaine ombre au cœur offerte, Mentit, toujours mentit à ses tâtonnemens.

11 revoit, mais en deuil, et dolente, et voilée. Quelque vierge; — un enfant par la mort engourdi : Pauvre âme avant le temps dans les cieux exhalée; Astre qui brille une heure à la voûte étoilée; Fleur née avec l'aurore et morte avant raidi.

Tel enfin que l'oiseau qui venant, sans secousse, Fermer son aile lasse au haut d'un vieux clocher , Revoit au loin son nid, son pauvre nid de mousse, Le bois qui l'abrita, Fonde qui lui fut douce. Le toit de la maison, l'angle noir du rocher.

Et la contrée aride où le vent d'un orage, Le jeta presque mort sur un tronc fracassé;

Et puis surtout, auprès, l'humble et saint ermitage Où quelque main amie essuya son plumage, — Tel l'esprit, tel l'esprit penché sur le passé.

Et bien las, et son aile aussi sur lui fermée, Et regardant au loin, voit le nid paternel. L'eau, le rocher, le bois, la tempête allumée. Et puis l'homme surtout, dont la main bien-aimée Séchant ses ailes d'or, lui rendit l'air du ciel.

Paris, 1835.

2lt)ftt.

Tu m'as dit: (c Aime-moi comme on aime une sœur. » J'ai tâché d'obéir à ta douce parole : Or, avant que ce mot de ton esprit s'env^ole, Ensemble interrogeons son écho dans mon cœur.

Ecoute : quand ton œil me verse sa splendeur, Je crois que sur mon front descend une auréole 5 D'un passé douloureux ton nom seul me console; Et mon âme à ta voix frissonne de bonheur.

Ecoute: si j'avais l'éternité profonde,

A tes pieds adorés je jetterais un monde,

Gomme un sceptre en ta main, si j'avais des palais !

Je t'aime autant qu'un cœur peut aimer sur la terre. Et maintenant réponds, et ne sois pas sévère, Est-ce là, belle enfant, l'amour dont tu parlais ?

Paris, 1837.

S^ ^.aj/aue

0 mon frère, tandis qu'un pas libre et joyeux Te porte sur la terre où dorment nos aïeux,

Sans noir souci qui t'accompagne; Marchant et t'arrêtant ; contemplant tour à tour Là baSj le fond d'un val, là haut, la vieille tour

Assise au front d'une montagne;

Tandis que tous ces lieux , de momens en momens , Réveillant de ton cœur les souvenirs dormans,

Les souvenirs de ton jeune âge, Etalent à tes yeux leur sauvage beauté, Dont l'éclatant reflet sur ton âme jeté,

Enchante ton pèlerinage j

Tandis que sous tes doigts le docile crayon Rend le frais paysage où se joue un rayon ,

L'église à l'ogive gothique, Ou le vieux château-fort, ou le sombre couvent Aux derniers feux du jour illuminé souvent

De quelque lueur fantastique;

Tandis que l'art divin qui berce ton esprit. Comme une tendre mère à son enfant sourit

Sourit à ta jeune pensée , Dans ses ailes d'azur te renferme abrité, Et de son prisme ardent te verse la clarté

En mille reflets dispersée; —

Dis, alors songes-tu quelquefois. à celui

Pour qui depuis longtemps aucun soleil n'a luij

Qui ne trouve qu'un vent contraire Pour sa voile, et qui voit sur le flot arrogant Mordre dans son esquif l'ongle de l'ouragan , —

Dis, songes- tu, frère, à ton fière?

Oui , tu te souviens de moi !

Car aux temps de la souffrance, Comme aux jours de l'espérance , Non, jamais l'indifférence Ne peut monter jusqu'à toi !

Car si ta haute pensée Toujours couve le dessein Qu'elle féconde en ton sein, Aussi dans ton cœur serein Plus d'une flamme est placée!

Car à ton art ravissant Touchent mes pensers austères ; Et, malgré nos sorts contraires, Par l'âme nous sommes frères , Plus encor que par le sang !

Parfois n'en tends-tu pas dans tes courses errantes, Parmi les blonds épis, les ondes murmurantes, Dans le feuillage sombre où glisse un vent du soir, Comme du fond du cœur une plainte arrachée. Comme la voix d'une ombre à tes pas attachée, Et qui, quand tu t'assieds, près de toi vient s'asseoir ?

Un murmure, un soupir, un souffle qui t'effleure;

Le bruit faible et plaintif de quelque ame qui pleure ;

Je ne sais quoi de pur et de toucliant aussi !

Alors, quand cette voix jusqu'à ton cœur pénètre.

Frère, ne sens-tu pas de douces larmes naître.

Et puis, tièdes, trembler en ton œil obscurci?

Ne seDS-tu pas qu'en loi quelque cliose d'étrange, De tristesse et de joie ineffable mélange , Fait palpiter ton cœur gonflé d'émotions ? Que du monde idéal pour toi s'ouvre la porte , Et qu'un souffle de feu sur son aile t'emporte Dans le champ infini des méditations ?

Ecoute! c'est mou âme un moment arrachée A la prison du corps qui la tenait cachée Dans les liens grossiers des sens et de la chair; C'est eUe qui, fuyant sa tombe à tire d'aile, Comme vers sa compagne au loin vient l'hirondelle. S'en vient revoir en toi son ami le plus cher !

O pouvoir inconnu ! Force mystérieuse ! Attraction céleste , ardente , impérieuse ! Amour sacré de l'art, qui charme et réunit ! 0 sainte affection ! Amitié fraternelle Des cœurs de deux enfans éclos sous la même aile, Nourris des mêmes mains , bercés au même nid !

Va ! qu'importent les lois du temps et de l'espace ; Qu'importe qu'entre nous l'homme passe et repasse ; Qu'importe la fortune au visage changeant : Qu'importe un monde froid aux plus nobles des choses , Ecrasant de l'art saint les fleurs à peine écloses, Afin de se vautrer à l'aise sur l'argent !

Qu'importe maintenant qu'une nuit triste et sombre Comme d'un noir linceul m'entoure de son ombre ; Et que de leur soleil mes cieux restent privés ? Va, toujours en dépit de l'obstacle inutile, Toujours, malgré les coups d'une fortune hostile, L'un pour l'autre battront nos deux cœurs éprouvés!

Anvers. 1838.

Oui, j'aime les forêts, les prés et l'onde pure; J'aime le vent du soir qui parfume et murmure; J'aime la pauvre fleur aux fentes du rocher, L'humble croix qui surgit du faîte du clocher, Le nuage aux flancs d'or, qui dans les airs chemine, La vigne des coteaux , le toit de la chaumine , Le château crénelé, les forts, les vieilles tours. Et le petit oiseau qui chante ses amours !

J'aime aussi le rayon de Tétoile rêveuse , Les nocturnes flambeaux de la cité brumeuse, Le follet fantastique à l'errante lueur, Le grand lac où les cieux reflètent leur splendeur, Et les feux du couchant et les feux de l'aurore.... Oui, j'aime tout cela; — mais, enfant, votre oeil pur. Quand il fixe sur moi sa prunelle d'azur, Ob ! je l'aime bien plus encore !

Taris, 1835.

£t Q(X(tm,

La jeune mère se penche Sur la couche fraîche cl blanche Où dort son enfant bercé ; Et, tandis qu'elle l'admire, Ces mots avec un sourire Sur ses lèvres ont passé :

Dors, enfant! Dors, ôma fille!

Comme au ciel un astre brille, Toi , dans l'ombre tu me luis.

Bel ange , ta tête rose Quand charmante elle repose, Est l'étoile de mes nuits.

Qu'un rêve à l'aile de flamme Vienne bercer ta jeune âme De concerts mystérieux; Qu'il l'emplisse des merveilles Qui, lorsque tu te réveilles, S'en remontent vers les cieux.

Dors, enfant, poursuis ton rêve.

Le bonheur pour toi se lève Dès que Ion œil bleu se clôt.

Qu'il soit long , ton rêve , à faire ! Hélas ! les yeux sur la terre S'ouvrent toujours assez tôt.

Sur ta bouche demi-close

Comme une naissante rose,

Prends le baiser maternel.

Qu'en la vision légère

Il te fasse voir ta mère,

Et t'entr'ouvre un nouveau ciel !

Paris, 1835.

xS^ c/ac^ieJ ô an S^M/e'He/ae.

Cinq siècles maintenant ont passé sur ta cendre. Depuis que le poignard, sanglant te lit descendre De ton faite sublime au sépulcre entr'ouvert -, De cinq siècles d'oubli les pesantes années S'amassent sur ton nom, sombres et profanées, Comme sur un grand sphinx les sables du désert.

Et rien , hors le dédain, l'injure et les outrages, Rien, tandis que les flots des hommes et des âges Sur le monde passaient comme passent lés vents, Rien ne t'a réveillé dans la couche de terre Où tu dors recouvert de ce double suaire, Le néant de la mort , le mépris des vivans.

Des chroniqueurs vendus, dans leurs pages ternies. Sur ta vie ont longtemps bavé leurs calomnies; Et, marchant sur leurs pas, l'historien banal, Appris par leur exemple à salir ta mémoire, Est venu tristement te faire de l'histoire Un pilori de honte au lieu d'un tribunal.

Ainsi toi dont le front que l'outrage environne, Resplendit d'un éclat plus beau qu'une couronne; Toi qu'un peuple couvrit de bénédictions ; Toi qui prenant un jour en main ses destinées Longtemps dans l'esclavage et dans le sang traînées, Le fis grand et superbe entre les nations;

Toi dont l'âme planant sur ton ère agitée , Onde par tous les vents sans cesse tourmentée , Brilla sur elle ainsi qu'un phare sur l'écueil , Tu n'auras donc trouvé , pour terminer ta vie , Qu'un poignard d'assassin soudoyé par l'envie, Et qu'un scribe aboyant autour de ton cercueil !

Oui , l'on a fait de toi l'ambitieux vulgaire Qui, remuant pour lui le limon populaire. Cherche dans le bourbier quelque sceptre bâtard ; Qui dans l'ombre refait le trône qui s'écroule , Et qui monte au pouvoir où l'appelle la foule. D'abord l'élu du peuple, et son tyran plus tard.

A lors l'oubli de tous s'est assis sur ta tombe.

Oh ! si ton bras armé , d'une humaine hécatombe

Avait versé le sang, l'on t'eût fait glorieux ;

L'on eût doré ton nom , l'on eût chanté ta vie :

La gratitude pèse et le bienfait s'oublie ;

Mais la blessure saigne et l'on s'en souvient mieux.

Pourtant, console-toi ! La louange du monde

Est la prostituée à la parole immonde :

Le nom qu elle célèbre en demeure sali.

Tout ce que Thomme peut donner de renommée,

De cris brûlans d'amour, de gloire proclamée,

Vaut autant que sa haine et moins que son ouIjH !

Paris, 1857.

CHIluaton,

Oh ! comme elle se meurt , rillusion dorée ! Combien vite la nuit succède à ses beaux jours ! A peine ses rayons dans notre âme altérée Se sont-ils répandus, qu'elle a fui pour toujours.

Quel deuil dans les esprits met sa fuite éplorée ! Leurs chagrins sont plus noirs et leurs fardeaux plus lourds Quand la bière une fois dans la fosse est entrée, Les échos de la tombe en paraissent plus sourds.

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