CHAPITRE I
Qui ne dément pas les deux autres.
J'en étois donc, reprit Moustache, à ce regard qui le satisfit ; il devint amoureux à ne plus se connoître. Que cela m'auroit contenté, si j'avois pu voir son aliénation d'esprit dans toute son étendue! Mais ma raison avoit couru après la sienne, et l'amour m'empêcha de connoître son départ, et de souhaiter son retour. Le Prince et moi, étions convenus, ainsi que cela se pratique communément, de n'avoir en public l'un pour l'autre qu'une apparence d'amitié et de politesse, et qu'en particulier nous nous dédommagerions, ainsi que cela se fait encore, de cette cruelle contrainte. Il y avoit au pied de mon appartement, un jardin où il n'entroit que moi, j'en avois donné une clef au Prince; aussi-tôt que l'on étoit retiré, j'allois l'y trouver, et tous deux assis sous un Bosquet de Myrthes, nous nous donnions les plus tendres assurances de notre amour. Toutes mes nuits se passoient de la même façon, et je ne l'aurois
iSo LÉCUMOIRE
pas fait pour quelqu'un qui m'auroit moins aimée que Cormoran ne faisoit; mais je sçavois bien que quand mon teint y auroit perdu de son éclat, et que j'en aurois eu les yeux battus, il ne s'en seroit pas apperçu. Ce qu'on ne croira peut-être pas, vu nos désirs et la commodité que nous avions de les satisfaire, c'est que des rendez-vous si charmans se passoient sans que les emportemens du Prince n'attaquassent prodigieusement ma vertu. Quelquefois il me parloit de son martyre, et de la difficulté qu'il trouvoit à le supporter, j'en étois quitte alors pour quelque bagatelle, dont en attendant mieux il vouloit bien se contenter : Souvent je brûlois de lui en accorder davantage, mais la nuit couvroit mon desordre, et sa respectueuse retenue me sauvoit de ma foiblesse. Dans de certains instans je lui en voulois du mal, mais je ne le lui disois pas.
Etonné souvent d'une réserve si inconnue dans notre Cour, il m'en faisoit des reproches amers. La facilité que je lui avois montrée la première fois, ne lui avoit pas laissé prévoir une si longue résistance, j'en étois moi-même surprise, mais je voulois qu'il m'estimât, et l'amour propre triomphoit en moi de la passion. Quand je m'en souviens cependant, que ces momens sont douloureux ! Un homme aimable, aimé, qui inspire autant de désirs que vous en pouvez faire naître, est seul avec vous la nuit. Il prend des libertés que vous souffrez, et vous résistez! ce n'est pas la vertu qui sauve une femme de ces dangereuses occasions, elle n'en a plus dès-lors qu'elle les cherche. En pareil cas, une coquette peut seule se garantir des transports d'un amant; je sçais que la coquetterie est moins méritoire que la vertu, mais aussi est-elle plus utile. Il y avoit quinze jours que Cormoran et moi nous nous aimions ; avec les précautions
HISTOIRE JAPONAISE i5t
extrêmes que nous avions prises, il n'y avoit que toute la Cour qui se fût apperçûe de notre intelligence. Cependant le respect qu'on me portoit empêchoit qu'on n'en fit tout haut des plaisanteries. Le Génie seul, malgré l'intérêt qu'il avoit à connoître mon cœur, ignoroit encore son rival. Il sçavoit qu'il n'étoit point aimé; mais, soit présomption, soit l'idée qu'il avoit de mon indifférence, il ne croyoit pas que je fusse sensible pour un autre. Enfin, trop amoureux et trop jaloux pour n'être point clairvoyant, il commença par soupçonner qu'une passion secrette, dont mon cœur étoit rempli, étoit ce qui le lui fermoit. Il porta ses regards sur tous les Courtisans, et au milieu de ce cruel examen, il les arrêta sur Cormoran. Il avoit découvert en lui une attention qui lui parut tenir plus de l'amour que du respect. Il avoit surpris entre nous, de ces regards, que malgré la contrainte qu'on s'impose, l'amour anime toujours trop, pour n'être pas remarqués. L'attention du Prince quand je parlois; la complaisance flatteuse avec laquelle je l'écoutois, les éloges que je donnois à ses moindres discours; mille choses sur lesquelles on ne s'observe point, et qui toutes légères qu'elles sont, parviennent, mises ensemble, à faire un poids, fixèrent ses soupçons, et les tournèrent en certitude. Quelque envie qu'il eût d'en sçavoir davantage, il n'interrogea pas les secrets immenses de son art; il n'ignoroit pas que ce seroit en vain qu'il voudroit s'en servir, et que l'amour, toujours au-dessus de lui, dédaigneroit de satisfaire sa curiosité. Résolu de s'éclaircir, il ne s'en fia qu'à luimême, et jugeant que le tems de la nuit étoit celui que je choisissois pour voir Cormoran avec liberté , il se rendit invisible, et se transporta dans mon jardin. Cette même nuit, j'avois résolu de m'abandonner sans réserve
iSa L ECUMOIRE
à Cormoran, et de lui donner ma foi. Nous étions déjà tous deux dans le Bosquet des Myrthes , lorsque le Génie entra. Il attendoit avec impatience que je sortisse de ma Chambre, quand des soupirs trop marqués partant du Bosquet, déterminèrent sa route de ce côté-là. Hélas ! c'étoit nous qui les poussions. Contente de mon amant; sûre de sa fidélité, pressée par ses désirs, plus encore par les miens, je m'étois laissée aller sur un lit de gazon. Cormoran, moins timide qu'à son ordinaire, m'avoit moins ménagée. Nous sortions enfin du plus tendre égarement, et nous nous disposions avec ardeur à nous y remettre, lorsqu'un tourbillon de lumière nous environna, et nous fit voir, en se partageant, le barbare Génie. A cette vue, nous demeurâmes immobiles, nous ne l'attendions pas. Le dérangement où le Prince m'avoit mise, subsistoit encore ; comme il me ménaçoit de le redoubler, je n'avois pas songé à la décence. Lui-même, plus éperdu que moi, étoit dans un état qui fit imaginer à la jalousie du Génie, les plus cruelles choses. Ma robe le couvroit presque tout entier, et plus le Génie le trouva attentif à admirer je ne sçai quelles bagatelles qu'en ce moment il consideroit, moins il se crut permis de lui pardonner. Cruelle! s'écria-t-il, avec une voix tonnante, est-ce-là comme vous vouliez répondre à ma tendresse? Et toi, malheureux, poursuivit-il en s'adressant à Cormoran, as-tu bien songé qui tu offensois, et crois-tu pouvoir échapper à ma vengeance? Elle est complette, puisque tu ne peux mourir, et tous les instans de tes jours seront marqués par les traits les plus funestes de ma colère; qu'on l'enlevé, continua-t-il, et qu'on le garde jusques à ce que j'aye ordonné son supplice.
Le Prince à ces paroles, disparut, en me tendant les bras. La surprise et la douleur m'avoient d'abord acca-
HISTOIRE JAPONAISE
blée, mais mon malheur me redonnant des forces : Barbare! m'écriai-je, de quoi peux-tu te plaindre! Eh! qui t'a dit que quand tu aimerois, tu dusses toujours être aimé? Quel droit t'avois-je donné sur mon cœur? Oui, Cormoran m'a plû, et ta fatale présence me fait sentir encore plus vivement à quel point je l'adore. Je ne crains point ta vengeance; quand même tu m'épargnerois, je n'en serois pas plus à toi. Toujours occupée des maux de mon amant, je ne te verrai jamais que comme le plus odieux de mes ennemis. Punis-moi, si tu veux : mais sois sûr que le tems et les plus grands malheurs ne détruiront jamais mon amour, et qu'il subsistera autant que mon aversion pour toi,
Eh bien ! Perfide, dit le Génie, tu seras contente. Déjà il s'approchoit pour m'enlever, lorsque Barbacella vint me soustraire à sa fureur. J'allai longtems avec elle dans les airs, enfin elle m'abattit dans cette Prairie où vous m'avez trouvée. Infortunée ! me dit-elle alors, dans quels abîmes affreux l'amour vient-il de te plonger? Tu perds pour jamais l'objet de ton ardeur; tu te serois perdue toi-même, si ma puissance ne t'avoit sauvée de la barbarie de Jonquille. Fuis, cache-toi à ses regards jusqu'à ce qu'un temps plus heureux te permette de revoir la clarté du jour. Deviens Taupe, et garde-toi de sortir de cette Prairie. J'ose, dans l'obscurité de l'avenir, prévoir pour toi un sort plus doux.
Un jour viendra qu'un de mes favoris mettra fin à tes malheurs, et qu'une Princesse délivrera le tendre Cormoran. Alors elle me frappa de sa baguette, et je restai toute aussi Taupe que vous me voyez ; avant qu'elle me quittât, je lui demandai ce que le Génie avoit fait de mon amant, et j'appris par elle qu'il l'avoit condamné à faire éternellement la roue et la culbute dans les jardins de
i54 L ECUMOIRE
l'Isle Jonquille. Vous verrez, interrompit Tanzaï, que c'est à cause de son inclination pour la Danse, que le Génie l'a honoré de ce supplice. Au reste, je ne doute point que ce ne soit de moi que la Fée Barbacela vous a parlé, et nous ferons en sorte... Mais essuyez donc vos yeux , dit-il à Néadarné qui pleuroit immodérément, votre pitié va trop loin : eh bien, elle est Taupe, et rien de plus! quant aux sauts que fait Cormoran, cette idée n'a rien de si triste. Ah que vous êtes peu tendre ! lui dit Néadarné, songez-vous aux malheurs de deux amans que l'on sépare, et le Génie ne leur eut-il donné que cette punition, n'en étoit-ce pas assez pour les faire mourir de douleur? Qui me sépareroit de vous pour un jour, pour une heure, ne causeroit-il pas ma mort? Mais, dit-elle à Moustache, combien y a-t-il que vous avez perdu Cormoran ? Dix ans se sont écoulés depuis ma funeste aventure, reprit Moustache. Barbacela est venue me voir quelquefois, et c'est d'elle que j'ai sçu que Jonquille toujours irrité, ayant appris que j'étois Taupe, et ne pouvant deviner ma retraite, a ordonné, pour tâcher de m'avoir entre ses mains, que personne ne se présentât devant lui, sans lui apporter des Taupes, espérant qu'enfin je serois prise par quelqu'un. Sans votre généreuse pitié, il n'y auroit que trop bien réussi. Je vous en marquerai ma reconnoissance ; mon pouvoir, quoiqu'infiniment subordonné à celui de Jonquille, ne laisse pas de s'étendre loin ; nous approchons de ses Etats, songez seulement à me bien cacher.
Vous croyez donc, dit la Princesse, que vous reverrez Cormoran? Tout contribue, répondit Moustache, à me le faire croire, les promesses de Barbacela, votre rencontre qui commence à faire un changement dans ma fortune, et plus que tout encore, la tranquillité de mon
HISTOIRE JAPONAISE
cœur. Vous qui connoissez le Génie, dit Tanzaï, pensezvous qu'il en veuille venir avec Néadarné aux dernières extrémités? La chose sans moi, ne seroit pas douteuse, reprit Moustache, le Génie est facile à toucher : Néadarné est belle, la singularité de son aventure le piquera peut-être autant que ses agrémens. Mais ne pourrois-je pas suivre Néadarné? demanda-t-il encore. Eh ! de quoi la garantiriez-vous? reprit Moustache; Jonquille aime la Musique, vous jouez supérieurement de la Vielle, et il pourroit bien vous condamner pour trente ans au moins à faire danser Cormoran. Laissez-moi tout arranger, je vous réponds d'un succès au-dessus de toute espérance. Le Prince, que l'idée de Jonquille inquiétoit trop pour être rassuré par les promesses de la Fée, soupira, et ne répondit rien, persuadé que Moustache n'empêcheroit pas plus Néadarné de tomber entre les mains de Jonquille, qu'elle n'avoit empêché Cormoran de sauter.