‹ L'écumoireChapitre 30 sur 47 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Qui fera bailler plus d'un Lecteur.

Pendant le récit de Moustache, qui, ainsi que le Lecteur l'a dû sentir ne laissa pas d'être fort long, on avoit traversé la Forêt, et le Prince découvrant de loin une grande Ville, demanda son nom. C'est lui, répondit Moustache, la Ville des Barbeaux; elle est grande et peuplée; son Roi est tributaire du Génie, et soi! Agent principal dans les affaires amoureuses. Ce Roi a la complaisance de prendre une liste de toutes les beautés de la terre qui ont des aventures singulières, telles, par exemple, que celle de la Princesse, et le Génie se les fait adjuger au Bureau des Fées, où l'on a mille déférences pour lui. Mais, dit Tanzaï, ce Génie s'est fait un emploi bien particulier ! quelle sorte de plaisir peut-il prendre à profiter des malheurs d'une femme? Cela n'est, ni généreux, ni délicat. Vous avez raison, reprit la Fée, mais cette délicatesse est aujourd'hui la chose du monde qui le touche le moins ; il prétend qu'elle seule trouble les

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plaisirs, ou que quand elle ne se met pas de la partie, ils n'en sont, ni moins réels, ni moins vifs. Il est difficile de corriger un homme qui s'est fait un système, et qui pour l'appuyer, se fonde d'abord sur ce que les femmes à sentimens l'ont toujours trompé, en lui donnant moins de plaisir que celles qui ne se livrent à lui que par besoin, ou par sensualité effective; et sur la folie qu'il y a de se priver, pour un seul objet, de tous ceux qui pourroient plaire. Cela fait, repartit le Prince, la plus mauvaise façon de penser qu'il y ait au monde. Je suis plus content de regarder Néadarné seulement, que je ne le serois dans les bras de la plus charmante Fée de la terre. Vous n'avez peut-être pas été toujours si difficile, reprit Moustache, mais quand cela ne seroit pas, il ne faut point disputer sur la volupté, elle prend sa source dans le caprice, et lui seul la détermine.

Je crois cependant, dit Néadarné, que pour cette volupté si recherchée, on a besoin de s'aider de son cœur, et l'homme du monde le plus aimable, si je ne l'ai pas choisi, ne fera pas sur moi le même effet qu'un monstre dont je me ferois une idée séduisante. Bien des femmes qui pensoient comme vous, répondit la Fée, se sont détrompées par expérience. On ne peut répondre du moment, il en est où la nature agit seule, et où l'on se trouve précisément dans le cas d'un songe qui offre à vos sens les objets qu'il veut, et non ceux que vous voudriez. Le songe du Prince en est une preuve, il auroit assurément mieux aimé rêver de vous, que de la Fée Concombre, cependant... Oh! sans doute! interrompit Tanzaï qui s'impatientoit des indiscrétions de Moustache, on n'est pas maître de ces sortes de choses, mais nous approchons de la Ville, et c'est une dispute à remettre à un autre moment. Il n'y a donc

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pas loin d'ici à l'Isle Jonquille? Non, dit Moustache, à quatre lieues de cette Ville, on trouve un grand Lac sur lequel l'Isle est située. Des barques galamment ornées y passent, sans avoir besoin de Conducteurs, les beautés qui ont affaire au Génie, et les ramènent de même.

Avec ces propos, et plusieurs autres pas plus intéressans, ils entrèrent dans la Ville. Tous les Habitans en étoient du plus beau bleu qu'on puisse voir. Quoique le Prince et Néadarné voyageassent incognito, leur air majestueux, leur nombreuse suite, et la magnificence de leur équipage firent juger aux Bluets que ces Etrangers étoient des personnes de la plus haute distinction. Moustache pressa le Prince de se rendre au logement qu'on avoit préparé, et témoigna tant d'inquiétude, qu'il ne put s'empêcher de lui en demander le sujet. Ce n'est pas sans raison que je tremble, dit Moustache, Jonquille est dans cette Ville, et je crains qu'il ne me reconnoisse. Et que vient-il faire ici ? reprit le Prince. Ce n'est jamais que l'amour qui l'y amené, répondit la Fée; les femmes de cette Ville, malgré leur couleur, sont extrêmement belles, et quand le Génie n'a rien à faire, il s'amuse à les honorer de sa tendresse. Les Habitans qui le craignent, n'osent rien lui refuser, et beaucoup moins les Habitantes. Assurément! dit Tanzaï, voilà un terrible Génie. Ah Néadarné! que votre beauté va me rendre à plaindre. Puis-je me flatter, quand je vous regarde, que Jonquille n'ait pas les mêmes yeux que moi? Que fera le pouvoir de Moustache? Comment vous sauvera-t-elle des désirs de ce Génie? C'est en vain qu'elle me le promet; plus j'approche de mon malheur, plus l'idée m'en devient sensible, je ne puis la soutenir. Je sens même qu'au retour de l'Isle Jonquille, vous me seriez insupportable, et que ne pouvant plus vous esti-

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mer, vous ne pourriez plus m'être chère. Soyez toujours telle que vous êtes, aussi-bien votre première forme me seroit inutile, si elle vous étoit rendue par Jonquille. Content de vous, nous nous plaindrons ensemble de la rigueur de notre destinée. Je ne veux que votre cœur, et s'il est vrai que la possession du mien suffise à votre félicité, la nôtre sera entière. En un mot, loin de vouloir que vous approchiez de l'Isle Jonquille, je veux que dès demain nous reprenions la route de Chéchian. Que vous me rendez heureuse! cher Prince! s'écria la tendre Néadarné; mais ne souffrez pas de votre complaisance pour moi. Contente de porter le titre de votre compagne, je verrais sans regret une autre que moi en remplir les fonctions ; elle me sera chère par les plaisirs qu'elle vous donnera : vos loix, ces loix sévères! qu'en vain vous voudriez éluder, n'exigeront plus notre séparation. Quand vos sujets verront les fruits précieux d'un second Hymenée, ils ne pousseront pas la barbarie, jusques à bannir votre amie. Si je suis destinée à cet affreux malheur, si je dois passer loin de vous, mes jours infortunés, du moins ajouta-t-elle, en versant les larmes les plus ameres, du moins, ô mon unique bien! si je survis à notre séparation, aurai-je la douceur de penser que j'ai contribué à vos plaisirs. Que dites-vous? adorable Princesse! s'écria Tanzaï, moi! que je vous abandonne? Qu'une autre que vous attire jamais mes regards? Ah! ne le croyez pas. Périsse plutôt le Royaume que je ne pourrois plus vous offrir! périsse toute la nature ! plutôt que je me noircisse de la plus odieuse des ingratitudes. C'est en vain que les loix voudroient s'armer contre vous; en vain mes Sujets les feroient-ils parler, dès-à-présent, je les révoque, elles se tairont devant ma puissance, ou malheur à qui les osera faire revivre. Je

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me revolterois contre les Dieux mêmes ! Non, divine Néadarné, non votre éloignement ne sera pas votre récompense de votre amour pour moi, et des sentimens que vous m'avez montrés, lorsque j'étois dans le cas où vous êtes. Cessez de m'en parler, le destin las de nous persécuter, nous prépare peut-être des jours plus heureux, ou... Ne vous en flattez pas, interrompit brusquement Moustache. Le Destin ne révoque pas ses arrêts au gré des mortels, le seul Jonquille peut tout pour vous. D'ailleurs, si la Princesse ne délivre pas Cormoran, que deviendrai-je, moi? Vous voudrez bien, répondit Tanzaï, que cette inquiétude ne prévaille pas sur mes intérêts. Le Destin d'ailleurs ne m'ordonne rien sur cet article, et je n'imagine pas que vous deviez faire une loi à la Princesse, d'une chose accidentelle qu'elle est maîtresse de ne pas faire. Mais, que craignez-vous? reprit Moustache, quand je vous assure de ma protection. Eh! vous tremblez pour vous-même, dit Tanzaï. Ce n'est pas la même chose, répondit Moustache, le Génie peut être à redouter pour moi par ma situation présente, sans que pour cela je me trouve par-tout sans pouvoir. Quand la Princesse sera dans l'isle, j'ai imaginé pour la soustraire aux empressemens de Jonquille, de ne lui offrir qu'un fantôme qu'il prendra pour elle, tant j'auroi soin qu'il lui ressemble.

Je ne prétends pas, dit Tanzaï, qu'il jouisse seulement de son idée ; en un mot, je veux retourner à Chéchian. Je vous plains, mais si la Fée Barbacela vous aime tant, elle trouvera assez d'autres moyens pour vous rendre votre amant et votre figure. A ces mots, il ordonna, devant Moustache, son départ pour le lendemain, et laissa cette Fée dans une désolation que toute la tendresse de Néadarné pour elle, ne put calmer.

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